CHAPITRE XX
Grandeur colossale de la moifarchie espagnole sous le ■. règne de Charles-Quint. -— Sage politique de l'empereur pour étouffer l'insurrection des Comuneros. — Causes pour lesquelles la grandeur de la monarchie espagnole ne se conserva pas très long-temps. — Défaut de lumières dans l'économie politique. — Manque de grands capitalistes pour le commerce. — Erreurs tr$s remarquables du gouvernement sur des points d'économie. — Guerres de religion ; démêlés avec les papes. — Détresse du trésor dans les dernières années de ce règne. — Projet du Conseil d'État pour l'amélioration des finances. — Opposition des moines à l'exécution du projet sur la rente des biens du clergé.
La monarchie espagnole était dans un état plus brillant à la mort des rois catholiques, que celui dont elle avait joui dans les sept siècles antérieurs. La réunion des deux couronne&.de Gastille et d'Aragon et des Etats qui appartenaient à celle-ci en Italie ; la conquête de Gre; nade , les découvertes de Colomb faites sous
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leurs auspices , le mariage êe leur fille ïearme avec Philippe le*Bel héritier des États de Flan- dres, et leur politique, préparèrent à cette monarchie la grandeur colossale où elle parvint au xv° siècle.
Si la grandeur, la richesse et la force d'un
Etat ne se mesuraient et ne se calculaient que sur l'étendue de ses domaines, jamais il n'exista de nation plus puissante que l'Espagne au xti* siècle. Ses rois , soit par leurs mariages, soit par leurs talens ou par le sort des armes, réunirent
à leur couronne le domaine de toute la Péninsule, de presque toute l'Italie, des Pays-Bas, de l'Angleterre et d'un nouveau monde plus grand encore que celui que les anciens empereurs d'Asie et de Rome avaient gouverné. Et ce ne fut pas sans de graves motifs que l'Europe pût , croire que Charles-Quint et son fils Philippe II aspiraient à la monarchie universelle. Quelles causes purent empêcher ces rois de mettre à exécution un tel projet, si réellement ils le conçurent? ou si non, quelles causes s'opposèrent à la conservation de la haute puissance où ils étaient parvenus ?
Ce ne fut certes pas ni l'insubordination des
grands | ni les révolutions jadis si fréquentes dans la Péninsule , car nul souverain ne fut plus respecté ni mieux servi qu'eux..
Il y eut encore trois insurrections dans ce siècle r celle des Comuneros de Gas tille, celle des Mauresques à Grenade, et celle, des Aragonais; mais elles furent étouffées bientôt.
La prudence avec laquelle Charles Y étouffa celle des Comuneros^ est Bien remarquable. 11 ordonna d élever un écbafaud magnifique dans la place de Valladolid , orné de rideaux en spie et en Or* de tapis superbes, d'un f&u- .tçuil pour sa personne, et des bancs à son côté pfèur les grands et les conseillers» Assis sur un fauteuil , il ordonna à un greffier du conseil, de lire le procès fait contre les rebelles, et son arrêt pour le pardon de joutes les « villes ou villages , de tous leurs habitans ou « membres particuliers de quelque étatrrang, « dignité, condition ou qualité qu'ils fussent, « et des ecclésiastiques religieux ou séculiers «qui auraient trempé dans les crimes deJèse- « majesté et dans tous les autres excès, soulève* « mens , séditions, confédérations, ligues et « conjurations contre sa. personne et contre la
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« couronne royale, parce que son intention et « sa volonté délibérée était de les pardonner « tous, du plus grand crime au plus petit, et « que ni dès ce moment , ni doréhavant on ne « pût procéder contre eux, soit à sa demande, « soit à la demande de son procureur ni de sa « part , ni d'office ou autre manière quelconque, « ni criminellement contre leurs biens; annu- « lant quant au criminel tous les procès pen- « dans en instance ou non jugés, comme s'ils « n'avaient jamais été intentés ou commencés : « les replaçant dans l'état ou ils étaient avant « que les crimes eussent été commis , et ordon- « nant qu'on leur rendît les biens qui leur-atë- « raient été séquestrés. Cette amnistie n'eut « d'exception que contre 60 ' à 80 personnes, « dont la plus grande partie fut encore graciée « et replacée dans les honneurs et l'estime « dont elles jouissaient auparavant. » (1)
Afin de manifester davantage le plaisir et la satisfaction que lui procurait cet acte généreux de sa clémence , ce monarque fit célébrer deux
( 1) San doval , Histoire de V empereur Charles-Quint , lib. 9 , chap. 3o et suivant.
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jours après, des courses de taureaux,- des carrousels, et lui-même se déguisa et se mêla dans' un tournoi dans lequel il rompit plusieurs lances avec d autres chevaliers.
Afin de, donner une plus grande preuve de la sinoérité du roi, dans l'amnistie qu'il accordait aux Comuneros , on peut citer un fiait très remarquable. Fernand.de Avalos, l'un des proscrits, était caché et sollicitait son pardon; certain conseiller ayant découvert sa retraite, le dénonça au roi croyant lui rendre un grand service; et voyant qu'il ne prenait aucune mesure pour le faire arrêter, et imaginant qu'il était oublié , répéta sa délation ; mais Charles* Quint lui répondit avec colère; « Fous auriez « mieux fait d'avertir Avalos de fuir, que de « nC avertir pour le faire arrêter ». Il disait à d'autres qui trouvaient le nombre des condamnés trop borné: « cela suffit ; qu'onne verse plus « de sang » (i). C'est par cette politique prudente et humaine tout à-la-fois que ce monarque pacifia son royaume, et étouffa l'esprit révolutionnaire des Comuneros,
{i) Sandoyal, Histoire de Y empereur Chartes- Quint , lih. 9 , chap. 3o et suivant. --
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Gène fut point non plus fauté de bras, encore moins faute de talens nécessaires pour mettre à fin ses entreprises les plus difficiles > ce qui arrêta fe progrès de la monarchie espagnole, car ses rois comptaient^pârmi leurs sujets les satans les plus illustres, les soldats et les généraux les plus braves et les plus habiles dans l'art de la guerre, et les diplomates les, plus dettes,.
Les meilleurs ouvrages de politique étaient très communs en Espagne dans ce siècle et dans
le siècle suivant* Tacite eut six traductions en
langue espagnole (i). Antonio Perez^ Barrbento$y Saavedra^ GraeiaH et beaucoup d autres espagnols écrivirent des traités , 4è* commentaires, des aphoristaes et autres œuvres semblables potfr propager davantage 1 étude de cette science/ Ces œuvres étaient très appréciées, même hors de ïa Péninsule* Il y a douze éditions et trois traductions en latin, français et italien des Empreins pvliticas de S&avedrch . JJ oracle manuel \ ou Fart de la Sagesse de Gracian fut aussi traduit dans ces trois langues, et en «11e-
(1; Pcllicer, Essai d'une bibliothèque des .traducteurs espagnols , p. 38.
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mand , et servait de texte à renseignement public dans les écoles d'Allemagne, (i)
Mais quoi qu'il en fut, l'instruction des Espagnols en politique et en diplomatie , en économie, D était pas tellement avancée, qu'ils ne tombassent dans de grandes erreurs. Les décou» vertes et les conquêtes des Indes et des Amériques avaient mis en fcurs mains, non-seulement les mines les plus abondantes d'or et d'argent ,^mais encore les terres les plus fertiles pour la production des fruits déjà connus de l'ancien monde , et la production^ nouveaux fruits très utiles à la médecine , aux arts et aux commodités de la vie.
Mais pour retirer tout l'avantage possible de ces trésors inépuisables , il ne suffisait pas de l*habileté et de la valeur des Cortès, des Pkarro et autres conquérons , ni de la politique des Ferdinand et des Cisneros ; il fallait encore que de grands capitalistes et des spéculateurs très habiles donnassent au commerce la plus grande activité possible.
(i) Opuscules «FHeinecciui, lom. 3 de ses œuvres , édition cle GenèTe , 1767.
Personne ne convenait mieux que les juifs pour de telles entreprises, parce qu'ils étaient tous marchands , négocians ou artisans. Par ce motif et quoiqu'ils eussent souffert dans les autres États catholiques les mêmes vexations et le même exil que ceu* d'Espagne, les souverains réfléchissant, sur. les bénéfices que leur industrie et leurs richesses pouvaient leur produire, les avaient rappelés et les protégeaient dans leurs Etats.
Ces exemples n'ayant pas été suivis par les Espagnols, tout leur commerce passa entre les mains d'étrangers, non moins usuriers, et beaucoup plus nuisibles que les juifs; car, quelque scandaleuses que fussent leurs richesses, les. juifs les faisaient circuler dans toute la Péninsule, et activaient par leur moyen le travail et l'industrie des laboureurs , des artisans et des fajwicans; et secouraient l'état dans ses besoins, avec moins de sacrifices qu'il n'en faisait dans les emprunts et les autres traités qu'il contractait avec les étrangers ; pendant que ceux-ci épuisant la Péninsule de son or et de son argent, les faisaient circuler dans leur propre pays , et amélioraient leur agriculture et leur
industrie , sources les plus réelles de la prospérité des nations.
Les Cortès de Vallâdolid/de Tan 1642 se plaignirent à Gbarles-Quint de l'ascendant que les étrangers avaient déjà pris sur le commerce espagnol.
« En outre, disaient-ils, (1) c'est à cause dfes « besoins qu'à eus V. M. d'en être secourue , « tant en Allemagne qu'en Italie , qu'un si grand « nombre d'étrangers est Tenu dans le royaume , « et il 7 en a parmi eux qui, n'étant pas satisfaits * -des affaires qu'ils ont faites et font avec V. M. « tant en échanges - que dans les choses que « V. M. leur consigne pour en être payés, se «sont entremis à prendre toutes les autres af- « faires qui se font datfs ce royaume, étau moyen , « desquelles vos susdits sujets doivent vivre. k« Et. non contens qu'il n'y* ait ni maîtrises, ni- « évêchés , ni. dignités , ni biens seigneuriaux
* qu'ils n'aient en ferme <Hi dont ils ne jouissent , « ils se dont mis depuis peu d'années à acheter « toutes les laines , les soies , le fer , lacier et les
* autres marchandises où denrées qui existent
(1) Pet. 124.' «
« dans vos domaine» * et qui étaient restées à « vos sujets pour commercer ejt pour vivre, ce « qui porte à vos royaumes un dommage et un «.préjudice notoire et n'est pas moins nuisible « au service de V, ML »
Ces Cortès conclurent en suppliant Tempe» reur d'ordonner sous de graves peinas, qu'aucun étranger soit directement ou indirectement , ne pût être habile à trafiquer dans oes royaumes , ni affermer aucunes restes , acheter des lames, des soies , du fer , de l'acier, ni autres marchait» dises ou provisions, ni être reçus au nombre des habitaas des villes, ni pouvoir y trafiquer.
Charles-Quint répondit, « Que de justes in* conv^oiens et des égards œ permettaient pas cette innovation pour le manient. »
Quand même le gouvernement espagnol eût accordé cette demande déraisonnable, on n aurait pas obéi à. ses décrets. Déjà les rois catholiques avaient ordonné que le commerce des Amériques ne.se fît q»e par lesbâtâraens -espagnols; déjà ils avaient exclu les étrangers de ce commerce; et néanmoins eeux*ci le -firent toujours, les uns en obtenant des lettres de naturalisation, d'autres en se servait du
no» 4e* Espagnols qro ceurci kur pré* taient arec plaisir pour une légère rétribution ; quelques autre» le faisaient au hasard par le moyen de la contrebande.
Mais ce ij£ fut point le manque de grands capitalistes. nationaux, m la prépondérance exorbitante 4es étrangers dans son commerce maritmae et continentale qui causèrent iniquement la décadence de la monarchie -espagnole. Il y «ut d'autres causes qui coopérèrent à sa faiblesse et à se* malheurs , ce furent ses er~ reuns et ses méprises sur des matières économiques. Quelques exemples suffiront pour en donner la preuve*
Quelle circon^Uace plus favorable pouvait se présenter au gouvernement espagnol pour un traité avantageux à son commerce avec la France, 4fue la icaptivité de François ier à Madrid? L'introd*u#k>B jet la vente des draps français étaient permises dans la Péninsule en même temp* qu'on prohibait en France les draps espagnols. les Catalans et les Aragonals s'étaient plaints de cette irrégularité , et avaien t sollicité une réciprocité pour leur commerce , et cependant dans le traité conclu entre les