CARACTÉRISTIQUE DE L^ ARTILLERIE
Depuis que le moine Roger Bacon eut deviné la détonation du soufre » du nitre et du charbon ; que Berthold Schwartz nous eut donné les premiers développements de cette invention; que» plus tard, on Teut adaptée aux bouches à feu j et la science de Tartillerie au cal^ cul mathématique, Tart militaire subit de très-grands changements. Le jet des projectiles étant devenu susceptible de se régler à une très-grande étendue et à un calcul plutôt exact que variable» nous vîmes une grande partie des probabilités sujettes à de grands doutes , se transformer en résultats moins hypothétiques. Les guerres reçurent un caractère plus décisif» les résultats en devinrent plus prompts; mais en revanche elles furent aussi plus sanglantes.
La première idée de cette invention remonte au commencement du treizième siècle; mais»
malgré toutes les recherches les plus scrupuleuses» elles ne nous offrent» pour la décou-
(i)Villaret, dans son HUUnre de France depuis Vétabliisemenl de la numarchie ju$qu*au règne de Louit XIT, nous rapporte qu*il eiistail à la chambre des comptes en France un registre de Taonée 1338 , par conséquent huit ans avant la bataille de Crécy ,
verte de son principe » que des doutes qui se perdent dans les ténèbres de Pantiquité. Les Français» qui firent des progrès si rapides dans toutes les parties des sciences exactes » ne négligèrent pas la chimie , et le comte de Berthollet» en augmentant la promptitude de Tinflammation de la poudre et son degré de force» donna à son invention une teinte de perfection qu'elle ne possédait pas encore.
L*art de se servir delà poudre pour le jet dès projectiles ne remonte cependant qu'au commencement du quatorzième siècle» et ce n*est qu'en 1330 qu'on se servit d'armes à feu dans les guerresque Venise et Gènes ontsoutenues. Mais» en nous rendant à l'assertion de l'auteur du Grand Théâtre historique^ il faut faire remonter l'usage du canon à une époque plus antérieure encore. Il nous assure qu'en 1705» on voyait à Âmberg un canon qui avait été coulé en i 505. Si» au contraire» le témoignage de Villani» que Mézeray nous a rapporté, est digne de foi» ce n'est qu'à la bataille de Crécy » qu'Edouard III gagna sur PhUippe de Valois (année 1346)» que les bouches à feu figurèrent pour la première fois (i).
dans lequel un certain ttarlhèlemy de Drach, trésorier des guerres, faisait état de l'argent donné à Henri de Famechon pour avoir poudre et autres choses nécessaires aux canons qui étaient devant Guillaume.
DBS TROIS ARMES.
Chaque pays a eu son époque pour- le perffecUonnenient de Tartillerie ; et pour ce' qui regardé ramâiofatîoii de la fabrication de la poudre à canon , de la préparation des armes à feu en général , et de la lactique de Tartillerîe , les militaires ne sauraient ^^sis/en reconnaître les travaux assidus de BertboUet , Monge , GribeauYal, Hassenfratz, La Nartillière , Gassendi^ Scbamborsty Hoyer^ Lespinasse, Unterberger, Morla, etc., etc. A cette série* des sarants collaborateurs de la science de l'artillerie, nous ajouterons encore le nom du suisse Moritz, qui inventa, dans le commencement du seizième siècle, la machine pour forer les canons ; ce qui a donné les moyens de les couler pleins et de les rendre plus solides.
L'artillerie se partage ordinairement en artillerie de siège, dont^*emploi est hors de la sphère de mon ouvrage , et rartillerie de campagne (i), dont les calibres, dans les différentes années, se réduisent à 4, 6, 8 et 12. Dans les temps où Tartillene n'avait encore acquis aucun perfectionnement, et où on supposait que rénorroité des pièces devait être leur plus grande vertu , on en fondit dans plusieurs pays d'un calibre énorme , comme la serpentine de Malaga, de quatre-vingts livres de balles, dont le brait cassait les vitres; la pimentelle de Milan , qui portait à neuf mille pas ; le gros canon de Marseille , de cent livres de balles, et pour lequel il faUait soixante hommes pour le remuer sur son affût ; le canon de San-Giago en Portugal, dont on fit Tessai en présence du roi don Sébastien, en 4571, qui élait de quatrevingt-dix livres de balles et portait à seize cents pas, etc., etc.; mais la difficulté de s*en servir et de les transporter a fait bientôt abandonner ces géants de bouches à feu, qui ne pouvaient tout au plus que servir de sujet de
curiosité.
Les premiers canons qu'on fit furent fabri-
(i) C'est au général Gribeauval qu'on doit la séparation de rartillerie de campagne de Tartillerie de siège. C'est lui qui régularisa les différents calibres et allégea les affâts et tout Tattirail déjà première» de rataiète à ce qu'elle pM. suivre le moufemeot des troupes.
(t) Un fondeur de Lyon, nommé Eymery , avait imagioé une pièce jumelle. Les deux canons étaient de quatre fivres de balles , de la longueur de cinq pieds quatre pouces, fondus ensemble et avec une seule lumière pour les deux. On pouvait la tirer aussi à boulet comme les
qués de bois , entourés de toile et d'anneaux en fer, et se prolongeant en forme conique versla bouche deFarme. Ce n'est que plus tard qpi'ils reçurent la forme cylindrique, et furent faits de barres de fer. Vers la fin du quatorzième siècle, on se servît de cuivre et d'élain , et ensuite d'autres métaux (i).
Gustave-Adolphe s'est servi de pièces de cuir bouilli , dont on attribue l'invention à un baron Melchior de Wurmband. Voici la description qu'Arclienboltz en fait dans son Hi^ tùire dé Gustave'Adolphez c La machine entière, » dit-il, consistait dans un grand tuyau de » cuivre battu et très-mince. La chambre, de I même métal, était renforcée de quatre fortes I bandes de fer, de gros câbles et de cordes ^ » autant qu'il en fallait pour donner à la ma- 1 chine la forme d'un canon, le tout était cou-
> vert de cuir ou de toute autre peau teinte de
> telle couleur qu'on voulait , souvent dorée » par-ci par-là. On en pouvait tirer coup sur
> coup , sans qu'il fût besoin de rafraîchir ni » de laver la machine (s), qui d'ailleurs était » montée sur un affût si léger, que le tout pou-
> vait être aisément trainé par deux hommes
> partout où l'on voulait, i Les Suédois cependant n'en firent usage que pendant trois ans, depuis 1628 jusqu'en i651.
L'invention du canon s'est aussi perdue dans les annales de l'antiquité , et les uns la rapportent aux Chinois, les autres à Albert-le- Grand^ évèque de Ratîsbonne. Il possédait des connaissances si profondes en mécanique et en physique, que ses contemporains le prenaient pour un sorcier. Il reçut du pape Alexandre IV l'évéché de Katisbonne, et après en avoir joui pendant deux ans, il se réfugia dans un coih vent à Cologne, où il s'abandonna tout à fait aux sciences , et y mourut en 1280.
Comme celte époque ne coïncide cependant qu'avec la premièra découverte de Roger Bacon
autres canons. Un certain Feutry, avocat de Lyon, inventa aussi un canon de bronze qui se séparait et s'assemblait en plusieurs pièces, et, par ce nA>yen, était aisé à transporter.
(s) Francheville, au contraire, dans son Histoire dei dernières campagnes de Gustave-Adolphe^ nous dit (pag. 548) : c Le plus grand mérite de ces canons était
> de pouvoir être transportés aisément dans un jour de • bataille; du reste, ils avaient rineonvénient de s*é-
> chaiiflTer trop t6t, en sorte qu*après dix ou douze « coups il fallait les laisser refroidir. >
EXAMEN RAISONNÉ
de la détonation da soufre, du nitre et du charbon » et parait être antérieure à celle du perfectionnement que Berthold Schwartz lui donna , on est en droit de considérer cette supposition comme hypothétique.
Mais en n'admettant que ce que les annales les plus positives nous ont fait parvenir, Finvention du canon et son usage n'auraient eu lieu qu'au quatorzième siècle ; et quoiqu'on remployât pour battre les murailles en brèche, il parait qu'on hésita longtemps à se servir de ces moyens meurtriers contre les hommes. Le général Servannous rapporte (i) c qu'en 1380, 1 le célèbre Carlo Zéno, revenant de Constan- » tinople, et commandant pour les Vénitiens, » ayant employé le canon contre les Génois ,
> dans un combat sous la ville de Ghiozza » ( Fossa-Glaudia), toute l'Italie se récria coni tre ce qu'elle appelait une contravention
> manifeste aux lois de la bonne guerre. > L'invention du canon a subi aussi , comme
tous les produits de Timagination humaine, des modifications et des erreurs sensibles. Ce n'est qu^après un certain temps, et comme je l'ai dit dans le premier chapitre , d'une allure tardive , qu'on se rapprocha du perfectionnement de cette arme, et qu'on la mit en action avec raisonnement et avantage.
Le nombre des pièces qu'on employa les jours de combats a été sujet à des variations assez grandes. A la bataille de Fomoue, que Charles VIII gagna sur François de Gonzague, duc de Mantoue , le roi avait trainé une si forte artillerie avec lui, qu'il fut très-embarrassé lorsqu'il fallut franchir l'Apennin («). Perdant toute espérance de pouvoir la transporter , il voulut l'enclouer pour ne pas la laisser à l'ennemi. Mais pour ne pas priver l'armée de sa principale force, les Suisses s'offrirent de la voiturer à force de bras dans les endroits ou les chevaux ne pourraient plus la traîner, ce qu'ils parvinrent à opérer avec beaucoup de succès.
A la bataille de Gravelines , que le comte d'Egmont, commandant l'armée de Philippe II, gagna sur les Français, coinmandés par le ma-
(i) Hiii. des guerresdeê Gond, etdes Franc, en Italie.
(t) Guichardin, danssop HUtaire des guerres SIUl- Ue^ nous rapporte que lorsque Charles VIII traversa les Alpes, 80D armée était forte de 40,000 hommes et 400 pièces de canon.
réchal de Thermes, les Espagnols n'avaient ao contraire que 17 pièces de canon. A celle d'Ivry, l'armée française, qui comptait 8,000 hommes d'infanterie et 2,(M)0 cavaliers soos les armes, n'avait que 4 pièces de canon et
2 coulevrines. Celle de la ligue était de 12,000 fantassins et 4,000 chevaux, et n'avait aussi que 4 pièces. Gustave-Adolphe avait devant Francfort sur l'Oder un train de SOO pièces de canon grandes et petites. A la bataille de Breitenfeld, il en avait 100 , y compris l'artillerie des Saxons; au camp de Nurembei^ le roi avait 300 canons.
Plus tard, les armées devenant phis puissantes, les trains d'artillerie s'augmenterait d'après le nombre des troupes, et nous vîmes la quantité des pièces monter à un nombre surprenant. En 1812, Napoléon pénétra en Russie avec un train d'artillerie de 1,372 pièces de canon (s) et, par conséquent, plus de deux par mille hommes de troupes actives* Au reste, les améliorations qu'on fit aux pièces offrirent aussi les moyens d'en attacher un plus grand nombre aux armées , car en diminuant le poids autrefois énorme des canons et de leurs rouages, on facilita le transport de Tartillerie, et les pièces étant devenues plus mobiles, op pnt s'en servir plus facilement et même sur des terrains un peu difficiles.
' Nous vîmes même l'artillerie, dans les derniers temps, sortir hors des domaines dans les» quels les propriétés inhérentes à sa nature semblaient circonscrire son action, et s'élever à un degi'é de gloire surprenant. Les guerres de 1809, 1813, 1814 et 1815 mirent entièrement en défaut la prédiction du général Lalrille qui , ayant juré une haine assez implacable à l'artillerie de campagne, voulait l'enfermer dans les places fortes, c L'attaque et
> la défense des places, disait-il (4) , voilà le
3 véritable domaine de l'artillerie^ Je me
> trompe peut-être, ajouta-t-il, mais j'imagine » que le temps viendra où ce sera là son uni- 1 que destination. >
L'emploi qu'on a fait de l'artillerie, postérieurement à l'apparition de l'ouvrage du gé-
(s) Hisioire de VExpédilwn de Russie 9 par le marquis de Chambray.
(4) Cansidéralions sur la guerre^ eîparlieuUèrememi sur la dernière guerrey page 318.
DES TROIS ARHES.
néral Latrîlle , a hautement paiié contre son talent de prédicateur; car nous avons vu celle des Français paraître dans les plaines de Lutzen, nourseulement comme arme préparatoire et de secours, mais à peu près comme arme possédant des propriétés définitives; et Napoléon nous démontra avec une sorte d^évidence, que la devise que Louis XIV fit graver sur les pièces, et qui portait : Ratio ullima regum^ en était une très-péremptoire. La bataille de Lutzen fut à peu près décidée par Tartillerie, et cette victoire retarda d'une année la chute de Napoléon et les événements extraordinaires qui en furent la suite.
CTest à Gustave-Adolphe que Tartillerie doit en grande partie les premiers développements de la régularité et des avantages de son action. Était-ce ignorance de son emploi adapté au terrain et aux circonstances; mais dans les luttes les plus décisives qui ont ensanglanté les différents champs de bataille de TEurope depuis le xvi* siècle, et qui ont eu le plus d'influence sur les circonstances., nous voyons cette arme n'embrasser qu'un rôle secondaire, et son action y est presque insignifiante. A la bataille de Pavie, François P** avait déjà remporté plus d'un succès, et après avoir rejeté les troupes de don Ferdinand Castiot, il était déjà parvenu à faire plier celle du connétable de Bourbon, lorsque Pescaire soutint ce dernier avec 800 arquebusiers qui foudroyèrent la garde du roi et décidèrent la bataille en faveur des Impériaux. L'artillerie ajouta peut-être au bruit du combat; mais elle n'y joua qu'un rôle tout à fait secondaire. A la bataille de Nieuporl, que le prince Maurice de Nassau gagna sur Farchiduc Albert d'Autriche, on aperçoit Tartillerie du prince Maurice , paraître un moment avec dignité et entraver par un feu bien dirigé le mouvement de cavalerie de Tamiral d'Aragon, mais son éclat ne dura véritablement qu'un moment, tandis que celui de la cavalerie du prince Maurice y parut dans tout son jour. A la bataille de Moncontour, que le duc d'Anjou gagna sur l'amiral de Coligni , il y en avait trop peu pour faire effet (i) ; à celle d'Ivry, nous remarquons le même défaut.
Mais c'est an commencement du xvn* siècle,
(i) Chacune des deux armées De disposait que de huit pièces de caooD.
avec le perfectionnement de la fiibrication des pièces, que nous commençons à remarquer aussi le développement d'un emploi régulier de l'artillerie. Les pièces autrefois étaient plus ou moins d'une longueur démesurée, ce qui devait nécessairement ravir beaucoup de légèreté à cette arme , dans des actions qui demandaient de la vélocité , et quoique vers la fin du XVI* siècle, un certain M. de Linar eût démontré par le fait , qu'une longueur démesurée des pièces n'en augmentait pas la portée, et qu'un canon de i2 pieds de longueur et du même calibre, portait tout aussi loin qu'un autre de 13 à 17; ces changements salutaires n'eurent lieu qu'au commencement du xvii* siècle.
Gustave-Adolphe en fit l'expérience en 1624, et s'étant persuadé de la vérité du fait, il fit fondre aussitôt pour l'armée suédoise des pi^ ces d'une moindre longueur. Jusqu'à la fin du XVI" siècle, on avait aussi l'habitude de disperser les pièces devant la première ligne de bataille, sans égard au terrain ni à la position de l'ennemi , aussi n'en recueillait-on pas les feux collectifs , à peu près les seuls qu'on puisse envisager comme les avant-coureurs de grands résultats. Quoique Gustave-Adolphe sentit la nécessité de rassembler l'artillerie en plus grande masse, et accordât par là une plus grande efficacité à cette arme, en comparant cependant la distribution des batteries dans ses ordres de bataille , aux positions qu'on leur assigna postérieurement, on reconnaît, dans les dispositions du rei de Suède, plusieurs vices dont j'aurai l'occasion de faire mention, en discutant sur les positions de l'artillerie. Mais si nous remarquons en général un grand perfectionnement qui s'est fait du temps des Gondé, des Turenne , des Eugène de Savoie, etc. , etc. , nous ne pouvons cependant nous refuser de dire, que c'est à Gustave-Adolphe que l'Europe doit en général la première épuration de la tactique des différentes armes. G'est ce grand homme qui la dégagea de plusieurs de ses abus vicieux , et s'il ne parvint pas à lui accorder un plus grand degré de pureté, c'est que la mort vint l'enlever trop tôt au monde scientifique, et priva l'Europe d'un héros qui l'avait remplie de son nom et de sa gloire (»).
(a) Le général VaudoDCourt (Journal des sciences militaires , 7* livraison , page 40) ne lui accorde que le
EXAMEN RAISONNÉ
ait ordonné de mobiliser des canons de 16.
Je ne vois pas non plus pourquoi le colonel Perelsdorff combat avec tant de chaleur un fait pareil. Les succès de la guerre sont souvent soumis à une anomalie tellement grande, qu'il est difficile de décider d'une manière positive ce qui est vraiment utile et dangereux. 11 a devant les yeux un exemple qui peut suffire pour engager, sinon à employer définitivement des pièces de gros calibre pour le service de campagne, du moinsà excuser leur mobilisation, puisqu'une victoire en a été la suite: c'est celui que Frédéric le Grand nous a offert à la bataille de Leulhen (i). Ayant perdu beaucoup d'artillerie à Kolin et à Breslau , le roi fit mobiliser 20 pièces de gros calibre à Glogau («). Leur attelage et leur service a coûté beaucoup de peine, il est vrai ; mais nous avons vu les services que ces pièces de gros calibre ont rendus à Frédéric à la bataille de Leuthen.
Au reste , quel que soit le calibre des pièces qu'on emploie dans l'action , pour que Tartillerie produise de grands résultats, il faut absolument qu'elle soit en assez grande masse, sans quoi ses efforts sont peu efficaces et loin d'être aussi dangereux qu'on se le représente. Deux ou trois canons s'épuisent quelquefois à tirer pendant des heures entières, sans que les résultats répondent à l'ardeur des artilleurs et à l'effet des pièces, dont le tir, étant soumis à un calcul mathématique, devrait être plutôt juste que variable. A la bataille de Polotsk, livrée le 6*18 octobre, j'avais été placé par le comte de Wittgenstein, avec un bataillon, sur la route qui mène de Polotsk à Witepsk. Ce chemin allait en pente douce, de la ville vers l'endroit ou j'avais été placé. Les Français braquèrent 3 pièces de canon contre mon bataillon, et firent pendant plusieurs heures un feu très-vif. Mon attention était toujours dirigée vers la direction des projectiles, et je faisais faire à mon bataillon de petits mouvements à droite et à gauche, pour le soustraire à leurs effets. Comme je devais être relevé par le détachement du général Alexieff, je restai pendant plusieurs heures sous le feu de la batterie en-
(i) Un général français, Lesptnasse, dans son Essai sur Vorganisation de Varme de V Artillerie, nous assure aussi (p. 31) , qu*à Farinée des Pyrénées-Occidentales îl se trouvait des pièces de gros calibre. « A la fameuse journée du 47 pluvidse, dit-il, > j^avais 2 pièces de 16 au centre de mon ordre de
nemie, et quel fût le résultat de cette canonnade, qui n'avait pas discontinuée? J'eus un sous-officier blessé, deux hommes tués, et la crosse du fusil d*un de mes grenadiers fût mise en pièces.
Si la batterie que les ennemis m'avaient opposée avaient été de i 2 à i5 pièces de canon, je suis persuadé que je n0 m'en serais pas retiré à si bon marché. En menaçant une grande étendue à droite et à gauche de la rouie ou j'étais placé, pour me soustraire aux projectiles ennemis, j'aurais d& ou quitter tout à fait mon poste, ce qui m'avait été expressément défendu, ou laisser exterminer le bataillon que je commandais.
Des coups de canon isolés, cependant, si on choisit le moment opportun, ne sont pas toujours tout à fait sans efficacité. Dans les engagements de petits partis, par exemple, un coup de canon, sans faire ressentir quelquefois aur cune perte à l'adversaire, produit souvent un effet moral avantageux, en prouvant à l'ennemi que les troupes ne sont pas dénuées d'artillerie. Une conviction pareille rend souvent l'adversaire plus circonspect, et prévient la vigueur des attaques et l'impétuosité que l'ennemi aurait peut-être déployée dans ses mouvements offensifs , si une découverte pareille ne venait entraver ses calculs.
Dans le cours d'une bataille , un boulet bien dirigé suffit aussi pour enlever une personne indispensable pour l'ensemble des mouvements de la journée et dont la perte peut entraver le succès. Dans de pareils cas, les chefs de batteries doivent diriger leur attention sur les groupes que forment les états-majors. A la fameuse bataille de Fehrbellin que l'électeur de Brandebourg gagna sur le comte de Wrangel, un pur hasard et le dévoûment de son écuyer sauvèrent le prince d'une mort certaine. Ao moment où le combat s'engagea , l'écuyer de Frédéric-Guillaume, un certain Froben, apercevant que l'électeur montait un cheval blanc, qui pouvait aisément servir début aux projectiles des ennemis, dansla crainte d'une réponse négative, s'il découvrait à son maître les rai-
» baUille, 2 de iS à la droite, et 5 de i7 et 9 d« I 4 longues k la gauche. Ces batteries rompirent les » colonnes des Espagnols et nous donnèrent la vie- » totre. »
(«) Retzow, CkarakUrislik der wielUigsten Breignisse des siebcnjahrigen Krieges,
DES TROIS ARHE&
sons qai rengageaient à lai faire changer de cbeTal f rassura qne celui que Frédério-Guillaome montait, ne lui paraissait pas tout. à fait bien portant, et l'engagea iprendre celui qu*il avait sous lui. L'électeur s'y prêta, et le fidèle écuyer n'a que le temps de changer de cheval, qu'il tombe noyé dans son sang (i). La veille delà bataille de Polotsk, 5-27 août, nos artilleurs avaient remarqué un groupe assez nombreux, et un cheval blanc qui précédait les autres.
On dirige aussitôt un obus contre ce groupe, et préalablement contre le cheval blanc. Le coup part, le projectile frappe, le groupe se disperse, et nous apprenons le lendemain que le maréchal Oudinot avait été blessé par un éclat d'obus et obligé de quitter son corps.
Mais tous ces cas peuvent être admissibles, lorsqu'on se trouve dans des plaines ouvertes, et dans lesquelles les mouvements de Tennemi peuvent être observés. Il peu t cependant arriver que l'ennemi se trouve abrilé par des villages, derrière des broussailles ou dans des ravins et des enfoncements. Les boulets et les cartouches à balles, n'étant pas assez puissants pour en déposter un adversaire, qui serait résolu de s'y maintenir avec fermeté, on songea à les en déposter en jetant des projectiles, qui en crevant possédaient la faculté d'incendier les parlies où ils tombaient, et en chassaient ceux qui s'y trouvaient par la flamme qui se propageait ou par les éclats des projectiles qu'on lançait et qui crevaient dans un certain temps. Nous vîmes alors paraître Tobusier , invention plutôt moderne qu'ancienne, et que nous devons aux Hollandais et aux Anglais. Les premiers obusiers qu'on vit en France furent pris sur les alliés à la bataille de Neerwinde, que le maréchal de Luxembourg livra en i695. Ce n*est que 56ans après, que les premiers obusiers forent fondus en France , à Douai.
Les formes des bouches à feu ne furent pas cependant les seules qui subirent des variations, le vol des boulets n'en fut pas exempt non plus, et on le rendit à volonté, à toute volée, de plein fouet, de but en blanc et à ricochet. C'est à un bourgeois de Yenloo qu'on rapporte l'invention du tir à ricochet. Ce tir qu'on obtient avec une charge faible, et lors-
(i) Les historiens assurent que les Suédois avaient appris que l'électeor montait un cheval blanc.
que l'angle de chute n'excède pas 7<*, doit dater de i558. Le maréchal de Vauban s'en servit avec un succès décidé en 1697, au siège d'Ath.
Dans les batailles aussi, le tir à ricochet est toujours d'un grand effet, surtout lorsque le terrain le protège. Il possède plusieurs propriétés qui sont certainement d'une importance majeure.
Le tir à boulet , en général , ayant la faculté de faire le plus d'effet dans la profondeur, on le dirige ordinairement contré des troupes formées en colonnes. Mais lorsqu'on se trouve dans une distance peu éloignée de son ennemi , et que ces troupes présentent des fronts étendus, comme un bataillon déployé en bataille, ou un escadron, l'effet des cartouches à balles est toujours plus avantageux que celui des boulets, quelle que soit la variation qu'on accorde à leur tir. La charge de la cartouche à balles ayant la propriété de se répandre sur un assez grand développement de front, blessera toujours plus d'individus qu'un boulet , qui ne fait de grands ravages que dans la profondeur.
Quoique les cartouches à balles portent^à des distances assez éloignées, et que celles des balles de six onces aillent jusqu'à 400 toises pour les pièces de iS; à 350 pour celles de 8 ; à 520, 330 pour celles de 6, et à 300 pour celles de A; que les cartouches à petites balles portent à 350 toises pour les pièces de 12; à 300 toises pour celles de 8 ; à S70 pour celles de 6 et à 250 pour celles de 4; comme ces distances sont trop grandes pour que les balles puissent faire un effet vraiment meurtrier, on a fixé pour le tir des cartouches à balles en campagne , 1 80 à 200 toises pour la pièce de 12 ; 150 toises pour celle de 8; 130 pour le calibre de 6 et 120 pour celui de 4. L'obusier ne possède qu'une très-petite portée pour les cartouches à balles.
Les effets des cartouches à balles cependant ne sauraient se déterminer d'une manière positive; carie nombre des grosses ou petites balles qui vont frapper le but, est trop variable pour pouvoir les désigner irrévocablement. L'expérience dans des cas pareils, étant toujours la meilleure indication pour la détermination de l'hypothèse , je vais offrir le résultat d'une expérience d'un feu de cartouches à balles contre un but de planche de 18 toises de longueur, sur 18 pieds de hauteur, ainsi un peu plus que la moitié delà longueur d'un escadron, et plus du
EXAMEN RAISONNÉ
double delà hauteur d'un cavalier assis à cheval (i), et que le général Durtubie nous a offert dans son Manuel de P Artillerie (page 217).
ROMIRB DE BALLES
composant
LA GHABOB.
grosses.
petites.
lis