‹ Considérations sur les grandes opérations de la campagne de 1812, en RussieChapitre 43 sur 86 · En échiquier fortifié par la nature · texte numérisé non relu

En échiquier fortifié par la nature

i. En échiquier fortifié par l'art et la nature.

Le secours des armées est indispensable pour tous les quatre, mais jamais ce secours ne devient plus nécessaire et plus efficace, que lorsqu'on veut défendre un échiquier de la première catégorie ou attaquer ceux des trois dernières. La facilité d'aborder le premier et de défendre les trois derniers, ainsi que la difficulté de défendre l'un et d'attaquer les autros, rendent la présence de l'agent mobile indispensable.

L'échiquier de la première catégorie étant celui qui ne poss^e ni grands fleuves» ni chaîne de montagnes, ni points fortifiés, est sans doute le plus difficile à défendre et le plus facile à attaquer. Ne possédant aucun des éléments de la force passive, c'est la force mobile qui seule décide de son sort. Quoique cette

DE LA STRATÉGIE

sorte d*échiqiAer se présente rarement sur la surface de la terre, nous en trouvons cependant HO exemple dans la partie orientale de la Bulgsrie. Limitée vers Test par la mer Noire, vers le nord par la ligne du Danube , et vers le midi par la chaîne des Balkans , cette section de terrain, enclavée entre ces trois grandes dif* ficnllés, n'offre par elle-même aux armées qui Y opèrent , aucun obstacle de la naiure ou de i art qui pussent multiplier les diflBcultés de Taltaque ou faciliter les moyens de la défense.

La ligne du Danube une fois franchie ( et ([nel est le fleuve d une grande étendue , lorsque le point que les assaillants choisissent pour bot de leur attaque est inconnu, dont on puisse prérenir le passage) , on ne trouve que des plaines ouvertes qui vont à perte de vue. Tous les fleuves qui pourraient entraver un peu les BioQvements offensifs , y sont si peu fertiles que , pendant les grandes chaleurs , on peut à peu près les passer partout à gué. Prenant leurs smirces dans les Balkans , ils vont se jeter dans le Danube, et, se présentant parallèlement au moaTement des armées assaillantes, ils paralysent les dernières ressources du système défensif.

Une ligne fortifiée comme le Danube, lorsqu'il s'y trouve, pour la défendre, une force mobile qui possède les vertus nécessaires pour constituer une bonne armée, peut être envisagée comme une base d'opérations très-avantageuse. Mais elle perd tout à fait son efficacité lorsquVUe est défendue par une armée ottomane. Organisées sur un type vicieux, ne possédant aucune persévérance dans le courage, cl étrangères aux savantes manœuvres de la Mique, les troupes turques devraient toujours plutôt se restreindre' à la défense des Balkans que , par Tinfériorité de leur tactique, je considère comme leur ligne stratégique frwtière.

Sur des échiquiers de cette catégorie , les batailles sont plus fréquentes, car l'art des manœuvres y trouve trop peu d'appui et de ressources. La tactique y domine sur la stratégie, et le choc des forces mobiles décide de ^r possession.

Les Tivcs ne pouvant jamais résister au choc des troupes européennes, ne peuvent s'y attendre qu'à des désastres et à la destruction de leurs forces mobiles. La défaite de l'agent

actif étant une fois consommée, qu'arrive-t-il? La chaîne des Balkans, qui doit être la vraie base des manoeuvres stratégiques des Ottomans, réduite à ses ressources intrinsèques, ne devient plus un obstacle aussi difficile à i franchir.

Tel est l'exemple que nous offre la campagne de 1829 , et les résultats de la bataille de Koulevtcha.

L'échiquier de la seconde catégorie possède sans doute de grandes prérogatives par la force des points de défense permanente qui s'y trouvent; mais, d'un autre côté, tous ces points étant sous la sauve-garde des forces mobiles , en paralysent un si grand nombre , que souvent l'État qui est défendu par des lignes forti fiées , est obligé de mettre sur pied des armées qui surpassent ses moyens.

Pour un homme dont l'esprit e^t riche en conceptions et en ressources, c^est un terrain avantageux. Conduisant les forces mobiles à travers ce labyrinthe de places fortes, trouvant dans chacune d'elles un appui pour ses opérations, cet échiquier lui offre plus de moyens pour opérer offensivement. Une guerre pareille et sans doute très-dispendieuse pour l'Étal; mais ces modulations en deviennent du moins plus efficaces.

La pai^tie du nord-est des frontières de la France nous en présente un exemple, et quoique cet État ait été vaincu en 18i^, il ne faut pas oublier que la France avait à s'opposer au choc d'une coalition dont les forces nombreuses s^élaient appesanties sur son territoire. Napoléon a su cependant, avec une poignée de braves, résister pendant près de trois mois à des armées quadruples en force, qui avaient franchi la ligne frontière sur plusieurs points.

Un échiquier de la troisième catégorie est une section de terrain qui possède une chaîne de montagnes et de grands fleuves qui se présentent transversalement au mouvement offensif des ennemis , et mettent des entraves à ses opérations. Ces remparts naturels servent à couvrir les positions stratégiques et tactiques, qu'on prend sous leur protection, et leur prêtent une force majeure positive, dont les prérogatives paraissent dans tout leur jour au moment d'un engagement général. La défensive y rencontre de grandes ressources pour ses opérations, l'offensive, au contraire, y épuise souvent les

MÉMOIRES SUR LES PRINaPES

sîcames et trouve daos les entraves qu'Ole est obligée de vaincre , des obstades périUeax pour ses opëralions. Ces difficultés naturelles se présentent à ses efforts comme des masses de résistance que la stratégie, secourue par la tactique, rend souvent indomptables.

Tel est réchiquier que Tarmée de Bohème avait choisi, «ol 1815, pour ses opérations. La chaîne de TErz , TEger et la Moldau , formaient une triple ligne de résistance, qui offrait aux alliés trois positions défensives stratégiques, derrière lesquelles ils pouvaient s^opposer avec {acilîté aux efforts offensifs des Français. Ces abris, sous la protection desquels les alliés conservaient la faculté de soustraire leurs projets aux ennemis , leur offiraient les moyens de profiter de chaque inadvertance que ceux-ci pouvaient commettre, pour tomber sur leurs lignes de jonctions.

L'échiquier de la quatrième catégorie est •celui qui possède le plus de forces intrins<^ que&. C'est le terrain le plus avantageux pour les opérations de la stratégie, dont toutes les chances sont en sa faveur. L'armée y opère, trouvant, pour ainsi dire, à chaque pas et .dans toutes Içs directions, des positions avantageuses sous le rapport de la défense, où elle peut y soutenir le choc de ses adversaires avec une prépondérance marquée et un avants^ que même les succès tactiques de ses ennemis ne sauraient paralyser, enoore moins anéantir.

TeUe a été, avant la paix de Paris, la partie orientale des frontières de la Finance, comprise entre Mayence et Bàle. Les avantages de la nature, renforcés par ceux de Fart, y sont tellement grands, qu'une armée chargée de sa défmse aurait pu s'y maintenir avec succès

contre uae force quadruple qui aurait vovln l'attaquer de front.

Tels sont les caractères des quatre différents échiquiers que la main de la nature et les prérogatives de l'ait offrent à nos manœuvres. La juste appréciation de leurs avantages , comme de leur Cùblesse, nous met à même d*y utiliser les forces mobiles de manière à pouvoir nous y maintenir avec facilité. Les ressources de la nature et de l'art étant les plus fermes appuis de l'agent actif, chaque ligne stratégique lui servira de barrière protectrice contre les tentatives des ennemis. C'est aussi en considération de ces grands ayantages que ces appvis sont ordinairement les pivots des grandes opérations. Les vertus intrinsèques de ces bases étant une fois bien comprises et bien dév^oppées, rendent les modifications que les malencontres nous obligent à apporter au plan général de la guerre, d'un danger temporaire.

Si un désastre tactique oblige l'armée défensive à abandonner une base d'opérations qu'elle croyait pouvoir défendre avec succès, elle se rqftlie sur une autre, y retrouve tout aussi bien la faculté de se reformer et de profiter d'un moment opportun pour reprendre l'offensive.

Une fois que l'ai^éciation de Téchiquier stratégique a été développée avec exactitude, et qu'on se soit familiarisé avec les éléments de l'attaque et de la défense, on se met en mesure d'y faire manoNivrer les forces mobiles. Ces manœuvres étant offensives ou défensives, appartiennent au mécanisme des grandes opérations de ces deux modes, auxquels je me £ûb un devoir de consacrer des articles séparés.

En attendant, je jetterai à la hâte mes idées sur la composition des armées actives et leurs positions préliminaires.

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