L'ordre perpendiculaire
Le premier possède les mêmes espaces entre les lignes de déploiement des deux armées belligérantes ( P/. 1 , /î^. 9 ) ; par la disposition des différentes masses , le second ne présente qu'un des flancs à son adversaire en refusant le flanc opposé ( Fig. iO ) , et le troisième est celui par lequel l'armée assaillante se place perpendiculairement sur un des flancs de la ligne ennemie (Fig. li ).
En tactique , l'ordre perpendiculaire est le plus avantageux ; mais il n'en est pas toujours de même en stratégie. La tactique, lorsqu'un flanc est rejeté sur Tau Ire , la difformité des masses qui en provient, est le préliminaire de la victoire ; en stratégie , le plus grand avantage , comme nous venons de nous en convaincre, résulte de leur séparation. L'ordre perpendiculaire qui nous place parallèlement à la ligne directrice de nos adversairesnous accorde, sans doute, de très-grands avantages, mais laissant les masses défensives en concentration, au lieu de les séparer, les ennemis conservent la faculté de pouvoir, à la suite d'un succès, réparer les vicesde leur position, et la stratégie n'en recueille plus ni les mêmes avantages ni les mêmes résultats.
Un autre inconvénient assez grave peut rendre une position perpendiculaire vicieuse ,
(s) Voyez la carte de l'Italie par Bâcler d'Albe.
(3) Pour l'inteliigence de ces mouvements, qu^oo ne saurait assez approfondir, je conseille au lecteur de recourir à la description claire et précise que nous en a donné le général Jomini , dans son Histoire critique et militaire des campagnes de la révolution (vol. vu).
DE LA STRATÉGIE
c'est que rarement on pourra se placer avec | tootes ses forces sur Pextrémité du flanc de son ennemi , sans découvrir ses propres communications. L'échec tactique dont j'ai parlé , a*Uil tourné au désavantage des assaillants « qu'en arrive-t-il ? On se trouve sur une fausse direction^ engagé dans des mouvements qu'on n'est pas toujours maître de changer, et pour peu que les ennemis soient prompts et hardis, on se met à la merci des plus grands dangers.
En s'avançant dans l'ordre parallèle contre flon ennemi» on est toujours à même de pouvoir menacer l'un des trois points de sa ligne : les deux flancs ou le centre. Selon que les avantages topographiques le permettent, on conserve donc la faculté de rassembler les différentes parties en une seule masse, de séparer un des flancs du centre et du flanc opposé, ou en tombant sur le centre même, d'isoler les deux flancs.
Dans ces cas , les voies qui nous conduisent i la ligne ennemie décident beaucoup du choix de l'attaque ; car le mouvement des masses est assujéti à la direction des lignes de jonctions. Au lieu de nous conduire vers le centre, comme nous le désirerions , il peut arriver qu'elles nous dirigent sur un des* flancs, et quelquefois, de manière à ne nous laisser que la possibilité de tomber de front sur le flanc même, sans pouvoir interposer nos forces entre un des flancs et le centre.
Le déploiement stratégique doit aussi être lait de manière à pouvoir , à chaque occasion où la nécessité l'exigera , rassembler les différentes masses en une seule , pour être à même de porter un coup décisif. Il est donc indispensable de porter une attention scrupuleuse sur les difficultés du terrain, que la nature interposerait entre les différentes parties , et ne déployer stratégiquement les corps, que de manière à pouvoir les concentrer sur le point de la ligne sur lequel devra se prononcer le mouvement offensif. C'est dans le rassemblement des armées sur le point décisif que git le génie du chef, c'est ce talent que Napoléon possédait au suprême degré , et qui lui avait aussi acquis cette prépondérance marquée dont il a joui sur ses adversaires.
Quant au déploiement dans l'ordre oblique, il possède un défaut capital : celui d'avoir les tètes des différentes colonnes à distance inégale
de l'objet qu'on veut atteindre. Il en résulte du retard dans les mouvements offensifs ; les différentes parties du déploiement sont isolées en attendant les unes les autres, et peuvent se trouver à la merci d'une attaque , à laquelle leurs forces physiques ne leur permettent pas de s'opposer. Tel a été, en 1812 , l'ordre de marche du centre des armées françaises, composé des corps de Saint-C.yr , du vice-roi d'Italie et des gardes. Le mouvement excentrique que Napoléon fit faire au prince Eugène vers Dévénicki, avait retardé son mouvement sur Dokchitzy, tandis qu'il devait s'y trouver en même temps que Saint-Cyr à Gloubokoé. Au lieu de pousser sur Ouchatch , les gardes et le 6* corps furent obligés de stationner à Gloubokoé, pour donner au 4* le temps d'égaliser les têtes des colonnes et de reprendre l'ordre de déploiement parallèle.
Il arrive que les opérations embrassent une vaste étendue de terrain , où on est obligé de faire manœuvrer plusieurs armées, et où ces armées sont appelées à agir dans différentes sphères. Tant qu'il ne s'agira que des objets secondaires, chacune d'elles pourra opérer isolément dans sa section, de manière à remplir la tâche qui lui est imposée; mais comme l'échiquier le plus vaste ne possède qu'un seul point principal et vraiment décisif, qui doit être le point de mire des différentes masses, cet objet devra servir de but aux parties qui composent le tout. Tous les mouvements concentriques des dift'érenles armées devront tendre vers ce but commun d'où dépend l'intégrité du pays. Dans un cas pareil , le calcul du temps et des distances ne Saurait être assez scrupuleusement observé. C'est de ce calcul , aussi subtil que difficile, que dépend la concentration des forces sur le point où doit se décider le sort de la guerre.
Les différentes directions dans lesquelles les armées opèrent, nous indiquent souvent, d'une manière non douteuse, l'objet qui doit être le point de mire commun des différentes armées offensives.
Nous pouvons en puiser un exemple dans la campagne de 1815.
Les années alliées opéraient sur trois points différents. Deux parties se trouvaient sur la rive droite de l'Elbe , dans les directions de Breslau à Dresde et de Berlin à Wittenberg , tandis que
MÉMOIRES SUR LES PRINCIPES
la troisième manœuvrait sur la rive gauche du fleuve y dans celle de Toplitz sur Dresde. Ces trois échiquiers prouvaient, d'une manière évidente, que Tobjet commun des opérations des trois armées se trouvait sur la rive gauche de TElbe , et en voici la raison. D'après les positions qu'elles occupaient, Dresde ne pouvait servir d'objet qu'à deux armées : à celle de Silésie et à celle de Bohème. Ces deux armées ne pouvaient opérer que sur les lignes extérieures, tandis que les Français, massés sur une seule intérieure , conservaient la faculté de s'opposer à tous leurs mouvements concentriques, et de faire échouer leurs tentatives sur cette place. L'armée du nord, qui opérait dans la direction de Berlin sur Wittenberg, pouvait opter entre sa jonction avec Tannée de Silésie ou celle de Bohème. En se réunissant à la première, leurs mouvements offensifs auraient été paralysés par la ligne de défense de l'Elbe, qui se présentait de front à leurs opérations ultérieures. La jonction avec l'armée de Bohème, au contraire, offrait moins de difficultés à vaincre et menait à de plus grands résultats. L'armée du nord , qui devait franchir l'Elbe à Roslau ou à Acken, reportait le théâtre de la guerre sur le terrain endavé entre la Mulde et la Saale.
Pour opérer conjointement avec l'armée de Bohème , ces deux masses devaient donc choisir entre la chaîne de l'E» et la partie de l'Elbe
comprise entre Dessau et Acken , un point de jonction qui possédât les avantages nécessaires pour être constitué en objet principal. Ce choix ne pouvait tomber que sur Leipzig. En se portant vers cette ville, on obligeait l'armée française d'abandonner le pivot principal de ses opérations, Dresde et sa ligne centrale, l'Elbe , pour défendre la ligne directrice qui se trouvait compromise. La possession du point de Leipzig devait avoir une influence majeure sur les opérations des Français, et être d'un très-grand avantage pour les alliés. Aussi fut-il choisi pour le rassemblement des différentes armées offensives, et c'est sous les murs de cette ville que se livra la fameuse bataille qui décida du sort de TAUemagne.
En 1812, lorsque l'armée française franebit les frontières de Tempire russe, ses opérations reçurent aussi deux directions principales : à gauche de Kovno par Vilna , vers Gloubokoé et Dokchilzy, dans Tentre-deux de la Duna et du Dnèpre, à droite de Grodno sur Minsk.
L'objet commun des opérations ne pouvait être que Smolensk , car c'est sur ce point que se rassemblent toutes les routes qui conduisent de la partie attaquée des frontières; c'est aussi là, qu'après des courses divergentes, les différentes armées russes et françaises se trouvèrent rassemblées, et livrèrent la bataille qui en porte le nom.
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