‹ Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence de la monarchie espagnoleChapitre 17 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Autres innovations dans le droit ecclésiastique de l'Espagne. — Influencé des moines français dans la suppression de l'office gothique et la propagation de l'office romain dans Itf Péninsule. — Résistance des Espagnols aux nouvelles coutumes , opinions et jurisprudence ultraihontaines. ,

Les changemensquis'opérèrentdansla discipline et le droit ecclésiastique de la Péninsule, ne furent ni moindres ni moins remarquables. Jusqu'alors sous l£ monarchie des Goths, le clergé espagnol se gouvernait d'après un code particulier, bien différent des autres colections canoniques qui le régissaient dans les autres royaumes de la chrétienté; l'office divin différait beaucoup de l'office romain.

Mais la cour de Rome avait le plus grand désir d'introduire dans la Péninsule la nouvelle jurisprudence contenue dans une autre collée-

tion canonique forgée par un imposteur, qui l'attribuait à St.-Isi dore, archevêque de Séville, pour tromper les lecteurs sous ce nom respectable, et autoriser plusieurs canons et décrétâtes apocryphes, plus favorables à la souveraineté temporelle et spirituelle des suprêmes pontifes que les lois comprises dans lé code ecclésiastique des Visigoths.

- Au moyen du bruit répandu de la découverte miraculeuse de St.- Jacques en Galice, l'église de Compostellé s'était enrichie et enorgueillie au point qu elle paraissait vouloir s'égaler à l'église de Rome. « Aucun évêque.espagnol, dit X Histoire Compostellane, écrite au commencement du xne siècle, ne servait ni n'obéissait auparavant à notre mère la Sainte Eglise Romaine.

« L'Espagne ne suivait point le droit ecclésiastique Romain, mais bien le Toledan, justjïTà ce que le roi Alphortsç obligea les Espagnols à se conformer à la loi et aux coutumes Romaines. Depuis lors , les ténèbres de l'igno • rance tant soit peu dissipées, l'autorité de la Sainte Eglise Romaine commença à s'étendre parmi les Espagnols*

« Pourquoi faut-il que je rappelle, continue la même Histoire Compostèllane, la rudesse et l'ignorance des anciens évêques de l'église de St,- Jacques? Sous le régime de la loi Tolédane an cardinal légat du St. -Siège vint en Espagne pour prendre des informations sur la religion , la science et la coutume ecclésiastique qu'on y observait , et étant arrivé en Galice , il donna avis de sa commission à l'évêque de Compostelle , avec la plus grande honnêteté» Mais cet étêque appelb. un des trésoriers de son église } et lui dît : un cardinal de l'église de Rome est sur le point d'arriver; va le trouver, et fais-lui le même accueil que celui que l'on te fit lorsque tu étais dans Et dite ville. L'église de Rome n'a point oublié jusqu'à présent cette impolitesse, et elle s'en souvient fort bien, pour faire en sorte que l'église de St.-Jacques, en acquérant de nouveaux droits et de nouvelles prééminences, ne s'agrandisse pas trop, dans la crainte que, sous l'égide de son apôtre , elle ne veuille dominer sur les églises d'occident, comme celle de Rome domine sur toutes par l'autorité de St.-Pierre. » (i)

(i) Historia Co'mpostellana , lib. i , cap. i *t $.

Déjà l'office romain et la nouvelle jurisprudence ecclésiastique s'étaient propagés çn France, par des motifs particuliers qui n'existaient pas en Espagne.

« Le pape Zacharie, dit un savant et très pieux moine bénédictin espagnol , entendant les raisons des seigneurs de France, commença une des plus grandes entreprises que les pontifes aient osé faire, telle est celle de déposer des rois , et d'en nommer d'autres de sa propre autorité : jugeant que le roi Chilpéric était nul pour le gouvernement, il délia ses sujets en France du serment qu'ils lui avaient prêté, et il ordonna à St.-Boniface archevêque de Mayence , de couronner Pépin (père de Charlemagne) en le nommant roi de toute la France. D'un fait aussynémorable que celui de priver. un roi de son royaume, émana l'audace qu'eurent les papes successeurs de Zacharie, de déposséder d'autres rois, de leur ôter leurs couronnes, et qui plus est, de créer de nouveaux empereurs en privant les anciens de leur empire, (i)

(1) Chronique générale de tordre de 8ain$~Benoi$ , par le père Yep.es, centurie ni , chap. 3.

Comme Pépin, chef de la dynastie Carlovingienne, avait dû en grande partie son couronnement au pape St.-Zacharie , et à l'influence des moines, ses descendans, loin de s'opposer aux nouvelles opinions sur la souveraineté temporelle des papes, avaient intérêt à la sou- . tenir, (i)

Gharlemagne protégea beaucoup les sciences ; les moines étaient les seuls hommes lettrés de son temps, et ces moines avaient aussi un intérêt jteuticulier à faire prévaloir la nouvelle jurisprudence ultramontaine. D'après la discipline primitive de l'église, les moines relevaient immédiatement des évêqnes , et étaient très dépendant de leurs patrons laïques. La jurisprudence Pseudo -Isidorîenne les enlevait à la juridiction épiscopale , et aux vexations de leurs seigneurs laïques, en lés soumettant immédiatement à la juridiction du St-Siège, et enleur accordant d'autres privilèges.

Don Alonso VI , conquérant de Tolède, contracta six mariages, l'un d'eux avec Dona

(0 Masden , IfJistoire critiqué d*£sp<tgne , tom. xm ,

Ynes , un autre avec Dona Constanza , toutes eux françaises, et il maria aussi ses detùc filles Dona Urraca et Dona Theresa avec Raymond et Henry, princes de la maison de Bourgogne.

Ces divers mariages remplirent ses états de Français, tant laïques qu'ecclésiastiques, et principalement de moines, à causé de la dévotion particulière d'Alonsô pour le fameux monastère deCluny. Ce fut ainsi qu'après la conquête de Tolède, capitale de l'antique monarchie des Goths , il nomma à 1 archevêché de cette ville Bernard, moine de Cluny, qui au moyen de sa faveur remplit presque toutes les églises de Gastille et de Léon d evêques et de prébendes de sa nation.

Les reines , les princes et les moines français, accoutumés aux rites ecclésiastiques de leur pays, s'appliquèrent à les introduire dans la Péninsule , malgré la ténacité de la résistance que les Espagnols opposèrent à cette nouveauté.

Les grandes contestations se décidaient alors par la force des armes, parce qu'on croyait généralement que Dieu ne pouvait permettre le triomphe du mensonge et de l'injustice.

Deux chevaliers combattirent donc, l'un pour le rite de l'office gothique, l'autre pour le rite de l'office romain, que l'archevêque D. Rodrigo appellait gallican. Le premier fut vainqueur, mais quoiqu'il ressortît de cette épreuve légale, d'après les préjugés du temps, que Dieu s'était déclaré en faveur du rite gothique, l'influence des Français sur l'esprit de Don Alonso "VI, .fit prévaloir l'autre rite, ce qui excita un si grand ressentiment et un tel scan« dale parmi les Espagnols* quç d'après la relation la mieux circonstanciée de cet événement écrite par l'archevêque Rodrigo, ce fut alors que prit naissance l'adage: Alla van leyes ado quieren reyes , si veut le roi, si veut la loi. (1) Aux efforts d' Alonso YI vinrent se joindrç les efforts 4e T Archevêque de £aint- Jacques Diego Gelmires, non moins partisan des Fran: ç?us que ce monarque. L'histoire fie Compostelle, écrite par trois chanoines de. cette église, rapporte que cet archevêque enyoyii étudier à Paris $es neveux et ses protégés les plus chers, et qu'il mit un soin particulier à pro-

(0 De Rébus Hispaniœ, lib. 6 , cap. 27.

pager dans son archevêché les coutume* de Fégliste de France.' (i)

La propagation rapide du nouveau- droit canonique et le renversement du droit Espagnol antique, furent les conséquences. du triomphe de l'office Gallican.

Voici un trait de cette nouvelle jurispru-» dence. Alonso I1**, roi d'Aragon, s étant séparé detsa femme Bona Urraea, reine de Cas tille, voulant revenir auprès d'elle, il lui envoya des ambassadeurs à cet effet. On traitait de cette affaire grave dans le palais de Bùrgos^ lorsque l'archevêque dtur Oelrmres s'y rendit, et s'exprima en ces termes devant le peuple réunir.

* Mes frères , eh ma qualité de ministre et « d'ambassadeur du Dieu tout-puissant, et son

* interprète armé pour défendre les- droits de « la Sainte Eglise, je vous indiquerai la voie du « salut que vousnievez suivre dans cette affaire

* Vous savez, très chers frères, «Jue k Seigneur « notre rédempteur créa les pontifes dans l'an-

* cienne loi pour présider à ses peuples et «leur enseigner ses préceptes; àû même, le

(t) Not. 6. ' ' .

Seigneur élut ses apôtres à la naissance de la loi nouvelle , et leur conféra les ordres pour être ses ministres.

« Il les chargea des saeremens et leur donna

le pouvoir de lier et délier dans le ciel et

sur la terre, en leur disant i quodcumque ligaveritis super terram , erit ligatum et in cœlisy et quodcumque solveritis saper terrain erit solution et in cœUs; tout indique ce que nous sommes; nous ayons succédé aux apâtres; nous avons reçu la même puissance , et nous sommes élevés au plus haut -degré des fonctions pastorales ; c'est ainsi qu'étant les dis» pensateurs et lesnrinistres du Très-Haut, nous avons été appelés pontifes ; nous sommes ses enfans de prédilection ; l'Ecriture dit : qui vos tangit pupillam ocuii nui tangit.

« Le Christ nous confia son épouse, qui est l'Eglise, et nous Jivra ses enfans pour les instruire; et ce qu'il y a de plus précieux encore dans ce monde aux yeux du roi des rois, il nous confia le salut des âmes, la défense de son troupeau contre la rage du loup carras* sier; le soûl de ramener les brebis dans le chemin de la vérité* et nourrir le troupeau

« de bonnes doctrines, s'il venait à segarer, ou « tombait dans le précipice d'une vie relâchée: « Les rois de la terre, les ducs, les princes « et tous lès peuples chrétiens nous sont assu- « jétis, et nous veillons sur tous. *

. « C'est pourquoi , très chers frères, je vous prie « etje vous admoneste de nepointperméttreque « le roi d'Aragon et la reine Oona Urraca étant « unis par les liens du sang, se réunissent danou- « veau dans les liens d'un mariage illicite, parce « qu'un tel crime est détestable et horrible : et si « vous alléguez le serment que vous avez prêté ■ lors du contrat passé entre le foi et la reine,: et « que vous ne voulez pais encourir le péché du

* parjure, vousdevez savoir aussi que de tels ser- % « mens sont mils, car,dit l'Écriture : rwnestobser-

« vandumjur/i7Pientu7n,curn maàimincautepro» « mittitur,comme si vous juriez de comméttretin « homiride,ou.promettiezà un adultère une éter* « nelle fidélité ; car il est moins coupable d'être » parjure que de commettre un homicide, ou « de vivre en adultère. Je vous admoneste donq

* puisque j'ai déjà révoqué votre serment-, de ne « pas consentir à une aussi grande iniquité ; et « nous excommunions, par l'autorité de Dieu le

«père tout-puissant, qtn^rique contracterait ou ■ consentirait à de tel» mariages; nous lanaihé- « matisons et le séparons- de la sainte église.- » (i) • S'opposer ainsi à la réunion matrimoniale de ces souverains , don* la séparation produisait la guerre civile la plus sanglante entré les Castillans , les Galiciens et lés Aragonais, lès excommunier publiquement, et exciter le peuple au parjure et à la révolte, était certes l'attentat le plus scandaleux que cet archevêque pouvait

- commettre, car il n'était conforme nia l'esprit dé l'Évangile, ni à l'esprit dès lois lès plus fondamentales de la monarchie* espagnole. La doctrine du clergé gothique était bien différente sur ce point. Le xvie Concile de Tolède appelait les rois vicaires de Dieu et du Christ ; et

- rien n'est plus fréquent dans les conciles de cette époque, que leurs exhortations aux peuplés pour l'observation du serment de fidélité à leur roi, et leurs anathémes. contre les séditieux.

Cependant , malgré tous les efforts pour ren-

- verser la discipline et la législation gothique, les Espagnols ne les avaient point oubliées en-

{i)Historia compostellana , lib. i , cap. 83. *

tièrement, et; ne gelaient pas encore accoutumes, à la discipline .et À la législation gaJUçaçe ; aussi', bien loin que l'auditoire de Gelmires fut converti par son sermon , il en accueillit la conclusion par des sifflets et des huées >• et si les - gardes ne 1 eussent défendu contre la fureur du peuple , il en aurait été la victime, (i)

Même après Tintrodutjtion de l'office romain, ou gallican dan6 la Péninsule, on continua pendant plusieurs années à observer quelques coutumes ecclésiastiques , qui varièrent ensuite par la nouvelle jurisprudence ultramontaine. . Telle fut .par exemple pelle de nommer les évêques et de les sacrer sa4s qu'il fut besoin de l'approbation ou confirmation pontificale.

En Tannée iza3, le clergé et le peuple d'A^ vila élurent pouE leur évêçue don Intgo:le roi don Alonso VII approuva cette élection, jet ordonna au métropolitain archevêque de Saint- Jacques ^ die confirmer et de sacrer l'élu, sans même instruire le pape de ces rades religieux, (a) *' , . •

(i) Not. 7.

(2) Not. 8. .

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