DES PROPRIÉTÉS DE L' ARTILLERIE A CHEVAL
L'orgaliisation de l'artillerie à cheval lui ayant accordé une vélocité au moins double de celle de l'artillerie à pied , celle prérogative donna à ses propriétés un développement beaucoup plus étendu , et une autre vertu encore que l'artillerie à pied ne possède pas du tout, celle d'une action indépendante temporaire. Cette vertu d'indépendance momentanée estle résultat delà vitesse avec laquelle elle peut s'approcher de l'ennemi, surtout vers les points des lignes de bataille qui manquent de cavalerie, et la vitesse avec laqueUe elle peut se soustraire aux poursuites de ses ennemis. Trois vertus qui rehaussent ses qualités et la soustraient aux désavantages que l'artillerie à pied éprouvera toujours, dans des combats à de petites distances de Tennemi.
La rapidité des mouvements , rendant ordinairement leur exécution plus difficile, en fondant sur la vélocité, le rôle avantageux que l'artillerie à cheval peut jouer dans les batailles, il est indispensable, afin qu'elle ne démente pas ce rôle , de pousser son éducation tactique au perfectionnement qu'exige la promptitude de ses mouvements.
Quoique l'artillerie à cheval ne diffère qu'en peu de points de celle à pied, la seule monture de la première a imprimé àTartillerie achevai un caractère auquel l'artillerie à pied ne peut jamais prétendre. Occupant ses positions avec une vitesse inexprimable , et pouvant se soustraire avec la même célérité aux attaques de ses ennemis , pour donner place aux armes qui la secondent, cette arme peut s'engager sans crainte dans des combats où l'artillerie à pied courrait à une perte infaillible, et la conséquence en est toute naturelle. Sa légèreté et la vivacité de ses mouvements l'ont rendue si flexible et si facile à être maniée (i), que les cheb n'appréhendent rien de l'engager dans les circonstances les plus dangereuses et les points les plus épineux. Suivant partout la cavalerie à laquelle elle se trouve attachée, et ne la quittant qu'au moment où celle-ci s'abandonne i un mouvement impétueux, précurseur du choc
je croîs , en état de réaliser toutes les fantaisies qu'on Yondrait imposer à son action.
OCS TROIS ARMBS.
et soiTÎ d'une mêlée dans laquelle l'artillerie icberal peut être perdue » sans que sa présence poisse être de quelque utilité (i)» mais où Parme blanche doit décider du succès, Tartillerîe à cbeval a conquis, à force de travaux, de hardiesse, d'effets surprenants, et surtout par le caractère de décision qu'elle imprima aux manœuvres de la cavalerie, le rang élevé qu'elle occupe maintenant dans la tactique des armes.
En accompagnant la cavalerie de réserve dans les chocs vigoureux qui complètent les victoires, si l'artillerie à cheval remplit bien son devoir et augmente le flottement des lignes de bataille, ou les entame, elle doit, et avec justice, recevoir le premier rang parmi les armes préparatoires; elle doit d'autant plus jouir de celte prérogative, que les dangers à Ja merci desquels elle se trouve en butte, ainsi que la grande difficulté de bien remplir son devoir, en précédant une arme dont les mouvements sont aussi impétueux que ceux de la cavalerie, lui inflige une tâche dont les difficultés s'augmentent souvent par la position de l'ennemi, la disposition de ses troui»es, et les ressources qu'il peut puiser dans ses forces physiques.
liais en préparant les moments opportuns pour le choc de la cavalerie, et le facilitant aussi en produisant du flottement dans les masses que cette arme se propose de choquer, l'artillerie à cheval ne borne pas là les services efficaces qu'elle est en état de lui rendre. Au moment où la cavalerie s'est élancée pour fondre sur son ennemi, Tartillerie à cheval peut, en prenant une position avantageuse , protéger aussi son ralliement. Pourvu que la cavalerie possède à un degré un peu élevé le talent de se rallier en s'écoulant derrière les bouches à feu qui devront être préparées pour recevoir les vainqueurs avec des cartouches à balles, elle pourra avec facilité , par des coups bien dirigés, arrêter l'impulsion des assaillants et les empêcher de poursuivre leurs succès. La réserve de cavalerie cependant, sans trop se presser dans ses mouvements offensifs , devra songer avant tout à défendre les artilleurs, si, emportés par une fouge trop impétueuse,
(i) Ce qui prouve que les propriélésoffeosives de Tar- Uilerie à cheval ne sont que temporaires.
les vainqueurs se jetaient sur les servants des pièces.
Quoique nous envisagions l'artillerie à cheval comme, un accessoire qui rend les chocs de la cavalerie moins douteux, et qui peut aussi lui servir d'égide protectrice dans des moments d'échecs , il ne faut pas cependant étendre la combinaison de ces deux armes à tous les cas indistinctement. Ce serait, au contraire, ravir à la cavalerie cette assurance morale qui rehausse toujours les vertus de chaque arme. Un abus pareil ferait tort aux deux armes, en rendant l'une craintive toutes les fois qu'elle serait abandonnée à son unique impulsion, et en fatiguant l'autre au point de la rendre incapapable d'être longtemps utile.
Plus une arme est utile et susceptible de produire de grands effets, plus il faut la ménager, jusqu'au moment de la décision. Gardonsnous donc de faire reposer les succès de tous les engagements partiels que la cavalerie peut être dans le cas de soutenir dans le courant d'une bataille, sur l'artillerie à cheval; ménageons-la plutôt pour quelque grand coup, et attachons-en la majeure partie à la cavalerie de réserve , dont le rôle nous est déjà connu, et ne la faisons agir que lorsque sa coopération devient indispensable et peut produire un grand effet.
La cavalerie cependant n'est pas la seule arme dont l'artillerie à cheval rende la force plus positive et les effets plus efficaces, cette arme peut rendre les mêmes services à l'infanterie, en la secondant dans ses chocs. Ces cas sont plus rares , sans doute, mais ils ne sont pas sans exemple, et c'est en parvenant à l'article de la combinaison de l'action des trois armes que je me propose d'en parler.
D'après tout ce que je viens de dire sur les propriétés de l'artillerie à cheval, il est aisé de se convaincre, qu'une de ses (dus grandes vertus est celle de rehausser et rendre plus positive la force des deux autres armes. Nous en conclurons donc, qu'une deses grandes propriétés s'évanouirail si elle ne savait pas mancauvrer au suprême degré avec l'infanterie et la cavalerie. L'artillerie ne pouvant jamais gagner de bataille, elle doit du moins par des manœuvres bien exécutées, seconder efficacement Tanne qui remporte les vîeloires et celle qui les complète.
EXAMEN RAISONNÉ
En général» rartillerio à cheval possédant toutes les grandes propriétés de l'artillerie à pied, ainsi que ses défauts, a deux autres avantages , qu'elle peut pousser avec facilité à un certain degré de perfection. C'est la rapidité et la régularité de ses mouvements et une plus grande justesse du tir. Les artilleurs montés à cheval et pouvant suivre les pièces avec une vivacité extraordinaire, dans leurs mouvements offensifs, comme dans leur rétrogt*adation , accordent à l'artillerie les moyens de faire des mouvements beaucoup plus hardis et par conséquent plus avantageux.
Pour ce qui regarde la justesse du tir, celle justesse étant soumise à de beaucoup moindres variations, lorsque les bouches à feu se trouvent dans la proximité du but, rarlillerie à cheval est justement celle qui peut, sans risquer autant que celle à pied , s'approcher à des distances qui favorisent la justesse de son tir.
L'artillerie à cheval , l'emportant sur celle à pied par deux avantages aussi essentiels, nous pouvons donc poser en principe, que ses propriétés étant plus nombreuses que celles de l'artillerie à pied , son action doit en être plus décisive, et nous terminerons par la conclusion suiTante :
Que les avantages des propriétés de l'artillerie à pied et à cheval, sont en proportion avec la vivacité des mouvements et la justesse des tirs des deia artilleries.
SECTION IV
DES POSITIONS DE l'aETILLERIE.
lies positions de l'artillerie doivent être considérées sous trois rapports différents :
i^^Sous le rapport du terrain;
2® Sous le rapport des feux ;
3"" Sous le rapport de l'ordre de bataille.
. Le terrain où on place lesbatteries doit être ouvert, dominant celui qu'occupe l'ennemi; mais d'un léger commandement , pour que les feux ne soient pas trop plongeants; car ce sont toujours les plus inexacts et les moins dangereux. Les sommets des grandes hauteurs sont ordinaireiDent les positions les plus vicieuses pour l'artîUerie; car les bonds se faisant sous dea ao(^ d^incidence très-obtus , les ricochets les moins élevés n'atteignent le but que près-
que au moment où le projectile a perdu de sa force positive.
H faut, au commencement d'un combat, faire bien attention aux points les plus faibles de la position, en les considérant sous le rapport topographique, et placer l'artillerie de manière à ce qu'elle puisse en défendre toutes les approches. On cherchera à multiplier ses lignes de tir, et on les dirigera préalablement vers les points par où l'ennemi devra passer.
On placera les batteries, de manière à ce qu'elles puissent découvrir ces points contre lesquels elles devront diriger leurs feux, et en général toutes les lignes de bataUle de l'ennemi . On pose cependant en principe, qu'il ne suffit pas toujours de pouvoir observer les mouvements de Fennemi et de viser avec justesse : la sévérité des règles exige que, tout en atteignant le but, on cache ses propres batteries à son adversaire. Le principe peut être très-juste et très-avantageux; mais l'exécution en est trè&4ifl[icile. La configuration du terrain ordinairement est telle, qu'en prenant une position d'après les lois de la tactique de l'artillerie, sur le plateau dMne hauteur d'un léger commandement, devant une plaine unie et dénuée d'accidents qui puissent s'opposer au libre cours des projectiles , d'où on soit en état d'aperœ^ voir les lignes ennemies et défendre les voies qui conduisent aux points les plus vulnérables de notre ordre de bataille, il est cependant difficile de pouvoir tout observer sans se découvrir aussi.
Pour pouvoir, autant que possible, ne pas enfreindre cette loi, il faut utiliser, par exemple, les enclos des champs, qui, dans beaucoup de pays, sont entourés d'une jetée de terre faite à l'instar d'un épaulement, les haies de jardin, les hautes bruyères, une ruine, etc., etc.
Il est indispensable d'avoir aussi en avant des bouches à feu un terrain dont la déclivité s'abaisse doucement du côté de l'ennemi » et établir les batteries sur des positions qui ne soient pas entravées par de nombreux accidents sur leurs derrières. Ces sinuosités qui se trouventen arrière des bouches à feu , doivent être assez nidles, .pour que, dans un cas de nécessité, la retraite des pièces, ainsi que les mouvements offensifs de l'artillerie de réserve, dont l'entrée dans les lignes de bataille décide quelquefois du succès de la journée, se fassent
airec bcilîté. Le choix de ces lignes de communication est d^autant plus nécessaire, que dsms les mouyements rétrogrades, pour ne pas «itrayer les Ceux des pièces, il est toujours plus ayanlageux de faire rétrogader les bouches à feu à la prolonge, manœuvre qui par elle-même déjà est beaucoup plus épineuse que lorsque les canons reposent sur leurs avant-trains.
Une position très-favorable pour l'artillerie, est toujours un terrain de 8 i 9 jneds d^élévation et au pied de laquelle se trouverait un terrain un peu mou, dont la mollesse s'oppose ordinairement aux ricochets des projectiles des adversaires , mais qui ne surpassât pas la portée du premier bond des boulets et des grosses balles, afin que nos projectiles puissent facilement le franchir, ricocher sur un terrain ferme, et aller frapper d^ns les lignes ennemies. Une position pareille est d'autant plus avantageuse, qu'il n^y aurait que les projectiles qui viendraient frapper de but en blanc le vrai but, qui pourraient être nuisibles ( et nous savons par les discussions précédentes combien le tir des projectiles est peu sûr) , tandis que la plus grande partie , en plongeant dans le terrain mou , ne seraient plus susceptibles de ricocher, et resteraient sur les places où ils auraient frappé , et les autres qui seraient lancés sous des angles de projection trop élevés, passeraient par-dessus. Les hautes bruyères , qui croissent souvent sur des terres molles, possèdent justement le double avantage qui constitue les bonnes positions de Tartillerie, en paralysant les ricochets des projectiles et en masquant les pièces; mais il est indispensable, comme je Fai dit plus haut, que la plaine derrière laquelle on cache les batteries ne dépasse pas le premier bond.
Tout en cherchant à donner à rartillerie des positions avantageuses, en les envisageant sous le point de vue du mal qu'elle doit faire à l'ennemi , il ne faut pas oublier non plus de la placer de manière à ce qu'elle ne souffre que le moins possible des feux des adversaires. Je me suis prononcé sur U difficulté de pouvoir masquer les batteries de manière a les dérober tout à fait aux regards de l'ennemi , et
(f) L'alignement des pièces dans les batteries , doit être auflfti une chose secondaire et souvent même pernieieaae; car remplacement des bouches à fea doit dépendre da terrain qu'on occupe , et par conséquent
que ce n'élait que rarement que les champs de bataille nous offraient de ces sortes d'abris ; il faut donc chercher dans de pareils cas , d'autres moyens qui soient ou tout à fait efficaces, ou le moins pernicieux pour cette arme.
Nous avons déjà été dans le cas de nous convaincre , que plus les masses étaient compactes, plus elles souffiraient des effets des projectiles. Cet effet peut aussi, mais dans une acception moins étendue, être appliqué à l'artillerie.
Plus les bouches à feu sont rapprochées, plus elles risquent d'être démontées et mises hors d'action. On doit donc recevoir pour base, dont les modifications seront établies d'après le terrain et les circonstances, de ne jamais trop rapprocher les pièces et de prendre pour principe normal de Féloignement des canons entre eux, celui des feux cc^lectifs, c'est-àdire, de ne pas les placer à une distance qui réduirait leurs tirs à des coups isolés. Ces sortes de distances seront donc ordinairement depuis quinze jusqu'à vingt pas , selon VeBéi qu'on veut en obtenir.
Lorsqu'on fait avancer une batterie , et qu'on se trouve dans le cas de faire usage de cartouches à balles, on peut, sans beaucoup risquer, augmenter les distances entre les pièces; car, c»mme nous l'avons vu , les cartouches à balles ayant la propriété de se disperser en forme conique , on peut , sans paralyser pour cela l'effet des projectiles , disposer les pièces de manière à ce que les arêtes latérales ne se croisent pas trop , et battre, par conséquent, une plus grande étendue de terrain (i).
La position de l'artillerie , par rapport aux deux autres armes, doit être aussi d'une considération majeure : elle peut, par ses feux destructeurs , en produisant du flottement dans les lignes ennemies, faciliter le choc de Tinfanterie et delà cavalerie; mais elle ne possède pas la propriété de gagner les batailles, dont rhonneur appartient à l'infanterie, qui remporte les victoires, et à la cavalerie qui les complète. Il s'ensuit donc que ces deux armes jouent les rêles principaux dans les batailles, et, par conséquent , la position de l'artillerie , quoique étant subordonnée au terrain , doit l'être aussi
raltenlion des chefs doit se diriger préalablement sur ses propriétés et la position des canons, et non sur leur alignement.
EXAMEN RAISONNÉ
à Faction des deux armes. L'action préparatoire derartilleriea-t-elle eu le résultat désiré, ratlention du chef qui la commande doit se diriger sur la disposition que la circonstance demandera , pour que cetle arme n'entrave pas les mouvemenls olfensifs des deux autres. Si le secours de Tartillerie est encore nécessaire , il manœuvrera avec Tarme offensive; si, au contraire, le moment du choc est arrivé, il préparera des débouchés pour les troupes qui se porteront en avant, en faisant doubler les pièces, ou en mettant les batteries en colonnes. Pour ce qui regarde les positions de Tartil" lerie sous le rapport des feux, nous devons, autant que le terrain et la position des lignes de bataîUe le permettent , les baser sur les trois propriétés les plus efficaces des feux de Tartillerie , dont j'ai eu Toccasion de faire mention dans le chapitre IV, section 3, et qui sont : 1** Les feux obliques; ^ Les feux d'enfilades; 3® Les feux croisés.
On obtient les feux de la première catégorie par la position oblique des batteries, par rapport aux lignes de bataille ennemies. Les différentes obliquités pcnveut se compter depuis le moment où la trajectoire abandonne la direction perpendiculaire jusqu'à celui où Ton parvient à placer les bouches à feu tout à fait dans le flanc des lignes de bataille des adversaires; portion qui nous ramène aux feux d'enfilades. Les feux obliques sont certainement plus «ivantageux que les feux perpendiculaires; mais plus on se rapproche des feux d'enfilades, et plus la position des batteries devient dangereuse en prêtant le flanc aux attaques comme aux coups de Tartilicrie ennemie.
Cependant , pour ne pas se laisser distraire de l'attaque que Ton dirige contre un point, si môme l'ennemi plaçait une batterie qui prenne la nôtre d'écharpe, il faut, dans un cas pareil, réparer le mal en faisant avancer de la réserve une batterie d'artillerie à cheval, qu on placera parallèlement à celle des ennemis, et qui formera par conséquent un angle avec la première. Le devoir de la batterie légère sera de chercher, par la vivacité et la justesse de ses feux, d'imposer silence à la batterie flanquante, et la mettre par conséquent hors d'action.
Les feux d'enfilades sont beaucoup plus efficaces encore que les feux obliques; car le pro-
jectile trouvant dans toute l'étendue de sa trar jectoire, des objets à frapper, fera essuyer de plus grandes pertes aux lignes ennemies. La position d'une batterie qu'on place perpendiculairement à la ligne ennemie n'est pas dangereuse pour elle-même ; mais il est difficile qu'elle se maintienne longtemps. L'ennemi ne peut jamais souflTrir longtemps un voisinage pareil , et doit chercher à déposler l'adversaire importun.
C'est même bien le moment de faire de grands . sacrifices pour déloger ses ennemis, à moins que quelque accident insurmontable ne vous en rende la chose impossible , comme le cas arrivé à la bataille de Friedland, ou lorsque l'emplacement de la batterie ne s'est pas effectué pendant le mouvement des troupes, qui ordinairement n'est pas le plus propice pour leur faire changer de direction, ainsi que nous en voyons des exemples dans les batailles de Malplaquet et de Leuthen.
A la bataille de Friedland, le maréchal Nev, à la tête du flanc droit, ayant dépassé la forêt de Sortlack , avait établi de fortes batteries , qu'il dirigea contre la ville. Un officier de l'étatmajor russe', M. de Teslef (i), voyant que les Français s'étaient rapprochés des bords de l'Aile et prêtaient leur flanc droit, fit placer une batterie sur la rive droite, et exécuta un feu bien nourri et si bien dirigé, que les ennemis n'ayant aucun moyen de déloger l'artillerie russe, qui se trouvait sur la rive opposée , furent obligés de rétrograder pour prendre une position qui fût hors de la sphère active des projectiles qu'on pouvait lancer de la rive droite de l'Aile. A la bataille de Malplaquet , le prince Eugène , s'étant rendu maître du bois de Sars, ne voulant pas remporter la victoire à demi, fit avancer sa cavalerie, qui était restée en colonnes derrière l'infanterie. Les Français, voyant qu'elle allait charger leurs lignes d'infanterie, font avancer la leur. La charge se fait, et les escadrons français sont renversés. Ceuxci font avancer la Maison du roi ainsi que les gardes-du-corps. Cetle troupe arrête la cavalerie impériale, et la charge plusieurs fois avec succès. Elle aurait apparemment achevé la défaite^de la cavalerie impériale; mais une batterie qu'on plaça dans son flanc, et qui prit les
<i) Maintenant iieutenant-^énéral et commandast la 25"^ division d*in£interie.
DES TROIS ARMES
escadrons français d'écharpe» fit un terrible ravage dans leurs rangs. Us furent doligés de se retirer, et abandonnèrent tout le terrain qu'ils avaient gagné.
A la bataille de Leulhen» les Impériaux ayant été débordés sur leur flanc gauche , voulurent établir, en arrière de Gohlau, une ligne en potence, afin de couvrir leur aile attaquée. Le roi fil avancer une batterie de gros calibre, qui prit cette ligne d'écharpe et parvint bientôt à y semer le désordre.
A la bataille de Wagram aussi, c'est à l'effet des batteries qui avaient dirigé un feu d'enfilade très-nourri contre les troupes du prince de Rosenberg, que Davoust dut en grande partie les pertes qu'il fit essuyer aux ennemis, et les succès qu'il remporta.
Les feux croisés sont les feux les plus efficaces et ceux qui produisent le plus d'effet; ils s'obtiennent de deux manières différentes : en plaçant les batteries de manière à ce qu'elles forment un angle rentrant où un arc concave , dans la concavité soit tournée du côté de l'ennemi. La première disposition ne pouvant se faire qu'en liant deux lignes obliques , présentera par conséquent deux flancs et deux lignes droites à l'ennemi , qui se servira de feux d'enfilades pour les prendre d'écharpe. Maiâ pour que les beaux résultats qu'on obtient des feux croisés ne soient pas diminués par les désavan- ^ges de la position à laquelle on assujettit les batteries, il vaut toujours mieux placer les bouches à feu en arc concave. Quoique les pièces des deux extrémités d'une batterie formée en arc soient aussi en butte aux feux d'enfilades, le danger est toujours beaucoup moindre que lorsque les bouches sont placées en angle; car, dans le premier cas, il n'y a que les pièces extrêmes qui y sont exposées, tandis que, dans le second , ce sont des lignes entières.
Pour ce qui regarde laposilionderarlilleric, par rapport à l'ordre de bataille, comme sous ce rapport, l'artillerie se partage en deux masses différentes, qui sont :
1** L'artillerie des lignes;
2® L*artilierie de réserve; leurs rôles étant
(<) Le général Lespinasse,dansle même oavrageque j'ai eu Toccasion de citer (page 25), fait un songe fastoeux d'une armée qui s'avance contre son adversaire, n*a?ant pas ane seule pièce Levant son front, mais deax batteries, Tanede 12, l'autre de 20 pièces de canon
différents, leur position exige par conséquent des règles différentes aussi.
Abstraction des cas extraordinaires, qui ne peuvent être soumis à aucune règle stable , nous pouvons poser comme principes généraux que l'artillerie des lignes est celle désignée pour défendre les approches des lignes de bataille et battre en brècbe celles des ennemis; celle de réserve est désignée pour secourir les points des lignes del>ataille que l'ennemi aurait mis en danger, ainsi qu'à suivre l'infanterie et la cavalerie de réserve dans les mouvements offensifs que ces deux armes entreprennent, et les renforcer dans leurs chocs. Ceci prouve que l'artillerie des lignes est active depuis le premier moment et pendant tout l'engagement, tandis que la seconde ne l'est que temporairement. L'action continue de Tune et interrompue de l'autre doivent naturellement nécessiter aussi une différence dans leur position.
Nous avons vu, dans la section qui traite des propriétés de l'artillerie en général, qu'en disséminant les pièces sur toute l'étendue de la première ligne de bataille , c'était ravir à cette arme toutes les propriétés des feux collectifs, défaut d'autant plus grave qu'on n'obtient alors que des coups isolés et des résultats d'une efficacité négative. Les règles principales pour la position de l'artillerie des lignes sont donc :
i^ De choisir les points les plus avantageux du terrain qui se trouve devant ces lignes, dont nous venons de discuter les défauts et les avantages , pour en obtenir les coups les plus justes et les plus meurtriers ;
â** De choisirlespoints qui peuvent défendre efficacement les points les plus faibles de l'or^ dre de bataille (i) ;
S*' De partager, les pièces tellement qu'on puisse en retirer des feux collectifs qui soient assez puissants pour arrêter les mouvements offensifs des ennemis et battre leurs masses * en brècbe ;
A^ De placer les batteries dans l'éloignement que demande la portée du calibre, la justesse du tir et la force positive des projectiles;
5« De chercher toujours à placer les batte-
sur les flancs. « L^armée , dit-il, souteaue^par ces deux
> batteries latlérales, s'avance en silence, sans rompre
> sa ligne , sans tirer un seul coup de fusil et faisant » tout fuir devant elle. » Ce spectacle peut être 1resbeau, mais malheureusement ce n'est qu*un songe «
EXAMEN RAISONNÉ
ries de manière à pouvoir ea dl^tenir des feux croisés, ou des feux d'enfilades, ou pour le moins des feux obliques, et de ne se servir des feux perpendiculaires qu'au moment où la position de Tennemi , ou Tassiette des points où Ton sera dans le cas de placer les bouches à feu, raviront les moyens d'en avoir d'autres.
Un point très-essentiel encore, mais sur lequel il est difficile de dire quelque chose de positif, c'est la composition des batteries des lignes de bataille et la grandeur du calibre qu'on devra employer ; ces deux points dépendent trop de la configuration du terrain et de la circonstance dans laquelle on se trouve; mais on se servira en général de batteries de 12 pour défendre les points les plus faibles , et de celles de 8 et de 6 comme batteries intermédiaires.
Une erreur bien nuisible pour la position de l'artillerie des lignes de bataille qu'on contracr tait dans les temps anciens, erreur dans laquelle Gustave-Adolphe tomba lui-même, était celle de mettre des batteries sur les extrémités des flancs. A la bataille de Lutzen, Gustave-Adolphe avait placé 20 pièces sur chaque aile. Plus tard, Santa-Cruz, dans ses Réflexions militaireM et poUtiquet ( tom. v, chap. xxii) , nous donne aussi les mêmes préceptes; mais ayant fait peu de prosélytes dans le temps, il en fera encore moins maintenant.
L'artillerie de réserve, qui p'est soumise, comme nous venons de le voir, qu'à un enga* gement temporaire, doit nécessairement, pendant ses moments d'inaction, rester hors de la sphère active des feux des ennemis ; mais le chef qui la commande doit préalablement s'assurer des communications les plus faciles par lesquelles il faudra la diriger, lorsqu'il s'agira de soutenir quelque point menacé, ou de manœuvrer avec les masses offensives.
Des deux cas que je viens de désigner, quel que soit celui pour lequel on voudra employer l'artillerie de réserve, comme le moment est presque toujours urgent, il est indispensable que le remède suive de près le mal; il est donc toujours plus avantageux de se servir d'artillerie à cheval ; voilà pourquoi il est nécessaire que la majeure partie de l'artillerie de réserve soit composée d'artillerie à cheval.
Supposant qu'on soit dans le cas de soutenir un point contre lequel l'ennemi dirige ses
masses , ou qu'il bat en brèche , rartillerie à cheval employant beaucoup moins de temps pour arriver sur ce point désigné, préviendra plus têt le mal. Si c'est pour accompagner une masse d'infanterie ou de cavalerie qui se propose de produire un choc, comme dans ce cas aussi l'artillerie doit, par la vivacité de ses feux, préparer le momeutopportun de la charge, tout dépendra de la vélocité avec laquelle elle s'approchera des masses ennemies, les battra en brèche et préparera la victoire; propriétés qui tombent aussi plotêt dans le domaine de l'artillerie à cheval que dans celui de l'artillerie à pied.
Mais quel que soit le cas pour lequel on emploiera le secours de l'artillerie de réserve , le premier soin du chef se dirigera sur l'emplacement des batteries détachées de cette réserve, et sur les moyens d'en obtenir des feux obliques, d'enfilades ou,croisés, selon que le terrain le permettra et que la circonstance l'exigera.
Gomme il est toujours désavantageux d'interrompre les feux de l'artillerie, et encore |dus lorsqu'elle défend un point intéressant, il faut toujours rendre la position des batteries tirées de la réserve dépendante de celle des lignes, c'est-à-dire, sans faire faire de mouvement aux pièces qui jouent déjà, placer l'artiUerie de réserve sur un des flancs de la batterie primitive, ou, si le terrain y oblige ou le favorise, la distribuer sur les deux, sans perdre cependant de vue que les différentes propriétés des feux dépendent de remplacement des pièces, et que le principal est toujours de faire usage des plus avantageux. Lorsqu'on est dans l'offensive, par conséquent maiire de ses actions, on pourra aussi faire avancer de la réserve des batteries à pied de gros calibre.
Le meilleur partage, je crois, qu'on puisse faire de l'artillerie dont on peut disposer le jour d'une bataille serait de la diviser en trois parts; une part sera employée pour maintenir les troupes sur la position qu'elles occupent, et en défendre les approches; la seconde part sera celle dont on renfoncera la première pour pouvoir prendre l'offensive ; et la troisième sera désignée pour coopérer à la décision de la victoire.
La première partie de rartillerie sera placée en avant de la première ligne de bataille; la seconde sera intercalée dans les intervalles de
DES TROIS ARMES
U Mocwde ligne (i) , Uodis qae la troisième Sera mise en réserve.
Si on découvre sur le champ de bataille un point dont la possession doit décider de la victoire en faveur de Tun ou de Tantre parti , il est juste de faire toujours coopérer les feux des batteries adjacentes avec celles qui occupent k poste primitif. Dans un cas pareil , il est indi^nsable de bien faire attention à la 4irectioa des projectiles des pièces des secondes, pour que les effets des premières soient concentriques avec ceux des batteries primitives. Cest sur les feux {lerpendiculaires de la batterie primitive, les mouvements de l'ennemi, <[ae le terrain où il se trouve placé et celui qu'il devra parcourir pour se rapprocher du poÎBt d'attaque peuvent nous indiquer, qu'on calculera lobliquité des batteries adjacentes, pour qu'elles puissent défendre avantageusement tous les débouchés qui y mènent. On rendra les feux plus ou moins concentriqpies, selon qu'on voudra les diriger sur la même masse, ou battre en brèche une certaine étendue de terrain occupée par les troupes ennemies.
Pour rendre l'avantage de cette disposition plus évident , adaptons-la à quelque terrain, et prenons, par exemple, les hauteurs de Pratsen.
En fixant notre attention sur la position des bauteurs de Pratzen, d'où on pouvait battre en brèche les défilés entre Pontovitz , Kobelnitz , et du château de Sokolnitz, et entraver par conséquent les mouvements offensifs de l'ennemi, on peut se convaincre de l'importance de ce point. Les défilés de Girzikovitz et Pontovitz qui couvraient la droite de la position, le lac de Kobelnitz qui en défendait le front, et les défilés entre ce lac, le village et le château de Sokolnitz qui couvraient la gauche , avaient OQnslilué ce poste en position défensive, dont les approches étaient très-difficiles, que le feu de l'artillerie pouvait défendre avec facilité , et dans la défense duquel cette arme devait jouer an rôle très-important.
Pour la défense du centre de tout le champ de bataille ou des hauteurs de Pratzen , le terr^n élait donc circonscrit entre Girzikovitz et Pontovitz pour le flanc droit, entre Pontovitz
(i) Car ignorant le point sur lequel on peut être dans le cas de prendre Toffensire , lorsque la nécessité s*en Présentera ,> on soutiendra par les batteries placées en
et le lac de Kobelnitz pour le centre mène, et entre la partie méridionale du lac et le château de Sokolnitz pour le flanc gauche. L'artillerie, devant le village de Pratzen, devait d(mc être la batterie primitive, celles qui devaient coopérer à la défense du passage des défilés entre Girzikovitz, Pontovitz, Kobelnitz et le château de Sokolnitz , étaient les batteries adjacentes. Revenons maintenant au terrain occupé par Tennemi. U avait dans son centre une {daine comprise entre les villages de Turas, Latein, Schlapanitz et Maxendorf , qui favorisait le déploiement des colonnes, leurs manœuvres et leur action. La partie méridionale de Turas et Maxendorf, au contraire, coupée par des sources marécageuses, des lacs et des bouquets d'une assez grande étendue, s'opposait à U libre circulation des troupes, et devait par cour séqtrent gêner leurs mouvements. Le terrain entre Schlapanitz et Maxendorf était donc la vraie sphère d'activité des troupes que l'ennemi devait diriger contre Pratzen. Les défilés entre Kobelnitz et le château de Sokolnitz , ne pouvant être franchis qu'avec difficulté et'en interrompant l'harmonie des mouvements des colonnes d'attaque, devenaient pour les hauteurs de Pratzen, un point qu'on ne devait pas, il est vrai, perdre de vue, mais qui ne pouvait pas être considéré comme le point le plus important L'artillerie postée sur les hauteurs de Pratzen aurait donc dû diriger ses feux contre le terrain compris entre les défilés formés par Girzikovitz, Pontovitz et la partie s^tentrionale du lac de Kobelnitz , et les batteries adjacentes devaient être placées entre Kobelnitz, PontoviU et Girzikovitz. On aurait dû calculer l'obliquité de leurs feux, d'après ceux de la batterie primitive, et cela de la manière suivante : la battexie de Kobelnitz aurait été désignée pour défendre le débouché entre la partie septentrionale du lac de Pontovitz, et celles de Pontovitz et Girzikovitz pour défendre le défilé entre ces deux postes. Soutenues par une masse imposante de troupes prêtes k défendre l'artillerie, si l'ennemi tentait de s'en rendre maître , ou bien d'achever de désorganiser les ccAonnes offensives de Tennemi, que le feu meurtrier du canon aurait entamé, les batteseconde ligne , celles de la première, et sur le point où Ton voudra être dans rolTensive.
EXAMEN RAISONNE
ries dont je viens de parler auraient été snfflsantes pour arrêter TatUque des divisions Saint-Hilaire , Yandamme et Drouot, qui furent justement dirigées par Kobelnitz, Pontovitz et par le défilé entre Pontovitz et Girzikovitz.
Mais si les différentes batteries doivent être, par rapport à leur position, dépendantes les unes des au très , il n'est pas moins nécessaire que la position de rartÙierie en général , le soit aussi de celle de Pinfanterie qui forme la première ligne de bataille , le terrain qu'on choisit pour champ de bataille étant ordinairement coupé par différentes sinuosités et parsemé de villages et d'habitations, on choisira pour remplacement des batteries les espaces intermédiaires entre ces villages, car ces sortes de postes étant toujours occupés par de Pinfanterîe, on acquiert de cette manière une ligne de feux non interceptée, formée par ceux des pièces et ceux des troupes qui occupent les villages.
Si l'artillerie est désignée pour défendre immédiatement un village , on la mettra sur les flancs en se gardant bien d'en embarrasser les avenues, si ces sortes de débouchés ne sont pas assez larges pour que deux pièces au moins puissent se mouvoir avec aisance; car, de cette manière, on la meltrait en butte à une perte certaine. Les débouchés des villages étant ordinairement très-étroits , si Pennemi prononce ud mouvement offensif un peu impétueux, l'embarras de retirer les pièces et la difficulté de les soustraire aux attaques des ennemis, leur ravit beaucoup de Pefficacité de leurs feux, ainsi que les moyens de prolonger la défense.
A la bataille de Dennevitz , au moment où les troupes du comte de Tauentzien s'emparèrent de Rohrbeck, les Français furent forcés d'abandonner ce poste avec tant de promptitude , que nous trouvâmes A pièces de canon dans les ravins du village, dont la perte fut occasionnée par.la précipitation avec laquelle les ennemis furent obligés de se retirer.
Mais si la position de l'artillerie peut souvent être dangereuse lorsqu'on la place dans les défilés, cette arme ne peut que rendre de grands services lorsqu'on la place devant, pour empêcher le débouchement des troupes ennemies. C'est d'après la largeur du défilé qu'on calcule le nombre de bouches à feu qu'on doit mettre en batterie, et on les augmentera selon
que la trouée sera étroite ou large. Dans le premier cas , on bat les têtes des colonnes qui débouchent et qu'on empêche de se déployer, et, dans le second, si la trouée est assez large pour que les troupes puissent la franchir en ordre de bataille, on paralyse du moins, par un feu bien dirigé, leur mouvement offensif.
A la bataille de Malplaquet , le maréchal de Villars avait fait placer une batterie de 100 pièces de canon devant la trouée formée par les bois de Sars et de Blangies; mais il eut l'imprudence de faire élever les retranchements entre les deux taillis, de manière qu'en perdant un des bois, les fortifications risquaient d'être prises à revers. Le malheur voulut aussi qu'en se portant à la tête de plusieurs bataillons vers le bois de Sars, le maréchal de Villars y fut blessé et obligé de quitter le champ de bataille, et que le maréchal de Boufflers ait eu la faiblesse de faire sonner la retraite. Malgré tous ces désavantages pour les Français, le prince Eugène n'acheta cependant cette vic^ . toire, qu'on voulut bien lui céder, qu'en laissant 20,000 hommes sur le champ de bataille.
Dans des cas pareils, il est toujours plus sûr de placer les batteries dans un éloignement pour le moins de 600 pas des taillis qu'on doit nécessairement occuper, et on en retire le triple avantage :
1^ Si le bois a été emporté, de soustraire Partillerie k la portée du fusil;
^^ De pouvoir , par des feux bien meurtriers, recevoir les troupes qui voudraient déboucher du taillis;
3^ De ne pas risquer que les batteries soient prises à dos.
Si, à la bataille de Jéna, les généraux Tauentzien et liolzendorff eussent fait une meilleure disposition de leurs troupes et plus conforme au terrain, certes les troupes des divisions Sachet et Saint-Hilaire ne seraient pas parvenues aussi facilement à s'ouvrir les débouchés du champ de bataille sur lequel on combattit plus tard. Le premier aurait du déployer devant le village de Lutzerode, placer son artillerie entre ceux de Cospoda et Gloswitz , et occuper les lisières des bois de ces deux derniers villages. Le second devait déployer devant le village de Rodchen, placer son artillerie un peu en arrière des bois de Zwetzen et Porstendorf, et occuper aussi leurs lisières.
DES TROIS ARMES
Les succès que les Français rempoiièrenl au cefitre et snr la droite , leur firent gagner le terrain nécessaire pour déployer leurs masses^ et pour faciliter le mouYement du reste des troapes. Le prince de Mohenlobe, spectateur inactif de tous ces préliminaires de la bataille, s'était malheureusement abandonné à une sécurité pernicieuse, et fit enjoindre aux troupes, qu'elles devaient rester tranquillement dans lear camp jusqu'à ce que le brouillard se fût dissipé, et que, lorsque les circonstances Texi*geraient, il ferait marcher le général Gravert. Âa lieu de s'avancer vers le Landgrafenberg, et prendre possession avec des forces majeures des bois de Cospoda, de Gloswitz et de Zwetzen, resserrer par là le champ de bataille des ennemis, et les empêcher de se rendre maîtres des débouchés , il aima mieux rester tranquillement dans son quartier-général de Gapellendorf.
Lorsqu'on veut mettre en position de l'artillerie désignée pour protéger ou pour arrêter la construction d'un pont et le passage d'une rivière , on tâchera de concentrer sur le point d'où l'ennemi peut venir, autant de feux qu'il sera possible, et de défendre le rentrant, sur lequel les troupes qui franchissent le fleuve , doivent toujours se former après avoir dépassé le pont. Mais comme l'ennemi tâchera de paralyser l'action de notre artillerie, en obèrent à démonter nos pièces ou à leur imposer silence, on placera les batteries sur des points qui dominent la position ennemie , où les pièces puissent , autant que possible, se soustraire à la vue des adversaires : comme le derrière des mamelons d'une petite élévation , des brousuilles peu épaisses, etc., etc. En masquant ^i l'artillerie, on ravira à Tennemi les moyens de démonter les pièces; et en leur donnant une position qui domine celle des ennemis , on rarit à ces derniers les moyens de dérober leurs bouches à feu aux regards de leurs adversaires.
Après avoir reconnu le terrain à droite et à gauche du rentrant où le passage doit s'effechier, on profitera surtout aussi des saillants du Seave qui se trouveront dans la proximité du point principal, pour y faire avancer à l' improviste une batterie d'artillerie de position , et au moment où les colonnes ennemies prêteront, en avançant, le flanc à nos pièces, on cherchera à les battre par des feux redoublés.
C'est le seul moyen, dans des cas pareils, de faire usage des feux d'enfilades, qui sont, comme nous l'avons vu, les plus efficaces. Au i*este , la nature est ordinairement avare de ces sortes d'avantages : si même on trouve de ces saillants, il arrive quelquefois qu'on ne peut pas en profiter , à cause de leur éloignement du rentrant ; et en y plaçant une batterie , les projectiles, en franchissant des espaces trop éloignés , n'atteignent plus les colonnes avec la force nécessaire pour paralyser le mouvement des troupes ofiensives.
Le passage d'une rivière, lorsqu'on est obligé de repérer sous le feu des ennemis, est toujours une opération très-épineuse, dont on cherche à dérober la connaissance à l'ennemi. £n faisant de fausses attaques sur des points divergents au point principal, l'artillerie , dans la défense comme dans Tattaque , sera toujours l'arme la plus nécessaire. Pour ne pas mettre la réussite d'une opération pareille à la meroi du hasard , il vaut mieux ne pas la diriger vers un des points du fleuve, avant de s'étro assuré que c*est le principal. Parvenu dans la proximité de la rivière , on placera donc l'artillerie dans une position centrale , d'où on pourra , après avoir découvert les vraies intentions de l'ennemi , la diriger avec facilité vers le point de passage. De cette manière, dans les occasions où on ne vient pas à temps pour empêcher tout à fait la construction des ponts, on arrive du moins assez tôt pour paralyser le mouvement des troupes, et les empêcher de déboucher, ou pour les attaquer tout de suite après le fjassage, ce qui est toujours un avantage marquant.
Une règle générale , qui se rapporte aussi à l'artillerie employée pour protéger, ou s'opposer à la construction des ponts et aux passages, c'est d'employer plutôt des pièces de gi*os calibres.
Après avoir énuméré les positions les plus avantageuses qu'on puisse donner aux bouches à feu , n'oublions pas de jeter quelques lignes sur celle des avant-trains et des caissons de cartouches , dont la conservation est d'un intérêt très-majeur; car la vélocité des pièces dépend des premiers, tandis que les seconds en font toute la force.
Pour ne pas paralyser ni la vélocité, ni la force de l'artillerie, il faut placer les avant-
âSO
EXAMEN RAISONNÉ
trains et les caissons dans des endroits sàrs» autant que possible, à Tabri des feux des ennemis , et dans une proximité qui ne mette pas les pièces dans le danger de devoir ralentir leurs feux. •
Dans les années où les avant-trains ont des coffrets de munitions » comme en Russie et en Angleterre, on peut plutôt éloigner les caissons de munitions ; car ces coffrets obviennent aux premières nécessités. Dans Tarmée française , au contraire, oii les avani-trains ne portent point de coffrets, il serait dangereux de placer les caissons à une trop grande distance, car, de cette manière , on sacrifierait la promptitude des feux des pièces à la conservation des caissons, ce qui est un défaut.
Pour ce qui regarde Fartillerie qu'on emploie pour défendre des fortifications de campagne, sa position se trouve toujours désignée par Fassiette même des différents retranchements. Leur construction doit toujours être calculée sur les feux des pièces dont on les arme, qui , tout en défendant les points les plus importants de nos lignes de bataille, doivent aussi rassembler dans le même foyer autant de feux que possible, pour battre en brèche les lignes ennemies, ainsi que leurs masses assaillantes, tandis que nos réserves doivent être prêtes pour fondre sur les troupes rétrogradantes. Le choix de Tassiettc des fortifications élevées sur le champ de bataille de Rautzen , est digne d'arrêter Tattention des militaires, et le lecteur me pardonnera de Vy ramener pour quelques instants.
La flèche de la gauche , à Baschiitz, nettoyait tout le terrain depuis Gr. Jenkovilz jusqu'au delà de Nieder-Kayna, et réunissait une partie de ses projectiles en feux croisés avec la batterie de gauche de Litten , dans le foyer de Nied. Kayna (i) . Les autres batteries construites près de Litten nettoyaient le terrain entre Nied. Kayna, par Kreckvitz jusqu'à Litten, en se flanquant l'une l'autre. Le reste des fortifications de Baschiitz avait été construit à peu près dans une direction perpendiculaire à celle des batteries de Litten.
Les flèches de Litten et celles de la gauche de Baschiitz , tout en produisant des feux croisés
(i) Voyex le plan du champ de bataille de Bautzeo , par le lieutenant-colonel Odeleben.
sur diflKrents points, défendaient les approches du centre depuis Gr. Jenkovilz jusqu'à Litten, et dans le cas que les fortifications de Utien eussent été forcées, les flèches de Baschiitz prenaient l'ennemi dans le flanc droit, et ^ divisions de cuirassiers étaient en position à gauche de Baschiitz, pour tomber sur les ennemis que les feux des batteries de Baschiitz auraient mis en désordre.
Nous voyons que le centre était bien couvert et bien défendu ; si le flanc droit l'avait été de même , la journée aurait pu prendre une tournure tout à fait différente.
SECTION V
ACTION DE l'artillerie.
En discutant sur l'action de l'infanterie, nous nous sommes convaineus, que c'estl'anne primitive, qui gagne les batailles; la cavalerie est celle qui complète les victoires et occasionne les déroutes. Voyons maintenant le rôle que nous assignerons à l'artillerie dans les batailles, et dans lesquelles son secours est toujours d'une grande conséquence.
L'artillerie ne possédant pas la faculté de pouvoir se défendre elle-même, quelle que soit son action , qu'elle avance pour attaquer son ennemi , ou qu'elle rétrograde pour se soustraire à sa poursuite , elle ne peut jamais , sans risquer d'être perdue, se soustraire à la surveillance des deux armes, et doit, dans tous les moments de son action, être accompagnée par l'infanterie ou la cavalerie.
Nous avons vu que l'artillerie prépare et facilite l'attaque des deux armes, par conséquent leurs actions doivent être relatives et réciproques; mais d'un côté l'artillerie ne pouvant pas se défendre seule, de l'autre le terrain s'opposant par fois au mouvement des deux armes, son action doit donc porter une empreinte de dépendance, qui la met dans U catégorie des armes secondaires.
Les moments d'indépendance de rartillerie sont seulement ceux qui précèdent l'action de cette arme , et qui sont :
1® Le mouvement par lequel eUe se porte vers le point désigné;
2^ Le temps qu'on emploie pour mettre en position les canons, leurs avant-trains et leurs caissons de munitions. Une fois que les batte-
DES TROIS ARMES
ries ODt atteint la position qu^elles doivent occuper et que les pièces et' leurs accessoires sont placées, l'artillerie devient dépendante de Tinboterie ou de la cavaleriie , et doit se conformer aux mouvements des deux armes.
L'action de l'artillerie conune dépendante des deux armes, et que nous devons faire dériver des propriétés inhérentes à la nature dç cette arme , peut être envisagée sous les rapports suivants :
i^ Elle doit tâcher de rendre ses feux aussi justes que bien dirigés;
^ ËUe doit défendre les approches du terraio où sont placées les troupes;
3<* Elle doit secourir et renforcer les troupes assaillantes;
4^ Elle doit protéger le déploiement des deux autres armes;
5<^ Elle doit protéger les.retraites ;
&^ Poursuivre les troupes rétrogradantes avec un feu bien nourri;
7® Savoir se retirer avec régularité et ne pas embarrasser Taction et les mouvements de Tarme qui la défend ou la seconde.
L'action de rartillerie, en général» doit être aussi simple que ses mouvements doivent être rapides et ses feux être justes. Cette arme , n'osant avoir d'engagement avec son ennemi qu'à une certaine distance et ne pouvant que déposter/ mais non s'emparer d'un point, son action doit* nécessairement «sasser au moment où celle de l'infanterie ou de la cavalerie doit commencer, sauf à la reprendre ou pour protéger les troupes rétrogradantes , ou pour poursuivre avec ses projectiles celles qu'on %ura nùses en Caite. Cette arme doit commencer les combats et peut amener les moments opportuns des engagements; mais comme elle ne peut pas rompre et mettre en fiiite son ennemi , il €$t impossible de lui décerner les honneurs des victoires.
L'action de l'artillerie est donc soainise à des interruptions qui sont désignées par les engagements ou plutôt par les chocs des deux autres ^nnes, et pour que cette action ne soit pas au détriment de toutes les trois, l'essentiel est de ^l'oir faire prolonger celle de l'artillerie, jus* <pie au moment où celle des deux autres armes doit commencer; en un mot, savoir apprécier le moment jusque auquel ses feux sont avantageux et nécessaires, ainsi que celui où ses effets
ont été assez efficaces pour faire entrer les autres armes en lîce. Il ne faut donc jamais s'engager dans de longues et vaines canonnades; mais au moment où les batteries ont rempli leur devoir , faire agir les autres armes pour compléter le succès.
Les manœuvres compliquées de l'artillerie , qui entraînent dans de grands mouvements et font perdre beaucoup de temps, sont non-seulement inutiles, mais- même nuisibles. Les bouches à feu ne doivent passer de leur état passif à l'état d'action, qu'en se portant d'one position à une autre, en se dirigeant sur une ligne droite ou sur l'arc qui offre le moins de circonférence.
Si le teiTain empêche l'artillerie de marcher en ligne, on la soumettra à la formation qui protège le déploiement le plus rapide, comme , par exemple, en colonne sur quatre pièces de front.
Au moment où les colonnes manœuvres seront arrivées sur la position où elles doivent déployer, l'artillerie des lignes de bataille, celle désignée pour en défendre les approches, se détache incontinent des colonnes dont elle faisait partie, et se dirige , au reste, sans trop se fatiguer (car cette opération se faisant à une sorte de distance de l'ennemi, ne peut pas être dangereuse pour les autres troupes) , vers les points qui protégeront son déploiement aussi, et qui la conduiront, autant que possible , sur les positions qu'elle devra occuper dans l'ordre de bataille et au moment de l'engagement.
Cependant, ce mouvement n'étant encore que préparatoire , il est inutile d'être toujours trop^vère sur le choix d'une position avantageuse pour ce premier déploiement des batteries, d'autant plus , que les troupes étant une fois rangées en bataille, sont encore obligées d'aller occuper le champ de bataille désigné. C'est plutôt sur le terrain où l'on en vient aux mains avec son ennemi , que l'art de bien placer les batteries, dont j'ai déjà eu l'occasion de développer les défauts et les avantages, doit attirer l'attention des chefs.
Le talent avec lequel on place les bouches à feu est d'un avantage et d'un intérêt d'autant plus grands, qu'après les mouvements préliminaires, dont je viens de parler, tout ce qui se rapporte à l'action de l'artillerie, est en
EXAMEN RAISONNÉ
bonne partie basé sur la position avantageuse des bouches à feu.
Une fois que les batteries qui doivent défendre les approches des lignes de bataille sont placées, les chefs doivent s'astreindre à bien remarquer Teffet que leurs feux produisent sur les masses ennemies; car le moindre mouvement que Ton fait faire aux pièces, pour lequel même les bras des artilleurs suflisent, peut changer la direction des feux et rassemblef une masse collective plus grande, tantôt vers un point , tantôt vers un autre.
il est souvent possible que le terrain qu'occupe l'ennemi, et qui se trouve vis-à-vis d'une batterie , soit une position qui non-seulement le dérobe tout à fait à nos regards , mais protège aussi son emplacement, de manière- à le mettre tout à fait à Tabri de nos projectiles. Tirer contre un ennemi qu'on ne peut ni voir ni atteindre , est ce qu'on appelle tirer sa poudre aux moineaux. Dans un cas pareil , il vaut mieux, ou faire changer de direction aux pièces en leur faisant, par exemple, avancer un des flancs, diriger leurs feux contre un autre objet et augmenter ainsi les feux collectifs d'une autre batterie , ou bien leur faire tout à fait changer de position. Le premier changement se faisant cependant avec une moindre perte de temps , est toujours préférable au second. C'est ordinairement l'artilierie des lignes de bataille qui commence les combats, mais ces engagements préliminaires ne sont ordinairement d'aucun résultat décisif. Ces sortes de canonnades se prolongent souvent des heures entières, sans en retirer d'autre résultat que de perdre et de tuer une certaine quantité d'hommes. Ce n'est qu'au moment où l'un des partis commence à trahir ses projets, qu'arrive la seconde époque de l'action de l'artillerie. L'ennemi renforce-t-il son feu pour paralyser le nôtre, oii cherclie-t-il, par l'intensité de ses feux , à déposter nos trou|)es ou les battre en brèche, on lui oppose un feu aussi terrible et aussi bien nourri que le sien , et on égalise par là toutes les chances défavorables. Prononcet-il un mouvement offensif, on lui oppose aussi des troupes qu'on soutient , si la circonstance l'exige et le. terrain le permet , par une masse d'artillerie.
Si le terrain que la masse désignée pour l'attaque doit parcourir est tel qu'on puisse dé-
rober aux ennemis le mouvement des troupes, on lui accordera la formation qu'elle devra avoir au moment de l'engagement ; c'est-à-dire, on fera précéder l'infanterie ou la cavalerie par l'artillerie. Si, au contraire, le terrain qull faut franchir, est une plaine ouverte qui trahit le mouvement, il vaut mieux ménager à l'artillerie un engagement subit qui étonne i'enjiemi et agit avec plus d'effet sur lui.
Tant que l'arme qui accompagne l'artillerie, et qui doit exécuter ensuite le choc , se porte vers le point où elle doit l'opérer, les bouches à feu qui l'accompagnent resteront cachées sous sa protection, et, par conséquent dans les intervalles de la seconde ligne. A-t-elle atteint le point où la position de l'artillerie et la proximité de ^ennemi rendent ses feux nécessaires, les batteries passent à travers les intervalles de la première ligne, et s'avancent à une certaine distance de l'ennemi ; distance que doivent déterminer les avantages du terrain qu'on pourra leur faire occuper, ainsi que la justesse et l'efficacité des tirs.
Toutes les fois que nous serons maîtres de nos actions et du terrain que nous voudrons parcourir pour atteindre notre ennemi , il vaudra toujours mieux choisir un terrain plutôt vaste que rétréci , et dont les sinuosités n^embarrassent pas le mouvement des troupes; car, dans des cas pareils, il faut prononcer son mouvement plutôt avec une masse imposante de troupes et d'artillerie, qui soit en état de produire un grand résultat, qu'avec un parti qui ne serait en état de recueillir qu'un succès isolé.
A la bataille de Wagram , au moment où les corps de Davoust et d'Oudinot préparaient leurs attaques contre Markt-Grafen-Neusiedel, ainsi que leur mouvement de conversion, pour réussir plus tôt à détruire les forces ennemies, Nopoléon attaqua leur centre posté à Aderklaa. 11 renforça le corps de Masséna par celui de Macdonald, par la cavalerie de Nansouly, ainsi que celle de la garde, et par 100 pièces de canon. Lauriston, à la tète de Tartillerie, s'avance à une demi-portée du canon , et sème bientôt la mort et la terreur dans le^ rangs des Impériaux. Le prince de Lichteustein parvint à paralyser, en quelque sorte, les projets des ennemis, et prévint la déroute du centre, celte attaque sur Aderklaa et les pertes énormes que
DES TROIS ARMES
les Autrichiens y essuyèrent, peut toujours être envisagée conune le préliminaire de la réussite de celle de Markt-Grafen-Neusiedel.
A la bataille de Waterloo, pendant que les deux partis se disputaient avec acharnement le château de Hougoumont, Napoléon enjoignit au maréchal Ney de diriger ses attaques contre la gauche des ennemis, de s'emparer du village de la Haye, et d'intercepter toute communication entre Tannée anglo-hollandaise et le corps de Bulow. Quatre-vingts bouches à feu devançaient les troupes; les boulets et les carlouches à balles firent perdre beaucoup de Bftonde aux alliés; et, malgré les charges que la cavalerie anglaise dirigea contre cette masse ' de troupes, les Français parvinrent à remporter des succès assez décisifs. Mais tous les avantages que Napoléon pouvait remporter du cdté de la Haye , si même il était parvenu à pousser jusqu^à Mont-Saint-Jean , à quoi pouvaient-ils le mener, tandis qu'il était tourné vers Frischermont et Planchenois , et que le corps de Bulow le prenait à dos?
Au.reste, c'est unedisposilionqui, employée à propos et menée avec discernement, ne peut manquer d'être très-favorable, en occasionnant toujours du flottement dans les lignes attaquées. La grande difficulté dans une disposition pareille est^ comme je l'ai déjà dit une fois, de trouver un terrain qui protège le mouvement d'une masse aussi grande de bouches à feu.
Comme dans ces cas, Tartillerie n'est qu'arme préparatoire, il faut, qu'au moment où elle est parvenue à mettre du flottement dans les ligues ennemies, elle se retire et fasse place à l'arme qui doit opérer le choc.
Dans ces sortes d'attaques en masse, le rôle de l'artillerie , lorsque l'arme qui là seconde attaque l'ennemi, n'est ordinairement qu'interrompu et non fini. Si le choc n'a pas réussi, le feu de l'artillerie doit arrêter la fougue des vainqueurs; et s'il a été exécuté avec succès, il doit le poursuivre pendant quelque temps dans son mouvement rétrograde. Le chef qui commande l'artillerie devra donc placer les pièces dans le sens des deux cas , pour qu'elles puissent être utilisées dans l'un comme dans l'autre.
(i) Ce n'est jamais au comineDcemeht du combat , quelle que soit la force de rartillerie, qu*on peut décider de la TÎctoire; a-t-on une fois mis en action toutes
Cet emplacement de l'artillerie ne saurait se soumettre à des règles stables, car le terrain et la position de l'ennemi y jouent un trop grand rôle ; mais on doit prendre pour principe normal de placer ensuite les batteries de manière à ce qu'elles puissent pour le moins se servir de feux obliques, et suivre l'ennemi dans sa retraite, en lui lançant une infinité de projectiles, ou arrêter les vainqueurs, si le succès trompait l'attente.
Une attaque pareille en masse a-t-elle eu un succès décisif et forcé l'ennemi à rétrograder, l'artillerie doit s'avancer avec promptitude vers les troupes rétrogradantes,- et chercher à rendre ses feux plus vifs encore qu'ils ne l'ont été; car en poursuivant l'ennemi qui bat en retraite avec un grand nombre de projectiles , on lui fait faire des pertes sensibles.
Si, dans les premières périodes du combat, il est plus prudent de n'engager qu'une partie de l'artillerie, en laissant le reste en réserve pour pouvoir s'en servir dans des moments opportuns, il est tout aussi nécessaire, au moment oii la victoire commence à se décider, d'utiliser toute son artillerie , en la partageant entre les masses désignées pour l'attaque décisive et les lignes de bataille (i). De celte manière, au moment où l'ennemi prononce son mouvement rétrograde, on peut, sans perdre de temps, le poursuivre par les feux meurtriers des canons , et non-seulement lui enlever beaucoup de monde, mais faciliter aussi l'action de la cavalerie légère.
A cette même bataille de Wagram, dont je viens de parler, et où l'artillerie a moissonné de si beaux lauriers. Napoléon avait, au moment de la décision, indépendamment de l'artillerie qu'on avait dirigée vers Aderklaa, utilisé le reste de cette arme, en l'employant à l'attaque du village de Baumersdorf et de celui de Markt-Grafen-Neusiedel ; de manière qu'au moment où les Impériaux se virent obligés de commencer leur mouvement rétrograde , presque toute l'artillerie de l'armée se trouvait engagée. Napoléon fit poursuivre ses ennemis rétrogradants par un feu bien nourri, d'où provint une partie des pertes des Autrichiens dans cette journée. Un grand nombre de blessés
ces pièces, on peut se trouver embarrassé lorsiiue Tennemi Tiendra fondre sur un point où , h cause d'un manque d*artiHerie, on ne pourra plus se maintenir.
EXAMEN RAISONNÉ
s'élaient réfugiés dans les villages d'Aderklaa, SussenbruDQ et Gerasdorff, et périrent dansles flammes; car les Français les avaient tous incendiés.
Le prince de Reuss, qui avait pris position sur le Bisamberg, eut beaucoup de peine à arrêter la fougue impétueuse des vainqueurs, et la cavalerie autrichienne parvint ensuite à mettre fin à la poursuite des ennemis.
La bataille de Wagram , en général , et sur laquelle j'aurai encore l'occasion de revenir plus tard , offre un exemple bien instructif, tant pour les différentes époques de Tutilisation de Tartillerie que pour son action en général.
Dansles colonnes manœuvres, il est toujours utile d'avoir au moins deux batteries , dont l'une à cheval, en télé de la colonne et placée derrière la cavalerie légère, qui ouvre la marche; car une disposition pareille ne peut jamais avoir que de bons résultats. Supposant que le déploiement ne soit soumis à aucun inconvénient, les deux batteries pourront tou« jours être utilisées dans la première ligne de bataille; et si , par quelque cas imprévu , Tennemi tombe à Timproviste pendant le déploiement de la colonne, ces deux batteries seront encore plus utiles; car en les plaçant sur une position avantageuse, on peut facilement arrêter cette première fougue de l'ennemi, et donner aux troupes de la colonne le temps de déployer. L'essentiel, dans un cas pareil, c'est d^utiliser de prime-abord quelques bataillons d'infanterie pour servir de sauve-garde aux batteries, et de placer celte cavalerie légère, qui ouvre ordinairement la marche, dans une position avantageuse , et se procurer par li un noyau de troupes qui protégeront le déploiement du reste de la colonne.
Si, après un échec ou une bataille perdue, on se trouvait forcé à une retraite qui ne pût s'effectuer que sous les yeux des ennemis, comme il est difficile, pendant ces mouvements rétrogrades , de reprendre l'offensive , et que le seul but est de les exécuter avec ordre , en rétrogradant continuellement, il faudra faire avancer les batteries de gros calibre , qu'on fera manœuvrer i la prolonge , pour ne pas l)erdre de temps en mettant les pièces sur les avant-trains. On choisira pour la retraite des batteries, des terrains qui n'embarrassent pas
trop leur mouvement, en cherchant en même temps à les diriger vers les points qui offriront les positions les plus avantageuses. «
On désignera l'artillerie de gros calibre pour défendre les approches des lignes de bataille et pour paralyser les mouvements offensib des ennemis, tandis que l'artillerie à cheval sera, à cause de la vélocité de ses mouvemébts, désignée pour coopérer aux mouvements de conversion. Soutenue par la cavalerie légère, elle devra chercher des positions qui la mettent dans la possibilité de menacer les flancs des masses offensives, et distraire parla leur attention des objets primitifs de leur poursuite et en paralyser la fougue.
On cherchera surtout à défendre avec opiniâtreté les voies qui offrent les communications les plus faciles, et qui doivent par conséquent servir de lignes de retraite aux troupes. On placera sur chacune d'elles une batterie de gros calibre, tandis que les batteries intermédiaires chercheront à croiser leurs feux avec ceux des principales.
Arrive-t-on à l'entrée d'un bois que les troupes doivent franchir, l'artillerie étant Tarme qui embaiTasse le plus dans ces sortes d'occasions, lorsqu'on la fait défiler en masse, on ne mettra en batterie que le nombre de pièces nécessaires pour pouvoir paralyser les mouvements offensifs des ennemis , et qu'on placera sur les points les plus importants.
Comme le mouvement de l'artillerie à pied est beaucoup plus lent que celui de l'artillerie à cheval , et que , dans des occasions pareilles» les troupes qui devront défiler les dernières seront obligées d'accélérer leur mouvement, il est toujours plus avantageux de faire rétrograder l'artillerie à pied la première, en laissant plutôt à l'artillerie i cheval le soin de couvrir la retraite.
Le moment de la retraite de l'artillerie à cheval, elle-même, est-il arrivé, on lui fait traverser le défilé le plus promptement possible, et pendant ce temps l'artillerie à pied, qui aura achevé son mouvement de rétrogradation , devra garnir les points les plus importants de la nouvelle position , de manière à pouvoir diriger ses feux contre les débouchés du défilé.
Dans ces circonstances, l'infanterie doit être toujours le soutien le plus ferme de l'artillerie; car quoique les retraites puissent très-bien s'o-
DES TROIS ARMES
pérer aussi sous la proiecUon de la cavalerie , dans des posUioDS acculées à des défilés» le rôle de cette arme est soumis à de trop grands dangers, pour qu'elle ne le cède momentanéoient à rinfanterie, dont Taction sur des terrains pareils est plutôt avantageuse que défavorable. On ne conservera près des troupes les plus avancées 9 qui devront traverser le défilé les dernières, qu'autant de pièces qu'on pourra en faire marcher de front sur les différentes voies de communication; leur devoir sera de lier leurs feux avec ceux des tirailleurs , qui seront chargés de la défense du taillis mémCi en conservant sur chaque voie au moins un bataillon pour la défense des pièces, qu'on fera marcher sur un des côtés de la route.
Si rartillerie qui coopère à la retraite des troupes, finit par ne plus pouvoir se maintenir contre un ennemi , ou trop puissant, ou que les localités protègent, et se voit à la veille d'être livrée, il faut chercher du moins à ne lui abandonner qu'un trophée qui ne puisse pas lui servir à l'avenir, en enclouant les canons ou en brisant les affûts.
Lorsqu'il s'agira de mettre l'artillerie en action poui' défendre ou attaquer un village, dans le premier cas, les bouches- à feu devront diriger leurs feux contre les masses ennemies qui viendraient pour s'en emparer ; car une fois que le mouvement des troupes assaillantes a été paralysé, tout ce que l'ennemi pourra Cure, c'est de l'incendier. Mais nous avons vu déjà plus haut, qu'après avoir incendié un village , si on ne prononçait pas un mouvement offensif sur les deux flancs du poste et si on ne le dépassait pas, les troupes qui le défendent viennent de nouveau se loger derrière les décombres. La prise d'un village ne peut donc jamais se décider par de l'artillerie seule, mais par l'infanterie qui parvient à s'y loger aussi.
L'essentiel, dans ces occasions, est donc de chercher à maintenir l'artillerie placée sur les deux flancs; et tant que celle-ci pourra s'y soutenir, la prise du village ne sera pas décidée. Le combat de Probstheîda nous en offre un exemple bien convainanl (i).
Le maréchal Victor, à la tête 'du second
(i) Pour donner plus de véracité à ma narration , j'ai cm dcToir consulter à ce sujet les meilleures relations que nous possédions, et qui soni : Plotho, der Krieg in Deuiiekkmd und Pranehreieh in dmlahren , 1815
corps d'armée, avait été désigné pour défendre ce village. Comme la possession de Probstheîda était pour le centre de la position ennemie, d'un intérêt majeur, Victor crut devoir s'y maintenir avec résolution et opiniâtreté , et fit les dispositions suivantes : une partie de Tin^ fanterie française occupa Probstheîda, le reste fut placé derrière. A droite du village , sur la pente douce où se trouvait le moulin à vent , l'ennemi plaça une forte batterie d'artillerie, dont le flanc gauche s'appuyait aux chemins qui conduisaient de Probstheîda à Leipzig, une autre se trouvait sur la gauche de ce poste et dirigeait son feu contre Zuckelhausen. Stotteritz, qui faisait la continuité de la ligne de bataille vers la gauche , était défendu par les troupes du duc de Tarente, dont l'artillerie fut placée en avant; une divison de cuirassiers était en réserve sur la gauche du village.
Le comte de Wittgenslein voulut prendre Probstheîda d'assaut; il désigna pour cet effet le second corps russe et les 10* et là* brigades prussiennes.
Les deux brigades prussiennes attaquent le village, et leurs tirailleurs parviennent jusqu'aux dayonnages les plus avancés; mais for* cées de se roplier, la 12^ brigade essuya un feu meurtrier de cartoudiesà balles, qui lui enleva beaucoup de monde* L'assaut fut recommencé parla 10* brigade, qui avança en colonnes sous la protection de ses tirailleurs. La 12* la suivit de près, et ces valeureux soldats panrinrent à s'emparer d'une partie du village; mais l'ennemi leur opposant des forces toujours fraîches qu'il puisait dans les réserves placées derrière, les força de renoncer à leur victoire , qu'ils avaient achetée au prix de tant de sang; car toutes les fois que ces deux brigades se voyaient forcées d'abandonner Probstheîda , elles étaient poursuivies dans leur retraite par le feu meurtrier des bouches à feu.
Le comte de Wittgenstein fait enfin avancer le 2* corps d'armée. L'attaque est renouvelée avec la même ardeur , mais d'après les mêmes dispositions et par conséquent avec les mêmes résultats funestes. Enfin , on se voit obligé d'abandonner l'attaque de ce poste, et
tittd 1814; Odbleben, Relation circonstanciée de la Campagne de iSiZ en Saxe; F mn. Manuscrit de 1815; et Limow, Bietrage itir Kriegsgesehkhte der FeldtUge 1813 «snI 1814.
EXAMEN RAISONNÉ
les troupes prusso-russiennes rétrogradent soas la protection de leurs chaînes de tirailleurs, et vont se lier par leur gauche aux troupes du comte de GoUoredo.
Les attaques de Probslheïda nous démontrent d'une manière évidente, que lorsqu'un village est défendu comme celui-ci , et qu'il a des réserves respectables derrière le poste et une artillerie puissante sur les flancs, Tinfanterie la plus brave et la mieux disciplinée ne parviendra jamais à s'en rendre maîtresse à elle seule. L'artillerie qui défend les villages, en prenant les colonnes assaillantes en feux croisés , peut leur faire subir des pertes tellement sensibles , qu'abstraction faite du nombre d'hommes que Ton perd , les masses offensives risquent toujours 'de perdre leur compacité et d'être arrêtées dans leur mouvement. Il faut donc avant tout les soustraire à ce double désavantage, et, par conséquent, chercher à para-, lyser le feu meurtrier de Tartillerie , à quoi on ne parvient qu'en opposant un feu tout aussi puissant et aussi bien nourri, ou bien en cherchant à se rendre maître des batteries ennemies.
Des considérations ci-dessus éûonoées, on peut facilement déduire les règles d*après lesquelles Tartillerie doit coopérer à l'attaque d'un village, qui serait défendu par des batteries puissantes. C'est en vain , comme nous venons de le voir, que l'infanterie seule s'efforcerait de s'emparer d'un village , si elle n'était pas soutenue par une artillerie au moins équivalente à celle des ennemis. Le principal , dans un cas pareil, est donc de chercher à démonter les batteries qui défendent le poste , et n'engager l'infanterie qu'au moment où on serait parvenu à leur imposer silence. On emploiera les feux les plus efficaces, qui sont les feux obliques , d'enfilades ou croisés , et lorsqu'ils auront produit le résultat désiré , ce sera le moment où l'infanterie, formée en colonnes offensives, ira, sous la proleclion de ses tirailleurs, donner l'assaut au village. C'est du moins le moyen le moins- destracteur pour s'en rendre maître.
Si, au contraire, l'emploi des différentes armes devient insuffisant pour s'en emparer, et si sa position ne permet pas même de le tourner, il ne reste plus alors qu'un seul moyen, et c'est celui de l'incendier. On y jettera donc quelques obus , et on cherchera à prononcer le mouvement offensif au moment de la rétrogra-
dation de l'ennemi; car non-seulemenl les troupes qui défendent le village intérieurement, mais aussi l'artillerie qui se trouve sur les flancs, sont obligées, dans un moment pareil , à prendre une position , sinon très-ëloignée, du moins rétrograde , pour que Tiacendie du village ne fasse pas sauter quelques caissons de munitions ou d'avant-trains.
Au reste, ces sortes de moyens ne doivent être employés que lorsqu'ils deviennent Tunique remède au mal; car, de cette manière, on se ])rive aussi d'un poste dont la possession peut nous être d'une grande utilité, si nous parvenons à nous en rendre maîtres.
A-t-on un fleuve à franchir ou à en défendre le passage, l'artillerie, dans des occasions pareilles, y jouera le rôle principal; car, pour pouvoir le faire avec une sorte de probabilité de succès , l'artillerie devra protéger les travaux de ses pontonniers, ou paralyser ceux des ennemis. La force des batteries et l'intensité de leurs feux , peuvent seules faciliter ces sortes d'opérations; mais, avant tout, il faut connaître les vrais points de passage et ne pas se laisser induire en erreur par de fausses attaques. Nous avons déjà vu dans l'article précédent, la position qu'on doit faire prendre à l'artillerie dans ces sortes, d'occasions en arrière ou près des fleuves.
Ce n'est qu'en surpassant la force des feux des ennemis, qu'on parvientà accorder aux pontonniers les moyens de frayer un passage. Une fois que l'artillerie est placée, position qui est soumise, comme nous l'avons vu, à plusieurs règles qu'il ne faut jamais enfreindre, jusqu'au moment où le pont soit achevé, tout dépend de l'artillerie , dont le rôle devient d'autant plus difficile à remplir, qu'elle se trouve sur une rive opposée et ne peut , par conséquent , ni manœuvrer pour prendre l'ennemi en flanc et faire usage des feux d'enfilades, ni même augmenter à loisir la force de ses batteries, à cause de l'étroite circonscription de la sphère active dans laquelle on peut les placer. Tout le feu de l'artillerie devant se concentrer sur un point , et justement sur celui où on doit construire les ponts , on ne peut mettre en action qu'une certaine quanti te de bouches à feu dont le nombre est en proportion de l'éloignement du terrain sur lequel on place les batteries, du point sur lequel elles doivent concentrer leurs feux.
DES TROIS ARMES
Quelquefois des ilesbien boisées, qui servent de rideau aux tirailleurs, peuvent rendre aussi des services signalés. En se glissant dans les broussailles, les voltigeurs peuvent, par des coups bien ajustés , coopérer avec Tartilterie placée sur le rivage, et en enlevant à celle des ennemis ses servants, la forcer par là au silence. Ces Iles aident aussi à cacher les bateaux et tous les préparatifs du passage, et peuvent servir aussi de point de liaison aux ponts qu'on se propose de jeter sur le fleuve.
Le 2 juillet 1796, Tarmée de Sambre-et- Meuse, en franchissant le Rhin àNeuwied, fait embarquer 9 compagnies de grenadiers derrière rile de Weissenthum et les jette sur la me droite. L'ennemi avait voulu arrêter le dé^ barqueroent en établissant une forte batterie ; mais le général Jourdan en fait opposer une autre de U pièces, qui protège le passage.
Un second débarquement de plusieurs compagnies d*infanlerie, d'un escadron de chasseurs à cheval el de â pièces d'artillerie légère, s'o^ père avec la même facilité. Du côté de Saint- Sébastien aussi , malgré le feu d'une redoute placée en avant de Bendorf, Jourdan jette 400 grenadiers qui atteignent la rive droite , et pendant que les troupes françaises, tout en détournant l'attention de l'ennemi du vrai point de passage à Neuwicd, disséminaient leurs forces, le commandant Tirlet s'occupait de la construction du pont. Il l'établit sur le bras du Rhin compris entre Tile de Neuwied et la rive droite, et l'ayant achevé, le reste des troupes traversa le fleuve.
Nous pouvons donc recevoir pour principe normal et invariable , que dans les passages des fleuves , c'est la force de Tartillerie qui décide du succès, et pour ne pas les acheter à trop grand prix , il faut chercher à paralyser le feu des ennemis. C'est ainsi qu'au mois d'octobre 181^^, après la prise de Polotsk, le maréchal Saint-Cyr garnit d'artillerie plusieurs points de la rive gauche de la Duna , pour s'opposer à la construction des ponts; mais la nôtre, plus nombreuse et mieux placée, obligea bientôt celle des Français à suspendre ses feux.
Lesannalesdes guerres nous offrent beaucoup de passages, qui auraient certainement pu être très-difficiles à opérer; mais les fortifications de campagne ayant aplani la majeure partie des difficultés, comme l'exemple que nous offre le
passage de l'armée française en 1809 au delà du Danube, nous ne pouvons plus les mettre dans la catégorie de ceux où le manque d'apprêts rend l'expédition aussi difficile que dangereuse , et que des considérations pareilles font ordinairement échouer.
Mais un passage opéré sans apprêts antérieurs et exécuté par l'unique force des armes, digne de servir de modèle, est l'exemple que nous offre l'armée française en franchissant TÂdige et l'Âlpon vis-à-vis de Ronco et d'Arcole.
Après la défaite des divisions Augereau et Masséna , à Colognola , le général en chef de l'armée française , obligé de se replier sous les murs de Vérone, n'eut pas plus tôt alteintcette place, qu'il conçut le projet d^aller repasser ce fleuve à Ronco*, en descendant par la rive droite de l'Adige, de tomber par Villanova ou San- Bonifacio, sur les derrières d^Alvinzi et lui enlever ses parcs de munitions, ses dépôts de vivres et sa seule communication.
Les divisions Augereau et ^asséna repassèrent l'Adige dans la nuit du 13 novembre, et se dirigèrent sur Ronco. Le général KHmaine fut laissé dans Vérone avec 5,000 hommes , et la division Vaubois dans la position de Corona. Les divisions françaises ayant atteint leur point de destination , on fit jeter un pont sur l'Adige , et la division Augereau y passa en se dirigeant sur Arcole, tandis que celle de Masséna défila sur Porcil.
La digue qui mène de Ronco à Arcole est coupée près de ce village par l'Alpon, ruisseau marécageux et impraticable presque partout.
Les Autrichiens avaient sur ce point de gros détachements qu'Alvinzi y avait envoyés , tant pour surveiller ce point que celui d'Albaredo , le pont d'Arcole et la rive gauche de l'Alpon, •qu'on avait garnie de canons. Le brigadier Brigido, qui était chargé de sa défense, avertit Alvinzi de l'approche de l'ennemi, et Pi^overa fut dirigé avec 6 bataillons et le régiment de Spleny sur Bionde et Porcil , tandis que 14 bataillons et 22 escadrons, sous les ordres du général Mitroswky, marchèrent sur San-Bonifacio et Arcole.
Le 15 novembre, Augereau el Masséna s'avancèrent, le premier vers Arcole, le second vers Porcil. Les approches du pont d'Arcole étaient garnies d'artillerie , et le village luimême occupé par de l'infanterie. La colonne
EXAMEN RAISONNÉ
d'Augereau essuya une vire résistance, et ne put jamais déboucher. Les généraux qui se trouvaient avec cette division , pénétrés de Fimportancedu passage , se portent eux-mêmes en avant, et plusieurs, comme Lannes, Yerdier, Bon et Verne, victimes de leur généreux dévoùment, sont aussitôt mis hors de combat, sans cependant pouvoir réussir dans leur projet. Augereau lui-même se précipite à la tête du pont; mais tous ses efforts sont vains, le feu meurtrier des ennemis accablait les pelotons de la tête de la colonne, toutes les fois qu'ils venaient à portée.
Un échec pareil engagea Bonaparte à envoyer la brigade du général Guyeux vers Albaredo, avec Tordre d'y passer PAdige au bac, afin de tourner Arcole, tandis que lui-même il essaya encore une fois un assaut sur le pont. L'ennemi venait de renforcer son artillerie et ses troupes, et opposa une résistance plus opiniâtre encore, tandis que les Français se trouvaient dans Timpossibilité de lui opposer des batteries équivalentes, à cause du terrain marécageux de la rive droite de FAlpon , qui ne permettait pas remplacement des bouches à feu.
Dans ce nouvel assaut, le général Vignolles fut blessé , et Muiron , aide de camp du général en chef, resta parmi les morts. Cet essai fut le dernier de la journée du 15, et il fallut se retirer, et attendre le résultat de Tattaque de la brigade Guyeux. Les Français revinrent sur la rive droite de TAdige, tandis que les 12** et 75* demi-brigades furent laissées en obser* vation sur la rive gauche.
Le i6 novembre, Bonaparte renouvelle le combat : il fait repasser TAdige aux divisions, qui rencontrent l'armée autrichienne en mardie dePorcil et d' Arcole, pour attaquer le pont de Ronoo. La cavalerie autrichienne se porta sur Arcole, tandis qu'une autre divison fut dirigée vers Albaredo, pour y défendre le pa^ sage de TAdige. Masséna repousse encore une fois les ennemis vers Porcil , et Augereau les rejette sur Arcole; mais la même scène recommence sur le pont, et les mêmes difficultés les y attendent. Ils font des pertes considérables, sans pouvoir parvenir à avancer.
Enfin, Bonaparte se résout à faire jeter un pont de fascines au delà de TAlpon , vers son •embouchure. L^ennemi le prévint dans cet endroit aussi , et un feu meurtrier d'artillerie dé-
concerta tous les projets. Pendant qu'oti se disputait le passage de TAlpon à Arcole et vers son embouchure, Alvinzi avait fait filer son centre de Bonifacio par la rive droite de TAlpon vers Arci^e ; mais heureusement pour les Français, Bonaparte fut prévenu de ce mouvement, et fit avancer 4 pièces d'artillerie légère dont le feu arrêta l'ennemi.
La nuit survint, et on en était au même point que la veille; Bonaparte retira ses troupes, et les plaça dans la même position suV les deux rives de l'Adige. Cette nuit fut employée à faire les préparatifs nécessaires pour jet^ un pont vers l'embouchure de l'Alpon. '
Le 17, les Français reviennent pour la t»Hsième fois à la charge; mais au moment où ils voulaient franchir le pont de TAdige, un des bateaux s'enfonça. Les Autrichiens, en même temps, s'avançaient pour attaquer la brigade chargée de la défense du pont, qui se trouvait sur la rive gauche, lorsque l'artillerie française, placée sur la rive droite, fit un feu si meurtrier, en les prenant d'écharpe, qu'elle parvint à les arrêter.
Pendant ce temps , le pont fut réparé, et les troupes françaises le franchirent. Cette foia-d, Masséna ne se porta qu'avec une partie de sa division vers Porcil , tandis que l'autre resta entre ce dernier endroit et Arcole.
La 32* demi-brigade fut embusquée dans le bois , à droite de la digne. La 4 8* légère fut placée en bataille près du pont de l'Adige; ^ général Robert, avec la 75**, prit position au centre devant Arcole. La division Augereau fut désignée à franchir l'Alpon vers son embouchure.
Le général Robert, qui avait attaqué les Impériaux près du pont d* Arcole, fut bientôt rejeté', et forcé de se réfugier derrière la division Augereau, tandis que quelques pelotons s'étaient repliés sur l'Adige. Les Autrichiens s'engagent alors dans une poursuite désordonnée , et assaillis à leur tour par les troupes de Blas^ séna, ils sont mis en déroute et rejetés dans le marais. Ils perdirent, dans cette attaque, i à 3,000 prisonniers.
Augereau, de son côté, était parvenu i jeter un pont sur l'Alpon , et en commença le passage sous le feu des Impériaux. Pendant ce temps, par ordre du général en chef, le lieutenant Hercule avait franchi l'Adige à la léte
DES TROIS ARMES
<]e 25 guides, et fil sonner la chaire par plusieurs trompettes; Ce stratagème réussît parfaitement» car il causa un peu d'hésitation dans les troupes autrichiennes, dont Augereau profita pour les attaquer. Le choc fut sérieux, et eut un plein succès. La garnison de Porto- Legnano arriva sur ces entrefaites, et débouchant sur San-Gregorio , menaça de prendre les Impériaux à revers, et décida ainsi leur retraite. Le général Masséna se porta de Porcil sur San-Bonifacio, et se lia ensuite, par sa droite, avec la division Augereau. Après le combat. Tannée française prit position sur la rive gauche de TAlpon , la gauche près d'Arcole, la droite à San-Gregorio.
Ce passage, tenté à triples reprises, sans ap* prêts antérieurs et par la seule force des armes, servira, sans contredit, d'exemple bien instructif pour des cas pareils, et nous démontre jusqu'à l'évidence, que le feu de Tartillerie est justement le vrai moteur qui peut nous assurer la victoire, toutes les fois que le passage ayant été démasqué, on voudra Texécuter à force armée. Les journées du 15 et du 16 ne furent teliemeot funestes pour les Français , que parce que, ne pouvant réduire Tartillerie ennemie au silence , ils furent obligés de forcer le passage du pont avec des colonnes, qu'ils livraient impunément au feu meurtriei^ des batteries autrichiennes. L'issue même du combat du 17 nous prouve que Bonaparte avait déjà désespéré de franchir le fleuve. Son mouvement ayant été démasqué, et r\B pouvant, à cause des localités, contrebalancer le feu des ennemis, il fut même obligé d'abandonner le passage vis-à-vis d'Arcole, et d'en établir un autre vers l'embouchure de l'Alpon, où les Impériaux avaient négligé de prendre les mêmes précautions pour la défense.
Paur rapport à l'action de l'artillerie qu'on attache aux avant-gardes, cette action peut se rattacher aux règles dont nous venons de faire mention en discutant sur l'action de l'artillerie dans les combats et batailles. Le service de Tartillerie dans les avant-gardes est le même que celui des autres engagements , et doit se soumettre aux mêmes principes , sauf à les modifier, comme on le fait dans tous les cas, et les adapter au terrain où l'avant-garde s'engage. Comme cette portion de l'armée qu'on fait avancer vers l'ennemi est plutôt un détache-
ment de surveillance , qui doit éclairer tous les mouvementsMe l'armée et prévenir toutes les surprises, qu'une troupe à laquelle on impose la iàche de remporter des victoires, le rôle de l'artillerie doit céder de son importance à ceux de l'infanterie et de la cavalerie, qui sont les deux armes qui font ordinairement le service des avant-postes, des patrouilles et des reconnaissances.
Quoique l'artillerie partage ordinairement aussi les travaux des troupes employées aux avant-postes , aux patrouilles et aux reconnaissances , ce n'est guère que dans le troisième cas où sou action devient importante, à cause de la masse de troupes et de bouches à feu qu'on est dans le cas d'employer.
Dans le service des patrouilles, au contraire, il faut user de beaucoup de précautions; car même les grandes patrouilles, n'étant ordinairement composées que de 200 à 250 hommes, les pièces qu'on leur confie sont souvent en danger d'être prises par Tennemi.
L'artillerie qu'on place aux avant-postes pour défendre les approches qui mènent à la position de l'avant-garde , ne risque ordinairement pas autant, car les avant-postes étant toujours dans la proximité de la masse principale des troupes, et étant sou tenus par les grand'gardes, elle ne peut pas se trouver dans des cas aussi épineux que dans le service des patrouilles, qui sont obligées quelquefois de parcourir de grandes distances , et dans un certain éloignement de Vavanl-garde.
De tout ce que nous venons dire sur l'action de l'artillerie, nous pouvons déduire, sans vouloir cependant approfondir toutes les subdivisions qui peuvent en résulter, les conséquences principales suivantes :
1 ® Comme la vraie force de l'artillerie consiste dans ses feux, il faut lui accorder une position avantageuse et adaptée aux circonstances;
2" L*artilierie ne pouvant jamais se battre seule, puisqu'elle n'est pas en état de se défendre elle-même , il faut absolument qu'elle soit secondée par l'une des deux armes dans son action, et qu'elle sache bien manœuvrer avec les deux ;
5^ De ne jamais oublier que, dans l'ao-.
tion de rartiHerie, ce n'est pas le nombre de coups qui décide du succès, mais la justesse du tir.
ôi
EXAMEN RAISONNÉ