CHAPITRE PREMIER
Régénération de la monarchie espagnole par les Bourbons. — Sage politique de Philippe V. — Variation du vêtement espagnol de la golille. — Réformes dans les finances. — Démêlé de Philippe V arec la cour de Rome. Clôture de la nonciature, et interdiction du • commerce des Espagnols avec cette cour. — Nouvelle organisation du Conseil de Castille. — Mémoire de Ma* canaz, procureur du roi dans ce Conseil, pour la réformation de quelques abus du clergé. — Condamnation de ce Mémoire par l'inquisition. — Courroux de Philippe V par cet attentat. — Variation dans la politique de ce roi par son second mariage avec Isabelle de
Fainèse , princesse de Parme , et par les intrigues de l'abbé Âlberoni. — Chute d'Alberoni. — Encourage» mens donnés à la littérature par Philippe V. — Établissement d'une Bibliothèque royale, — Du Père Feyjoo. — Fondation des académies de la langue espagnole, et de l'his" toire. — Concordat avec le pape Clément XII , en 1737. — Efforts pour la connaissance de la statistique de l'Espagne. — Progrès de la politique économique.
Aux maux déjà si graves que la monarchie espagnole avait soufferts dans le xvnc siècle, vinrent se joindre ceux qu elle éprouva durant la longue guerre pour la succession de Philippe V à sa couronne. Cependant, la politique des Bourbons sut non-Seulement fermer et cicatriser les plaies profondes, maïs encore lui donner de plus grandes forces que celles quelle avait eues à ses époques les plus glorieuses.
Déjà en 17 18, l'Espagne put réunir une escadre très supérieure à l'escadre de Philippe II, qu*on avait nommée V * Invincible , la plus formidable de celles qu'on eût vu jusqu'alors.
« Ni Ferdinand-le-Catholique, dit le marquis « de St. -Philippe, qui entreprit tant d'expédl- « tions au-delà des mers; ni Charles-Quint, ni « Philippe II qui exécutèrent tant de choses, « n'avaient jamais formé de projet aussi consi-
« dérable, et pour lequel on eût employé autant • de soins et d'appareil. La liste des préparatifs « qu'on faisait se répandit en Europe, où Ton « fut étonné qu'un royaume épuisé par une « guerre si longue, et dont les succès avaient « été si Taries , fût encore en état de faire « d aussi immenses dépenses. *
La politique au moyen de laquelle les Bourbons sauvèrent la monarchie espagnole de la ruine totale dont elle avait été menacée , et lui communiquèrent une nouvelle vie et de nouvelles forces , fut bien différente de la politique de la maison d'Autriche. Celle-ci naturellement phlegmatique , et éblouie de la splendeur de son xvie siècle, ou ne sentit pas la nécessite de. quelques innovations et de quelques réformes dans les usages et les mœurs antiques, ou manqua d énergie pour les réaliser. La nouvelle dynastie espagnole suivit un système contraire.
La sagesse avec laquelle Philippe V, dès le commencement de son règne, changea en bien peu de jours le costume national, l'un des usages les plus difficiles à varierchez tous les peuples , est certes fort remarquable.
Le costume commun des Espagnols était le
vêtement appelé Golille, sorte d'habit très grave, mais fort embarrassant pour l'agilité et les mouvemens nécessaires aux travaux de 1 agriculture et aux travaux mécaniques. La « mode de la golille , dit un auteur de ce temps ,
* a des effets bien plus étendus en Espagne: « symbole de la gravité, elle compose jusqu'aux
* moindres mouvemens du corps^Le roturier. « est aussi jaloux qu'un grand de la première
« classe j, de ne pas fausser le raide carton ;% et v « le paysan estime plus quelques bottes d'oi- « gnons qu'il aura cultivés et levés de la terre, la « golille au cou3 que des milliers de boisseaux « de blé qu'il n'aurait pu se procurer qu'en lais- « sant dans son armoire la majestueuse cravate, « au moins pendant la moitié de l'année. » (i) Philippe V se revêtit aussi de la golille pour plaire à ses sujets; mais , accoutumé à l'habit français, et le regardant comme très préférable au vêtement espagnol, il voulut le mettre en usage dans son royaume; et pour opérer un si grand changement sans choquer les coutumes nationales, il fit une satire, en latin, intitulée
. (î') TcstameMpcfàtiquc du cardinal AUberopi*
Decretum Jovis de Gonellia, dans laquelle il feignait que les dieux s'étant assemblés pour traiter sur la convenance de l'usage «de la goliJle , avaient décidé que cette mode était la plus décente pour les juges et les médecins , mais trop embarrassante pour les autres. Il fit répandre cette satire en cachant le nom de son auteur, et lorsqu'elle hit bien accréditée , il fit tomber la conversation sur l'origine de ce vêtement, en présence de beaucoup de grands de sa cour, en assignant pour motif de son introduction dans le royaume sous le règne de Philippe IV, le dessein d'empêcher les grandes dépenses qu'occasionnait l'usage des fraises faites des toiles et des dentelles très coûteuses de Flandre.
Les courtisans, instruits des désirs du roi, lui dirent que si S. M. leur donnait l'exemple , ils étaient prêts à abandonner cette mode. C'est ainsi que l'usage de l'habit français fut propagé. Le marquis de Mancera et le duc de Médina Sidonia furent les deux seuls grands d'Espagne qui ne quittèrent point la golille qu'ils portèrent toute leur vie.
C'est ainsi que le succès de ce changement est rapporté par le père Bçlando, dans son
Histoire civile tt Espagne* D'au tï-es historiens attribuent la satire que notos* venons de rap* porter y au père Gommire, jésuite*
' L'âme du nouveau gouvernement espagnol danslesprcmièresannées du règne de Philippe V, fat un conseil de cabinet , composé dé Français* et d'un très petit nombre d'Espagnols dévoués •aux maximes de sa politique.
Au premier rang étaient la princesse veuve des Ursins, ^première dame de la reine, qui avait la plus grande influence dans les grandes négociations de l'Etat, et le père Robinet-, je* suite et confesseur du roi , qui suivait les maximes du conseiL
Un autre Français, M. Orry, fat nommé direèteutrgénéral du trésor royal, et fit d'importans chamgemens dans son administration qui en augmentèrent rapidement les recettes.
Lesjuroe ou dettes sur l'état qui, antérieurement, étaient constituées à raison de 5 p. oyo, forent réduites à 3. Le nouveau directeur réduisit ainsi par cette opération presque la moitié de la dette nationale, et put appliquer la partie supprimée des intérêts payables par le trésor, au paiement d'autres dépenses.
Malgré les vifs désirs que les Rois Gatho&ques avaient manifestés deréincorporer au patrimoine royal beaucoup d'États, de droits et de rentes possédés injustement par des donataires, plu* sieurs de ces droits continuaient encore à être 4É M. d, U ™™» Or^ fon» ™»
commission nommée junta de incorporation pour examiner les titres de ces sortes d acquisitions , et par son moyen , il en fit restituer au trésor royal plusieurs qui avaient été frauduleusement faites.
Il créa de nouveaux emplois cTintendans à lu manière française , inconnus jusqu'alors dans jg Péninsule, et en même temps il en réforma d'autres très inutiles.
Par ces moyens -, et en renversant avec fermeté les obstacles que les erreurs, les abus et Tes préjugés antiques opposaient à ses idées, il augmenta le trésor royal à un tel point, que ses •revenus qui ne passaient pas 3o millions de réaux, à la mdrt de Charles II, s élevaient déjà :en 17 15 à 200 millions* (i)
En 1709, le pape Clément XI ayant reconnu
{jlj Vayiac , Mémoires $ur l'état de V Espagne*
l'empereur d'Allemagne comme roi catholique des domaines appartenant en Italie à la monarchie espagnole, Philippe V consulta le Conseil d'Etat, quelques conseillers du Conseil de Castille, et les théologiens les plus instruits sur les mesures qu'il avait à prendre pour obtenir satisfaction de cette injure. D'après leur avis, il ordonna au nonce de S. S» de quitter l'Espagne, et fit fermer la nonciature; il chargea tous les évoques d'user des droits ordinaires qu'ils possédaient avant rétablissement de ce tribunal, et prohiba toute sollicitation de bulles du pape non délivrées gratuitement.
Cette rupture entre les deux cours de Rome et de Madrid , donna un nouveau motif de penser et de parler avec plus de liberté qu'auparavant, sur les vrais et légitimes droits de la puissance ecclésiastique et civile.
L'avis émis par le Père Solis, évêque de Lérida, est une preuve remarquable des changemens que le nouvel état de la monarchie espagnole avait imprimés aux idées.
La politique du nouveau gouvernement espagnol était de franciser ses sujets autant que possible. Ce fut dans ce but que, sur la propo-
sition jhi directeur Orry , on donna au Conseil de CastiBe qui aTait toujours eu la plus grande i nfluence sur l'esprit natkmal,unenouvell*forine très semblable à celle du Parlement de Paris.
D. Melchior Macanaz, avocat très attaché aux Français , nommé procureur d* roi dans oe nouveau Conseil, lui proposa la réforme àe quelques abus ecclésiastique*.
Pendant que le Conseil agitak les proposition* de son procureur, elles étaient dénoncées d'un autre côté à l'inquisition et condamnées dans un édit comme téméraires, scandaleuses, injurieuses à l'autorité pontificale, contraires k la vraie doctrine de l'Église, et hérétiques.
Le cardinal deIJudice, inquisiteur général, qui se trouvait alors à Paris, eut la témérité d'afficher cet édit aux portes de son palais, en y insérant aussi la prohibition d'autres œuvres^ d'écrivains français, au nombre desquels était M. Talon , alors membre du Parlement.
Philippe V, vivement courroucé de oet attentat, ordonna aux inquisiteurs de suspendre leurs poursuites contre Macanas , et fit saisir et révoquer leur édit. H priva le cardinal de sa place d'inquisiteur général; il priva aussi «Je
lemploi de conseiller deCastille D. LouisjCuriel, qui avait eu beaucoup d'influence dans ces acte$y et fit beaucoup d'autres démonstrations de son mécontentement royal, (i)
Dans ce même temps, Philippe V étant devenu veuf se remaria avec la princesse de Parme , IsabeUe Farnèse. L'abbé Jules Alberom était émargé d'afiaires du duc de Parme à Madrid, et Une lui fut. pas difficile. par ce moyen de eapter la faveur de la nouvelle reine , et d'obte* nir par son ûrîueraé la faveur particulière du roi, la disgrâce du paru gallo -espagnol, Fe** pul&on de ht princesse des Ursins et de Jean Orry, le renvoi du père Robinet confesseur du roi, la réintégration du Gonseil de Castille à son état antérieur, celle dû cardinal del Judice à la place d'inquisiteur général, et celle de D, Louis Curiel à là place de conseiller , et de faire émaner enfin de Philippe V la publication d'un manifeste dans lequel 41 déclara qu'on l'avait trompé^ dans le rapport de la condamnation des propositions de Macanaz; et malgré que celui-ci ne perdit pas entièrement pour
(i) Htetoire civile d? Espagne, par lt père BWUndo.
cela la faveur de son souverain, il fut obligé de se réfugier en France.
Alberoni jouit pendant quelque temps du fruit de ses intrigues. En moins de quatre ans, ^1 s'éleva du rang de simple abbé , au cartàinalat , , et devint premier ministre. H devint évêque de Malaga, et fut ensuite élu archevêque deSéville. Mais, cette brillante fortune ne fut pas dé longue durée. Philippe Y désabusé de ses ruses lui ordonna de quitter l'Espagne; le pape lui refusa les bulles de confirmation à l'archevêché de Séville, et comme il avait renoncé à la
mitre de Malaga pour l'obtenir, il se trouva privé de Tune et de l'autre.
Les relations des Espagnols avec les Français devenant plus intimes, ajoutèrent un nouvel aiguillon aux progrès de leur littérature. Bien qu'il existât auparavant dans la Péninsule, dix-huit universités littéraires , et plus de quatre mille écoles de grammaire, on n'enseignait dans ces écoles que les rudimens du latin maôaronique , nécessaire à l'étude des facultés appelées majeures, c'est-à-dire, la théologie, la jurisprudence et la médecine. Quoiqu'il y eût également dans les universités des chaires pour
la philosophie, cellerci était bien éloignée de fournir à l'entendement les lumières nécessaire* ponr la connaissance dé k. vérité , et des sciences naturelles. L'histoire était remplie de fables , et ne contenait que très peu de lumières pour faire remarquer les grandes variations survenues dans la législation et dans le gouvernement à ses différentes époques* Le* élémensles plus essentiels de l'histoire d'Espagne étaient ensevelis dans la poussière des archives et des bibliothèques de quelques églises et couvens. \
Madrid étant la capitale d une monarchie aussi vaste , il n'y eut dans cette ville jusqu'à l'époque du règne de Philippe V, aucune bibliothèque publique, ni aucune académie approuvée par le gouvernement. Ce roi fut les fondateur de l'excellente Bibliothèque Royale que cette ville possède actuellement; des académies de la langue espagnole, de l'histoire et de la médecine, du collège des nobles. Hors la capitale, il créa la société médicale de Séville , la compagnie des gardes-marines de Cadix, l'école de mathématiques de Barcelonne, et l'université de Cervera.
La protection que ce monarque «oocurdak publiquement à la littérature, excita de nouveau quelques savans à combattre la barbarie et l'esprit de sophisme. Plusses Vices étaient enracines parmi les docteurs théologiens et les jurisconsultes d'où dépendait le sort des autres hommes, plus il était dangereux pour tout particulier de s'opposer a% mauvais goût prédominant dans les universités, de combattre lès préjugés communs, et d'ouvrir une nouvelle carrière' aux sciences et aux arts* L'exemple funeste de quelques individus victimes dune entreprise semblable, était capable d'épouvanter le plus courageux. Malgré 'feela un savant religieux bénédictin conçut un si glorieux des* sein, et se' détermina à l'exécuter, •
Le premier volume du Théâtre crùigm du père Feijoo parut en 1726* La variété des matières dont il traitait dans cet cm-* vrage, sa nouveauté et son bon style, ses fréquens combats contre les préjugés très cornmtms, appelèrent aussitôt l'attention des sa* vans et des ignorons; des une pour ombras* ser le parti 'de f&uteufr, des autre» pour le combattre et le discréditer çâr tous lesmoyens
que la noire etfvie et le feu* 2jèl« suggèrent ordinairement. .
On peut se fonder sine idée de eet ouvrage composé de huit volumes , et, cinq aatres volumes de lettres, par l'indication de qwelqu.es discours». Le premier «st une réfutation du proverbe vulgaire qui dit, la mix dfcfeUfk «tf fa voue du ciel. Les autres, discours traitent 4e Fastrulogië judiciaire et > de lu croyant ,4an* l|e* pronostics; de la peur dés éclipse*, des <sa- Bftètesj et de» année* elimateriquas , .d«fr £ables introduites dans l'histoire naturelle, des art* divinatoires, 4e la trop grande crédulité 4w* Et magie et la sorcellerie,, des modes dans les dévotions et prières diverses de celles généralement adoptée* par l'église; de l'opinion que ks mœurs . modernes sont plus corrompues que les anciennes; de la croyance aux espritt loi" lets , à la baguette divinatoire et aux revenais, des miracles supposés? du, peu de foi que nié* ritent les traditions populaires, et entre elles plusieurs de celles qui ont été introduites «Uns l'histoire ecclésiastique y du 'nofnbpetesc^ssif des jours de fêtes, de ^épreuve judiciaire de la torture.... < .i«u /• <>■>•■:•
Les réflexion* par lesquelles il commence dans le septième volume, son discours sur là fable du purgatoire de St--Patrice, sont très dignes de remarque. « Dieu, disaitol, ne veut « passeulement dans les tommes une religion véritable, mais illaveut encore d'une telle pureté, qu'elle doit exclure, non-seulement les erreurs pernicieuses,mais encore lés fables inutiles, ou les histoires incertaines; eeftes4à la détruisent, celles-ci la dénigrent. Le grain del'ffoaiH gile ne donne de nourriture assurée qu'aux tant qu'il est séparé de la paille. Je donne le nom de paille aux relations des 'révélation» et des miracles dénués de fondemetts solides* Quoique Ton soit vulgairement persuadé que ces relations alimentent en quelque sorte ht piété, je dis que cet aliment est vicieux , et sujet à beaucoup d'inconvéniens, dont nous avons pesé les dangers dans d'autres écrits. La doctrine céleste par elle-même seule , possède toute l'influence nécessaire pour nou$ conduire à la vertu. Tout ce que l'on y ajoute est superflu, et les superfiuités sont aussi nuisibles dans le corps mystique quittes le sont dans le corps humain. » ,
Les œuvres du père Feijoo produisirent une fermentation fort salutaire dans la littérature espagnole; elles firent au moins douter, et eorrfr gèrent beaucoup de préjugés anciens ; elles fi* rent <?onnaître d'autres ouvrages, très rares auparavant en Espagne , excitèrent la curiosité pour les rechercher et les lire ; et enfin elles ouvrirent à la raison, la porte que l'indolence et le fausse science avaient auparavant fermée. L'entreprise difficile de ce savant religieux, lui suscita une infinité d'ennemis, et beaucoup de désagrémens; mais son patriotisme et sa reK* gion éclairée en triomphèrent entièrement, et son nom demeura inscrit dans le temple de l'immortalité. Le très docte pape Benoit XIV, le cardinal Querini et un grand nombre de littérateurs du premier ordre honorèrent Feijoô de leurs éloges. Ferdinand VI lui accorda lés honneurs de conseiller de Cas tille, et toute là nation espagnole le vénère comme un de 3es premiers savans.
Jùsques au règne de Philippe V, on n'avait vu en Espagne aucune feuille périodique littéraire. Dans l'année 1737, on commença à en publier une sous le titre de Journal des littéra*
tours; mais quoique ses éditeurs firent preuve de leur instruction et de leur capacité pour continuer cet ouvrage, et malgré qu'ils eussent obtenu que l'impression s'en fît aux trais du trésor royal , comme leur critique offensait plusieurs auteurs qui se croyaient fort savans sans l'être^ et qui jouissaient d une haute faveur par leur» emplois ou par leurs amis , on- ne put en publie» que sept volumes.
Quoique la critique ne fût pas encore très répandue dans d'autres sciences, elle laissât plus de progrès-dans l'histoire» Celle d'£eptgue publiée par Ferreras, bien que moins élégante que celle du père Itariana, étais plus complète que celle de ce savant jésuite y et que oftlles qui avaient été publiée$ jusqu'au *vm* siècle. Son auteur fut nomtné directeur de la nouvelle Bibliothèque royale, ou se réunissaient quelques littérateurs ptypg conférer sur les antiquités de l'Espagne. Ceux-ci supplièrent Philippe V de les autoriser à former une Académie, et ce bon roi consentit avec plaisir à cette idée , qu'il approuva par ce décret.
«L'amour, disait-il, que j'ai toujours chér- * ché à exciter pour la grandeur et la splendeur
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de mes royaume* par les science* et le» beUes« lettre», en distinguant leurs professeurs; k supplique qui m'a été adressée par rassemblée qui ^e réunit dans ma bibliothèque royale, pour «étudier l'histoire , et former un dictionnaire historico-critique universel 'd'Espagne; et la considération des grands services que produira ce grand travail important pour la prospérité commune , en éclaircissant les vérités essentiel* - •les des évènemens, en rejetant les fables introduites par l'ignorance ou par la malice, et en conduisant à la science de beaucoup de choses qui ont été obscurcies par l'antiquité , ou ensevelies dans l'oubli par la négligence; toutes ces considérations ont ex<âf* W volonté royale à élever cette réunion en lui^f onnant le titre d'Académie royale de l'histoire, sous ma protection et ma faveur souveraine, et à approuver également * les statuts inclus et les facultés qui y sont inaé* rées , en les concédant aux individus qui la corn* posent ou la composeront dorénavant, afin d'être mieux excités par l'honneur d'être serviteurs de ma maison royale avec tous les privilèges , les " grâces , les prérogatives et les exemptions dont jouissent ceux qui se trouvcntenservfceactuel* »
Dès les commencemens de ce règne, vu Vinsuffisance d'autres moyens, antérieurement niis en usage pour la réforme de quelques abus de l'autorité ecclésiastique , on avait formé le projet de faire un concordat avec le St. -Siège, et on avait donné la commission à D. Rodrigo Villalpando, procureur du roi à l'audience d'Aragon, de se rendre à Paris à l'effet de négocier ce concordat avec M. Aldobrandi, ponce de & S., sous la médiation de Louis XIV. Lesévènemens postérieurs paralysèrent la conclusion d'un tel projet.
Enfin Philippe V conclut un concordat avec le pape Clément XII , en l'année 1737.
La lecture de quelques articles de ce concordat fera connaître avec plus de clarté le bouleversement du droit ancien espagnol , les maux extrêmement graves occasionés à la monarchie espagnole par l'ascendant de la jurisprudence ultramontaine , sous le gouvernement des rois Autrichiens, et les difficultés presque insurmontables que durent vaincre les Bourbons pour parvenir à la réforme de ces abus.
Les chapitres a, 3 et 4 s'expriment ainsi qu'il suit: « Le- second ; « Pour maintenir la tran-
« quillité publique, et empêcher que dans ïes- « poir de trouver un asile on ne commette « des délits plus graves qui puissent occa- « sioner de plus grands troubles , Sa Sainteté « donnera par des lettres circulaires aux éve- « ques, les prdres nécessaires pour prescrire « que l'immunité locale ne mette plus désormais « à couvert les voleurs de grands chemins et les « assassins sur les routes, même dans le cas «Tune « seule et simple insulte, toutefois que dans cet
* acte même la mort ou la mutilation des memm bres de la personne insultée en serait la $uite : « elle ordonnera également que le crime de
* lèse-majesté qui par les constitutions aposto-
* liques est exclu du bénéfice de l'asile, com-
* prenne aussi ceux qui machineraient ou se « trouveraient impliqués dans des conspira-. m tions ayant pour but de priver S. M. de ses « domaines en tout ou en partie; et finalement
* pour empêcher, autant que cela est possible ,
* la fréquence des homicides, S. S. par d'autres / « lettres circulaires étendra aux royaumes d'Es-
* pagne la disposition de la bulle qu} commence » In supremo justitiœ 'solio, publiée en dernier
* lieu pour l'Etat ecclésiastique. »
- Par le droit espagnol ancien , le privilège des asiles, ou de l'immunité locale des temples, était très restreint. « L'Eglise ne protège point les « voleurs *, dit une loi du Fuero royal.
D. Alonso le Sage disait dans une autre loi des PartidaSj « qu'il ne serait point raison- -* nable que des malfaiteurs tels que les tÉraî- « très, les assassins, les adultères^ les fraudeurs «• des contributions ou contrebandiers, fussent -• protégés par l'Eglise, qui est la maison de « Dieu, où la justice doit être observée plus « parfaitement que dans tout autre lieu, et
• parce que cela serait en opposition avee oe « qu'a dit Jésus-Christ à l'égard de l'Eglise, que -« sa maison était appelée maison de prière, et
• ne. doit pas être transformée en caverne de
• voleurs. (Loi 5, titre i i.Partida ae). *
• Que Ton compare ces lois avec l'article déjà cité de ce concordat. Malgré les considérations dont le législateur espagnol faisait usage pour persuader qu'il n'était pas raisonnable que l'Eglise protégeât les traîtres, assassins et autres criminels semblables, FasUe leur avait été accordé à tous, et Clément XII permit à Philippe V, comme une grâce, de priver les voleurs
de grands chemins de ce droit d'asile, uiriqu*roént lorsque dans l'acte même de leurs vols il s'ensuivrait mort ou mutilation de membres .des personnes par eux attaquées.
A la multiplication immense des asiles, on avait ajouté dans quelques endroits, d'autres usages qui ne répugnaient pas moins à l'administration équitable de la justice, tels que ceux énoncés dans les chapitres suivans.
Chapitre 3.* Comme on avait introduit dans ' -quelques endroits l'usage que les criminels arrêtés hors de l'enceinte des lieui sacrés, en réelamaÀsent l'iinipmité, et prétendissent être Tendus à l'Eglise , parce qu'ils en avaient été tir ces, ou dés lieux qui avaient servi d'asile dans tout autre temps, échappant par ce moyen au châtiment dû à leurs crimes, usage que l'on désigne communément sou6 le nom d'Eglises froides; S. 8. déclare que dans des cas pareils les criminels ne doivent point jouir de l'immunité, et quitte expédiera à cet effet aux évêques du royaume d'Espagne, des lettres circulaires •afin qu'ils publient leurs édits de conformité. »
Chap 4- * Et parce que S. M, a insisté particulièrement pour qu'il soit pris des mesures
relativement i l'injustice de l'asile dont jouissent les criminels dans les ermitages et églises rurales, ce qui leur procure l'occasion et la facilité de commettre impunément d'autres crimes; il sera également ordonné aux évêques par des lettres circulaires de ne point faire jouir de l'immunité les susdites églises rurales et les ermitages où le très saint Sacrement n'est point gardé, dont un prêtre n'habite pas la maison conûguë,pour sa garde; toutefois que dans ces églises on ne célèbre pas souvent le sacrifice de la messe. »
Qui est capable de calculer ni de décrire les maux qu'occasiona à l'Espagne cette immense ' multiplication des asiles? Le plus grand frein des crimes est la crainte de leur punition. Plus on diminue cette crainte, plus l'audace et la perversité des criminels doit s'accroître. Et comment cette crainte n'aurait-elle pas diminué à la vue de tant de moyens de se soustraire aux plus prompts et aux plus justes châtimens imposés par les lois civiles?
A ce mal extrêmement grave occasioné par la jurisprudence ultramontaiue, on en ajouta un autre tout aussi pernicieux, savoir, les fré-
quentes discordes entre les juridictions ecclésiastique et civile, Sur la jouissance des asiles , et la remise des criminels réfugiés dans les églises aux juges séculiers; discordes qui donnaient souve/it lieu à des disputes très animées. . et très scandaleuses. On a déjà parlé de l'émeute survenue à Truxillo sous le règne des rois catholiques à l'occasion de la fuite d'un crimineLec- , clésiastique. Celle qui eut lieu à Mexico sous le règne de Philippe IV, par la conduite de l'archevêque , à l'occasion de l'asile d'un autre criminel, dont il résulta plusieurs meurtres et d'autres scandales très dangereux pour la conservation de ce royaume, n'est pas moins remarquable, (i)
Le chapitre 8 de ce concordat avait pour objetles contributions des biens ecclésiastiques. «En raison, dit ce chapitre, des impots très « onéreux dont se trouvent grevés les biens des « laïques, et de l'impossibilité de les supporter « par la suite, si les biens qu'acquièrent les ec- «.clésias tiques par héritage, donation ou tout « autre titre venant à s'augmenter , on dimi •
{i) Cespcdcs, Histoire de Philippe IF* ,
« nuah en même temps la somme de ceux que « les séculiers possèdent aujourd'hui , et qm * supportent les impositions établies parie roi j* « S. M. catholique a demandé à S. S. de vouloir « bien ordonner que tous les biens acquis par « les ecclésiastiques depuis le commencement « de son règne ou qu'ils acquerraient doréna- « vant, à quelque titre qufe ce soit, soient- « soumis aux mêmes charges que celles sup~ « portées par les biens des laïques. C'est pour- « quoi S. S. ayaht considéra la quantité etl'é9~ « pèce desdites charges, et l'impossibilité où « -se' trouveraient réduits \ei laïques de les sup- « porter, «si relativement aux biens à venir il « n'était pris quelque mesure; et ne pouvant « pas consentir à ce que tous les ecclésiastiques « soient grevés, comme elle en est suppliée, « elle consentira seulement à ce que tous les - « biens qui par quelque fifre que ce soit se- « raient acquis par toute église, lieu consacré « à la dévotion, ou communauté ecclésiastique, « et qui par ce motif deviendraient de main" « morte , demeurent perpétuellement assujettis ; « depuis le jour de la signature du présent « traité , à toutes les impositions et tributs éta-
« bMft par le roi, que paient le» taupes, i* «l'exception des biens de prennère fondation , «"et sous la condition que ces mêmes inem « qu'ils acquerront à l'avenir, seront exesipts « des impositions que les ecclésiastiques paient « par concession apostolique, et que les tribut « naux ne puissent les obliger à les acquitter, « ce qui devra être exécuté par les cvêques. d -
Philippe Y aurait pu prohiber les ,neoitcttes acquisitionsdebiens-*fond$aux, églises etauzœo» naetàffes, sans manquer aurespectqualdjevau^au St.-jSiège, ainsi que m'y avaient pasmeuMpré gmiv cela d'autres rois d'Espagne. Il ne se décida pas à faire revivre cette loi ancienne etsi nécessaire pour soulager en quelque manière ses sujets des contributions énormes qu'ils supportaient, et qui augmentaient incessamment, en même temps que les nouvelles acquisitions de mainmorte se multipliaient. Il se contenta de supplier S. & qu'au moins les biens acquis par les églises depuis le commencement de son règne, continuassent à payer les mêmes contributions dont ils étaient grevés avant d'entrer .dans le domaine desdites églises.
Lies difficultés et les obstacles que rencontra
l'exécutioivde ce qui avait été accordé par le St-Sîège dans le susdit article, ne sont pas moins remarquables. Malgré les ordres donnés par Philippe V et Ferdinand VI, pour que cet article eût son effet, voyez ce que disait Charles III dans une instruction publiée dans le même but en 1760. « J'ai été informé du retard qu'éprouve l'exécution de l'article 8 du concordat qui a eu lieu en 17Î7 entre , notre cour et le St. -Siège pour que les biens acquis depuis lors par Jetât ecclésiastique, oontribuentoaux charges publiques. Ne pouvant voir* avec indifférence que cet article ne soit point exécuté, ni que mes sujets séculiers se trouvent privés depuis si longtemps d'un soulagement que leur procura l'amour de mon auguste père et seigneur, et celui que je leur porte, et dont, je veux leur faire éprouver les effets..... (1) Un des abus de la cour de Rome, était la nomination des coadjuteurs aux chanoines, avec droit à k succession future de leurs prébendes. Par l'article 17 de ce concordat, il fut
(1) Loi i5 , tît, 6 , liv. 1 , de la Novltima Rêcopilacion.
stipulé qn'on n'accorderait pas de coadjuteurs sans lettres testimoniales des évêques , qui attesteraient que les coadjuteurs étaient aptes à obtenir des canonicats.
Mais en dépit de ces précautions et, -de. beaucoup d'autres convenues par cet article pour éviter les inconvéniens qu'une telle coutume entraînait , le nombre des coadjuteurs , loin de diminuer, s'augmenta, par la facilité avec laquelle les évêques et lès chapitres accordaient ces lettres testimoniales , ce qui motiva une loi qui prohiba l'accomplissement des bulles portant nomination de tels coadjuteurs. (i)
Le nonce de S. S. adressa une représentation à Philippe V, dans laquelle il s'efforça de prouver que l'usage qu'avaient les papes de nommer des coadjuteurs aux canonicats était une pratique très ancienne de l'Eglise, et qu'ainsi, on rie devait point priver le St. -Siège de ce droit.
Le roi ordonna à D. Blas Jover, procureur du Conseil de Castille, d'informer contre cet écrit. Le procureur démontra les efforts qui
(1) Tit. % y liï>. a des Autos Acordadoa. .
avaient été fiiits en divers temps par les rois d'Espagne et par les évéquesxles pins savons et les pfats vertueux, pour e&ûrper cet abus de la puissance pontificale, au moyen duquel non - seulement on «mit rempli les églises de la Péninsule de chanoines ignorons et vicieux, mais on exigeait encore pour lob* tenûon de ces sortes de grâces, des sommes considérables, de manière que les frais annuels de ces seules négociations et les dis* penses, s'élevaient à demi-million déçus romains; tandis que tout le reste de la chré» tienlé faisait à peine entrer à Rome la troisième partie de cette somme, (i)
Un autre des droits dont leSt-Siège jouissait, était celui deUélectionaux innombrables bénc* fices et aux prébendes.
Les Cortès avaient représenté les dommages qui résulteraient pour la nation d<* cette pratique, mais tous les efforts du gouvernement pour sa réforme avaient çté inutiles.
En s'opposant directement à la continuation
( i ' Bibliothèque espagnole des meilleure auteurs dp règne de Charles III, ait. May ans.
de l'exercice de ce droit du St-Siège, on pouvait susciter de nouvelles dissensions, toujours très pénibles et très dangereuses-dans les états catholiques.
Les diplômes et les autres actes anciens qu'on découvrait, serraient à prouver* le patronage universel dont les rois d'Espagne jouissaient dans les temps antérieurs, par les droits de conque ter de la. fondation et la dotation de la plus grande partie des églises de leurs royau» mes$ et à ce patronage, confirmé aussi par beaucoup de bulles des papes, était inhérent le droit de- pourvoir aux canonicats et - aux prébendes nécessaires pour le culte. Philippe V ordonna de former un sommaire de toutes les- raisons sur lesquelles on fondait son patronage universel, et il le présenta à Benoit XIV, qui le réfuta par un écrit intitulé, Démonstration aux cardinaux Belluga etAqtm* viva, sur les bulles présentées par ce dernier •, au nom de la couronne d'Espagne^ pour prouver les prétentions au patronage royal et universel dans tous les domaines du Roi Catholique.
L'auteur du sommaire présenté à Benoit XIY, était D. Gabriel de la Olmeda, marquis delos
Llanos , procureur de la Chambre , qui rép ondit à la réfutation de S. S., par un autre factura, ayant pour titre, Réponse historico-canoniquelégale au manifeste ou démonstration émanée de S. S. Benoit XIV, en réponse au sommaire ou instruction , présentée par ordre du roi notre maître , en conséquence de ce qui est ordonné dans F article a3 duconcordat,par Leurs Eminences les cardinaux Belluga et Aquaviva , avec les preuves défait et de droit qui établissent que les rois d 'Espagne et leurs tribunaux ont connu de temps immémorial de toutes les causes du patronage royal dant la juridiction réside dans la Chambre.
Pendant ce temps, la controverse continuait sur le patronage universel des églises appartenant à la couronne d'Espagne, ,et les procureurs du roi firent diverses demandes à la chambre pour qu elle déclarât Je .patronage de quelques églises déterminées , ç$ qui fut décrété par ce tribunal suprême, (i)
La statistique de la Péninsule fut aussi redevable à Philippe V, d'une grande protection ,
( i ) Bibliothèque espagnole dhs meilleurs auteurs du règne de Charles III, «rt. May ans \
parce qu'il savait qu'une des parties les plus essentielles delà science du gouvernement, consiste dans la connaissance de la population des états, de leur agriculture, de leur industrie, et des autres moyens d'augmenter leur' richesse et leur prospérité.
Dans les instructions données en 1718 aux intendans et aux ingénieurs, Philippe V les chargea très particulièrement de faire les plus exactes descriptions géographiques et économiques de tout le territoire, en indiquant les différentes qualités de ses fruits, de se& trou- . peaux, et des autres productions naturelles qui y abonderaient, ou qui pourraient s'y cultiver.
A cette même époque , Ustariz composait sa Théorie et pratique du commerce et de la marine, ouvrage, si non comparable à ceux de Smith , Say et autres économistes modernes, du moins très supérieur à ceux des siècles antérieurs. C'est ainsi que l'Espagne acquérait de nouvelles lumières et une nouvelle émulation pour le$ progrès de son industrie et de sa richesse.
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