CHAPITRE Ier
Traitement des fractures simples.
Une fracture est dite simple , toutes les fois qu’un os seul est divisé en deux fragments; elle est composée , lorsque ce même os est cassé en deux points différents, ou que les deux os d’une partie, jambe, avant-bras, sont également rompus; qu’un seul ou deux os soient fracturés , la lésion reste simple toutes les fois qu’elle ne s’accompagne d’aucune autre altération soit locale , soit générale , excepté d’un peu de contusion des parties molles qui avoisinent les fragments , contusion légère qui est inévitable.
Tout en reconnaissant qu’une fracture aussi simple que possible, peut devenir l’occasion d’accidents généraux plus ou moins graves , il faut aussi convenir que souvent tout le désordre reste borné , limité au point lésé, et que le traitement local devient suffisant. Or, telle est la partie de la question que nous allons aborder.
1° Après avoir constaté l’existence d’une fracture, l’absence de toute complication , le devoir du chirurgien est de chercher à en obtenir la guérison ,
en maintenant au membre blessé sa longueur et sa direction : pour cela , il doit réduire la fracture , mettre les fragments en rapport et les maintenir ensuite dans cet état. Mais dans ce moment se présente cette question : Faut-il, dès le principe, avoir toujours recours à un appareil? sinon à quelle époque doit-on l’appliquer? Suivant la pratique de chirurgiens distingués , M. Velpeau entr’autres (1), l’application immédiate d’un appareil serait une chose avantageuse , qui compenserait et au-delà les inconvénients qu’elle pourrait présenter. Ce mode de pansement aurait l’avantage de prévenir, par la compression , l’inflammation et la douleur que produisent les mouvements, et d’empêcher les lésions artérielles et nerveuses que pourraient occasionner les saillies osseuses. D’un autre côté , la compression faite de bonne heure , arrête le gonflement, empêche la gangrène et prévient souvent les mouvements convulsifs si fréquents dans les membres fracturés , surtout sous l’influence d’une haute température. Il faut pour cela que l’appareil soit fait régulièrement. Ainsi , voilà une foule d’accidents prévenus, disent les partisans de l’application immédiate , par le moyen d’un bandage mis aussitôt après la lésion , sans compter qu’on remédie de cette façon aux déplacements des fragments divisés.
Mais tous ces avantages sont-ils réels, ne sont-ils
(1) Voir sa clinique chirurgicale.
îl
pas contrebalancés par des inconvénients qu’il faut éviter ? « L’application hâtive de ces ressources chirurgicales , est pleine de dangers , dit le professeur Alquié, et entraîne trop de fois des accidents qui nécessitent diverses opérations et même l’amputation (1). » Aussi, ne veut-il pas qu’on se hâte d’appliquer un appareil définitif. Du reste, il est bon, dans ces cas , de se rappeler, que le cal ne se développe pas immédiatement après l’accident , que S’époque de la consolidation commençante varie
selon l’âge , les conditions individuelles, etc .
Aussi des recherches anatomo-pathologiques et expérimentales , ont amené M. Alquié à conclure que le cal commençait à se former d’une manière sensible vers le cinquième jour dans l’enfance , vers le dixième jour chez les adolescents, vers la fin de la deuxième semaine chez l’adulte , enfin vers le troisième septénaire chez le vieillard, a Ces données, dit-il, méritent de servir de guide aux praticiens pour l’application intelligente des appareils définitifs à fracture. »
Voilà deux modes de procéder tout-à-fait opposés ; s’il nous fallait opter entre les deux , nous préférerions de beaucoup celui des chirurgiens qui , avec le professeur de Montpellier, mettent d’abord en usage une sage expectation ; il y a toujours moins d’inconvénients et beaucoup plus d’avantages,
(I) Chirurgie conservatrice, pag. 147.
quoiqu’en pense le docteur Seutin , de Bruxelles, qui recommande d’appliquer son bandage dès que le blessé est entre les mains du chirurgien , quelque soit d’ailleurs l’état de la fracture , dans le but , dit-il, de prévenir l’inflammation. Ce conseil ne nous parait pas basé sur l’observation saine des faits.
Personne n'ignore, en effet, qu’une inflammation intense peut , si elle augmente encore , devenir cause de compression et d'étranglement; à quoi bon alors ajouter une nouvelle cause de compression ? Au lieu de l’application d’un bandage , ne vaut-il pas mieux recourir aux divers topiques propres à combattre la phlogose? A l'appui de cette dernière assertion , nous empruntons le fait suivant à Dupuytren : «■ Un homme de quarante-trois ans , fait une cbùte sur le genou droit et se fracture la rotule ; il est transporté dans l’un des hôpitaux de Paris ; le lendemain , l'articulation était considérablement tuméfiée et très douloureuse ; cependant, on applique immédiatement un appareil ayant quelque analogie avec celui de Dupuytren, Le soir, le malade ne pouvait plus supporter les douleurs qu'il lui causait; il passe la nuit dans l'agitation et en poussant des cris continuels : on n’en tient aucun compte à la visite du troisième jour; ce n’est qu’au bout de quarante-huit heures, quatre jours après le pansement, que les cris violents et continus du malade décident le chirurgien à enlever l’appareil. Des
ecchymoses s’étaient formées sur les différents points de la jambe et du pied , déjà on apercevait quelques taches brunes : on n’en réappliqua pas moins un bandage aussi serré que le premier ; mais l’état général du malade oblige enfin à le supprimer le lendemain. De nombreuses taches brunes existaient alors sur le dos du pied et sur la jambe. La gangrène se déclare; il survient du délire; la peau est chaude et pâle ; bientôt la partie inférieure de la jambe devient froide , insensible et tombe eo putrilage. Le sixième jour, plus d’espoir, on pratique l’amputation : le malade meurt le lendemain (L .
Le professeur Alquié nous relate un fait aussi grave : « Un adulte vigoureux, dit-il, vient d'une ville voisine à l’Hôtel-Dieu de Montpellier, avec la gangrène d'une grande partie de l’avant-bras fracturé , causée par un appareil appliqué trop tôt et fort mal ; il fallut amputer le bras , et la mort ne tarda pas à terminer promptement un si déplorable traitement. »
Cependant , il ne faudrait pas penser que nous rejetions toute application d'un bandage dans le cas de fracture simple. En chirurgie comme eu médecine, tous nos préceptes sont relatifs et doivent subir des modifications en rapport avec les cas qui se présentent. Dans le cas, par exemple, de fracture simple, sans déplacement, sans lésion eonco-
t) Leçons orales de cliniq. chir. , t 1 , p. 319.
mitante, un appareil peut et doit être appliqué dès les premiers instants de l’accident, si c’est possible. Dans de pareilles circonstances , une compression modérée et égale peut , en effet , prévenir la phlogose, et en outre le bandage s’oppose à tout mouvement des fragments, et par suite détruit toute cause d’irritation. Seulement, c’est au chirurgien à surveiller attentivement l’état des parties , afin d’enlever l’appareil dès que la douleur apparaîtrait. Du reste , il faut avoir la précaution de ne serrer d’abord le bandage que modérément , afin qu’un engorgement léger puisse se développer sans inconvénient.
Cette manière de faire est indiquée dans les campagnes, par exemple, où il n’est, permis souvent aux médecins de visiter les malades que de deux en trois jours ; elle est encore la seule convenable dans les camps , lorsque nos blessés doivent être dirigés sur des points plus ou moins éloignés du lieu du combat. Il est bon seulement de prévenir ceux qui restent auprès des blessés , de relâcher un peu les liens constricteurs , si la souffrance devient un peu vive et fait craindre de la tuméfaction et de l’inflammation.
11 est d’autant plus important, toutes les fois qu’un bandage a été appliqué de bonne heure sur un membre , de visiter de temps à autre les parties emprisonnées , que la gangrène peut se développer sans de vives douleurs. La constriction n’augmen-
tant que progressivement , de même que le gonflement , il s’en suit que le malade peut la supporter à un degré considérable sans trop en souffrir. D’un autre côté, la gangrène engourdit le membre, lèse l’innervation dans cette partie et empêche ainsi toute manifestation extérieure, capable de prévenir le chirurgien.
D’un autre côté, il faut renoncer à l’appareil définitif, lorsque le gonflement s’est déjà déclaré et est assez considérable. Dans cette circonstance, il suffit de placer le membre dans une position telle, que les fragments ne soient pas une cause incessante d’irritation , maintenir la réduction autant que possible en entourant la partie d’attelles qui préviennent un déplacement trop grand ; on attendra ainsi quelques jours pour que le gonflement soit combattu et tende à diminuer. À ce moment là , une compression modérée ne pourra qu’être favorable, en hâtant la résolution.
2° Du reste , ce n’est pas , dans tous les cas , l’application trop hâtive de l’appareil qu’il faut accuser, mais plutôt la manière peu intelligente avec laquelle il est placé. C’est ainsi que la gangrène peut être la conséquence d’un bandage trop serré. « Un jeune homme, dit Boyer, reçut à la jambe un coup de fusil chargé à petit plomb , qui lui fractura les os de cette partie. La fracture n’était pas comminutive , le pansement fut fait avec un bandage roulé, très serré et qui couvrait non-seulement la jambe,
mais le pied. Les sucs nourriciers ne purent plus arriver dans le membre, son volume diminua considérablement , la vie s’y éteignit et la gangrène sèche s’en empara (1). « Ainsi donc, la gangrène doit se produire toutes les fois qu’un bandage trop serré exerce une forte compression sur toute la longueur d’un membre. Le même accident esta craindre , si la compression , bien que douce et inégale , ne porte que sur un ou plusieurs points ; alors des escarres plus ou moins étendues et même la mortification d’une extrémité sont la conséquence de constrictions partielles ou circulaires. Le fait suivant nous a surtout frappé : Un radoubeur appelé pour une fracture de jambe , ne trouve rien de mieux , après avoir fait exercer de fortes tractions sur la partie , que de l’entourer d’un bandage fortement serré et qui ne commençait qu’au coude -pied. Vingt-quatre heures après , le pied qu’il avait laissé libre, était engorgé, violacé, le malade se plaignait de douleurs vives; ces accidents ne cessèrent qu’après l'ablation du bandage si mal appliqué.
Or , un pareil danger sera toujours évité par l’homme de l’art, qui connaissant la marche du saDg artériel et veineux , sait qu’aux membres , un bandage doit toujours aller des extrémités , pied et main, vers le tronc et jamais en sens contraire. Quoiqu’il en soit, l’application d’un bandage doit
(1) Traité des maladies chirur., tom. III, 4e édit.
être supporté avec facilité, sans douleur. Toute souffrance qui se développe dans la partie comprimée, est suspecte en pareil cas; elle dépend assurément ou d’un déplacement des fragments , ou d’une excessive compression. Il faut donc, dans tous les cas, que celle-ci soit égale , modérée.
3° Le choix de la position à donner au membre , dans le traitement d’une fracture , a aussi son importance ; d’une manière générale , on a recours , soit à la position fléchie, soit à la position droite.
La position demi-fléchie a été de tout temps utilisée pour les membres supérieurs. Ainsi, dans la fracture simple du bras , l’avant-bras est placé en demi-flexion sur des coussins, ou dans une écharpe; lorsque le malade peut sortir, l’avant-bras fracturé est toujous placé dans la demi-flexion ; il ne s’est élevé des dissidences qu’au sujet de la fracture de l’olécrâue , mais si on se rappelle les usages du membre supérieur , on verra que dans le cas d’ankylose , il sera plus utile au sujet en demi-flexion que dans l’ extension complète.
Quant aux membres inférieurs, c’est à Pott qu’on doit l’application première de ce procédé , qui fut adopté par Dupuytren , Delpech. De nos jours , il est attaqué par un grand nombre de chirurgiens. Ainsi , MM. Bérard et Cloquet le combattent en disant qu’il n’y a pas, pour une fracture oblique trai-*
tée par la demi-flexion , possibilité de guérir sans difformité et raccourcissement (1).
M. Vidal, de Cassis (2), dit que les difformités sont plus fréquentes après la position demi-fléchie , qu’après l’extension.
Enfin , d’après M. Bonnet, de Lyon (3), le déplacement des fragments dans les fractures obliques réduites serait dû aux frottements des surfaces articulaires les unes sur les autres , par suite des mouvements de flexion ; et cela aurait lieu non-seulement par le jeu des articulations les plus rapprochées de la fracture , mais même par celui de toutes les articulations du membre.
D’après ce chirurgien distingué , à la cuisse , le fragment inférieur serait porté en haut , mais en même temps en arrière , de manière à s’écarter du supérieur, tant par la flèxion du genou que par celle du pied. A la jambe, les mouvements du pied tendraient à déplacer le fragment inférieur, et les mouvements du tronc le fragment supérieur, dans le même sens et presque au même degré que dans les fractures du fémur.
Dans les fractures de l’humérus , la position demifléchie de l’avant-bras porte le fragment inférieur en arrière, tandis que l’extension le porte en avant.
(1) Dict. en 30 vol., art. Fractures.
(2) Pathol, externe, tom. II.
(3) Gazette médicale , 1839.
Telles sont, en résumé, les conclusions du mémoire de M. Bonnet , de Lyon , contre la demi-flexion.
Nous avons dit déjà que la plupart des préceptes émis en chirurgie sont relatifs , qu’ils n’ont rien d’absolu ; la vérité de cette assertion est ici surtout évidente. C’est ainsi que sur plusieurs points , les observations du chirurgien de Lyon et d’autres hommes remarquables de l’art sont justes ; la position droite permettra de mieux proportionner l’extension contmue et surtout de la rendre constante -, elle permettra encore l'application facile de l’extension et de la contre-extension. Or, de pareils avantages ne sont pas à dédaigner dans le cas de fracture oblique des membres inférieurs , où les fragments conservent tant de tendance à se déplacer.
Mais la position droite ne sera jamais généralement adoptée pour les membres supérieurs. Dans les cas ordinaires , le malade se lève au bout de peu de jours ; on conçoit alors combien la position droite serait gênante, tandis qu’il n’en est pas de même avec la demi-flexion. En outre, les fractures sont le plus souvent transversales dans cet appendice, qui a un moindre volume et des muscles moins nombreux et moins puissants qu’au membre inférieur. Tous ces motifs justifient complètement l'emploi de la demi-flexion. A quoi bon d’ailleurs user de la position droite , puisque les fragments sont d’habitude peu ou point déplacés, et que par suite l’extension et la contre-extension continues sont inutiles.
Ainsi donc, malgré l’opinion contraire de M. Bonnet, la demi-flexion continuera à être utilisée au membre supérieur. Nous n’oserions être aussi affirmatif pour le membre inférieur, et nous avons déjà dit les raisons.
4° Le choix entre tous les appareils n’est pas non plus chose très facile pour les chirurgiens. Bien que leur nombre soit considérable, il est facile pourtant de les rapprocher, de manière à les réunir en deux grandes classes : d’un côté, les appareils ordinaires ou amovibles; d’un autre, les appareils inamovibles. En combinant ces deux ordres d’appareils , on peut même former une troisième classe , ce sont les appareils amovo-inamovibles.
Dans la première classe , nous trouvons les appareils à compression multi-latérale et ceux à compression uni-latérale ; les premiers sont communément employés , et quel que soit le bandage qu’on juge le plus convenable, ils agissent surtout à l’aide de deux , trois , quatre attelles , suivant les parties, afin de prévenir le déplacement des fragments. Toutes les fois qu’une fracture est simple , transversale , qu’il n’ÿ a pas à craindre l’action musculaire , soit à|cause de l’âge , soit à cause du petit nombre de muscles, le bandage roulé pourra être utilisé , lorsqu’on appliquera l'appareil définitif. Si, au contraire, il est besoin d’examiner assez souvent l’état des parties lésées , on devra préférer le bandage de Scultet , qui permet d’inspecter le membre, de mettre les parties
à nu, sans secousse, et qu’on peut, en outre, réappliquer, sans qu’il soit nécessaire de soulever le membre et de lui imprimer le plus léger mouvement.
La compression uni-latérale est employée lorsqu’on a recours à l’hyponarthécie. Ce procédé très ingénieux , inventé par Seutter, de Constance , modifié par Mayor, de Lausanne , et le docteur Fourcade , n’est pas généralement employé. On pourrait y avoir recours quand le membre blessé doit être soumis à des déplacements fréquents , comme cela a lieu chez les marins traités à bord des vaisseaux , chez les individus obligés de se lever du lit et de se livrer à de certaines opérations qui, tout en laissant le tronc assez tranquille , impriment au membre des mouvements plus ou moins étendus. Ainsi , il est permis aux malades de se livrer à certains travaux, sans communiquer aux fragments des changements de rapports , tandis que le membre est déplacé en totalité.
Les appareils hyponarthéciques peuvent être très utiles dans les cas de fractures compliquées de plaies, qui ont besoin de pansements fréquents et qui dureront un temps assez long ; mais nous n’en voyons pas l’avantage pour les fractures simples, où la simple contention suffit souvent comme pour celles qui sont transversales. C’est dans des cas de cette espèce qu’on peut , à l’exemple de M. Jobert et autres praticiens distingués, n’employer aucun appareil à fracture et se contenter de la contention des parties à l’aide de
deux ou trois portions de bande. Cependant, nous ne voudrions pas préconiser d’une manière absolue ce mode deprocéder, nous voulons établir seulement que, dans les circonstances ordinaires, il est inutile d’ajouter une trop grand importance à tel ou tel appareil.
Dans la deuxième classe, se trouvent les appareils inamovibles ; connus en principe depuis fort longtemps, ils ne se sout vulgarisés qu’à notre époque , pour ainsi dire. Les substances propres à procurer à l'appareil l'immobilité continue , n’ont pas toujours été les mêmes; on en a proposé un assez bon nombre depuis le plâtre des anciens , renouvelé par Dieffembach , le blanc d’œuf de Guy de Chauliac et de Moscati , l’étoupade de Larrey, l’amidon de Seutin , le plâtre et l’amidon de Lafargue.
Dans le principe , les chirurgiens se sont partagés sur les avantages qu’on pouvait attendre de ces appareils ; mais aujourd’hui leur utilité n’est pas contestée, c’est au praticien seulement à savoir distinguer les cas où il peut les appliquer avec avantage.
Or, dans le début de la fracture , c’est-à-dire au moment où l’accident vient d’arriver, l’appareil inamovible doit être rejeté. Si, comme nous l’avons déjà observé , tout appareil trop tôt appliqué peut avoir des inconvénients , nous retrouverons surtout ceux-ci en présence des appareils inamovibles qu’il n’est pas si facile d’enlever que le premier. Le chirurgien ne peut pas, à volonté, visiter le membre
malade , le desserrer ou le resserrer selon l’occurrence.
Mais si l’appareil inamovible doit être rejeté dans le principe, en est-il de même appliqué à une époque plus éloignée, alors que la tuméfaction et l'inflammation ne sont plus à craindre? Notre réponse est toute négative ; car alors il peut être de la plus grande utilité. Les appareils movibles sont formés de bandes superposées , qui bientôt tendent à s’allonger, à se relâcher; il en est de même des liens qui maintiennent les attelles : celles-ci, dans lesmouvements du malade, se déplacent alors avec la plus grande facilité, et n’agissent plus dans le sens voulu. Sans doute le chirurgien obvie en grande partie à ces inconvénients , en visitant souvent l’appareil , en réappliquant les parties défaites , serrant de nouveau les bandes et les lacs. Mais ce qui est facile dans un hôpital, dans les villes, est au contraire fort difficile dans les campagnes, à l’armée; souvent le chirurgien de village ne revoit son malade , ne visite l’appareil qu’après huit, dix jours d’absence; le chirurgien d’armée est fréquemment aussi dans la nécessité de faire voyager ses blessés ; or, dans ces deux cas , si l’appareil est relâché, personne ne sera là pour le réappliquer convenablement ; en attendant leur seconde visite , les fragments peuvent de nouveau se déplacer et occasionner des accidents plus ou moins graves.
Or, de pareils inconvénients ne sont pas inhérents
aux appareils inamovibles ; cependant , voici une objection sérieuse qui s’élève : au moment de leur application , dit-on , ils embrassent exactement les parties sur lesquelles ils reposent, mais il n’en est plus de même au bout de plusieurs jours.
En effet , les membres atteints de fracture ne tardent pas à maigrir, soit à cause de l’immobilité à laquelle ils sont condamnés , soit par suite de la compression circulaire qui est exercée autour deux -, il résulte de là que l’appareil qui, quelques jours auparavant, embrassait exactement les parties, constitue un véritable tube dans lequel le membre, devenu moins volumineux , joue librement , et qui ne s’oppose plus en rien à un déplacement secondaire. L’amaigrissement du membre ne saurait être contesté ; cependant , malgré le vide qui s’en suit entre l’appareil et la partie , nous ne pensons pas que le déplacement soit bien à redouter , parce que l’appareil durci agit par ses deux extrémités , et fait office de moyen extenseur et contr’extenseur. En o;utre, le vide n’est pas toujours très considérable , et en supposant qu’il le devînt , le chirurgien n’aurait qu’à fendre le bandage dans toute sa largeur , afin de le resserrer ensuite au moyen d une bande nouvelle.
Somme toute, l’appareil inamovible nous offre des avantages incontestables; n’étant pas susceptible de dérangement , il est pour le chirurgien une ressource précieuse , en même temps qu’il est pour le
malade une garantie de bon traitement. Du reste » il faut convenir que les deux ordres d’appareils mo~ vibles et inamovibles sont également utiles ; les premiers seront préférables au début de la maladie, les seconds lorsque le cal commence à se consolider, et qu’il faut à la partie une immobilité absolue. En même temps qu’il a recours à un de ces appareils, le chirurgien emploie soit la contention simple, soit l’immobilité permanente et relative , soit les tractions continues , soit enfin la suspension.
La contention simple convient surtout, lorsque la fracture est transversale, que les fragments tendent d’eux-mêmes à rester en rapport, que les forces musculaires n’agissent pas ou se neutralisent, etc. , etc
La méthode de l’immobilité continue s’applique aux cas où le malade doit se lever du lit , comme chez les vieillards ; où les malades chercheraient toujours à déranger leurs appareils, comme les enfants, les fous, où le membre ne peut être surveillé que de loin en loin ; bien entendu, du reste , qu’il n’existe plus aucune crainte d’accident inflammatoire, etc. « Les appareils inamovibles , dit M. Benoît, ne doivent généralement être accueillis qu’après la disparition de l’inflammation traumatique , et lorsque les parties maintenues dans un rapport convenable peuvent être abandonnées à elles-mêmes. La solidité de l’appareii est une garantie du maintien d’une exacte coaptation. En outre, en autorisant les mou-
vements du corps et même la marche dans certaines fractures de la jambe , il facilite le jeu des fonctions et aide à la conservation de la santé (1).
Le chirurgien aura recours aux tractions continues, si les fragments très obliques se déplacent avec facilité sous l’influence des muscles ou du poids du membre, Ainsi , les fractures obliques du fémur ne peuvent être confiées à la contention simple, ni à la seule immobilité des parties blessées; il faut nécessairement mettre en usage les appareils des anciens , de Desault , de Boyer , de Ch. Bell.
Enfin , la suspension peut être indiquée chez les marins , chez les vieillards, qui pourraient succomber à un décubitus prolongé, et dont le membre emprisonné tendrait peut-être à s’étioler , et par suite se consoliderait avec plus de peine. Nous préférerions alors la suspension à l’immobilité continue... «L’yponarthécie, dit M. Benoît, peut encore faire disparaître des causes de danger et de mort , prévenir l’engorgement des viscères , la stagnation des fluides , la débilitation des fonctions, lorsqu’elle est appliquée, d’après les préceptes de Major , aux individus avancés en âge (2). »
Jusqu’à présent, nous ne nous sommes occupé que de quelques questions qui ne se rapportent qu’à la partie blessée ; sans doute , le chirurgien ne doit négliger aucun des moyens qui sont propres à assu-
(t) Thèse de concours, pag. 49, 1850.
(2) Loc. cit. , prg. 47.
rer le rapport et 1 immobilité des fragments , en même temps qu’à éloigner tout accident ultérieur ; mais dans les cas les plus simples même , l’individu sera un objet d’attention.
C’est ainsi qu’une fracture est souvent cause d’une secousse plus ou moins vive, ou d’une émotion morale qui peut bien n’ètre pas sans danger ; que, d’un autre côté, la réaction locale qui se développe à l’occasion de la cassure , est susceptible de provoquer un mouvement fébrile, etc... Sans doute, le mal reste souvent limité à la partie blessée , mais il suffit qu’il n’en soit pas toujours ainsi, pour que l’homme de l’art surveille le malade dans les premiers temps.
Il est inutile de rappeler que , les premiers jours qui suivent l’accident , le malade doit être soumis à un régime assez sévère; la diète, d’ailleurs, variera avec les conditions individuelles. Ainsi , un enfant chez qui la croissance domine , et qui a si grand besoin de sucs nourriciers , un être faible, débile, sera beaucoup mieux nourri que le jeune homme fort, vigoureux , à tempérament sanguin ; celui-ci sera même soumis , les premiers jours, à une diète absolue; parfois même , une saignée sera nécessaire , aûu de prévenir, de conjurer tout accident inflani' ni a to ire.
Plus tard , les aliments seront pris en plus grande quantité ; ils seront de facile digestion , et toujours pris, pourtant, en moindre quantité que d’habitude,
afin que le défaut (l’exercice ne devienne cause d’indigestions.
Il est bon aussi de surveiller l’état du ventre*. Presque toujours , le malade qui est condamné à rester au lit, devient constipé , et l’accumulation des matières fécales ne tarde pas à le fatiguer et peut même devenir la cause d’accidents graves ; voilà pourquoi, si la constipation persiste plusieurs jours de suite , on aura recours au jus de pruneaux, à de légers laxatifs qui rétabliront la liberté des voies digestives.
En s’occupant ainsi de l’état local et de l’état général du blessé , le chirurgien verra fréquemment ses efforts couronnés de succès. En est-il de même lorsqu’il est en présence d’une fracture compliquée? Nous le verrons bientôt.