‹ Considérations sur les grandes opérations de la campagne de 1812, en RussieChapitre 64 sur 86 · LB BUT · texte numérisé non relu

LB BUT

En comparant ces deux tableaux, on r6nuu> que, par exemple pour le mémecalibre, pour la même charge et à peu près pour la même distance , une très-grande variété dans le nombre de balles qui frappent le but Que maintenant on mette d'un côté toutes les chances positives qu'on i*ecueiUe de la mesure du terrain et des sinuosités sur lesquels on place les batt^ies et le temps qu'on prend pour viser avec régularité, précautions qu'ordinairement on ne néglige pas dans les camps d'instruction, et de l'autre l'impossibilité de le faire avec la même exactitude sur le champ de bataille; dîficulté à laquelle on ajoutera plusieurs débuts provenant de la fabrication des pièces , de la con» fection des charges et de l'opposition si variable produite parla pesanteur et l'épaisseur de l'air, et on verra toute l'incertitude du tir des projectiles en général, et surtout des cartouches à balles , et lé peu d'eflét qu'^es font en coinr paraison du nombre qu'on en lance. En un mot, on peut dire que le tir des projectiles, en général, est encore un mélange de cakuk, d'erreurs et d'hypothèses problématiques. La grandeur et la justesse des trajectoires variant d'après les plus petits accidents du terrain oii en place l'artillerie, rendent les atteintes dn but tellement différentes, que de plusieurs coups lancé de la même pièce , sur le même terrain et sous le même an|^e de projection, il n'y en aurait pas deux qui produiraient le même résultat et mettraient par conséqu«it tous les calculs balistiques en défaut.

La cavalerie est Tarme qui peut toujours le plus souffrir des feux de l'artillerie , car la grandeur de l'homme assis sur le cheval , donne plus de prise au but des projectiles; mais, d'un autre côté , elle est aussi celle dont la position éloignée, peut le moins être nuisible à l'heureuse issue des combats , car elle peut toujours se transporter avec vitesse vers l'endroit menacé, aussi est-elle l'arme qu'on cherche toor jours à soustraire aux feux de l'artillerie enne* mie* L'infanterie n'en souffre jamais autant, et la raison en est toute simple. Pourvu que les batteries soient placées sur une élévation qui paraîtrait même insensible, la plus grande partie des projectiles passera parnkssus les

(i) Dont la hauteur s^esUme ordinairemeot à 7 pieds 6 pouces.

DES TROIS ARMES

tètes de la première ligne et yiendra ou ricocher entre la première el la seconde ^ on frapper la seconde aTec une justesse à peu près négative.

Le lecteur ne s'étonnera pas maiplenanl lorsqu^il lira dans les Mémaireê de Napoléon, qu^à la bataille de Leipzig , le nombre de coups de l'artillerie seule , sans compter ceux de rinfanterie> montèrent i plus de i 50,000 (i) , tandis que toute la perte des alliés n'a été que de 21 à ^,000 hommes.

Mais malgré Tanomalie et la variété du tir des projectiles, Tarlillerie n'en sera pas moins toujours un de ces moyens le plus efficace qui augmente la force inhérente à la nature de rinfanterie et de la cavalerie, et quoique par elle-même elle soit d'une nature défensive, elle est cependant le meilleur moyen qu'on puisse employer pour préparer et assurer les succès des mouvements offensifs des deux autres armes. C'est pourquoi on voit l'artiUerie partager avec l'infanterie et la cavalerie tous les férih des combats, et se soutenir réciproquement dans leurs moments de crise.

' Mais l'artillerie à pied, ne pouvant suivre la cavalerie avec la même vitesse, on institua l'artillerie à cheval , dont l'origine est déjà trop connue pour le répéter encore. Cette artillerie, qui pouvait suivre la c^atvalerie dans tous ses mouvements avec la même vélocité, el arriver avec une vitesse prodigieuse pour occuper quelque point menacé, fut d'un secours si grand , qu'on songea bientôt à en augmenter le nombre.

Jusqu'en i791 , les Français ne possédaient d'aKiUerie dite volante^ que celle qu'ils avaient imitée des Impériaux , qui transportaient leurs eanonniers sur une espèce de voiture, appelée Worts-Wagen, et sur laquelle on plaçait les artilleurs dans l'attitude de l'homme à cheval. En 1791 , M. Duportail, ministre de la guerre, fit former â compagnies de eanonniers à cheval, et le succès de cette épreuve répondit parfaitement aux avantages qu'on s'en promettait. En 1792, M. de Narbonne ayant succédé à M. Duportail, perfectionna et agrandit le nombre des batteries à cheval, de manière qu'au commencement des campagnes de la révolu-

(t) Oddebeo, dans sa Relation eireonstanciée de la Campagne de iSiS en Saxe, tome n , page 34 , en fait moDter le nombre k plus de 200,000.

tîon, on fit monter le nombre des 9 compagnies à8 régiments, et c'est à cette artillerie volante que les français doivent en grande partie la victoire que le général Tuncq remporta en 1795 à Luçon , sur l'armée royale commandée par Charette, et dont la perte monta de 6 à 7,000 hommes morts (s).

Cette espèce d'artillerie , dans plusieurs* armées , ne possède en général qu'un seul désavantage, et c'est celui du calibre; car les Prussiens et les Autrichiens n'ont accordé à l'artillerie à cheval que des pièces de 6, et les Français de 8; ce qui les mettrait en désavantage marqué, si elles étaient obligées de soutenir pendant un certain temps le feu d'une batterie de 1 2. L'essai que firent les Russes en faisant monter à cheval les artilleurs des pièces de position, leur réussit si bien> qu'on incorpora plusieurs batteries de 1 â dans l'artillerie à cheval , sans que la pesanteur des pièces paralysât en quelque chose la vélocité de leurs mouvements, ou rendit ces batteries moins mobiles que celles de 6.

L'expérience des guerres modernes développa en général le vrai caractère de force, inhérent à la nature de l'artillerie, et on peut bien hasarder de dire que ce fut une de ces causes matérielles , la nécessité , qui développa les vrais effets que peuvent produire les batteriespour le gain des batailles. Même Napoléon, qui , pendant les derniers actes de son existence militaire , imprimai cette arme une force dont on ne sut pas tirer parti avant, combattit pendant quinze années, envisageant l'artillerie sous un rapport beaucoup moins efficace.

Pendant les campagnes de 1813, 14 et 15, dans lesquelles l'artillerie parut avec un éclat si brillant et d'un effet si décisif, cette arme, qui jusqu'alors n'avait possédé qu'une puissance accessoire , fut bientôt envisagée, nonseulement comme arme de secours et préparatoire, mais presqu'aussi comme arme définitive pour le gain des batailles.

On assujettit plus tard son action à un système nouveau, et sur ce sujet, les militaires ne sauraient priser trop haut les travaux laborieux de l'auteur anonyme du Système de l'ArtiUerie à cheval et à pied (s).

(t) Voyez, pour la relation, le Dictionnaire historique des Batailles^ tome ii , page 550.

(s) System der reitenden Artillerie, Leipzig 1845. Syttem der Feldartillerie zu Fuss, Leipzig, iS25.

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EXAMEN RAISONNÉ

Si f emporté par une prédilection injuste en faveur de Tarme dont l'auteur anonym^ développait la nature, la force et Faction , il a, de temps en temps , accordé à l'artillerie plus de puissance qu'elle n'en possède véritablement (i) et dont Tauteurd'un autre ouvrage (i) a relevé les petits défauts, ces systèmes n'en sont pas moins les produits estimables de la littérature militaire.

Les extrêmes dans toutes les cboses, en faisant tort à la vérité, retardent aussi les justes développements des sciences. Affirmer, comme le général Latrille, que Tunique domaine de Fartillerie soit les places fortes, et, par conséquent, mettre en doute l'efficacité de cette arme en campagne est aussi préjudiciable que de supposer que l'artillerie peut jouer dans les batailles le rôle d'une arme indépendante , et qu'on peut gagner des batailles avec son seul secours. Le juste milieu entre ces deux exagérations, c'est d'envisager l'artillerie sous deux rapports différents, et s'en servir comme arme de secours et comme arme préparatoire; deux propriétés dont je donnerai les développements dans la section suivante.

La force des armées actuelles, la facilité avec laquelle elles sont susceptibles d'être maniées , et la possibilité qui en est provenue , d'y attacher â pièces par 1. ,000 hommes , sans paralyser pour cela la mobilité de ces masses prodigieuses , ainsi que l'idée de tenir toujours en réserve une certaine quantité de pièces qu'on met en batterie au moment oppoitun, ont été, en quelque manière , les premiers indices de la vraie force et des effets surprenants de l'artillerie. Supposant même qu'en mettant plus de pièces en action, on risque d'en perdre une plus grande quantité , pourvu que les batteries n'aient pas été passives, on fait aussi essuyer des perles plus grandes à son ennemi. Qu'are rive^t-il ensuite? à l'engagtment suivant, on prend sa revanche ; car l'artillerie risquant tout si elle n'a pas un nombre respectable de défenseurs, les adversaires ayant les forces physiques en leur faveur, posséderont toujours les chances les plus favorables pour écraser leurs ennemis et leur enlever leurs pièces.

(i) Par exemple, il dit, (System der reUenden ArlilUrie^ pag. 9} :« Le but de ces feuilles est de • prouver Teiistence de Tartillerie à cheval comme I arme indépendante, i Ploslard (page 23), il lui

Ce grand nombre d'artillerie est cependant plutôt nuisible pendant les marches et pour les colonnes manœuvres , que pernicieux sur le champ de bataille, où les espaces sont assez vastes pour pouvoir en utiliser un trè&-grand nombre. Dans les colonnes de route» comme manœuvres, au contraire, cette arme allonge les files et paralyse beaucoup le mouvement des troupes. Leur direction les conduit-elle sur^ tout à travers un défilé, les conséquences privent souvent en devenir fatales. L'ennemi est-il intelligent et prompt pour attaquer les troupes avant qu'elles ne l'aient franchi, on perd les moyens d'utiliser l'artillerie , et la défaite des troupes, ainsi que la perte du matériel, en est la suite indubitable. La bataille de Hohenlinden nous en offre un exemple bien frappant. Pendant que le général Richepanse soutenait avec assez de succès du côté de Mattenpœt , un combat assez inégal, le général Ney avait attaqué la colonne du centre des Impériaux, qui voulait se faire jour vers Hohenlinden. Celte énorme colonne n'ayant pu utiliser qu'une partie de ses troupes , et embarrassée par le grand nombre de son matériel qu'on ne pat mettre en action, fut bientôt rompue, précipitée dans le défilé et mise en désordre. Toute l'artillerie de la colonne qui ne put rebrousser chemin pour se soustraire aux poursuites des ennemis , qui étaient au nombre de 87 pièces de canon , tomba au pouvoir des Français. Si les Impériaux ne s'étaient pas laissé surprendre, il n'y a pas de doute que cette même artillerie qu'il leur fut impossible d'utiliser, aurait pu être justement un moyen efficace pour contenir l'ennemi et soutenir l'action des deux autres armes.

Sur le champ de bataille, le seul inconvénient de ces masses d'artillerie, c'est de trouver toujours un terrain qui protège leur mouvement et leur emplacement, au moment où on veut en mettre un grand nombre à la fois en action ; car un terrain trop coupé ne manque jamais d'en entraver la marche, et ea les désunissant sur la position, leur ravit les avantages des feux collectifs.

accorde même plus de vélocité qa*i la cavalerie, Hc. (s) Betrachlungen Uber dos System d/er reilMlna Ârlillerie.

DES TROIS iUilfES.

SECTION 11

DES PROPRIÉTÉS DE L'aRTILLERIE EN GÉNÉRAL ET DE CELLES DE l'aRTILLERIE A PIED EN PARTICUUER.

Les propriétés de Tartil erie consistent dans Teffet des bouches à feu et la possibilité d'ébranler, à de grandes distances, son ennemi.

Ces effets peuvent être envisagés sous plusieurs rapports différents; et voici les cas où cette arme peut les déployer avec avantage , et produire les résultats qui correspondent à sa nature:

!• On peut paralyser ou même arrêter un mouvement offensif qui se prononcerait avec trop de vigueur; ^ On protège le déploiement des troupes; 5* Leur mouvement rétrograde ; 4^ On opère du flottement dans les lignes ennemies, et on facilite par là raclion des autres armes;

. 5^ On augmente la force impulsive des troupes assaillantes.

Cinq prérogatives pareilles prouvent nécessairement qu'on doit accorder à l'artillerie un grand poids dans la balance des combats; et si cette arme ne possède pas les vertus d'uue arme indépendante, comme arme secondaire, elle peut rendre de très-grands services toutes les fois qu'on saura l'employer, en se conformant aux avantages du terrain et à l'opportunité du moment.

En considérant avec attention les cinq cas dans lesquels nous avons circonscrit les propriétés de l'artillerie, nous verrons qu'elle n'apparaît dans les combats que comme arme de secours et préparatoire, et que le premier, le troisième et le cinquième cas se rapportent à sa première vertu, tandis que le deuxième et le quatrième se rapportent à sa seconde.

Des batteries avantageusement placées et capables de se servir de feux rasants et surtout bien nourris, qui sont toujours les plus dangereux pour toutes sortes de troupes formées en masses profondes, peuvent facilement, en les soumettant à des pertes sensibles, paralyser et même arrêter un mouvement offensif qui se serait même prononcé avec une sorte de vigueur. A la première bataille de Polotsk, livrée le 6-18 aoiît,le marécbal Saint-Cyr ayant attaqué le corps du comte Wittgenstein , avait

proDOncé par sa droite un mouvement qui portait déjà l'empreinte de l'impétuosité. Les troupes bavaroises, qui formaient celte aile, furent assaillies par un feu de 56 pièces de canon (i), qui firent un ravage tellement grand dans les rangs ennemis, que les cbefs qui conduisaient les colonnes furent obligés de suspendre le mouvement pour réorganiser les bataillons qui avaient été les premiers exposés aux foudroyants de notre artillerie. Jamais le maréchal Wrède, qui commandait ces troupes, ne serait parvenu à remporter le moindre succès, si le général Katatschkoffsky , qui se trouvait sur notre aile gauche , ne se fût laissé subjuguer par l'impétuosité de son courage. Apercevant Tennemi dans la proximité de nos lignes, il fait avancer le régiment du prince Guillaume ' de Prusse, à la tête duquel il voulut charger l'ennemi à la baïonnette; ne faisant pas attention, sans doute, au tort qu'il faisait au feu de notre artillerie. Il parvint bientôt dans la sphère active de nos bouches i feu, qui voyant leurs troupes avancer confk« les ennemis, suspendirent leurs feux et donnèrent par là aux Bavarois le temps et les moyens de déployer leurs bataillons, pour nous recevoir par un feu de file meurtrier; manœuvre dont j'ai eu l'occasion de parler dans la section ii, chapitre 11.

L'infanterie se trouvo-t-elle battue et forcée d'interrompre une lutte souvent inégale et quelquefois mal ordonnée, sa retraite ne peut pas mieux se diriger que vers l'artillerie, et sa reformation ne peut se faire avec plus de seccès que sous la protection de ses feux. A la ba?

taille de Yimeiro, l'infanterie du général Kellermann, qui formait la réserve de l'armée, avait été détachée contre la partie de la ligne ennemie qui débordait la droite des troupes employées à l'attaque de la gauche des Anglais : repoussée et vainement soutenue par le chef de la réserve , elle se vit bientôt obligée de céder le terrain à ses ennemis. Le général Kellermann fit replier ses troupes sous la protection d'une batterie qu'un aide de camp du général Taviel venait de mettre eu position. Le feu de ces bouches fut tellement bien ordonné, qu'il accorda à l'infanterie rétrogradante tout le temps nécessaire pour achever son ralliement, et à h

(i) 11 y avait deui batteries de 12 commandées par les colooels Mourouai et Antropof , et une batterie de 6 commandée par le colonel de Périn.

EXAMEN RAISONNÉ

ctyalerie du général Margaron» celui d'accourir encore à leiii|)6 pour arrêter définiHyement le mouYement offensif des ennemis.

Le déploiement des colonnes manœuvres at-il étérelardéy etlescirconstancesnoos forcentelles de Topérer dans la proximité de l'ennemi , une forte batterie^ par un feu bien nourri et surtout bien dirigé peut en faciliter Texéculion. A la bataille de la Katzbach, le maréchal Macdonald, ayant franchi la Katzbach, rencontra les corps des généraux comte de Sacken et d'York, qui s'avançaient en colonnes manœuvres.

Une heureuse inspiration avait engagé le général York, au moment de son départ de Belwitshéff y à retirer de la réserve deux batteries de 12, qu'il fit marcher en tète de sa colonne, dans Tintention de pouvoir les meltre plus lot en action , s'il venait à rencontrer Fennemi sur la rive gauche de la Katzback. Au moment où il aper^ çut les troupes ennemies, il fit occuper, par son artillerie , les hauteurs du terrain où il devait ranger son corps de bataille, et son feu ayant surpassé celui quel'ennemi pouvait lui opposer, facilita le déploiement de ses divisions , qui s'opéra avec autant de promptitude que de succès.

S'agit-il de faciliter l'action des autres arines, préparer du flottement dans des troupes avantageusement postées, et rendre par là Faction de l'infanterie plus aisée, on se servira aussi d'artillerie. Pour que cette action préliminaire ne devienne pas un succès isolé, et soit l'avantpcoureur d'une victoire, comme ce n'est pas un point ou quelques bataillons qu'il s'agit de déposter, mais entamer un des flancs du le centre de bataille, il faudra employer une masse d'artillerie imposante. Les grandes batteries, en battant en brèche de grands espaces de terrain, parviennent à déposter une masse assez majeure pour que son flottement ou sa rétrogradation fassent un tort réel à l'or^ dre de bataille» et deviennent le préliminaire de la défaite complète des troupes désorganisées ou déposlées.

A la bataille de Lutzeu, jusqu'à sept heures du soir, toutes les chances de la victoire étaient en faveur des alliés. La plus grande partie des points d'appui que le champ de bataille offrait apx ennemis, étaient au pouvoir des Russo- Prussiens; ils s'étaient rendus maîtres et s'étaient maintenus dans les villages de Rahna, Kqa,Gro8s et Klein-Gcerschen, et le second

corps d'armée maso, commandé par le prince Eugène de Wurtemberg , s'avançait déjà vers Eisdorf pour tourner la gauche des Français.

Le 11* corps d^armée, sous les ordres du duc de Tarente, qu'on avait dirigé de Mark-Ranstaedt vers le champ de bataille , venait d'arriver , et Napoléon Topposa à celui du prince Eugène de Wurtemberg. Ayant occupé le corps tournant des alliés, et Payant même engagé sur ce point avec des troupes dont les forces physiques surpassaient celles du corps russe, il tourna de nouveau ses regards vers le centre des lignes ennemies.

Les alliés y occupaient les quatre villages ci -dessus désignés, et Napoléon s'était convaincu qu'il fallait un mobile plus grand que la force impulsive de Finfanterie pour les leur enlever. Il fait donc avancer 80 pièces de canon, sa vieille garde et sa cavalerie de réserve. Accablés par un nombre inouï de projectiles qui rompaient les rangs et portaient des atteintes cruelles à la compacité des masses, les alliés se virent obligés d'abandonner la première ligne des villages (Kaja et Klein- Gœrschen). Les Français y prononcent leur mouvement offensif, et s'en rendent maîtres.

Plus tard, les villages de Rahna et de Gross- Gœrschen subissent le même sort ; mais les alliés ne se virent forcés d'abandonner entièrement le champ de bataille que sur la nouvelle qu'on vint leur annoncer de l'occupation de Leipzig par les ennemis.

C'est du moment où on amalgama FartiUerie avec l'infanterie et avec la cavalerie , qu'on imprima à son action une force positive ; c'est en étendant la sphère de son activité , en la faisant suivre et partager les dangers et en général tous les mouvements et les engagements qui précèdent ordinairement les chocs des deux armes, qu'on parvint à développer les vraies propriétés de cette arme, et en concevant Fart de Femployer d'après les vertus inhérentes à sa nature, on apprit aussi à connaître tous les effets dont elle est susceptible.

L'habitude qu'on avait autrefois de parsemer les bouches à feu devant les premières lignes de bataille , en ravissant par là à FartiUerie les effets des feux collectifs, les seuls efficaces» la priva aussi des vertus inhérentes à sa nature, et la fit ordinairement paraître sous un aqiect désavantageux pour elle. Ce n'est pas l'effet in-

DES TROIS ARMES

divkhid dn canon qai est ▼raimeiit à craindre; flMis c*88l cette liaison des bouches k feu en grandes batteries , dont les feux peuTent battre en brèdie» non des points isolés, mais des niasses dont la rétrogradation, comme je l'ai dit plus haut, pouvait être envisagée comme l'avant- coureur d^un écbec, qui peut à son tour être le préliminaire d'une défaite.

Cette ignorance de remploi de rartillerîe, qui faisait évanouir aussi les vraies propriétés de cette arme, et qui portait même les juges compétents à déprimer Fusage d*en attacher un grand nombre aux armées actives, s*est conservée pendant un asset long espace de temps; car Guibert, qui fit paraître son Essai général de Tactique vers la fin du xviii* sîède , prit la peine de consacrer un article entier à démontrer les inconvénients d'une nombreuse artillerie*

Mais, pour que toutes les propriétés que nous venons d'accorder à Tartillerie, et qu'elle possède en effet, ne soient pas des qualités inutiles, semblables à une mine prodigue , mais dont on ignore Texploitation , il faut que rartillerie soit bien dirigée, et il est tout aussi indispensable, et peut-être même plus encore, qu'elle 8oit bien servie. Des trois armes, c'est l'unique ou le seul courage et quelques qualités gymnastiqnes, comme l'agilité, û force et l'adresse, tout en faisant une partie des vertus du bon artilleur, ne seraient encore que des moteurs trop matériels, et ne suffiraient pas pour le développement des vraies propriétés de cette arme.

Toat ce qui regarde la direction des batteries vera les points qu'il est indispensable de garnir, leur position, envisagée par rapport à Tordre de bataille, et le nombre de bouches à feu que le moment et la circonstance exigent de mettre en batterie, pour en retirer le nombre de feux collectifs nécessaires pour ébranler la niasse de troupes qu'on se propose de battre en brèche, tout ceci appartient aux dispositions du chef qui commande l'artillerie ; mais lorsque le terrain où les pièces doivent être placées et les buts différents sont indiqués, alors j commence le rôle des artilleurs, et celui-ci exige les notions suivantes :

i* L'apprédalion à vue des distances ;

2f L'effet des projectiles, calculé d'après les angles de projection;

3* Une idée juste des trajectoires; À^ Les propriétés des différents tin ; 5^ L'emploi des différents tira ; 6* Le maniement adroit et juste de la vis de pointage.

Tous les effets dont l'artillerie peut être susceptible étant basés sur une profonde connaissance des six points ci-dessus énoncés , chaque artilleur ne saurait en approfondir assez la théorie. Mais si cette théorie est nécessaire, la pratique , dans ce cas, est plus nécessaire encore; car, comme je l'ai dit plus haut , le terrain , le temps, Pair, etc., mettant souvent tous les problèmes balistiques en défaut, il est in* dispensable que l'expérience rectifie ce que {dusieura accidents, qu'il n'est pas donné à l'homme de pouvoir subjuguer, mettent en défaut.

Mais lorsque la théorie, appuyée par l'expérience, a produit de la sciencç une sorte d'habitude dans l'artilleur, et que le chef qui com< mande cette arme et ses subordonnés savent bien diriger, bien servir, mettre en position et déterminer, d*après le moment et la circonstance, le nombre de bouches à feu qu'on doit mettre en batterie, c'est alors que cette arme devient vraiment redoutable, car ses effets peuvent être envisagés comme le produit de l'espace dans lequel elle peut atteindre son en-» nemî et de sa force destructive*

Si les artilleurs, au contraire, ne savent pas justement apprécier les distances et ne pointent qu'au hasard, les tira ne seront jamais justes, et l'artillerie perdra sa propriété primitive.

Pour rendre plus sensible encore la nécessité de baser la théorie, si même elle n'était que superficielle, sur une expérience bien approfondie, et les effets salutaires qui en résultent, je comparerai l'artillerie de l'armée russe à celle des Impériaux. Peut-être que la science théorique de celte arme est plus approfondie dans l'armée autrichienne que dans l'armée russe ; mais que l'artillerie de cette dernière soit toujours plus terrible que celle des Impé» riaux , tous les ennemis des Russes et qui l'ont été des Autrichiens l'avoueront franchement.

Les raisons de ces deux résultats sont tout à fait simples. Le calcul du jet des projectiles peut sans doute nous conduire avec plus de justesse à atteindre le bnl^ mais ce calcul en-

EXAMEN RAISONINË

traîne dans une perte de temps incompatible avec la vivacité des différentes modulations des combats. En un mot, si, un jour de bataille, nous fondons l'emploi de Tartillerie sur les notions physiques, chimiques et techniques qui s^y rallachenl, nous rendrons ses effets tout aussi peu posilife que si les connaissances de TarlUleur ne s^élendaient pas au delà de celles que Pexpérience, dénuée de théorie , peut lui faire acquérir.

Pour ce qui se rapporte aux feux, comme plus le but contre lequel on dirige les boulels et les obus a de profondeur , et plus on a de probabilité de réussite, les tirs les plus efficaces seront les tirs obliques ; car en prenant Tennemi d^écharpe, le projectile rencontre plus d'objets et possède, par conséquent, plus de probabilités en faveur des coups qu'il porte. Si la position des pièces est cependant telle qu'on puisse même se servir du feu d'enfilade, leur effet s'augmente naturellement encore.

Mais le feu le plus dangereux est toujours le feu croisé. Ces feux , que nous pouvons nommer aussi concentriques, possèdent la propriété débattre en brèche avec un plus grand nombre de projectiles, et possèdent, par conséquent, des vertus efficaces et des résultats infaillibles.

Le tir des différents projectiles doit être soumis à la position de l'ennemi, tant sous le rapport topographique, que sous celui de la distance dans laquelle il se trouve. Pour parvenir à faire un tort sensible à son ennemi, et même le déposter en se servant de boulets, il faut nécessairement l'apercevoir, car ces sortes de projectiles ne produisent d'effet que lors* qu'ils frappent l'objet. Si l'ennemi pai*venait cependant à se poster derrière un accident de l'art ou de la nature, qui le dérobât tout à fait aux regards des artilleurs, comme dans un basfond, une cavée, derrière une haie, dans un village, etc., etc., on emploiera alors des obus pour l'en chasser. Il suffit, pour cette sorte de projectile , de découvrir seulement l'endroit où l'ennemi s'est abrité, pour l'en déposter, ou par les éclats qu'ils produisent et qui sont si nuisibles pour les masses de troupes, infanterie comme cavalerie, ou par les* incendies qu'ils occasionnent dans les endroits combustibles.

Il n'y a rien de plus facile que de chasser momentanément l'ennemi d'un village ; mais

si le moment de sa retraite n'a pas été mîsk profit , qu'en résulte-t-il ? Il revient se loger derrière les décombres, et l'opération, pour se rendre de nouveau maître du poste, devient presqu'aussi difficile qu'au commencement.

Les moments d'embrasement étant cependant tout aussi peu favorables pour l'un comme pour l'autre parti, il faut bien se garder de n'incendier les villages que dans les moments d'une nécessité urgente ; et si cette nécessité a vraiment lieu, le meilleur moyen de conserver un point pareil sera de prononcer par les deux flancs du village un mouvement offensif, en cherchant à laisser le poste derrière les masses offensives, prêtes à tomber sur l'ennemi qui voudrait s'en approcher.

A. la bataille de Dennevitz , les Prussiens «'étalent déjà emparés du village de Dennevit2; Gœlsdorff venait de tomber au pouvoir du général Borstell; mais celui de Robrbeck, où s'appuyait la droite des Français, était encore occupé par eux. Pour leur ravir ce point d'appui, le comte de Tauentzien résolut de prononcer un mouvement décisif par sa gauche.

Il forma quatre colonnes d'infanterie et fil avancer une batterie russe de iâ, commandée par le colonel de Diedrichs. H fit jeter quelques obus , et, en moins de deux minutes, le village était en flammes. L'ennemi se vit obligé de l'abandonner, et Tauentzien profitant de sa retraite, fit avancer ces quatre colonnes au pas de charge en les dirigeant par les deux flancs du village. Il parvint ainsi , sans perte sensible, à s'emparer d'un poste qui aurait pu lui coûter plusieurs centaines d'hommes et beaucoup de temps, s'il avait voulu s'en rendre maître en engageant le combat avec les tirailleurs. Au reste, je ne veux pas oublier d'ajouter que , dans cette circonstance, l'incendie de ce village était pardonnable , car sa possession couvrait la retraite du flanc droilennemi, et il fallait donc s'en rendre maître aussitôt que possible.

Si un obus tombe dans une colonne et y crève , non-seulement la perte en hommes est grande, mais l'effet moral en rend le mal plus sensible encore. Contre la cavalerie, les obus sont d'un effet surprenant. Abstraction Ciile des pertes qu'ils occasionnent, ils effarouchent tellement les chevaux , que si on pouvait tonjours faire coïncider le choc avec le moment

DES TROIS ARMES

011 les obus ont frappé dans les escadrons, le succès ne pourrait jamais être douteux.

Les cartouches à balles sont efficaces à de petites distances et surtout contre d^s fronts étendus; car ces sortes de projectiles étant soumis à la loi de la dispersion, et n'ayant pas la propriété de porter atteinte dans la profondeur, elles ne sont que peu sensibles pour des troupes formées en masses compactes, qui ne présentent surtout qu'un front raccourci. Au reste, le soldat en général craint peu les cartouches à balles; car elles ne sont pas susceptibles de ravager des colonnes qui sont justement les formations auxquelles on assujettit les troupes , lorsqu'on les fait marcher contre les ennemis pour opérer un choc et les déposter. Lorsqu'on songe que, d'une boite à balles lancée contre l'infanterie, la plus grande partie de toutes celles qui suivent la direction des arêtes inférieures et supérieures du cône formé par le tir, les premières vont frapper la terre avant d'avoir atteint le but contre lequel on les lance , et ne touchant que par ricochet , ne conservent plus par conséquent un effet aussi positif; que les secondes, passent en grande partie par-dessus les tètes des fantassins, et qu'il n'y a que les balles qui suivent la direction des arêtes latérales, dont le nombre de celles qui atteignent le but contre un bataillon formé en colonne', qui n'a tout au plus que deux pelotons d'étendue, ne peut pas être grand , on ne s'étonnera pas que le tir à cartouches à balles soit méprisé par les bataillons d'infanterie qu'on fait marcher en colonnes.

Contre la cavalerie, les cartouches à balles sont infiniment plus dangereuses, et deux raisons péremptoires rendent ce tir infiniment pins eflicace contre cette arme : 1^ La cavalerie ne s'avançanl jamais vers son ennemi qu'en ligne déployée , le but que les balles vont atteindre étant beaucoup plus étendu, il y aura beaucoup plus de balles des arêtes latérales du cône de projection qui iront frapper le but; et 2^ l'homme étant assis sur le cheval, il y aura beaucoup moins de balles des arêtes supérieures qui se perdront.

Mais comme l'artillerie ainsi que les deux autres armes , tout en possédant de grandes vertus , n'est pas non plus tout à fait exempte de vices, voyons ce qu'il nous reste encore à dire sur ses défauts.

Un des plus grands défauts de l'artillerie est sans doute le manque de moyens de tirer avec une justesse bien décidée pendant le cours d'un engagement , ce qui porte souvent cette arme à épuiser ses cartouches et les forces de ses servants pour réussir à déposter une masse imposante de troupes. Dans des cas pareils, on est non-seulement obligé de rassembler toujours une plus grande masse d'artillerie , que l'ennemi, qui prend ordinairement ses précautions pour risposter avec avantage, n'en met en action; mais il est indispensable de chercher, par j des coups bien ajustés, dont la grande partie atteignent le but , à imposer silence aux bouches à feu des adversaires, car les projectiles qui frappent dans les masses et démontent les pièces, sont les seuls redoutables.

Tous les projectiles qui ont été lancéssousdes angles de projection trop grands ou trop petits, peuvent en grande partie être mis dans la catégorie des coups perdus, car ils vont ordinairement frapper derrière ou devant la première ligne de troupes, et ne peuvent plus les atteindre, ou en frappant devant elles, s'élancent le plus souvent dans des directions inverses au but contre lequel on lésa lancés. Que l'on jette les yeux sur un champ de bataille occupé par des troupes, quoiqu'on remarque beaucoup de terrain occupé par elles, on en trouve toujours beaucoup plus encore de non occupé, qui offre aux projectiles lancés sous l'angle de projection du hasard, infiniment plus de chances défavorables qu'avantageuses.

Un second défaut assez grave de l'artillerie, c'est la difficulté de la mouvoir, et cette difficulté doit être envisagée sous deux rapports différents:

1^ Sous le rapport du nombre de bouches à feu qu'on met en action le jour d'une bataille ;

^ Sous le rapport du ten*ain , quant au mouvement de cette arme et des positions qu'on lui assigne, lorsqu'on veut la mettre en action.

La grande quantité de bouches à feu qu'on attache aux armées, malgré tous les avantages qu'on en retire, ne manque pas de gêner les troupes dans leur marche et sur le champ de bataille. Cette arme produit beaucoup d'embarras aussi dans les déploiements des troupes; car étant la première à devoir se mettre en action, elle doit aussi passer à travers les autres troupes pour occuper ses positions, ce qui

EXAMEN RAISONNÉ

rend son mouvement tardif, gêné et diflBcile.

Quant à la difficulté de son mouvement par rapport au terrain, les champs de bataille nous présentent fréquemment des sinuosités si rnul* tipliées, qui forment de petits ou de plus grands défilés, que Tartillerie peut être obligée, au lieu de marcher de front, de se mettre quelquefois en sections et même en file , ce qui retarde son apparition sur les points oii sa présence devient nécessaire. Et souvent aussi le terrain qu'on choisit pour champ de bataille , n'offrant que des élévations d'une hauteur assez majeure , rend peu sûrs les coups de Tartillerie , lancés contre les troupes postées dans les plaines, et ravit à cette arme sa plus belle propriété.

Un dernier désavantage est que cette arme ne peut pas se défendre elle-même, et que pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi qui viendrait l'attaquer, elle doit être toujours accompagnée par l'infanterie ou par la cavalerie. *

Maintenant, nous pouvons poser en dernier résumé que, pour que l'artillerie réponde aux vrais effets dont elle peut être susceptible , et que ses propriétés conservent leur force positive, on doit :

V Habituer les artilleurs à manier leurs pièces avec adresse et célérité, et à tirer avec justesse;

2^ Rassembler plutôt de grandes batteries et recevoir pour minimum de leur grandeur six bouches à feu ;

3® Désigner à Tartillerie les positions les plus avantageuses par rapport au terrain et à l'ennemi ;

4^ La faire manœuvrer souvent avec les autres armes, pour qu'elles ne s'embarrassent pas réciproquement dans leurs mouvements offensifs et défensifs.

Quant au tir des différents projectiles, il 0era classé delà manière suivante : on emploiera les obus et les boulets contre les carrés et les colonnes, les cartouches à balles contre de l'infanterie déployée en ligne , et les obus ainsi que les cartouches à balles contre la cavalerie , en prenant bien soin de ne pas négliger dans tous les cas le calcul des dislances.

(i) L*éducation de cette arme eo Russie a été portée à un degré de perfection tellement élevé , qu'elle serait ,

SECTION Ili.

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