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II. CONTRE- INDICATIONS A ^OPÉRATION

Nous puisons les contre-indications à l’opération dans l’état du sujet, dans les conditions où il se trouve.

1° Nous n’opérerons pas un sujet inopérable, par exemple un enfant qui présenterait d’autres vices de conformation incompatibles avec la vie (ce qui se voit dans certains cas de gueule-de-loup).

2° Nous n’opérerons pas un enfant manifestement débilité, pour une cause ou pour une autre, ne présentant pas assez de chances de viabilité; qu’il soit né avant terme, ou que, né à terme, il ait dépéri depuis sa naissance, portant avec lui ou un vice héréditaire (syphilis) ou une maladie acquise, une affection du tube digestif, (muguet, ramollissement de l’estomac, diarrhée), une affection des voies respiratoires (pneumonie, coqueluche), un exanthème (rougeole); dans ce cas, dis-je, nous n’opérerons pas, ou du moins nous différerons l’opération jusqu’à ce que le sujet présente de bonnes conditions de succès.

3° Une autre contre-indication serait le défaut d’un entourage satisfaisant; parla nous désignerons l’air que l’enfant respire, les soins intelligents dont il doit être environné, en un mot les conditions de salubrité, de soins, si nécessaires à la réussite de l’opération.

Ces contre-indications connues, l’exposé de nos indications se trouve complété; c’est-à-dire qu’un sujet ne présentant aucune de ces contre-indications peut-

être opéré. L’âge doit-il entrer en considération? C’est une question que nous allons étudier.

§ III. DE l/AGE FAVORABLE A L’OPÉRATION.

'(vous touchons ici à un point qui a été bien controversé et qui l’est encore. Déjà les chirurgiens du xvnc siecle avaient agité la question de savoir s’il était préférable d’opérer dans les premiers temps de la naissance, ou d’attendre à une époque plus reculée comme cinq ou six ans, même jusqu’à quinze ans; et comme toujours dans ces sortes de questions, il y eut des partisans des deux opinions.

A la fin du xvme siècle, nous retrouvons les deux camps bien partagés et combattant chacun pour sa cause, et dans un mémoire de Louis (1), nous lisons déjà les raisons qu’émettent chacune des parties.

C’est d’une part Dionis et Garengeot, qui ne veulent pas opérer, le premier, avant que l’enfant ait cinq ou six ans, le second, avant qu’il ait quatre ou cinq ans ; « car un enfant à la mamelle, dit Dionis, ou qui crie fort souvent n’est point en état de subir cette opération qui demande du repos; il faut qu’il soit dans un âge où il puisse réfléchir et être sensible au malheur d’avoir cette incommodité et que la connaissant il en souhaite la guérison et se résolve à tout endurer pour y parve-

(l) Mémoires de l'Académie royale de chirurgie, t. IV, 1784, p. 385 et suiv.

nir-, quand même le chirurgien voudrait l’entreprendre avant ce temps-là, il n’y pourrait pas réussir, vu que les lèvres de l’enfant ne sont pas assez épaisses, ni assez solides pour soutenir les aiguilles qui sont nécessaires dans cette occasion. » Et M. de Garengeot venant à sa suite dit : « Qu’il faut nécessairement différer l’opération jusqu’à ce que les enfants aient quatre ou cinq ans; ce temps où la peau a non-seulement plus de consistance, mais où les promesses de ce qui peut les flatter, ou bien la crainte qu’on leur inspire de rester toujours avec cette difformité, leur fait souffrir patiemment tout ce qu’il faut faire pour l’heureuse réussite de celte opération. »

Tout après, l’opinion contraire est soutenue par Le Dran qui n’approuve pas ce délai, « les auteurs (c’est lui qui parle) ne veulent pas qu’on opère les enfants du bec-de-lièvre parce que, disent-ils, les enfants crient, ce qui est capable sinon de rompre les points de suture, du moins de faire déchirer la lèvre. Cette raison qui paraît plausible est démentie par l’expérience, j’ai fait l’opération à des enfants de tout âge même à la mamelle et en assujettissant bien le tout avec la suture sèche, j’ai toujours réussi, etc. »

Nous voyons dans ce mémoire que Roonhuysen opérait dix semaines après la naissance; Muj-s donnait l’âge de six mois, craignant la sécabilité des tissus; — Heister opérait aussi d’assez bonne heure. Busch (de Strasbourg) soutenait au siècle dernier une thèse latine en faveur de l’opération précoce : ce travail, que M- Gi-

raldès a cherché sans pouvoir le rencontrer jusqu’à présent, a été analysé en partie par Louis.

Dans le mémoire de Louis nous voyons encore Heister, répondre aux anciens qui craignaient l’hémorrhagie que celle-ci s’arrête à l’instant que les lèvres de la plaie sont rapprochées et maintenues réunies.

C’est un peu à dessein que nous faisons ces citations pour montrer que la plupart des arguments de nos jours ont été donnés il y a longtemps et réfutés déjà et que nous n’avons pas l’intention de les reprendre tous par la suite.

En nous raprochant un peu plus de notre époque nous rencontrons les noms de Bonfils père, de M. Velpeau, qui se rattachent à l’opération hâtive. — Comme le dit Vidal (de Cassis), Roux partisan autrefois de l’opération tardive a fait défection

Dupuytren est d’avis qu’il faut attendre l’âge de trois mois et qu’on peut opérer à partir de cet âge. Boyer et Sanson opéraient entre trois et cinq ans.

On voit donc par ce simple aperçu que la question avait déjà occupé beaucoup de monde, mais les opinions ne s’étaient encore fait entendre que par des voix isolées; il faut arriver à l’année 1845 pour lui voir prendre des proportions considérables.

Avant d’aller plus loin faisons remarquer que cette question est très-complexe, et à cause de la nature de la malformation elle-même qui revêt tant de variétés, et aussi à cause de l’époque qui se prêle à bien des interprétations.

Et d’abord l’âge. A quelle époque l’opération sera-telle précoce, à quelle autre sera-t-elle tardive?

L’opération hâtive, en cas de bec-de-lièvre compliqué, l’est-elle encore, faite aux mêmes époques, en cas de bec-de-lièvre simple?

Autant de questions qu’il faut bien distinguer :

De plus un autre élément complique la solution du problème ; il y a des auteurs qui ont une opinion tranchée et d’autres, modérée, restrictive.

Nous tâcherons, dans les pages suivantes où nous aurons surtout en vue le bec-de-lièvre compliqué, de distinguer ces différents éléments et d’arriver à une conclusion aussi claire et aussi précise que peut le comporter un pareil sujet.

En voyant les phases par lesquelles cette question a passé, les noms illustres attachés à sa discussion, l'importance qui lui a été donnée, on est porté à se laisser convaincre que la réussite de l'opération dépend presque uniquement de l’époque que l’on aura choisie pour la faire. Nous croyons que c’est exagéré, et nous ne sommes pas seul à le penser.

En 1845 M. P. Dubois (1) s’appuyant sur sept opérations heureuses de bec-de-lièvre — quatre simples, deux avec division de la partie postérieure de la voûte palatine et un tout à fait compliqué et unilatéral, — faites dans les premiers jours de la naissance (de trente heures à quinze jours) préconisait à l’Académie Royale

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, 1845, t. X, p. 76G et suiv.

Thevenin.

de médecine l’opération faite immédiatement après la naissance; Roux se levait ensuite pour dire qu’il admettait les conclusions qu’il venait d’entendre, sauf pour le cas de bec-de-lièvre compliqué et M. P. Dubois déclarait que là aussi il différerait l’opération.

Quoi qu’il en soit, voici les avantages incontestables qu’il attache à l’opération immédiate :

1° Les enfants ont alors à peine la conscience de la douleur et il est certain qu’ils n’en conserventpas le souvenir et n’en ont pas la précision, aussi le sommeil s’empare-t-il d’eux aussitôt après l’opération.

2° Chez ses petits opérés, l’hémorrhagie a été très-légère et n’a occasionné aucune espèce d’accident; la réunion des bords a été prompte et solide, chez aucun d’eux les tissus n’ont été coupés par les aiguilles ou les ligatures.

En tous cas les effets de la sécabilité des tissus sont très-facilement atténués et même prévenus par la promptitude de l’adhésion.

3° L’alimentation n’est nullement suspendue ; deux ont été nourris à l’aide du biberon, les autres par l’allaitement naturel. Les difficultés dépendant des efforts de succion ne sont pas réelles, et ne doivent pas amener de craintes exagérées.

4° L’opération faite de bonne heure laisse après elle des traces moins apparentes et moins persistantes.

5° On n’augmente pas (Bonfils, de Nancy) sensiblement les chances de mortalité qui pèsent sur cet âge; il ne faut pas rejeter, sur l’opération, des morts qui

seraient arrivées sans elle, seulement il faut différer l’opération chez les enfants délicats, nés avant leur terme régulier, s’éloigner des causes d’érysipèle, etc.

6° L’opéralion du bec-de-lièvre chez les jeunes enfants est très-facile, les soins consécutifs le sont également, la réunion est rapide et sûre, l’éducation des enfants plus aisée, et enfin l’écartement des os (s’il existe) s’efface plus promptement.

Et à tout cela il ajoute :

« C’est un grand malheur, Messieurs, pour une famille qui occupe par ses lumières ou par sa fortune une certaine position sociale, que la naissance d’un enfant dont la difformité est aussi apparente et aussi choquante que l’est celle du bec-de-lièvre; c’est un chagrin profond et incessant pour une mère, chagrin que ravivent à chaque instant le spectacle du mal et la comparaison cruelle que présente à l’esprit la vue d’un autre enfant. »

Telles sont, en résumé, les idées émises par M. P. Dubois.

Dans la période de temps qui s’écoula de 1845 à 1856, se produisirent, soit dans les sociétés savantes, soit dans les journaux ou recueils périodiques de médecine, quelques observations isolées, les unes pour, les autres contre, mais sans agiter sensiblement le public médical ; — ce rôle était réservé à la Société de chirurgie.

Ce fut à la séance du 2 janvier 1856 que la discussion s’engagea, discussion qui occupa trois séances et

• qui emprunte une grande importance à la valeur considérable de ceux qui y prirent part (1).

A propos d’une présentation faite par M. Guersanl d’un enfant de douze jours affecté de bec-de-lièvre, M. le professeur Denonvilliers amena la question sur l’âge favorable à l’opération. Je dois consacrer quelques détails à ces séances où, concurremment avec les anciens, ont été produits des arguments nouveaux ou exposés sous des formes nouvelles. On peut, du reste, les considérer comme les plus sérieux, et ceux qui ont été émis depuis ne font que graviter autour d’eux.

Avec M. Denonvilliers s’éleva, contre l’opération immédiate, le regrettable M.Michon (qui attend quinze ou dix-huit mois pour opérer). MM. Lenoir et Danyau se déclarent pour l’opération qui suit les premiers jours de la naissance, et M. Marjolin paraît se ranger de leur côté.

Entre ces deux partis se placent ceux qui ont une opinion moins tranchée : M. Guersant, qui établit trois périodes; M. Broca, qui reconnaît que l’opération immédiate prépare incontestablement des résultats plus brillants ; M. Chassaignac, qui dit que très-bon nombre d’enfants résistent très-bien à l’opération; M. Demarquay, qui donne l’âge (deux ou trois ans) où Blandin opérait les cas compliqués, et M. Gosselin, qui dit la mort survenir plus facilement à la suite de l’opération immédiate, qu’à six mois.

(l) Bulletin de la Société de chirurgie, t. IV, p. 329. Séances des 2, 9 et 16 janvier 1856;

Tels sont les principaux orateurs dont nous avons cru pouvoir exactement interpréter l’opinion.

Tous les arguments qui ont été dirigés contre l’opération immédiate et qui ont été portés principalement par MM. Denonvilliers et Michon, nous paraissent basés :

1° Sur les insuccès de l’opération ;

2° Sur les délabrements d’une opération qui serait trop lourde à supporter pour le nouveau-né ;

3° Sur la mortalité qui pèse sur les nouveau-nés en général, et sur les enfants affectés de bec-de-lièvre en particulier.

A. M. Guersant, venant de donner une petite statistique de cinq morts sur cinq opérés, et, ne croyant pas devoir attribuer ces revers au procédé opératoire employé, M. Denonvilliers subordonne alors la question de médecine opératoire à celle de l’âge, et, dit-il; dans le cas de M. Guersant, la mort ne devant pas être attribuée à l’opération, alors c’est l’âge du sujet qui en est la cause, et alors il faut s’abstenir d’opérer et attendre pius tard. C^tte déduction, qui paraît nécessaire, logique, nous semble un peu absolue, car il est un renseignement que nous voudrions avoir : les enfants étaient-ils bien portants, du reste, au moment de l’opération, en un mot, présentaient-ils assez de chances de viabilité ? Nous croyons avoir assez de cas présents à la mémoire pour être autorisé à tenir grand compte de ces conditions d’état général.

De prime abord, une statistique de cinq morts sur

cinq opérés n’est pas du tout engageante; mais n’est-il pas encore permis de supposer que, même sans opération, quelques-uns de ces enfants seraient morts. — Morel-Lavallée dit qu’il conserve dans l’alcool des pièces d’enfants qui ont succombé sans opération, probablement sous l’influence des mauvaises conditions hygiéniques de l’hôpital.

Lenoir dit aussi qu’à l’hôpital il a eu des insuccès, mais qu’il compte des succès en ville. M. Marjolin insiste sur la nécessité que l’enfant soit dans de bonnes conditions.

Un peu plus loin , M. Guersant ajoute qu’il avait été engagé à opérer par deux succès gu’il avait obtenus , ce qui rend son tableau un peu moins sombre.

Pourquoi ne rappellerions-nous pas à M. Guersant les succès qu’il a obtenus, et qu’un de ses anciens internes, M. le docteur Henry, a publiés dans YUnion médicale en 1853?

Enfin, si nous faisons appel aux résultats de la pratique de M. Giraldès, nous verrons que de la question d’âge exclusivement est loin de dépendre l’insuccès des opérations.

Sur les observations que nous publions , on peut voir que l’opération a été faite heureusement, aussi bien tout après la naissance qu’à une époque plus reculée.

Faut-il citer des cas de succès et des cas remarquables? On n’a qu’à feuilleter les journaux. — Ainsi, pour ne faire que quelques citations :

Delmas, de Montpellier, a opéré deux heures après

la naissance un bec-de-lièvre compliqué, et avec succès. ( Ephèméricles médicales de Montpellier, 1827, t. VI, * p. 377.)

Et, pour ne pas tant nous éloigner, consultons la pratique de quelques-uns de nos maîtres : M. le professeur Depaul, continuateur des idées de M. P. Dubois; M. Richet, etc. Nous pouvons renvoyer aux tableaux qui se trouvent dans l’article Bec-de-lièvre du Nouveau Dictionnaire de chirurgie et de médecine pratique,

En définitive, qu’on obtienne des insuccès, car malheureusement on en obtient (quel opérateur, quelle opération et quel âge n’en comptent pas?), tout est-il donc perdu pour cela? N’a-t-on pas la latitude de pouvoir recommencer? Dans quelques cas même, que l’on a considérés comme des insuccès, et où il n’est resté qu’un petit pont de la réunion tentée, ce 'simple petit pont a pu faciliter considérablement la réussite d’une seconde tentative; que dis-je? dans les livres, on trouve des cas où un seul pont résistant a suffi pour assurer le rapprochement des parties divisées (1).

Par conséquent, l’opération immédiate, par ellemême, ne nous paraît pas justiciable des insuccès, des revers qu’on lui attribue, pas plus que l’opération tardive.

Si nous descendons un peu plus dans les détails de la question, quelles seraient les principales causes d’insuccès? On a donné : l’indocilité, — la succion impossible, — la mollesse des tissus, — la douleur, —

(l) Bouisson, loc. cit.

l’affaiblissement, suite d’une opération, — tous arguments déjà réfutés depuis longtemps.

B. M. Michon, prenant la parole, commence par dire que, « si on opère un bec-de-lièvre compliqué immédiatement après la naissance, l’enfant peut être considéré comme sacrifié. » C’est une parole un peu dure pour les partisans de l’opération immédiate. Examinons sur quoi il se fonde pour la prononcer : sur ce que « l’opération est très-longue, très-grave, que l’enfant perd beaucoup de sang. •» En vérité, ces raisons ne nous semblent pas devoir justifier une telle conclusion ; le point de départ nous en paraît trop absolu. — Que l’opération soit grave, nous ne le nions pas; mais qu’elle soit nécessairement très-grave , très-longue, que l’enfant perde beaucoup de sang, nous l’admettons comme une possibilité, mais non pas comme une nécessité.

Plus la malformation est considérable et plus on court le risque de rencontrer ces dangers ; aussi doit-on chercher à contrebalancer ces mauvaises chances en réunissant autour de soi les meilleures conditions possibles.

Il est vrai que M. Michon avait en vue surtout le bec-de-lièvre compliqué avec saillie de l’os intermaxillaire ; mais, même d’après un cas qu’il cite, où il opéra à deux ans avec succès, l’enfant avait déjà, dit-il, subi une première tentative infructueuse. Donc, observerons-nous, il n’avait pas pour cela été sacrifié.

Un enfant bien portant du reste, à la naissance, ne

nous paraît pas avoir aussi peu de résistance qu’on semble lui en attribuer. Non pas que nous voulions lui eu donner plus qu’il n’en a ; mais, dit Bouisson (1), il ne reçoit qu’une faible impression d’une action chirurgicale aussi limitée. Nous avons vu nous-même opérer plus de vingt enfants qui ont nécessairement perdu un peu de sang, sur lesquels on était obligé de faire plusieurs incisions, etc., et nous ne nous rappelons en avoir vu aucun présenter, après l’opération, des accidents qui fussent attribuables à l’opération ; il nous semble inutile d’ajouter qu’on doit néanmoins s’efforcer de les éviter.

Avant de quitter ce point, prenons acte de ce que dit encore M. Michon ; en opérant plus tard « le manuel à la vérité est un peu plus difficile, le vomer plus dur, les bords plus écartés, la lèvre plus courte. »

D’après lui, l’opération est moins lourde plus tard, mais plus tard aussi les délabrements qu elle doit entraîner seront plus considérables, les chances de succès diminuées d’autant. La conséquence nous paraît logique.

C. La mortalité. — Nous avons entendu plusieurs fois M. Giraldès dire que : sur cent enfants pris à la naissance et placés dans des conditions ordinaires, cinquante seulement, ou la moitié, atteignent l’âge de cinq ans, les cinquante autres meurent avant. Et si ces cent enfants sont dans un milieu d’hôpital, alors, au

(1) Loc. cit.

lieu de cinquante ou de la moitié, c’est un chiffre de soixante à quatre-vingt qui exprime la mortalité. Et si l’enfant est atteint de bec-de-lièvre compliqué, n’est-il pas dans des conditions aussi défavorables, que dis-je ! ces conditions ne sont-elles pas considérablement aggravées ? Il n’est personne, je crois, qui ne le reconnaisse. M. le professeur Denonvilliers lui-même note aussi la fréquence des morts chez les enfants atteints de bec-de-lièvre, opérés ou non opérés, soit par scarlatine, affection intestinale, etc., d’où la prédisposition fâcheuse aux maladies graves des sujets atteints de cette difformité.

Puis, renforçant pour ainsi dire l’argument de Dupuytren (qui objectait dans ses leçons orales qu’en opérant des enfants très-jeunes, on augmente les chances de mortalité qui pèsent déjà sur cette première période de la vie), il ajoute :

« S’il en est ainsi, est-il sage d’opérer, d s la naissance des enfants si évidemment menacés de la mort? Ne vaut-il pas mieux s’abstenir et laisser ces pauvres petits êtres se débattre librement contre les mauvaises chances qui pèsent sur eux?»

Ici encore nous ne tirons pas la même conclusion que M. Denonvilliers, et si nous nous permettons de mettre nos opinions en regard des siennes, c’est que nous y sommes encouragé par l’appel loyal qu’il fait à l’expérience et à la pratique de tous ses collègues. Notre modeste personnalité n’a certainement pas la prétention de se croire interpellée, mais enfin nous tentons,

dans la mesure de nos forces, comme simple disciple, de répondre à la voix d’un maître par les considérations et les réflexions que nous ont suggérées l’enseignement et la pratique d’un autre maître.

De plus, c’est un devoir et un besoin pour nous de soumettre à la Faculté nos doutes, et de lui exposer en même temps les raisons qui entraînent notre conviction.

Etant donc admis les points suivants :

Que la mortalité est malheureusement très-grande chez les enfants, quelle augmente encore dans le milieu d’un hôpital, enfin qu’il y a prédisposition fâcheuse aux maladies graves des sujets atteints de bec-de-lièvre compliqué; on doit pour être juste ne pas rejeter si souvent sur l’opération les cas de mort.

Maintenant nous allons plus loin : puisque l’existence de cette difformité est une prédisposition fâcheuse aux maladies graves, pourquoi refuserait-on absolument de voir, dans l’opération immédiate, peutêtre un moyen de combattre cette prédisposition fâcheuse? Pourquoi ne serait il pas sage d’opérer dès la naissance des enfants si évidemment menacés de la mort? L’enfant vient au monde; son état général est meilleur qu’il ne sera dans quelques jours : le séjour dans le sein maternel lui rendant inutiles les fonctions de ses premières voies, il n’y a pas éprouvé le détriment qui doit résulter, au point de vue fonctionnel, de leur malformation, quand il devra vivre de sa vie propre. Est-ce alors chose si irrationnelle que de cher-

cher à profiter de cet état général encore intact, pour fermer une porte ouverte à tant de causes de mort? Nous avons peine à le croire. Le conseil de s’abstenir et de laisser ces petits êtres se débattre libremeiit contre les mauvaises chances qui pèsent sur eux, nous semble porter le chirurgien à se tenir dans un rôle un peu trop passif. Ce qui nous fait parler ainsi, c’est le souvenir de quelques enfants que nous avons vus s’étioler et mourir lentement dans les salles, achevant un dépérissement qu’ils avaient commencé dans leur famille; et cependant, ils étaient nés bien portants, vivaces, au dire même des parents, et quand on les présentait à l’hôpital, ils étaient déjà dans un état tel qu’il éloignait d’eux toute idée d’opération, aspect cacochyme, maigreur, rides, et comme un plissement général de la peau, diarrhée, souffle à moitié éteint, température abaissée, etc., toutes contre-indications s’il en fut jamais.

En se représentant un si triste tableau, le chirurgien peut -il être taxé de ne se laisser aller qu’à une coupable imprudence, quand il tente les hasards d’une opération? Doit-on toujours le condamner de ce qu’il condescende aux vœux de la famille? On a vu et l’on voit encore tous les jours des cas où l’attente a été funeste, et le chirurgien qui opère, n’opère pas pour le seul plaisir d’opérer, tout le monde le reconnaît; il faut bien que des raisons majeures influent sur sa décision, en dépit des arguments dirigés contre l’opération immédiate. Une conviction bien arrêtée ne se modifie pas comme des arguments et il faut bien le dire, ceux-ci

sont toujours à peu près les mêmes de part et d’autre; répétés par des bouches différentes, ils paraissent augmenter de nombre et de valeur; à les voir accumuler, il semble qu’on entasse Ossa sur Pélion et Pélion sur Ossa, que la partie adverse doive en être écrasée et l’on s’écrie, comme M. Mirault (d’Angers), en sollicitant le titre de membre correspondant de la société de chirurgie (1) : « C’est avec raison que vous vous êtes dé- « clarés contre l’opération précoce du bec-de-lièvre « compliqué, et M. Michon, l’un de nos savants col- « lègues, n’a point formulé son opinion d’une manière « trop énergique, en disant qu’un enfant qu’on opère « dans cette situation extrême est un enfant sacrifié. « Celte décision émanée d’hommes aussi compétents, « dissipera, n’en douions pas,lapénible incertitude des « jeunes praticiens, et mettra un terme à des tentatives « hasardeuses qui compromettraient l’honneur de « notre art, en même temps que des intérêts sacrés. « Ce n’est pas avec moins de satisfaction que j’ai lu « que vous avez frappé d’une réprobation presque « égale l’opération de bec-de-lièvre simple, pratiquée .« dès la naissance. En effet, de tous les motifs que l’on « a produits en faveur de cette opération, qu’à juste « titre on a nommée prématurée, il n’en est aucun qui « soit sérieux (sic); la seule indication avouable, celle « qui domine toutes les autres, c’est la sécurité du pe- « tit être qui est confié à nos soins. Or, un chirurgien

(1) Bulletin de la société de chiurgic.t. IV, p. 435, séance 18 avril 1857,

« prudent ne perdra point de vue une règle si « sage, etc. » ,

Nous demanderons tout de suite à M. Mirauli s’il croit garantir cette sécurité en restant les bras croisés (qu’on nous passe l’expression) devant un enfant voué à tant de causes de mort.

Cette sorte de condamnation sans appel de l’opération immédiate, nous a fait rechercher quels pouvaient être les considérants d’où part M. Mirault pour prononcer son jugement. Nous croyons les avoir trouvés dans une lettre publiée en 1845 dans le Journal de chirurgie de Malgaigne (t. .111, p. 5 et suiv.).

Nous ne pouvons les détailler ici, mais résumonsles :

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