chapitre m
État malheureux de l'Espagne -sous le règne de Charles II. Ténacité de son gouvernement au maintien de ses anciens préjugés, remarquée par un savant éyéque. — Parallèle du caractère espagnol et du caractère français. — Politique de Louis XIV. — Élévation de la monarchie française. — Abaissement de la monarchie espagnole.
L'espàgne, éblouie et étourdie de la vaine gloire de son antique grandeur, continua à s'appauvrir et à se ruiner pendant tout le xvne siècle. A la perte qu'elle fit de la Hollande, vinrent se joindre la perte du Portugal, celle du Roussillon, et de beaucoup de places soit dans l'intérieur, soit hors de la Péninsule, et dans les Indes. Ce colosse si formidable sous le sceptre de Charles-Quint et de Philippe II, se vit réduit à un état si pitoyable sous le sceptre de Charles II , que , d'après ce qu'en rapport*
le marquis de St. -Philippe, « Les murs de toutes les forteresses tombaient en ruines : les brèches que le duc de Vendôme venait de faire à Barcelonne étaient encore ouvertes, et de Roses à Cadix il n y avait ni château ni fort qui, non- . seulement eût une garnison , mais dont même l'artillerie fût montée. On voyait une semblable négligence dans les ports de Biscaye et de Galice : les magasins étaient sans munitions, les arsenaux et les ateliers étaient vides. On
avait oublié l'art de construire les vaisseaux : le roi n'avait que ceux qui faisaient le commerce des Indes et quelques galions; six galères consumées par le temps et par l'inaction, étaient à l'ancre à Carthagène..... Le total des. troupes à la solde d'une si vaste monarchie ne passait pas 20,000 hommes, et ses forces maritimes consistaient seulement en treize galères. On en payait six, à Gênes, au duc de Tarsis, et une à Etienne Doria. C'est à un état si déplorable que les princes autrichiens, I avaient réduit les forces d'Espagne. » (1) -
(1 ) Mémoires pour servir à F histoire d'Espagne t sous le régi* de Philippe V*
Les revenus de ce royaume qui, dans les premières années du règne de Philippe II, étaient très supérieurs à ceux de tous les souverains d'Europe ensemble , s'élevaient à peine à la douzième partie des revenus de la France. Tous ceux de Charles II ne montaient pas à plus de y à 8 millions de francs, (i) lorsque ceux de Louis XIV passaient 117 millions , avec lesquels il maintenait une armée de 3oo mille hommes, et une marine forte de 198 vaisseaux de guerre.
D'où put provenir un changement si prodigieux dans le sort de Tune et de l'autre monarchie? D'où vint la triste décadence de là monarchie espagnole? Un savant évêque espagnol expliqua en bien peu de mots la cause radicale de ces maux. « Toute l'Europe, disait-il, « découvre la racine capitale de nos maux dans • notre ténacité à conserver nos usages, quand « l'expérience même et le mauvais état de nos « affaires nous conseillent d'en changer beau- « coup qui ont dégénéré déjà en abus perni- « cieux, désapprouvés par l'expérience et le
« jugement des autres nations, et condam-
(1) Vayrac , Etat présent de V Espagne, tom. xxi , Ht. 6.
nés même par les fruits amers que nous
en recueillons.
« La fatalité qui entraîne ce royaume est telle, qu'il trouve de la difficulté à sortir d'un chemin battu, tout. vicieux, tout dangereux et tortueux qu'il est reconnu. II eh trouve encore à changer un usage profitable à Tarnbition seule des particuliers, et démontré nuisible au bien public et au service du roi.
« Cependant le ciel conserve à V. M. autant de pays qu'il en suffirait pour former beaucoup de principautés. Mais le malheur vient de ce que tout se cultive aux frais de V. M. et fructifie pour d'autres. J'ai vu le' saint pontife Innocent XI, déplorer que par le mauvais usage des vastes moyens de V. M., le plus grand prince de la chrétienté ait moins de représentation dans les forces d'Europe, que quelques autres princes qui ne possèdent pas autant de domaines que votre seul état de Milan. » (i)
(1) Représentation faite à Charles II, par l'évéque de SoUona , imprimée au tome 3o du Semanaire érudit.
Le caractère des Français était très différent de celui des Espagnols. Quoique le gouvernement des deux nations fût monarchique , il y avait une très grande dissemblance dans beaucoup de leurs coutumes et de leurs opinions nationales. Les Français étaient beaucoup plus vifs , plus industrieux et plus commerçans que les Espagnols. On a déjà vu que pour prix des secours qu'ils avaient prêtés à Henri II contre son frère Pierre-le-Cruel, ils avaient exigé par une convention , que les Castillans ne commerceraient pas en Angleterre, ni les Anglais en Castille, sans la permission de la France.
On a vu que nonobstant la situation critique dans. laquelle se trouva la. nation française pen dant la captivité de son roi François Ier , elle stipula dans le traité signé pour sa libération , entr'autres articles, que les Catalans pourraient introduire leurs draps sur le territoire français, non pour lés vendre, mais seulement en transit pour d'autres pays.
On a vu quelles furent les plaintes des Cortès et de beaucoup d autres Espagnols éclairés , contre la simplicité de leurs compatriotes qui se laissaierit tromper par les Français et leur
prodiguaient leur or en échange de leur quincaillerie et autres bagatelles.
Ces observations prouvent que quoique la France manquât alors de beaucoup de lumières . qu'elle a acquises dçpuk sur la science économique, elle avait déjà sous ce rapport, de grands avantages sur l'Espagne.
Il faut y ajouter les avantages incalculables, de la liberté de penser et d'écrire dont l'Espagne était privée, et sans lequel* l'entendement humain ne peut jamais faire de grands progrès;
Loin de comprimer cette liberté, Louis XIV l'excita au contraire en accordant sa protection' ajix premiers savans , soit nationaux ou étrangers, soit catholiques ou protestans. Isaac Vossius, Huyghens, Cassini, Rœmer et beaucoup d'autres savans étrangers furent pensionnés et employés dans de grandes entreprises littéraires* Ce monarque fut le fondateur de cinq académies : jusqu'à lui on n'avait pas connu les feuilles périodiques qui eurent une si grande influence sur la propagation rapide des idées utiles. Le journal des Savans fut le premier qui parut en France, en x665.
La législation française n'avait pas été moins.
confuse que la législation espagnole. On n'enseignait dans les écoles de France que les Pandectes et les Décrétâtes; ainsi les lois nationales étaient ou oubliées ou sans force. Les doctrines et les maximes ultramontaines formaient une grande partie du droit français.
Mais comme ces doctrines avaient été introduites en France à l'ombre de l'ignorance des siècles barbares , elles perdirent beaucoup de leur forée à mesure que la critique et l'histoire découvraient leur véritable origine.
Ce même clergé gallican , jadis si attaché k la jurisprudence ultramontaine, se déclara en 1682, en faveur des quatre fameuses propositions qu'il considéra comme très catholiques , bien quelles fussent peu conformes à cette jurisprudence.
Il fut plus facile à la France, éclairée par la propagation rapide des sciences et des arts utiles , de corriger les erreurs et les préjugés qui s'opposaient jadis chez elle au plus grand développement de sa population, de sa richesse et de' sa prospérité.
Depuis plus d'un siècle on avait projette la communication si grandement utile de l'Océan
avec la Méditerranée au moyen d'un canal. Louis XIV ordonna l'exécution de ce vaste projet, et l'effectua en moins de vingt ans.
Ce grand roi, bien pénétré que le plus fort stimulant pour l'industrie, consiste à faciliter aux artisans l'écoulement le plus avantageux et le plus prompt des objets de leurs travaux^ que ce débouché ne peut être actif qu'avec l'auxiliaire d'un grand commerce, et que pour obtenir un grand commerce, il faut de grands capitaux , créa trois compagnies commerciales, l'une pour les Indes orientales, une autre pour les Indes occidentales , et la dernière pour le Nord. Il s'intéressa pour une partie dans leurs fonds, et excita par son exemple et ses exhortations toute sa cour et la nation à coopérer aussi de leurs moyens À des établissemens aussi utiles.
On ne négligea pas d'autres moyens plus directs pour stimuler les ouvriers au perfectionnement de leurs ouvrages : déjà, en 1669, il y avait en France 44,2°° métiers à laines, et on fabriquait à Abbeville des draps aussi fins que cejux qui jusqu'alors étaient importés de l'Angleterre et de la Holjande. Les fabriques
de soie et d'autres manufactures éprouvèrent les mêmes améliorations.
Combien était différent alors l'esprit du gouvernement espagnol! On a déjà vu le tableau que faisait l'évêqùe de Sôlsona , de son indocilité à s'instruire de la nécessité de beaucoup d'innovations, et à acquiescer aux réformes de divers abus. On comprendra bien mieux encore les effets de cet entêtement, en passant en revue quelques-unes des résolutions qu'il inspira.
On revint sur l'utilité de rendre navigables les deux rivières du Tage et du Manzanares , et une commission fut chargée du nouvel exa^ rnen de ce projet. De quelles objections penset-on que cette commission s'appuya pour de-
sapprouver ce projet? Elle objecta : « Que sî « Dieu avait voulu que ces deux rivières fus- « sent navigables , il n'aurait pas été nécessaire V que les hommes entreprissent ce travail, « parce qu'au ihoyert a un seul fiât qui serait «'sorti de sa bouche, cette œuvre eût été misé « à fin. ï)ieu ne l'ayant point prononcé ,*lî n'a « pas jugé lœuvre convenable ; ainsi ce serait « attenter aux droits de la Providence, que de
« vouloir améliorer ce qu'il a voulu laisser im- « parfait, par des motifs que sa sagesse s'est « réservés. » (i)
Une autre consultation du Conseil de Castille, présentée à Charles II, peut également servir à faire connaître l'apathie de son gouvernement.
En vue du rapport qui avait été présenté à son aïeul Philippe III, Charles II ordonna au Conseil de Castille de lui proposer les mesures les plus convenables pour corriger les abus qui se faisaient remarquer parmi le clergé. Le ' Conseil indiqua dans son nouveau rapport, ceux qu'il avait aperçus dans les tribunaux ecclésiastiques, et dans la nonciature; les graves préjudices qui résultaient des bulles sur les provisions des bénéfices et des prébendes, les pensions, les componendes , les dispenses, les coadjutoreries , et autres grâces pontificales; le dommage que faisait à l'état la multitude exorbitante des prêtres et des moines ; la nécessité de diminuer leur nombre, et les incon* véniens de la faculté illimitée qu'avaient les
(1) Vayrac , Etat prisent de l'Espagne, Ht. 6.
églises et les couvens d'acquérir des bienstonds.
Le Conseil savait bien qu'on ne devait pas attendre de la cour de Rome la réforme de tels abus, et que l'autorité royale pouvait remédier à presque tous sans avoir besoin de cette cour. Il savait la nullité de l'effet produit par l'ambassade extraordinaire de Pimentel et de Chumacero , ainsi que d autres négociations et d'autres démarches pratiquées dans ce but sous les règnes antérieurs; et quant aux nouvelles acquisitions de biens-fonds par les églises, le Conseil n'ignorait pas que non-seulement les rois d'Espagne avaient toute puissance. légitime pour les prohiber, mais encore que plusieurs en avaient fait usage sans le 'moindre scrupule, et entr autres St. -Ferdinand, malgré les réclamations du pape Grégoire IX. (i)
Cependant malgré de tels antécédens et des motifs d'une aussi grave urgence pour décréter immédiatement ces réformes, et particulièrement celle de l'amortissement ecclésiastique des biens-fonds , la conclusion du rapport du Con-
(1) Loi 4 , tit 1 , lib. 4 det Auto$ Acordados.
seil fut que jusqu'à ce qu'on eût exécuté d'autres réformes qu'il avait proposées , et qu'on eût examiné les moyens qu'il avait de fournir à la subsistance du clergé , il ne serait fait aucun changement sur cette matière, (i)
. Tel était l'esprit du gouvernement espagnol , telles étaient son irrésolution et ses perplexités, quand il s'agissait de quelques réformes utiles et nécessaires.
Pour son plus grand malheur, et lorsque l'Espagne avait le plus de besoin d'un roi fort et vigoureux , pour résister à son compétiteur Louis-le-Grand, Charles II était physiquement
^d une complexion si débile et si valétudinaire, qu'il poussa la faiblesse jusqu'à se croire ensorcelé, et que dans cette croyance, son confesseur entretint une correspondance avec un moine des Asturies, pour faire déclarer au démon à force d'exQrcismes sur un énergumène, les auteurs de l'ensorcèlement du roi et le lieu des maléfices. (2)
(1) Loi 4 , tit. î , lib. 4 , des Autos ATcordados.
(a) Mémoire* pour servira l'histoire d'Espagne , sous le régne de Philippe P~, Hb. 1.
Ainsi la monarchie espagnole , si formidable dans le xvie aiècljô, agonisait vers la fin du xvire, et était sys ,1e point 4e s'évanouir entièrement.
Charles IIa n'ayant ppint d'enfaps, les plénk potçntiaires de divers souverains réunis à Riswiçh, arvaiept dé$ (traité du partage de la morjajql^ie espagnole* qui, aussitôt après la mort du roi , eût été divisée de la manière suivante.
La plus grande partie des Amériques et de ses ports était dévolue aux Anglais : les Hollandais devaient s'approprier l'autre partie;, et quelques rplace^fs Pays-Bas $ Naples ^t la Sicile étaient le partage, de Jacques Stuart. La Galice et les Asturies devaient être unies au Portugal : la Cas tille, l'Andalousie, l' Aragon, la Biscaye,^ la Sar daigne , Majorque , Yvica , les Canaries. Oran et Qeuta, étaient le lot delarcbiduc. Charles j e^lfi France prenait pour elle,
la Lorraine, la -Navarre, et beaucoup de places de la Flandre.
Tel eût été le sort de la monarchie espagnole,
si la profonde politique de Louis XIV ne l'eût
sauvée dé tant d'ignominie, en excitant d'un
cote à ce partage, pendant qu'il négociait de
l'autre, avec la plus rare sagacité, le testament de Charles II, au moyen duquel ce roi nomma pour successeur et héritier de tous ses domaines, le duc d'Anjou son petit-fils, qui prit le nom de Philippe V.
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