CHAPITRE II
DE LIKFANTERIE.
SECTION PREMIÈRE
PRÊ&OGATITES DE k'iIIFANTERIB EN GÉNÉRAL.
Les Anciens avaient deux infanteries différentes : Tinfanterie pesante, et l'infanterie année à la légère. Le service de ces fantassins était assujetti à leurs armes, et réciproquement Farmure desdifférentes infanteries était adaptée à leurs rôles. Les vélites, les hastaires^ les princes et les triaires des Romains, les peltastes et les oplites des Grecs, ainsi que plus tard les arquebusiers et les piquiers des Français, possédant des armes différentes, comme Pépée à deux tranchants, la haste, le javelot, le piinm , la pique, les boucliers de difSérentes grandeurs, l'arquebuse et la pique, formèrent deux infanteries tout à fait différentes.
Chez les Modernes, au contraire, en égalisant leurs armes, on finit par confondre les deux infanteries, et si l'habitude a consacré de DOS jours une différence dans les dénominations qu'on leur donne , je ne veux pas en conclure que maintenant aussi il existe deux infanteries. Non , mais d*un rôle que chacune d'elles était appelée à jouer autrefois, on en imposa deux aux fantassins d'aujourd'hui, et nous les vîmes, dans les guerres modernes , se battre indifféren^ment en ligne, en colonne, et en débandade. Des changements qui se sont opérés, nous pouvons donc conclure quMl n'existe plus qu'une seule infanterie, mais
remplissant les deux services différents, et à laquelle nous pouvons donner hardiment la dénomination d'infanterie mixte.
Lorsqu'op introduisit le fîisil à baïonnette, qui Alt généralement reçu et dont on arma tous les fantassins des temps modernes, on égalisa leurs armes et plus tard leur éducation, et ce n*est que le terrain sur lequel notre infanterie se bat et les cas différents où elle se trouve, d'où provient, selon sa variété, cette différence qui avait paru s'évanouir par l'égalisation des deux services aux mêmes hommes , en les assujetlisant à savoir se battre en lignes, en colonnes et à la débandade.
Il s'agit maintenant de décider si cette imposition de deux services différents aux mêmes hommes et l'organisation de deux infiinteries tout à fait différentes par leur service et dont chacune ne sache remplir qu'un seul rôle, sont des organisations bien imaginées, ou si elles ne devraient pas faire place à une autre plus avantageuse.
S'il était possible d'enseigner à toute la masse des soldats des nombreuses armées modernes»
deux rôles à la fois, et que la complexité des études qui alors leur deviennent nécessaires, ne portât aucune atteinte à leur perfection , l'avantage de posséder une infanterie aussi bieu^ aguerrie pour le service de ligne, que pour la débandade, deviendrait incontestable, mais imposer à toutes les recrues qui remplissent le vide de l'infanterie, et dont une grande par-
IM
EXAMEN RAISONNÉ
lie soDt étroites dans leurs facultés intelleo tuelles et presque toujours plutôt brutes dans leur développement (i), deux rôles également difficiles, c'est risquer de ne jamais atteindre à cette perfection d*élude qui forme la vraie force des armées » c'est exiger de Tinfanterie plus que les éléments dont elle se compose ne peuvent produire, et prendre la meilleure voie pour n'avoir ni une bonne infanterie de ligne» ni une bonne infanterie légère.
Sous le rapport de l'éducation physique des deux infanteries, la différence de leur développement est tellement grande, que les succès qu'on obtiendrait dans l'éducation du soldat de ligne, retarderaient ceux qu'on voudrait acquérir dans le développement du tirailleup.
Dans le même homme , la leçon d'aujourd'hui gâterait tous les succès qu'on pourrait attendre de celle du lendemain, A vice versa; car on enseignerait au méine individu deux rôles qui exigent des développements différents, et qui sont, sous beaucoup de rapports, diamétralemevàt opposés Tun à l'autre.
L'expérience que j'invoquerai paur ma d^ fense décidera certainement en ma faveur, car c'est celle môme expérience qui a Cail naître en moi cette idée que je soutiens. J'ai servi moi-mÔHMi dans les deux infanteries, j'ai manié des recrues que j'ai développées pour les deux services, et je me suis convaincu qu'avec un peu de peine et de patience on pouvait trèsfacilement dresser un fantassin de ligne en six mois, tandisque le développement du tirailleur, tel que nous devons l'entendre, nécessite un temps toujours double et souvent même triple, sans que pour cela on soit sûr qu'on tirailleur qui n'a que dix-huit mois d^étude, abandonné à ses propres combinaisons, réponde justement au rôle ditBcile qu'il est appelé à jouer dans les combats (s). Qu'à cette difficulté de dresser de bons tirailleurs on veuille encore en ajouter une autre, celle de vouloir plier leur développement physique et moral à deux rôles diamétralement opposés l'un à l'autre, qu'on les
(i) Vérité incootestable pour tous ceui qui ont manié des reçues.
(t) Je dirai même plus. Une très-grande partie des recrues, malgré toute Taptitude et le désir requis de s'instruire, k cause de défauts organiques, ne parviendront januôs à former même des tirailleurs médiocres. Uneoide un peu dure, un manque de roénoire, une
soumette à une éducation où, comme je viens de le dire , la leçon d'aujourd'hui détruise celle de la veille, et influe d'une manière vicieuse sur celle du lendemain , je pense qu'on parviendra difficilement à quelques bons résultats: voici pour le premier cas. Examinons maintenant l'organisation de deux infanteries tout à fait différentes, et dont chacune ne sache remplir qu'un seul rôle.
Abstraction faite de la tâche imposée à l'infanterie légère pendant la marche des troupes, aux avant- postes, dans les patrouilles, aux grand'gardes, etc., n'envisageant son service que sous le rapport des batailles , nous nous convaincrons facilement que sou rôle se réduit mm cinq cas suivants :
i^ Couvrir le front des lignes de bataille;
2^ Masquer le mouvement offensif des troupes;
3® Couvrir leur retraite;
4^ Prendre possession d'un terrain trop accidenté et où l'infanterie ne peut se battre qu'en débandade ;
5** TrcHuper l'ennemi sur le vrai point de l'attaque principale.
Si r^ucation des deux infanteries et l'organisatioA des régiments sont telles que chacuoe d'elles ne sache remplir qu'un seul rôle, et qu'on en forme des régiments à part , nous nous convaincrons facilement qu'il serait indispensable, pour chacun deschiq cas, qu'on ajoutât à l'infanterie de ligne destinée à composer ks lignes de bataille, et pour son action en général, des régiments de voUigeurs qui formenûent les rideaux nécessaires. Mais si cette distribution était même admissible pour les second, quatrième et cinquième cas, le premier et le troisième , qui ne sont pas les moins essentiels, nous offriraient des inconvénients très-graves. Examinons la question , et voyons la disposition qu'on ferait pour couvrir la première Ugoe de bataille.
Si l'on débande des r^iments entiers pour masquer et pour défendre son front, l'espace de
conception un peu difficile, doivent déjà être envisagés comme des défauts capitaux, qui s'opposent au développement des connaissances indispensables pour un tirailleur, et parmi l'immense quantité de recrues dont on complète les armées > combien s>n trouve-t-il qni ne sont pas exemptes de ces vices?
DES TROIS ARMES
temin qu'un régiment de Toltigean une fois dâModé occuperait , serait tellement vaste »
«la'un seul chef de régiment qui doit présider aux dispositions, aux mouvements et à Tordre qui doit y régner « à moins qu*il ne s'abandonne aveuglément à ses subordonnés, ne pourrait jamais répondre de Texactilude de son service, ce qui serait déjà un très-grand vice, et entraînerait dans des désordres pernicieux. Ne débander qu'une partie du régiment, il faudirait alors ranger le reste en réserve derrière la ligne de tirailleurs ou dans celle de bataille, soit; mais si Ton place ces réserves, dont le rèle est de soutenir ou de rallier les parties débandées, derrière la chaîne des tirailleurs, comme elles sont Tunique espoir du régiment, et ne doivent, par conséquent, être employées que d'après les dispositions de son chef, on sera obligé de les poster de manière à ce qu'il puisse en disposer à chaque moment opportun, et il faudra se garder de les disséminer sur un grand développement de front.
On devra les placer en masse et les exposer par là au feu meurtrier des projectiles des ennemis. Une disposition pareille serait, sanscontredit, un vain sacrifice d'hommes. Si , au contraire , on leur assigne une pièce dans la ligne de bataille, je répondrai : que si la chaîne des tirailleurs , par des pertes réitérées , s'affaiblissait telkraent qu'on fût obligé de la faire soutenir par les restes des régiments, le départ de ces différentes réserves occasionnerait, sur beaucoup de points, des vides dans la ligne de bataille toujours pernicieux , et qui ne pourraient être compensés par aucune autre troupe; car la seconde ligne ne doit jamais soutenir la première partiellement, tandis que le rdle de la réserve est propre à un service pareil.
Mais la lactique moderne , comme nous l'avons vu plus haut , a rendu la présence des voltigeurs indispensable pour toutes les manœuvres qu'entreprend Tiufanterie ; et comme, au lieu de disperse^ des régiments entiers , il vaut mieux n'en débander qu'une partie , Tor-
(i) Malgré la stabilité de cette organiation et la bonté de ce mode , il n'en est pas moins reçu dans beaucoup d'armées européennes d'instruire toute l'infanterie h connaître les deux services à la fois.
(f) Il n*y a que les régiments de réserve, au nombre de huit , qui n'en ont pas.
ganisalion la plus avantageuse me parait donc celle de Tincorporatîon de voltigeurs dans les régiments d'infanterie de ligne ; organisation qui, excepté chez les Anglais et les Saxons, a été introduite dans presque toutes les armées européennes , mais avec de grandes modifications pour le nombre (i). Les Français, dont chaque bataillon est composé de huit compagnies, en ont une de grenadiers, six de fusiliers et une de voltigeurs. Les Russes possèdent dans chaque compagnie, dont quatre forment le bataUlon . vingt-quatre tirailleurs, plus, un peloton de voltigeurs par bataillon , et qui appartient à la compagnie de grenadiers. Les Prussiens , dont les régiments sont composés de trois bataillons, les partagent en deux bataillons d'infanterie de ligne , et un bataillon de voltigeurs (%), Les troisièmes rangs des deux premiers bataillons font le même service aussi (s). Les Danois, dont les régiments sont composés de deux bataillons en temps de paix, et de quatre en temps de guerre , ont, dans le premier cas, une compagnie de grenadiers, huit de fusiliers, et une de voltigeurs; dans le second, ilç en ont le double. De six compagnies, qui forment le bataiUon dans l'armée suédoise, ily en a une de voltigeurs. Les armées anglaise et saxonne, au contraire, n'ont pas incorporé de voltigeurs dans les régiments de ligne ; mais leur infanterie légère forme des régiments à part. Les Russes et les Suédois ont encore des régiments de chasseurs ; mais le nom ne fait rien à la chose, leur éducation n'en reste pas moins la même, et ont leur fait faire le service de ligne tout aussi bien que celui de la débandade.
Nous voyons donc que Tinfanterie des armées européennes possède, chez les Russes, un peu plus d'un quart de voltigeurs; chez les Français, le huitième; chez les Prussiens, les cinq neuvièmes; chez les Danois, un dixième; chez les Suédois, un sixième.
Si les organisations de plusieurs des armées que je viens de présenter offrent de grandes modifications pour le nombre des tirailleura ,
(3) Les feux d'un bataillon étant ordinairement produits par les deux premiers rangs, la dispersion du troisième , qui charge les fusils du second et lui fait passer aussi le siens pour les décharger « nuit un peu à la vivacité des feux d*un bataillon, mais ne paralyse pas ses moyens de défense.
EXAMEN RAISONNÉ
et que [Ausieurs même en possèdenl trop peu pour bien remplir le service de Tinfanterie légère , la formation des régiments prussiens nous offre un nombre assez grand c pour que 1 rinfanterie, commedilBonaparte(i),enn'en-
• voyant que les voltigeurs en tirailleurs , ne 1 perde pas Fusage du feu, et qu'il ne se passe
• pas des campagnes entières sans qu'elle tire 1 un coup de fusil, i
Les voltigeurs couvrent-ils le front d'une ligne de bataille? les régiments qui les détachent étant dans la proximité de la ligne de tiraiUeurs n'en envoie que le nombre nécessaire avec leurs soutiens, en gardant leurs réserves primitives sous la protection de la ligne de bataille ; ce qui obvie à Tinconvénient d'avoir des lignes de tirailleurs trop étendues , et offre aux chefs les moyens de mieux surveiller la conduite de leurs subordonnés.
S'agit-il de l'attaque d'un bois d'une vaste étendue? le lecteur objectera peut-être que ces sortes d'attaques exigent un plus grand nombre de tirailleurs que les régiments n'en possèdent, et que les chefs seront obligés de débander des régiments entiers , et d'envoyer en tirailleurs des gens qui ne connaissent pas ce métier : un cas ne fait pas une règle; il conviendra avec moi que le rôlç des tirailleurs, dans l'attaque des taillis, est soumis à d'autres lois que dans les plaines, où l'on doit exiger du tirailleur, de l'ordre, de la précision dans les mouvements, et une stricte application de sa tactique; ce qu'il ne peut exécuter dans les bois, où les voltigeurs ne pouvant se voir, ne peuvent aussi ni s'aligner, ni se rassembler, ni changer de front , ni s'abriter sous la protection des avantages du terrain, et où l'exemple des officiers et la bravoure des troupes décident de tout.
Une autre raison morale encore, qui parle en faveur de cette organisation, c'est que les tirailleurs incorporés dans les régiments, en couvrant le front de celui auquel ils appartiennent, où ils n'ont que des parents, des amis, des camarades et des juges ; pouvant, d'un côté, compter sur leur reconnaissance , et appréhendant, de l'autre, le jugement défavorable que
<i) Mémoires de Napoléon, rédigés par le général Montholon, toni. i.
les camarades porteraient sur leur conduite s'ib trahissaient les lois de l'honneur, se battront toujours mieux que ceux qui, formant des régiments à part, devront renoncer à cette douceur, et seront exempts de cette punition; et cet effort moral, produit par cette incorporation, n'est pas à dédaigner.
Le colonel Marbot, dans un de ses écrits miaires (s) , qualifie ce véhicule moral.du titre de c rêve fondé sur une fausse observation du coeur humain. • Comme sa description me paait être basée sur une fausse assertion psychoogique, elle peut trouver place ici, pour que lecteur puisse mieux juger des deux avis différents, c Je conviens, dit-il, que l'homme qui marche au combat, entouré de ses voisins, de ses parents, de ses amis, sera d'abord stimulé par leur présence , éprouvera le désir de se distinguer sous leurs yeux , et craindra surtout de montrer de la faiblesse. Mais dès que le combat est engagé viveipent, ces divers sentiments sont bientôt étouffés par la pitié et la douleur que le soldat éprouve en voyant la mitraiUe , les boulets et les balles renverser autour de lui les compagnons de son enfance. Il s'attendrit sur leur sort, oublie son devoir, pour ne plus s'occuper que de l'affreuse position dans laquelle il voit ses voisins et ses amis les plus chers, et il est tenté de quitter son rang pour voler à leur secours. La mort , ou la mutilation de plusieurs de ses compatriotes, dont il connaît intimement les parents, le font penser au désespoir que ceux-ci éprouveront en apprenant la perte qu'ils viennent de faire. Cette réflexion le tranporte en idée dans son village, lui rappelle sa propre famille, son vieux père, sa mère chérie, l'objet de ses amours! dès lors les illusions passagères s'évanouissent, et il ne reste plus dans le cœur du soldat qu'un seul désir, celui de voir cesser le combat. >
Premièrement, je ne sais pourquoi, au moment où le désir de la gloire et de la distinction est vivement excité dans l'homme, la blessure d'un camarade porterait plutôt le soldat à l'attendrissement et à l'oubli de son devoir, qu'au
(t) De la nécessité daugmenier les forces miUlaires de la France , page 36.
DES TROIS ARMES
soin de le Tenger (i)? Secondement , commenl ce sentiment d'eflTenrescence dont l'homme est presque toujours animé pendant le combat feraikril naître en lui cette tendre émotion, sensa* tion si hétérogène à celle qu'un champ de bataille produit ordinairement, et le transporterait-il plutôt dans son village, dans le sein de sa mère et vers. Fobjet de ses amours, qu'il ne réveillerait en lui le sentiment de la gloire et le désir de se distinguer? Je crois, et il me semble avec raison que, dans le combat, le soldat est plus près de la fureur que d'une émotion de sensibilité.
Comme pendant de Texemple que nous cite le colonel M arbot , et qui rectifia ses idées à ce sujet, qu'il me soit permis d'en citer un autre qui rectifia les miennes.
La veille de la première bataille de Polotsk , le 5 — 17 août, le sergent-major de la V^ compagnie de grenadiers du régiment do prince Goillaume de Prusse , qui était fort estimé de ses compagnons d'armes, fut dangereusement blessé. Les voltigeurs avec lesquels il se trouvait, sous les murs de Polotsk, Tayant cru naort, un des tirailleurs qui revenait pour faire panser sa blessure, l'annonça à ses camarades. Le peloton de grenadiers manifesta unanimement le désir d'aller le venger ; mais comme le comte de Wittgenstein avait déjà envoyé l'ordre de suspendre le combat des tirailleurs , on ne put accéder à leur prière.
Si cependant, après avoir blâmé l'inconve- DaUe institution d'imposer plusieurs rôles à des hommes, comme je l'ai dit plus haut, étroits dans leur conception , le lecteur m'accuse peutêtre d'adopter une organisation contraire à ma première idée, je le prierai alors de se rappeler tout ce que j'ai dit par rapport à l'imposition des deux rôles différents à l'infanterie, et de ne pas oublier que le doute qui germait en
(0 Le général Lamarque, cet auteur si renommé et si digne de sa haute réputation , nous dit au contraire (de CBsprU milUaire en France, pag. 81) : « Si, dans
• qaelques drconstances, des émotions trop vives ont > bit dégénérer chez quelques hommes la sensibilité » ta faiblesse, dans mille autres , Taspect des blessures
• et de la mort d'un parent, d*un ami, ont excité des
• sentiments contraires , et porté jusqu'à la fureur la
• soif de la vengeance. »
(t) Les plus bornés.
(3) 11 ne serait que trop juste de donner aussi aux
moi sur les résultats peu efficaces qui pouvaient provenir de cette complexité d'étude, ne se rapportait qu'à une partie des fantassins (i) qui recrutent les armées, et que nous emploierons justement pour organiser l'infanterie de ligne, en désignant les plus braves , les plus habiles et les plus susceptibles de bon sens pour le rôle de voltigeurs (3).
Sous le rapport de la taille , il faudra faire aussi une distinction. Le service de l'infanterie de ligne n'exigeant que de la force corporelle , tandis que celui de l'infanterie légère demande non-seulement de la force physique , mais aussi de la dextérité dans les mouvements et de la souplesse dans le corps , on incorporera dans la première toutes les recrues dont la grandeur surpassera 5 pieds 6 pouces , en assignant celleci et au-dessous aux voltigeurs , ayant soin de n'en recevoir aucun de moins de 5 pieds 2 pouces; car il ne faut pas envisager les tirailleurs sous le seul rapport de leur souplesse : comme les emplois qu'on en fait sont très-multipliés ,* il faut , ainsi que je viens de le dire , avoir aussi égard à leurs forces physiques, et qu'ils soient de taille moyenne , mais robustes , et en état de soutenir les fatigues.
Je pense même que ce partage des recrues , d'après leurs qualités morales et physiques , ne fera pas tort à l'infanterie de ligne ; car , combattant toujours en masse et sous la direction constante de ses chefs , quand même elle serait composée de soldats moins habiles, pourvu qu'ils soient bons tireurs , elle pourra toujours être plus facilement maintenue en ordre, ce qui n'est pas le cas avec les voltigeurs, qui, dispersés sur un vaste développement de terrain, sont souvent abandonnés à la merci de leurs propres combinaisons, et n'ont pendant des heures entières d'autre soutien que leur science et leur courage (4).
voltigeurs quelques prérogatives qui pussent les distinguer, comme, par exemple, une paye double du fantassin de ligne , et une ou deux années de service de moins.
' (4) Ce n'est pas une prédilection injuste en fiiveur de rinianterie légère, dont j'ai eu Thonneur de commander un régiment, qui m*a inspiré cette idée de distribution, non ; mats une conviction impartiale, fondée sur le service des deux infanteries. Si j'avais commandé un régiment d'infanterie de ligne, je n'aurais paschangé de langage.
iGS
EXAMEN RAISONNÉ
Mais il est temps que je revienne au vrai but de cette section , où je me suis proposé de développer les prérogatives de l'infanterie.
L'infanterie est l'arme primitive. La facilité avec laquelle le fantassin surmonte toutes les difficultés engendrées par la configuration du terrain , celle de pouvoir s'y glisser pour arriver et assaillir à l'improviste sonennnemi, d'en proJGiter pour éviter ou soutenir un combat inégal, ou de se porter sous leur protection pour remédier aux désavantages que produit la supériorité de son ennemi, lui assigne avec justice le premier rang parmi les trois armes.
L'infan terie pou vaut presque partoutse frayer un chemin, étant la plus nombreuse, la plus, facile à recruter ainsi qu'à se former, la moins susceptible de désorganisation , et la plus ter^ rible à cause de la multiplicité de ses effets meurtriers (i) , doit nécessairement être aussi l'arme des grandes opérations militaires , dont le succès dépend en grande partie du nombre des troupes qu'on peut employer , de leur habitude à soutenir les fatigues des marches , et de la facilité de pouvoir se porter sur tous les point où leur présence est nécessaire.
L'infanterie possède encore cette supériorité sur les deux armes, qu'elle peut être employée et se soutenir avec avantage dans l'oiTensive comme dans la défensive. Ses différentes formations, par leur compacité ainsi que par leurs feux terribles et multipliés et par leur choc, lui en offrent toute la possibilité, tandis que la cavalerie, mise en action, ne possède qu un seul rôle purement affirmatif, et que celui de l'artillerie , si elle n'est pas défendue par les autres armes, est purement défensif.
L'arme primitive du fantassin , le fusil , le rend redoutable à l'artillerie , et lui offre aussi tous les moyens de contrebalancer la force que le choc de la cavalerie doit nécessairement pro-
(i) Car bien que les armes que le cavalier porte sur lui, soient plus nombreuses que celles du fantassin, la facilité que ce dernier possède dans le maniement de la plus meurtrière, qui est le fusil, lui assure toujours une grande supériorité sur le cavalier.
(2) Il s'entend de soi-même que leur éducation doit être portée au plus haut degré de perfection, et que le soldat désigné pour se battre en débandade, ne soit pas seulement bon tireur, mais leste, adroit, ci que samé> moire soit riche en stratagèmes qui doublent sa force
duire. S'agit-il de paralyser les feux de rartillerie en lui enlevant ses servants , ayons recours à l'infanterie légère, car sans pertes sensibles, elle peut aussi nettoyer le terrain que les autres armes devront parcourir lorsqu'il s'agira de se rendre maître des batteries, et leur préparera une conquête facile , en prévenant la destruction que les feux des pièces sèment ordinairement parmi les armes qui les attaquent.
D'habiles tirailleurs (s), en parcourant le champ de bataille avec intelligence et intrépidité, unis lorsqu'il s'agit d'un choc contre la même arme, ou d'une défense contre les flanqueurs ennemis^ débandés lorsqu'il faudra couvrir un mouvement ou surprendre son ennemi , paralyseront facilement les feux meurtriers de l'artillerie, en se glissant d'une manière inopinée vers le terrain que couronnent les pièces , et par des coups bien ajustés leur enlèveront aisément leurs servants. L'idée de cette institution, une des plus ingénieuses de l'art militaire, nous a été inspirée par les An-* ciens (3). Les soldats armés à la légère des Grecs, ainsi que les vélites des Romains, ik»t l'emplacement était ordinairement devant le front des troupes, commençaient toujours le combat avec les armes de jet, et cherchaient, par des coups bien ajustés, à chasser les éléphants et les chariots de guerre, ou bien, en se trouvant sur les flancs, 011 quelquefois ib remplaçaient la cavalerie, ils étaient destânés à tomber sur le flancs et à dos de l'ennemi.
S'agit-il de s'opposer au choc impétueux de la cavalerie, une bonne infanterie, en se îitt^ mant en carrés ou en colonnes, lui sera toujours supérieure , car ses moyens de défense surpassent ceux que la cavalerie possède pour l'attaque. Des feux bien nourris et bien dirigés, en ôtant aux lignes de cavalerie leur première vertu, la contiguïté , rendent leurs efiets beau-
et remédient aux désayantages de la défensive. Les< seils que le général Dubesme nous donne à ce sujet, dans son Eêêoi hùlorique iur VinfatUerie légère^ chap. t et VI , sont assez satisfaisants pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en dire davantage.
(3) Le lecteur peut trouver des détails généalogiques très-intéressants sur leur institution , dans le Jaunuû militaire de Berlin , le même dont j'ai parlé plus haut, année i8!21, n<*' 260 et 261 .
DES TROIS ARMES
coup moins dangereux» et quelquefois les paralysent tout à fait.
Je vais citer quelques exemples qui serviront, je Tespère, de preuve évidente, qu'une infanterie bien organisée, bien instruite, et surtout bien dirigée , ne doit jamais succomber devant la cavalerie ; et les combats que je me propose de retracer n^ayant pas été, comme beaucoup d'autres, le résultat de quelque heureuse circonstance que le hasard produit souvent, mais la conséquence immédiate de Fiivantage incontestable qu'une infanterie , telle que je viens de la supposer, possède sur la cavalerie , il n'y a pas de raison pour que cette arme ne conserve à chaque occasion la prépondérance sur sa rivale. Je commencerai par la bataille d'Auerstaedt, livrée le â— 14 octobre 1806.
Au* commencement de la bataille d*Auerstaedt, lorsque la division Schmettau venait d'engager un feu très-vif, dont le but avait été la possession du village de Hassenhausen , le général Bliicher, à la télé de 25 escadrons, qui devaient former le flanc gauche de Tordre de bataille des Prussiens, s'était mis en mouvement vers Spiesberg. Un épais brouillard avait pendant toute la marche couvert le champ de bataille , et ôté aux troupes des deux partis les moyens de s'entrevoir. La givalerie prussienne s'était déjà avancée vers Punscherau, sans apercevoir l'ennemi. Mais le brouillard s'étant dissipé, le général Bliicher remarqua bientôt qu'il se trouvait, avec une masse imposante de cavalerie , dans le flanc et à dos de l'infanterie française. Me voulant pas perdre un moment aussi opportun , il ordonne la charge. De son côté, le maréchal Davoust, reconnaissant la cavalerie ennemie dans une position aussi avantageuse, ordonne à l'infanterie de la division Gudin de se former en carrés.
L'attaque s'exécnte; mais les carrés français, forniés en échiquier , reçoivent à bout portant cette nombreuse cavalerie, dont les attaques réitérées furent toutes infructueuses. En vain le général Bliicher ramène à la charge les escadrons repoussés; ses efforts et le courage de S2t cavalerie restent sans effet, et l'infanterie française prouva dans cette occasion, comme une infanterie bien organisée et bien conduite le fera dans tous les cas, que sa prépondérance SOT la cavalerie est incontestable.
Le second exemple, que je me propose d'of-
frir au lecteur, est bien plus convainquant encore, eu égard à la disproportion des forces qui prirent part à l'action. C'est le combat de Krasnoï, livré au mois d'août 181â, par la division d'infanterie du général Nevéroflskoï, contre les corps de cavalerie des généraux Grouchy , Nansouty et la cavalerie légère du général Bordesoult.
Pendant la marche de l'armée russe , vers Roudnia, et son mouvement de flanc vers Poreczié, le général Nevéroffskoî avait été laissé à Krasnoï pour éclairer la communication d'Orcha à Smolensk. Le 2—14 août, il fut attaqué par les troupes du corps du maréchal Ney , et, après un combat très-opiniâtre, déposté de la ville par la division Ledru.
Voulant éviter un combat trop inégal , le génial ' Nevéroffskoî continue sa retraite sur Smolensk, et il est poursuivi par les corps de cavalerie des généraux Grouchy, Nansouty , et par la brigade légère du général Bordesoult.
Parvenu dans les vastes plaines , entre Krasnoï et Korytnia , il fut de nouveau attaqué par cette masse, qui montait environ à 18,000 chevaux. Les dragons de Charkof<, qui faisaient l'arrière-garde de la colonne du général Nevéroffskoî, furent bientôt culbutés par la cavalerie légère de^ ennemis, et se placèrent sous la protection des colonnes d'infanterie, qui venaient d'être réunies en carrés pleins.
C'est dans cet ordre que le général Nevéroffskoî continua sa marche vers Smolensk. Des feux bien nourris et bien dirigés suppléèrent au désavantage des forces physiques, et l'infanterie russe parvint à repousser les charges souvent réitérées des ennemis, qui firent de vains efforts pour la rompre, et elle atteignit, non sans quelque perte, le village de Korytnia , où elle passa la nuit.
Mais pour se convaincre de la prépondérance que, par ses feux et ses formations, l'infanterie possède suiy la cavalerie , il ne faut pas oublier, que la division russe n'était composée que de 12 bataillons, qui pouvaient tout au plus compter 6,000 hommes sous les armes et un régiment de cavalerie, et que malgré le désavantage de ses forces physiques , elle parvint à résister , même sur un terrain qui favorisait les mouvements offensifs de la cavalerie, à des forces triples.
Un troisième exemple , non moins couvain-
EXAMEN RAISONNÉ
quant de la supériorité de rinfanterie , est celui que nous offre la bataille de Mollvitz. Frédéric le Grand , sachant que Tennemi lui était supérieur en cavalerie, avait entremêlé entre les escadrons de chaque aile deux bataillons de grenadiers (i) . Au moment où le général Roemer renversa et mit en fuite la cavalerie du général Schulcnburg , le roi , en nous faisant part du sort de ses deux bataillons {Histoire de mon Temps, tome i®% page 161 ) , nous dit : i M. Rœ- » mer y fut tué ; mais ce qui doit surprendre 1 tout militaire , cVst que ces deux bataillons » de grenadiers, qui avaient été entrelacés en- » tre les escadrons de la droite , se soutinrent » seub et se joignirent en bon ordre à la droite » de l'infanterie, i
En un mot , la supériorité de l'infanterie sur la cavalerie est si grande , soit que cette arme se forme en carrés ou en colonnes pour lui résister, qu'on peut dire hardiment qu'une infanterie qui succombe au choc de la cavalerie, est une mauvaise infanterie , ou , pour le moins, que c'est une infanterie qui s'est mal comportée.
La facilité avec laquelle l'infanterie peut d'ailleurs se couvrir , par quelques avantages du terrain où le mouvement de la cavalerie se trouve paralysé, lui donne aussi une grande prépondérance sur sa rivale. Un champ de bataille parsemé de villages, de bosquets et de ravins, sera toujours une position défensive très-avantageuse contre la cavalerie , qui ne peut , sur un terrain pareil , ni déployer ses forces, ni en faire usage. C'est dans une position pareille qu'en 1812 , le comte Ostermann , à la tète de 8,000 fantassins , soutint si glorieusement le combat d'Ostrowno, contre un corps de 10,000 cavaliers et un régiment d'infanterie, jusqu'au moment où, renforcé par la division Delzons , le roi de Naples fut en état de déployer une force d'infanterie égale à celle du comte Ostermann, et enlevant par là , à ce dernier , tous les avantages du terrain, sous la protection duquel il combattait , le mit dans la nécessité d'opérer une retraite, qui s'effectua cependant avec un ordre parfait.
(i) Position vicieuse, et dont le roi avoue lui-même la défectuosité en disant : < C^était une disposition dont » Gustave- Adolphe avait fait usage à la bataille de » Lutzen, et dont, selon toute apparence, on ne se servira » plus. > C'était la disposition favorite à» Folard , et le
L'infanterie sert aussi de nombre normal pour l'organisation des armées, et c'est d'aprè« sa force qu'on calcule ordinairement celle de la cavalerie et de l'artillerie. La juste proportion de la cavalerie à l'infanterie a été désignée par les militaires expérimentés de un à cinq: ce qui cependant doit être sujet à de grandes modifications d'après le pays où Ton fait la guerre, et je crois, aussi, d'après le degré de bonté de l'instruction des différentes aiTnes et des qualités physiques qu'elles possèdent. Voilà pourquoi, en proportion des autres armées, j'oserai toujours assurer que celle des Russes a besoin de moins de cavalerie ; car la qualité de ses chevaux est supérieure à celle dont cette arme se recrute dans les autres années européennes, et c'est certainement un des points les plus essentiels. Supposant même que la cavalerie légère des Impériaux , leurs hussards hongrois, l'emporte de prime-abord sur les hussards russes , cette préférence ne serait que de peu de durée , et on se convaincrait bientôt dans le courant d'une guerre que mon assertion n'est pas exagérée. Pour ce qui concerne les cuirassiers russes, ils seront toujours préférables à toute la cavalerie de ligne de l'Europe entière. Les qualités physiques de l'homme et du cheval, ainsi que leur instruction, sont infiniment plus complètes que dansles autres armées, et les rendront formidables à tous leurs rivaux. Cette sorte de cavalerie étant justement celle qui achève et rend les batailles décisives. Tannée russe pourra en avoir toujours moins que celles de l'Europe entière , sans que pour cela les résultats soient moins avantageux.
L'infanterie est aussi la seule arme qui, abandonnée à ses propres forces, peut encore se maintenir avec avantage , et secondée par l'artillerie, qu'on doit, par rapport aux autres armes , n'envisager que comme arme secondaire , peut même gagner des batailles. Quelques exemples étant la meilleure preuve de mon assertion, je vais citer ceux que nous offrent la bataille de Biberach, livrée le 2 oc«
comte de Brezé , dans ses Observations historiques ei critiques sur les Commentaires de Folard et sur la cavalerie f cbap. vn, page ii S, se fit assez de mauvais sang pour prou ver la fausseté d une dispoeitioo pareille, tandis qu'il aurait pu Je faire à beaucoup moins de frais.
DES TROIS ARIjES.
tobre 179&, et celle de Caldiero, livrée , en <805, entre les armées française et autrichienne en Allemagne et en Italie.
A la bataille de Biberach , à l'exception du mouvement que la cavalerie autrichienne fit pour couvrir la retraite de la division Baillet , celle arme ne nous a offert pendant loute la journée aucun choc éclatant. A celle de Caldiero, à Texception de Taltaque que le comte de Bellegarde , à la tète de B bataillons , soutenus d*un régiment de cavalerie légère fil contre Stra ; de celle que plusieurs petits déta* chements de cavalerie autrichienne dirigèrent contre la division Partounaux , et enfin de celle où le régiment des hussards de Kienmayer se montra avec tant d'éclat, et qui eut lieu près de Colognola-Bassa , inais qui toutes les trois ne peuvent être envisagées que comme des attaques partielles , insignifiantes et qui n'auraient pas même mérité d'être relevées, si elles n'eussent été les seules ou cette arme prit fui au combat , l'honneur de cette journée doit incontestablement être déféré à l'infanterie, qui s'y montra comme arme primitive.
Les pertes essuyées par les deux armées belligérantes, dans ces deux affaires , sont une preuve évidente du courage avec lequel ces champs de bataille furent disputés, et les relations détaillées (i) de ces affaires qui prouvent évidemment que les généraux en chef n'ont pas perdu un seul moment de vue tous les moyens que la tactique la mieux ordonnée leur offrait, pour remporter l'un sur l'autre la victoire, seconderont l'évidence de mon assers tion, et prouveront d'une manière non douteuse qu'une infanterie bien aguerrie, bien disciplinée et surtout bien dirigée, soutenue par l'artillerie, peut gagner des batailles.
SECTION II
PBOPRIÉTÊS DE l'ÏMFANTERIB DE LIGNE.
C'est en grand partie dans les différents engagements qu'une arme soutient contre l'ennemi , que nous pouvons rechercher ces pro-
(i) Pour lesquelles je-prends la liberté de renvoyer le lecteur au Journal milUaire autrichien , année 1823 , cbap. IV, i»age i , et aui Principes stratégiques de tar" eWÂic Charles, tome m , page 215.
priét^; et ces engagements étant en partie subordonnés à ses différentes formations, il est juste que ce soit dans ces dern ières que nous puisions aussi le principe des propriétés de Tinfanterie.
La différence des formations de chaque arme est subordonnée à remploi qu'on se propose d'en faire, et du résultat qu'on doit en attendre. Plus une arm^ est suceptiblede formations utiles et produisant de bons effets, plus son efficacité est grande. Telles sont les vertus de l'infanterie de ligne. Ses formations lui accordant les moyens de se soutenir avec avantage dans l'état défensif, ainsi que de produire de grands effets dans l'offensive, la première place parmi les trois armes lui appartient avec justice.
Les feux foudroyants et multipliés d'une ligne déployée en bataille, le choc d'une colonne conduite avec prévoyance et intrépidité, ainsi que la formation avantageuse de la colonne contre la cavalerie (s), sont autant de moyens efficaces que les inventions de la tactique ont accordées à l'infanterie de ligne , pour pouvoir se soutenir avec un certain avantage contre tous les dangers auxquels celte arme pourrait être en butte.
Chaque formation émanant d'un principe et étant employée dans des cas différents, il n'est que trop juste d'en approfondir séparément les propriétés et les différents résultats.
De infanterie de ligne déployée en bataille.
Le déploiement en bataille a deux grandes propriétés, qui rendent toujours formidable cette formation , toutes les fois que les chefs savent bien l'adapter au terrain et à la circonstance : ce sont ses feux multipliés, et le peu de prise qu'elle offre aux boulets et aux obus de ses ennemis. Mais comme chaque formation possède ses prérogatives ainsi que ses défauts, le déploiement en ligne n'en est pas exempt non plus. Ses vices, au contraire, seront même plus nombreux que ses vertus. Ses feux sont avantageux , il est vrai, mais elle est incapable
(f) Formation que j'ai adoptée comme défensive contre la cavalerie , et dont j*aurai plus tard l'occasion d'expliquer les avantages.
de mouvement, elle De peut pas résister à lu cavalerie, ni même au diocd^une colonne, et les cartouches à balles la soumettent à de trèsgrandes pertes.
Les combats que rinfanterie, formée dans Tordre mince, soultenl à certaine distance contre la même arme, en opposant à ses ennemis la défense la plus mcurlrière qu'elle possède; ses feux, en leur faisant faire des pertes dont la grandeur souvent n'est compensée par aucun avantage équivalent , lui donnent sans contredit des avantages exclusifs sur les attaquants : tandis que , manquant tout à fait de profondeur, elle est perdue si le choc devient son unique ressource. Une masse dUnfanterie, formée en colonnes sans être soutenue ni par Tartillerie, ni par la cavalerie, hasarde-t-elle de parcourir une plaine ouverte, dont le terrain ne cache pas aux bataillons défensifs la marche des colonnes offensives , qui servent de but à leurs feux , il est certain que la ligne leur fera souvent essuyer des pertes tellement grandes, qu'elles finiraient par dégoûter les chefs d'entreprendre des mouvements aussi dangereux, et les porteraient à choisir des moyens moins destructeurs.
Les succès éclatants que l'infanterie angloespagnole a remportés si souvent sur celle des Français, qui tout aussi bien aguerrie,tout aussi brave et peut-être même plus expérimentée, succomba cependant dans plus d*un mouvement offensif qu'elle fit contre ses ennemis en l'attaquant dans Tordre profond, proviennent: i^ de ces pertes qu'une ligne déployée par des feux mutipliés et bien nourris, fait essuyer à une infanterie qui , abandonnée à son unique force, s'avance contre elle en ordre profond ; formation qui paralyse tout à fait ses feux au moment où ils deviennent un moyen très-avantageux pour s'opposer au ravage que ceux des ennemis occasionnent; ^ de cette opiniâtreté que les assaillants eurent toujours d'engager Tinfanterie sans la soutenir par les autres armes, et sans faire précéder leurs attaques, ou parle feu de leur propre artillerie , dont les coups souvent répétés occasionnent, sinon une brèche qui ravisse sans retour à la ligne sa contiguïté, mais du moins produit un certain flottement toujours dangereux ; ou par un choc de cavalerie , le fléau le plus dangereux pour une infanterie déployée en bataille ; 3* du manque de
rapidité et de décision dans le mouvement offensif, car sans produire le choc intrépide qui doit être le dénomment et le seul moyen de réussir dans ces sortes d'attaques, Tinfanterie française cédait à ses ennemis le terrain dont elle devait se rendre maîtresse.
En approfondissant cependant les vraies causes de la non-réussite de plusieurs attaques faites parles Français contre les troupesaogloespagnoles, pendant les campagnes dont la Péninsule a été le théâtre, je suis loin de vouloir recevoir pour loi fondamentale qu'une attaque en colonnes , contre une infanterie déployée en bataille, qui fait usage de ses feux, soit toujours une vaine témérité, dont une perle inutile d'hommes soit la suite. Tout dépend de la résolution avec laquelle Tattaque en colonnes est conduite, ainsi que des sacrifices qu'on est en droit de porter au but qu'on se propa^^e d'atteindre , et qui doivent être en rapport direct avec Timporlance qu'on peut accorder au point qu'on attaque. Un exemple d'une attaque en colonnes dont la marche se trouvait encore entravée par le désavantage du terrain, contre une infanterie déployée en bataille et avantageusement postée, qui a réussi complètement, suffira, sinon pour diminuer les avantages d'une ligne contre une attaque en colonnes, du moins pour venger Thonneur de celte dernière formation, et à laquelle beaucoup de militaires, éblouis par les nombreux lauriers que sa rivale a moisonnés dans l'infanterie anglaise pendant les campagnes d'Espagne , ravissent une grande partie de ses avantages. Je vais en citer un dont j'ai été témoin oculaire et actif.
A la première bataille de Polotsk, livrée le 6 — 18 août 1813, au moment où le général Saint-Cyr attaqua le corps du comte de Wîltgcnslein, rangé en bataille sous les murs delà ville, le régiment du prince Guillaume de Prusse se trouvait posté devant la maison de campagne que le chef du corps avait occupée avec son quartier général, formant le centre du flanc gauche, et posté entre deux batteries, dont celle de droite était de 50 pièces et celle de gauche de 6 canons. Une grange en pierre, bâtie près du pont jeté sur la rivière de la Polota, était devant le front du régiment à une distance de â,000 pas, et dérobait à ses regards Tavenue du pont, et, par conséquent, tous les
DES TROIS AllMES.
mouvements de TeDiienii qui le franchissait en fortes colonnes. Au nionient où une salve d'artillerie, partie des batteries françaises, annonça le commencement du combat, la division Wrede, formée en colonnes profondes, déboucha par la droite dja couvent de Spass, en longeant cette grange en pierre dont j'ai parlé plus haut , et parut bientôt dans lëclaircie. Le régiment du prince Guillaume de Prusse conduit par son chef, Tintrépide général Kasatschkoffsky, ne balança pas un moment pour aller au-devant de Tennemi. Pendant que les Russes franchissent Tespace qui les sépare de Fennemi, c^lui-ci déploie 2 bataillons qui formaient la tète de sa colonne d'attaque. Le second bataillon du régiment russe, qui avait pris vers la gaudie , double son pas pour s'aligner avec le premier; Vun et l'autre croient avoir bientôt atteint le but de leur mouvement et s'apprêtent à charger à la baïonnette , lorsque les ennemis couchent en joue les bataillons assaillants, et un feu de file sème la mort dans les rangs. C'est dans ce moment épineux que le général Kasatchkoffsky , frappé d'une balle^ fut obligé de quitter le champ de bataille.
Quoique privés du chef qui les avait si souvent conduits à la victoire, les bataillons russes, loin de se déconcerter, s'avancent avec fermeté; des hourras souvent répétés remplissaient déjà la plaine, lorsqu'un ravin sec vient s'opposer à la facilité de leur mouvement (i). Faut-il à l'homme valeureux plus d'un instant de r^exion pour préférer la mort au déshonneur d'abandonner le champ de bataille? Un moment de résolution décida de tout : les batailfons russes se jettent dans le ravin , remontent le talus assez doux du côté opposé, et font mainliasse sur les ennemis, qui, par leur formation et leur position avantageuses avaient tant de supériorité sur nous, et les obligent bientôt à évacuer le terrain qu'ils occupaient.
Mais d'autres exemples d'attaques et de défenses, faites dans le sens de la même tactique, nous offrant des résultats contraires à celui que je viens de citer, il s'agit de décider par quelles raisons l'emploi des mêmes moyens a produit
(i) Il était difficile de prendre une position plus avantageuse pour une infanterie déployée , que celle que les Bavarois occupaient en ce moment. Les ravins, les haies cl d*aulres pareils accidents, doublent toujours les
deux résultats diamétralement opposé». Cependant , avant d*en approfondir la raison , je vais offrir en parallèle à mon exemple, comme contraste frappant, celui que nous offre la bataille d'Âlbuhéra, livrée le 16 mai 1811 , et gagnée par l'armée angio- espagnole commandée par le maréchal Béresfort, sur celle des Français, sous les ordres du maréchal Soult.
L'armée anglo-espagnole, qui avait pris position parallèlement au fleuve de l'Âlbuhéra et du ruisseau de Chicapierna, ayant le village d'Albuhéra devant le front, venait d'engager un feu assez vif avec la division française du général Godinot , dont l'attaque sur ce point n'avait été qu'une fausse démonstration, pour détourner l'attention des Anglais de celle que le maréchal Soult projetait de faire sur leur exlrème droite. Mais à peine le maréchal Béresfort se mit-il en mesure de défendre le village d'Albuhéra, dont la possession livrait aux ennemis un débouché facile au delà du fleuve, qu'il aperçut les troupes du 5* corps, commandées par le général Girard, dont le mouvement avait été masqué par les buissons et les hauteurs parsemés dans l'angle formé par les ruisseaux de Noyales et de Chicapierna, sous la protection desquels le général Girard forma ses troupes en colonnes d'attaque, et qu'il les vit s'avancer au delà du ruisseau de la Chicapierna, directement sur son extrême droite, il ordonna donc aux troupes rassemblées sur le champ de bataille, à l'exception de la division Hamilton et de quelques bataillons de celle de Ballesteros, qui restèrent devant Albuhéra, de faire un à-droite en bataille, et de se prolonger en arrière vers leur droite , de manière à pouvoir masquer, par ce changement de front , tous les points qui pouvaient conduire les ennemis dans le flanc et à dos de la première position.
Pendant que cette manœuvre s'opérait, le corps du général Girard formé en colonnes d'attaque s'était tellement rapproché de la division Ballesteros, qu'il croyait pouvoir tenter une attaque à l'arme blanche. Les bataillons espagnol^, qui avaient déployé, reçoivent les
avantages des bataillons déployés; car, sans paralyser leurs feui , ils présentent aux assaillants des obstacles très-difficiles h surmonter.
il A
exâmen raisonné
assaillants ayec un feu bien nourri et bien dirigé, les obligent, à cause des pertes considérablesqu*ils faisaient, d'arrêter leur mouvement, et de se replier sur les bataillons de la seconde ligne.
Plus tard , au moment où un régiment de hulans polonais, commandé par le colonel Konopka, et 2 régiments de dragons français, à la tête desquels se trouvait le colonel Yinot, parvinrent par des charges heureuses dirigées contre la brigade anglaise de Golbome, qu'ils désorganisèrent tout à fait, à rétablir Téquilibre que les troupes françaises venaient de perdre; le général Girard, qui avait conservé aux bataillons de son corps la même formation, résolut de renouveler une attaque dont le premier résultat n'avait pas été des plus satisfaisants.
Précédé par un essaim de tirailleurs auxquels on mêla des flanqueurs polonais, l'infanterie du général Girard se porta au-devant des ennemis. Geux-ci , déployés en bataille , la reçoivent de nouveau avec un feu de file meurtrier, dont le ravage fut d'autant plus grand, que les colonnes attaquantes n'en avaient d'autre à y opposer que celui de leurs tirailleurs. Les pertes que les assaillants faisaient à chaque pas les découragèrent tellement, que ni l'exhortation, ni l'exemple de leurs chefs , ne purent relever leur courage.
La brigade anglaise du général Houglon arriva bientôt encore pour soutenir et remplacer les bataillons affaiblis des Espagnols, tandis que le général Abercromby déploya la sienne sur le flanc gauche de celle-ci , et s'apprêta à diriger ses feux contre le flanc droit des colonnes d'attaque des Français. Le général Girard crut pouvoir remédier à ce moment critique, en ordonnant à ses troupes de se déployer en bataille; mais cette manoeuvre, dont l'exécution avait commencé sous le feu meurtrier des ennemis, ne fit qu'augmenter le désordre et l'abattement. Enfin , après une résistance aussi faible que de courte durée, les colonnes assaillantes à demi-déployées furent contraintes de céder le champ de bataille, repassèrent le ruisseau de la Chicapierna ; et leurs chefs parvinrent
(i) C'est justement ce qui arriva au régiment du prince Guillaume de Prusse. Les chefs du régiment, des deux bataillons, 26 officiers et h peu près 480 hommes
seulement à les rassembler et réorganiser sur ce terrain que le cinquième corps avait occupé au point du jour.
L'état des lignes déployées étant un état dé* fensif, c'est donc dans le choc des colonnes, comme étant les vraies masses d'où dépendent les effets qu'on se propose de recueillir de ce genre de combat, que nous devons puiser les vraies causes de la différence des résultats dont je viens d'exposer le parallèle.
Si l'attaque du régiment du prince Guillaume a complètement réussi à la bataille de Polotsk, ce régiment le doit à la rapidité avec laquelle ce mouvement a été exécuté et à sa valeureuse résignation. L'honneur doit toujours en être déféré, pour une grande partie, aux chelis du régiment et des bataillons, aux officiers commandant les premiers pelotons, enfin aux soldats qui composent les têtes des colonnes d'attaque, qui rarement reviennent sains et saufs d'une lutte pareille (i). J'avouerai plutôt que le feu de l'artillerie dont l'effet devient déjà meurtrier même à de grandes distances, si les projectiles atteignent bien les colonnes, peut plus aisément arrêter le mouvement offensif des troupes, tandis que la fusillade ne sera jamais, pour une colone qui marche avec décision et fermeté, un écueil devant lequel tous les efforts des assaillants doivent se briser. Pendant que les hommes des rangs avancés du régiment du prince Guillaume, tués ou blessés, vidaient les rangs, les colonnes marchaient, et une fois que l'arme blanche put être mise en action , il ne resta plus aucun doute pour la réussite de l'attaque ; car la ligne n'a pas la profondeur nécessaire pour soutenir le choc. Les bataillons du corps de Girard, au contraire, au lieu de chercher à franchir avec rapidité le terrain qui les séparait de l'ennemi, commencèrent à faire un déploiement pour lequel il leur manquait deux choses principales: le > temps et un point qui fût hors de la sphère ac^ tivedes feux des ennemis , et, par conséquent, ils perdirent dans l'exécution le vrai principe de la réussite d'un choc en colonne contre un ennemi déployé en ligne. Ils s'engagèrent ensuite dans une fusillade toujours dangereuse
furent mis hors de combat. €*est une perte énorme, il est Trai, mais le bot a été rempli.
DES TROIS ARMES
et sans effet dans de pareils cas, ayant perdu deTue ce principe si vrai de*Guiberi : qu'il ne faut tirer que quand on ne peut pas marcher.
Comme les colonnes pour réussir dans leurs attaques sont soumises, il est vrai , à de grandes pertes, si les chefs qui entreprennent de pareils mouvements offensifs croient ne pas posséder d'autres moyens pour s'emparer d'un poste défendu par des bataillons déployés, ils doivent, avant tout, peser l'équilibre qui existe enlre l'importance du point qu'ils attaquent, et des pertes qu'ils seront obligés de faire.
Que la configuration du point stratégique , dont la possession décide souvent du gain des batailles, soit telle que, pour le défendre avec ayantage, l'infanterie qui l'occupe prenne Tordre mince. À ces désavantages pour les assaillants, ajoutons encore ceux d'un terrain coupé, lequel couvrant le front de la position des défenseurs, augmenterait la difficulté d'y parvenir, et paralyserait en même temps letnouvement des autres armes. Hé bien ! malgré tous ces obstacles et les pertes qui s'ensuivraient, ne balançons pas un moment pour entreprendre Tattaque. Ménageons-nous seulemept le moinenl le plus favorable , et , dès que l'heure a soDué, n'ayons égard ni aux pertes, ni aux difficultés; mais reportons notre attention vers les avantages immenses qui dérivent du gain d'une bataille. Dans des cas ou , au contraire, la configuration du terrain est telle que, sans paralyser l'action des autres armes , on peut les amalgamer avec l'infanterie, recherchons quelle est la combinaison d'armes pour la composition des colonnes d'attaque, qui nous mènerait plus bcilement, ou du moins au prix de moins de sang, au but que nous nous proposons d'atteindre {i).
D'un autre côté , comme il n'est pas à supposer que, pour une attaque en colonnes, on n'emploie qu'un seul bataillon , et que la pos-
(0 Des feux équivalents à eeui des ennemie seraient , il est vrai, le meilleur moyen qu'une infanterie qui attaqne pourrait opposer À une infanterie, pour balancer par les mêmes avantages ceux dont jouit une ligne ; Dais les bataillons étant ol>ligés de franchir souvent d'assez grands espaces d'un terrain plus ou moins accidenté, si, avant de les mener contre l'ennemi, on les déployait, le flottement qui résulterait de leur mouvenient finirait par désorganiser tellement les lignes ,
session d'un point quelconque défendu par une infanterie déployée, est l'objet de combinaisons antérieures de tactique, dans lesquelles les effets qu'on se promet jouent aussi un grand rôle ; et que , par conséquent, ne l'envisageant pas comme une attaque partielle, on emploie une masse assez respectable, nous nous convaincrons facilement que celte attaque deviendra pareille, en masse, a celle qu'exécuta le général Girard, qui possède ses règle», et où l'infanterie ne devrait pas être appelée à jouer le rôle d'assaillante à elle toute seule (»)< L'arme la plus dangereuse pour une infanterie déployée en bataille étant, sans contredit, la cavalerie , pourquoi n'amalgamerions-nous pas des partis de cavalerie et quelques pièces de canon avec les bataillons assaillants, faisant précéder toute la masse par un essaim de tirailleurs? Derrière les deux colonnes des flancs, je place un escadron de fl^ancpieurs dont le devoir sera de semer l'épouvante et la terreur en attaquant en flanc et à dos les bataillons défensifs; car quel que soit le petit nombre des cavaliers assaillants , leur attaque sur les flancs de l'infanterie a toujours la plus haute importance, surtout lorsqu'elle est formée dans l'ordre mince. Déjà l'effet moral , que l'apparition de la cavalerie produirait sur une infanterie déployée, laquelle par conséquent n'ayant que peu de moyens de défense, se verrait pour ainsi dire prise en flagrant délit , ne manquerait pas de rapporter de bons résultats, en paralysant cette fermeté avec laquelle une infanterie déployée en bataille reçoit toujours à bout-portant les colonnes de la même arme, fermeté dont nous trouvons le principe 'dans les avantages des formations adaptées aux circonstances et des feux qui doublent leur solidité. Que les partis de cavalerie se mettent en mesure d'attaquer, et nous verrions les chefs des bataillons déployés, fort embarrassés de donner à leur troupe une formation défensive
qu'elles ne manqueraient pas de se transformer en masses diiformes , et incapables de produire le moindre effet.
(a) Nous avons vu le triomphe de cette tactique prendre naissance h la bataille de Spire, gagnée par le maréchal Tallard sur le prince de Hesse, se perdre bientôt après dans le gouffre des nouvelles combinaisons, et ue revivre que dans les temps les plus modernes.
EXAMEN RAlSOx>lNÉ
avantageuse et capable de s'opposer en même temps au choc de Tinfanterie et de la cavalerie (i).
Si, à celle même bataille d' Albuhéra , que j*ai citée plus haut , la cavalerie des colonels Yinot etKonopka, availété amalgamée à rinfanterie du général Girard, et eût été en mesure de produire son attaque simultanément avec l'infanterie française, il n'y a pas de doute que cette attaque eût peut-être été suffisante pour renverser le flanc droit des ennemis, et pour devenir le prélimentaire de la victoire. Celle que cette cavalerie dirigea contre la brigade anglaise de Golbome, quoique couronnée d'un succès complet , n'eut cependant aucun résultat, car ce mouvement avait été trop isolé pour produire un effet capital.
Mais chaque terrain n'étant pas propre au mouvement de la cavalerie et de l'artillerie, le lecteur objectera peut-être qull se présentera beaucoup de positions où les bataillons assaillants devront être privés du secours que ces armes peuvent leur accorder. Je demanderai alors à mon tour pourquoi devrait-on attaquer en front des positions qui ofi'rent beaucoup de difficultés pour Tattaque, et dont les entraves sont encore multipliées par les avantages du terrain? Recherchons alors la réussite de notre mouvement offensif dans les règles que nous indique Tart militaire pour vaincre les différents accidents du terrain , que leur configuration rend plus ou moins fortes. Mais comme, dans ces sortes d'attaques, les tirailleurs de l'infanterie de ligne soutenue par l'artillerie y jouent le plus grand rôle , je me réserve d'en parler au moment où mes réflexions m'auront amené jusqu'à ces deux objets.
Après avoir émis mon sentiment sur l'ordre mince , je pose en dernier résumé :
1<> Quoique le déploiement en bataille ne soit pas une formation qui puisse toujours résister à la colonne; mais comme c'est ccilc cependant qui fait perdre le plus de monde à l'assaillant.
(i) En discutant sur les attaques k la baïonnette^ je erois obliger mon lecteur en l'invitant h jeter les yeux flur les idées qu'un officier autrichien a exposées sur ce genre d'attaque (Journal mililaire autrichien, an^ née 1824, 6« cahier , page 257 ). La manière qu'il propose est peut-être trop compliquée pour pouvoir être
il est toujours très-avantageux à l'infanterie qui est attaquée par la même arme, toutes les fois que l'emplacement des bataillons est favorisé par la configuration du terrain , de déployer et de recevoir son ennemi avec un feu de file bien nourri. L'essentiel sera donc de placer les bataillons sur un* terrain qui paralyse surtout les mouvements offensifs de la cavalerie, et où, par conséquent, l'infanterie ne puisse pas être atteinte par cette arme ;
2^ Gomme les bataillons déployés, à cause de la longueur de leur ligne , ne peuvent pas se mouvoir sans iierdre leur contiguïté, cette formation ne peut être employée que dans la défensive ;
3® Pour ne pas diminuer les avantages qui consistent dans la vivacité et le nombre des feux, le déploiement doit être achevé à peu près au moment où l'ennemi commence son mouvement offensif, pour pouvoir le saluer pendant sa marche par plus d'une décharge , et tenter de Iffi faire perdre par là l'envie d'affronter un feu meurtrier;
4^ Gomme la têle d'une colonne n'occupe en longueur que le terrain d'un peloton ou d'une division (s) , pour que les feux du bataillon , qui, composé de huit pelotons, possède par conséquent une plus grande longueur que la tête de la colonne, puissent être tous effectifs, et que la majeure partie des balles n'aillent pas siffler à droite et à gaucjie du bataillon assaillant sans l'atteindre, il est indispensable que le bataillon déployé fasse par demi -bataillon un demi-tour à gauche et à droite, afin que tous les coups, au lieu de se diriger en ligne droite, et dont il y aura , dans le premier cas, les 7/8, et dans le second, les 5/4 de perdus, vinssent se concentrer dans un même foycir et atteignent ou les flancs ou la tête des colonnes.
G'est ainsi, et très-facilement, que nous nous procurerions des feux croisés, si meurtriers pour le but ^^^ lequel ils sont dirigés, et auxquels Guibert, dans son Essai général de Tactique, a consacré un chapitre entier (s).
employée dans un combat eifectif ; mais l'idée n'en reste pas moins assez ingénieuse, et par cela même mérite d'attirer l'attention des militaires.
(s) Deui pelotons s'appellent aussi, dans ramée russe, une division.
(s) Le lecteur qui désirerait une plus grande compli-
DES TROIS ARMES
in
De t Infanterie de ligne formée en colonnes.
Depuis rinvention de la poudre et la possîbiL'lé de batlre en brèche les masses d'infanterie à de grandes dislances, la colonne, en perdant beaucoup de sa solidité, a certainement aussi beaucoup perdu de son importance. Autrefois, Tarme blanche étant la seule qui pût désorganiser une masse compacte, une colonne, composée d*une infanterie brave et bien disci- [^née, en devenait une à peu près impénétrable, et , par conséquent , invincible ; mais , malgré fous les avantages qui lui ont été ravis, la formation dans Tordre profond n en a pas moins conservé trois grandes prérogatives : la force du choc, la défense avantageuse contre la cavalerie, et la possibilité de se mouvoir dans tous les sens avec facilité et précision. Cest pourquoi nous voyons Tinfanterie , dans les bataiUes, être le plus communément assujettie à cette formation.
En jugeant d'après la multiplicité des buts auxquels une formation peut répondre, et des effets qu'on peut en attendre, celle de la colonne, sans contredit, aura la préférence sur celle du déploiement en bataille. S*il y a des cas, comme nousTavons vu plus haut, où, sous les rapports de la perte en hommes, perte dont je sais loin de vouloir dépriser la valeur , la colonne sera en désavantage contre une ligne, il y en a peut-être très-peu, si le gain d'une bataille dépend de la possession d'un point défendu et attaqué par de Tinfanterie, où par conséquent les pertes les plus grandes deviennent insignifiantes, en comparaison des grands résultats qui s'y rattachent, dans lesquels une infanterie bien disciplinée, bien conduite, et formée en ordre profond, ne l'emporte sur une antre déployée en bataille.
cation de feui croisés , peut satisfaire sa curiosité dans TooTrage de BI. de Leorier, intitulé : Théone de Voffi- ««■«partir, etc.
(i) Il n'est pas tout à fait inutile de s'entendre à ce ^it pour qu'il n'en résulte pas de quiproquo ou de dusses interprétations. J'envisage le choc d'une colonne plutôt comme cause morale que physique. Peu crédule «ff la force physique du choc d'une colonne, je n'ajoute aucune foi h ces démonstrations basées sur des comparaisons hypothétiques, plutôt fausses que vraies, et ^ le résultat ne peut être qu'idéal. Je ne nie pas l'ulililé et la nécessité de la profondeur de la colonne ;
Mais avant d'entamer ma dissertation sur les avantages et les défauts des colonnes , dont nous avons de quatre espèces : les colonnes serrées formées sur un et sur deux pelotons, et celles à distances, formées de même sur un et deux pelotons, et dont la différence consiste dans la longueur des lignes qui forment les tètes et dans leur profondeur ; je veux du moins en généraliser les propriétés.
Pour qu^une colonne possède les propriétés requises, il faut qu'elle ait assez de profondeur pour pouvoir opérer le choc (i) , et que sa for* mation ne paralyse pas les moyens d*opérer son déploiement avec la moindre perte de temps.
Plus la tète d'une colonne a de longueur, moins elle a de profondeur. 11 s'agit donc d'assigner une juste proportion entre les deux pro* priétés, de manière que l'excès inutile de Tune ne nuise pas au manque qu'il produirait dans l'autre. Par rapport à ce calcul, la tactique nous a offert trois formations différentes, qui sont: les colonnes serrées, formées sur un peloton ejt sur une division , et celles formées sur les deux pelotons du milieu , ou , comme on les appelle , les colonnes d'attaque.
En attribuant, comme je l'ai dit plus haut, l'existence du choc d'une colonne à la forma-* tion des troupes en profondeur, je ne crois pas lui ravir les facultés indispensables pour le produire , en ne lui accordant que la profondeur de quatre pelotons , donnant par conséquent à la tête la longueur de deux. Mais cpmme oous avons vu plus haut que le choc n'est pas la seule propriété de la colonne, et qu elle doit en avoir une non moins essentielle , celle de pouvoir déployer avec rapidité, pour pouvoir faire usage de ses feux, les colonnes qu'on appelle colonnes d'attaque, qui sont formées sur le quatrième et cinquième pelotons^ çt dopt le
mais je crois pouvoir affirmer que cette profondeur n'ajoute rien à la force du choc dont la somme, sous lo rapport physique, est presque nul; car pour ramener lo produit du choc de la colonne aux lois physiques d'où une masse compacte emprunte la force du siep , il faudrait commencer par produire dans jes élénvents de cette colonne , cette adhérence sans interstices d'où la l'.rcssion physique acquiert ses résultats; et les moyens d'y parvenir? Cependant les pelotons delà queue étant justement tout ce qu'il faut pour pousser devant eui et soutenir la tête de la colonne , nous nous en servirons I pour produire l'elTel physico-moral dont j*ai parlé.
EXAMEN RAISONNÉ
déploic^ment se fait par les deux flancs, seraient certainement celles qui nous mèneraient le plus facilement à notre but. Mais cette sorte de colonne possède un autre désavantage, celui d*avoir un front plus long et par conséquent offrant plus de prise aux cartouches à balles et aux balles de fusils ennemis , si ce sont justement ces sortes de colonnes qu'on emploiera pour une attaque à la baïonnette.
11 serait très- avantageux, sans contredit, qu'une colonne qui a réussi à enfoncer son ennemi et à le mettre en fuite en Tattaquant à la baïonnette , puisse le poursuivre encore avec un feu bien nourri, à quoi la colonne d'attaque, ou faite sur les pelotons du milieu , pourrait parvenir facilement en déployant sur la tète ; mais comme tout déploiement présuppose une colonne en ordre, je crois que celle qui vient d'opérer un choc, sera rarement en état de conserver cet ordre indispensable pour son déploiement ; car une sorte de désorganisation suit de près l'attaque (i). En perdant sa formation régulière, régularité d'où dépend le bienêtre de chaque troupe , il est tout juste que la colonne assaillante perde aussi toutes les vertus de l'offensive, et nous devons par conséquent puiser les effets avantageux qu'on doit attendre de toute attaque à la baïonnette qui a réussi, non dans les éléments actifs de la colonne assaillante, mais dans le mouvement décisif qu'un chef, à la volonté duquel sont subordonnés tous les mouvements, doit toujours prononcer sur ce point oii la brèche a été faite , pour ne pas perdre par un retard dangereux les fruits que la réussite d'une attaque pareille peut produire.
J*en conclus donc qu'une colonne assaillante n'ayant pas besoin de se déployer, il faut choisir pour le choc celle qui , possédant un front moins long , offre aussi moins de prise aux cartouches à balles et aux balles de fusils de l'ennemi, et ce sera la colonne serrée, formée sur
(i) Nous ne derons pas croire qu'une colonne qui a réussi dans le choc, puisse conseryer sa compacité comme une masse matérielle. L>xaspération de ses éléments devient si grande , que chaque individu qui la compose ne songe qu*à teindre son bras du sang de son ennemi, et ne le trouvant pas dans sa proximité, sort des rangs pour Vatteindre. A cette même attaque du régiment du prince Guillaume de Prusse , que j'ai citée plus haut , et la seule i laquelle j'ai pris part ( car quoi-
un peloton, que je nommerai colonne offenrive.
Les colonnes qui sont destinées à former les lignes de bataille et couvrir Tartillerie, tant qu'elles sont exemptes de mouvements offensib, doivent posséder trois propriétés : i^ celle de pouvoir se déployer avec vitesse pour pouvoir s'opposer aux attaques de l'infanterie ; 2® de se défendre avec supériorité contre le choc de la cavalerie ; 3^ de posséder une formation qui ne souffre pas beaucoup des projectiles destructeurs de l'artillerie.
La colonne d'attaque formée sur le quatrième et le cinquième pelotons , sera justement celle qui répondra le mieux aux propriétés cidessus mentionnées. Il n'y a aucun doute qu'en déployant par les deux flancs, c'est celle qui offre le déploiement le plus rapide, sans perdre pour cela les avantages défensifs contre la cavalerie; car en serrant les pelotons , elle offre tout aussi bien un carré plein que les colonnes que je viens de désigner comme offensives, et même un carré plus parfait, comme nous le verrons par la suite. Il ne restera donc qu'une troisième vertu à lui accorder, celle d'être le moins en butte aux coups de l'artillerie, et qu'elle pourra posséder à l'aide d'une petite modification.
Nous avons vu que ces sortes de colonnes sont de deux genres, c'est-à-dire : colonnes serrées et colonnes ouvertes ou à distances. Q s'agit de décider laquelle des deux conviendra le mieux pour le cas que nous débattons. Examinons les propriétés de la colonne ouverte on à distances, en les adaptant aux trois objets que les colonnes doivent remplir lorsqu'elles forment les lignes de bataille; c'est-ï-dire, foinmer et maintenir leur contiguïté, couvrir l'artillerie et se défendre contre la cavalerie.
Supposant que les distances entre les pelotons de la colonne soient pleines, et que, pour trente files dont chacun sera composé, on en
qu*on cite beaucoup de chocs à la baïonnette , ils n'oot lieu que très-rarement ), l'exaspération des soldats devint si grande, que j'ai vu un d'entre eux, nommé Tschernow, détacher la baïonnette, jeter le fusil, dont la longueur embarrassait ses mouvements dans la mêlée , et aller frapper dans toutes les directions autant d'ennemis qu'il put en rencontrer, jusqu'à ce qu'il tombât lui-même percé de plusieurs coups.
DES TROIS ARMES
]rreinie une de TÎngt-cinq pas, le premier et le bnitième pelotons seront à une distance de soixante-quinze pas de ceux de la tète de la colonne. Je suppose qu^une infanterie ennemie entreprenne une attaque, et que les assaillants soient à quatre cents pas des lignes de bataille défensives (i). Les bataillons défensifs commenceront leur déploiement au moment où les colonnes offensives se mettront en mouvement. Que les colonnes défensives serrent les colonnes avant le déploiement, ou qu'elles déploient d'emblée, elles n'auront que cent cinquante pas à faire pour qu'il soit effectué. Les bataillons offensifs auront donc encore deux cent cinquante pas à faire pour atteindre leurs adversaires, juste distance à laquelle il est permis aux fantassins de faire usage de leurs feux, car, à une plus grande , les coups sont trop pea sûrs. Dans ce cas, les colonnes ouvertes conservent donc tous leurs avantages. Passons maintenant au second cas.
Faat-il s'opposer au choc de la cavalerie, la colonne à distance ne nous ravit non plus aucun des avants^s qui puissent assurer un heureux résultat; car , pour le réprimer, je forme un carré plein, et il ne me faut que quarante-cinq secondes pour l'achever, en serrant les pelotons. En le formant de la colonne d'attaque , on réparera même en quelque sorte le défaut que les militaires imputent aux carrés pleins, celui de manquer de place pour recevoir dans leur milieu les chefs qui doivent se mettre sous sa protection au moment où il est attaqué par la cavalerie. Le dessin qui suit le démontre avec phs d'évidence (s).
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