CONCLUSION
Après avoir fini ma dissertation sur les propriétés des trois armes différentes, sur leur emploi dans les bataiUes et leurs rapports entre elles, il serait peut-être agréable au lecteur que je rassemblasse maintenant dans un cadre étroit, mais qui répondit pleinement au but, tous les principes qui forment les éléments des batailles, et dont la majeure partie est basée sur ces mêmes princii>es, qui ont été le sujet de mes discussions ; mais le nombre immense de règles, de conséquences et de considérations primitives et secondaires qui devraient y entrer, en rendent la réussite presque impo^ible; car les principes de l'art militaire paraissent sanctionner l'invariabilité de ces règles, et
EXAMEN RAISONNÉ
elles sont néaniiioias irès-soayent trahies par le caprice du hasard.
Que de règles que la théorie a consacrées ont été mises en défaut par la pratique? Que de dispositions qui ont mené à un heureui résultat et que la pure théorie condamne? Ce conflit de la théorie et de la pratique , ne peut qu'égarer les idées et rendre les conséquences qu'on érige en principes, douteuses et quelquefois insolites. L'imagination humaine voudrait en vain s'appesantir sur la thèse inépuisable du mécanisme des batailles, elle ne parviendra jamais, je crois , ni à épuiser le sujet , ni à contenter le militaire profond , et surtout celui qui a présidé lui-même à ces luttes sanglantes, et qui a observé avec attention toutes les variations des chances, le pouvoir du hasard et de l'aveugle fortune, le mécompte des probabilités et l'inconstance des résultats.
Mais s'il est impossible de baser le gain des batailles sur des principes stables, je ne crois pas qu'il soit aussi difficile de ramener les causes de leurs pertes à des règles plus invariables qui nous indiqueront ce qu'il faut éviter, pour conserver du moins l'équilibre des chances. En récapitulant les narrations des luttes qui «ont ensanglanté le continent européen , nous pouvons toujours rassembler une série de principes, dont l'oubli a été la cause de nombreuses et sanglantes défaites , qui peuvent, en les considérant dans tout leur développement, nous servir d'indication salutaire, je ne dirai pas pour tout ce qu'il y a à faire, mais pour ce qu'il faut éviter. Il est vrai que les combinaisons changeant d'après le terrain , il est difficile que la même cause fasse gagner ou pertlre une autre bataille ; mais, par rapport à la violation des principes établis, nous reoonnaisons, même sur des champs de bataille ditférents , plus ou moins une certaine analogie, qui nou9 servira de guide pour éviter les mêmes dangers, et qui ne pourra qu'épurer notre dialectique
militaire.
Je n'essaierai donc maintenant de tracer qu'une série d'aphorismes , que je tâcherai d'oifrir au lecteur comme un guide, peut-être même pas tout à fait exempt de défauts, pour le mécanisme dés batailles; et en recherchant plus tard les causes du gain ou de la perte des plus fameuses batailles des* temps modernes , je chercherai à ramener les résultats heureux
ou défavorables qui s'en sont suivis, à la stricte observance ou à l'infidélité aux règles que j'énoncerai dans mon catéchisme.
Pour ne pas nous mettre à la merci d'une défaite ou d'une déroute , avant d'engager une bataille , pendant le combat et les moments qui qui le suivent, nous observerons strictement les règles suivantes :
i*> On n'engagera l'affaire que lorsqu'il existera un équilibre quelconque de forces physiques;
2® On prendra un ordre de marche qui nous mènera dans le flanc des lignes ennemies, et, pour le cas inverse , on cherchera toujours i découvrir les mouvements préparatoires de ses ennemis ;
5^ Oa choisira une position avantageuse sous le rapport topographique, et on en appréciera les propriétés (i) ;
4® Il faudra éviter de choisir pour champ de bataille un terrain trop étendu ou trop étroit , en comparaison du nombre de troupes dont on pourra disposer : dans le premier cas, on se voit obligé d'étendre trop les troupes, et Tordre de bataille n'en conserve aucune consistance ; dans le second , on se voit forcé de trop les masser, et on les expose ainsi aux coups meurtriers de l'artillerie ennemie ;
5^ On se gardera de disséminer les troupes avant l'engageaient;
e** On appréciera le terrain , si la chose est possible, avant l'engagement, et on cherchera à découvrir les points stratégique "et tactique du champ de bataille de son ennemi, comme 4e celui qu'on occupe;
7^ On disposera les troupes dans l'ordre de bataille le plus conforme aux modulations et aux propriétés du terrain, ainsi qu'aux avantages de leur action ;
8^ On soumettra la formation des armes aux propriétés de leur action, en la basant aussi . sur l'opportunité du moment;
9** On cherchera toujours à prendre l'offensive pour forcer l'ennemi à moduler ses mouvements d'après ceux de ses adversaires;
IQ^On dirigera toujours son attention contre les points de la position ennemie , les plus faciles à subjuguer;
(0 D*après les principes énoncés au commencement de cet ouvrage.
DES TROIS ARMES
H^Or évitera d^engager les troupes sur un terrain désavantageux, où leur action peut être paralysée ou avoir des résultats fâcheux;
iS® On fera agir lesdiflTérentes armes d'après les vrais principes de leur action (i);
13^ On combinera les trois armes pour leurs mouvements offensife, d'après le terrain qu'elles doivent parcourir et Tennemi qu'elles doivent combattre;
ii® On attachera une attention particulière au soutien réciproque que les trois armes doivent se porter;
15^ On n'entreprendra pas de mouvements décousus ou partiels, mais on cherchera i les faire tendre tous vers le même but;
16^ On profitera sans hésitation du moment opportun y qui peut décider du sort de la bataille;
1 7^ On aura un réserve respectable, composée des trois armes;
18^ On n'emploiera jamais la réserve tout entière au commencement du combat, sur un seul point, pour ne pas s'en priver tout à fait;
19^ On cherchera au contraire à ménager la réserve jusqu'au moment du dénoûment;
20^ On dirigera cette réserve , sur la fin de la bataille, vers le point qui doit décider du sort de la journée;
Et si la bataille prend une tournure désavantageuse et que la retraite devienne inyitablé;
21^ On ne précipitera pas le mouvement rétrograde;
St2!^ On se repliera sous la protection des troupes dont le terrain favorisera le plus l'action.
En présentant maintenant au lecteur une série de dissertations succinctes des plus fameuses batailles, cherchons à démontrer tous les grands avantages qui se rattachent à la stricte observation des principes dont je viens de lui donner l'énumération, et la fâcheuse influence que leur oubli entraine après elle.
Bataille de Senef, livrée le H août 1674.
La bataille connue sous le nom de Senef, secf>mpose de trois engagements différents, dont les deux premiers furent soutenus par l'arrière-garde du prince de Vaudemont et l'in-
(i) J'en ai déjà discuté toutes les règles.
fanterie que le prince d'Orange amena luimême, et le troisième par toute la m^sse des troupes. Ces trois engagements sont : la prise du village du même nom par le général de Montai , et le combat de cavalerie qui s'ensuivit; la prise du village de Saint-Nicolas-aux- Bois, et l'engagement général de la position de Fay.
Le prince de Vaudemont , qui commandait l'arrière-garde des alliés, malgré la forte position du village de Senef, ne se défendit que faiblement, ou, pour mieux dire, presque pas,, et céda cette conquête à son ennemi, dont la majeure partie des troupes était composée de cavalerie , ce qui prouve, de la part du prince de Vaudemont, une fausse appréciation dutet-* rain pour l'action des armes. 11 ouvrit, par ta reddition de ce village, un débouché aux lrou<* pes du prince de Condé, qui purent manœuvrer avec facilité et aisance entre Senef et le bois de Busseret.
Le prince de Condé, en débouchant de Senef, rencontra dans la plaine la cavalerie des alliés, dont la position était vicieuse ; car placée perpendiculairement au ruisseau qui coupe le terrain de Senef, elle prétait son flanc droit à à l'artillerie des Français, que le prince plaça au-dessus du village et sur la rive opposée du ruisseau .La formation de cette cavalerie n'était pas exempte de défauts non plus; l'ayant rangée en plusieurs lignes, le prince de Vaudemont n'accorda pas d'intervalles aux dernières, ce qui entraîna toute la masse dans une déroute totale au moment où la première ligne fut repoussée. L'infanterie du prince de Nassau, au lieu de seconder la cavalerie des alliés, ne partagea avec elle que sa fuite jusqu'à Saînt-Nicolas-aux-Bois. ,
Ayant reformé l'arrière-garde sous la protecti<m du village de Saint-Nicolas-aux-Bois, le prince de Vaudemont fut renforcé par l'infanterie que le prince d'Orange amena lui-même.
Le prince de Condé renouvelle ses attaques et fait charger sa cavalerie, et celle fois-ci, comme si la cavalerie des alliés eût voulu se venger de l'infanteriequi l'avait abandonné au premier engagement, c'est elle qui resta spectatrice inactive de la défaite de l'infanterie des alliés. Chose bien inconcevable ! l'infanterie hollandaise était maîtresse de tous les accidents du terrain, comme village, haies, vei^ers, etc.,
EXAMEN RAISONNÉ
et se laissa cependant déloger par la seule Maison du roi. L'artillerie en général n'a joué qu*un râle secondaire et ne développa qu'une force négative.
Ces moments désastreux font encore tomber sur le prince d'Orange un blâme d'une autre catégorie. 11 engagea une partie de ses troupes partiellement, et au lieu d'éviter ces combats aussi sanglants qu'inutiles, il les mit en butte à des déroutes d'autant plus fàcbeuses , que ces éôhecs répétés abattirent le courage des troupes, que nous voyons plus lard céder aussi, sans presque aucune résistance , la forte position du prieuré de Saint-Nicolas-aux-Bois. Le prince d'Orange et le duc de Villa-Hermosa firent de vains efforts pour rallier et contenir leurs troupes, elles furent constamment repoussées, et avec des pertes considérables en tués, blessés et prisonniers, jusqu'au village de Fay.
Cependant , il ne faut pas oublier que le prince de Condé tomba dans le même défaut, car ses troupes n'arrivèrent aussi que successivement. Au reste , la conviction de ne trouver que l'arrière-garde des ennemis près de Senef , excuse en grande partie cette faute , et ce n'est ensuite, qu'entraîné par les succès rapides qu'il venait de remporter sur les alliés, que le prince deCondé poussa jusqu'au delà de Saint-Nicolasaux-Bois, avant d'avoir été rejoint par le reste de ses troupes.
Enfin, on s'est battu jusqu'à deux beures après midi, et les forces majeures des alliés ne faisaient qu'arriver pour occuper la position du village de Fay , où le prince d'Orange les rangea en bataille. Cette foi»<;i, il proGta avec habileté de tous les accidents que le terrain lui offrait, pour l'emplacement de l'infanterie et de la cavalerie; et parvint du moins à rendre la victoire indécise.
Si le prince d'Orange avait aussi bien utilisé son artillerie que les deux autres armes , il n'y a pas de doute que les Français auraient éprouvé des pertes incalculables , qui devaient rendre pour le dénoûment, les mouvements des alliés aussi avantageux que faciles. La ligne de feu des alliés n'était pas assez puissante, quoique le village de Fay et une ravine qui couvrait le front de leurs lignes de bataille, favorisassent l'emplacement de l'artillerie. Nous avons vu tout le tort que 6 pièces de canon, que le gé-
néral Chavagnac avait placées derrière cette ravine, entre le village et le bois de Rœulx, occasionnèrent à la cavalerie française, à laquelle le prince de Condé avait donné une position vicieuse , en l'exposant inutilement au feu de l'artillerie ennemie.
Plus tard, le prince d'Orange s'apercevant que le moment de reprendre l'offensive était arrivé, enjoignît à l'infanterie de l'aile gauche, qu'il soutint par la cavalerie, de tourner la droite des Français où commandait le duc de Luiemboui^. Mais sous quel aspect se présenta ce mouvement, entrepris dans un moment si opportun et si mal exécuté? Les troupes alliées marchèrent inutilement, perdirent un temps précieux, et revinrent sur leurs pas sans avoir presque tenté l'attaque qu'on leur enjoignit d'exécuter.
Quoiqu'on puisse, et avec justice, attribuer au prince de Condé une victoire complète dans les combats de Senef et de Saint-Nicolas-anx- Bois, et affirmer que la bataille qui se livra à Fay resta indécise , ce fait cependant n'excuse pas le prince d'Orange, dont tous les mouvements pendant la journée ne nous offrent aucun plan d'attaque bien combiné, aucune décision dans l'action des armes, et une opiniâtreté inexcusable de rester sur la défensive pendant toute une demi-journée. Si ces forces disséminées l'avaient contraint, pendant les combats de Senef et de Saint-Nicolas-aux-Bois, à une défensive toujours désavantSigeuse , il pouvait facilement , dans sa position de Fay, reprendre sa revanche, car ses forces physiques et les avantages du terrain qu'il occupait lui offraient les moyens de prendre l'offensive et de manœuvrer sous la protection des accidents qui couvraient son front de bataille. Le seul mouvement offensif qu'il tenta de faire avec son aile gauche, quoique entrepris dans un moment opportun, doit cependant être rangé dans la catégorie des faux mouvements, puisqu'il devint un mouvement partiel.
Une faute assez grave qu'on peut imputer au prince de Condé, et qui rendit la victoire indécise, c'est qu'au moment où il battit complètement l'arrière-garde du prince de Vaudemont, il ne fit pas avancer ses troupes droit dans là direction de Saint-Nicolas-aux-Bois et de Fay, en laissant le bois de Marimont à gauche, et eu tournant la source et les marais de
DES TROIS ARMES
la Senne. Cette marche l'aurait mené sur la ligne de retraite de Tannée des alliés , et aurait forcé le prince d'Orange de céder le champ de bataille à son adversaire. Cet oubli lui coûta une victoire décisive de moins.
BatqUle de Fleurus, livrée le i» juillet 1690.
La victoire que le duc de Luxembourg remporta sur le prince de Waldek , dans les champs de Fleurus y repose sur plusieurs fautes graves de ce dernier. Sa position ne pouvait pas se caractériser comme bonne ; car si même le front était bien couvert par le ruisseau de Wagnée et un terrain élevé qui pouvait cacher les mouvements offensifs de son centre , les deux flancs ne l'étaient pas. Les- villages d'Heppîgnies et de Saint-Amand en étaient les seuls appuis; mais des villages n'assurent que faiblement les ailes d'un ordre de bataille. Pour prévenir ce débordement funeste, dont le prince de Waldeck a été la victime, il n'y a, ainsi que je me suis prononcé chapitre H, section iv,que les grand'gardes qui servent de postes d'avertissement, et dont le devoir est d'épier les noouvements offensifs que l'ennemi entreprend autour des ailes. Le prince de Waldeck aurait donc dû en avoir une entre Saint-Amand et l^gny, pour assurer son flanc gauche , et une autre entre les villages d'Heppignies et de Wagnée pour la sûreté de son flanc droit.
Ayant dirigé toute son attention sur le front de ses lignes de bataille , le prince de Waldeck se laissa si peu distraire de cette première idée, et prit si peu en considération le terrain eu général sur lequel il combattait , et les sinuosités qui favorisèrent le mouvement de conversion des Français, qu'il se laissa nonseulement tourner, mais même prendre à dos.
Ia disposition des troupes dans l'ordre de Bataille n'était pas exempte de défaut non plus. 1« prince de Waldeck entremêla de la cavalerie avec l'infanterie , et prépara ainsi la délaite des deux aimes; ensuite, au moment où il découvrit le mouvement de conversion , au lieu de chercher plutôt à faire rétrograder le flanc gauche en arrière, il y dirigea toute sa réserve, et s'en priva pour le reste de la journée. Ayant »^ttu et mis en fuite la cavalerie du flanc gauche des Français, qui s'était avancée dans la pUUe au delà du ruisseau de Wagnée , au lieu
de poursuivre son succès et chercher à propager le même désordre dans l'infanterie du centre, que le général de Rubantel avait déjà fait avancer pour seconder les efforts du général comte de Gournay, qui commençait à plier aussi , et tâcher de sépjirer les deux flancs , il détacha toute sa cavalerie au secours de son aile gauche , qui était déjà pressée par Tennemi. Il espérait par ce mouvement corriger une faute antérieure. Le résultat a parlé contre cette espérance , et il en provint deux maux sensibles : 1® en perdant le moment d'achever de battre avec sa cavalerie le centre où la désorganisation commençait à se manifester, il perdit aussi le seul moment opportun qu'il avait eu dans la journée pour remporter la victoire; 2^ ces contre-marches exposèrent une partie de ses troupes à des défaites partielles. Profitant de ce moment de relâche , les troupes du flanc gauche et du centre des Français se reformèrent, et reprenant l'offensive, se préparaient à retourner à la charge, lorsque le prince de Waldeck ordonna la retraite , et céda le champ de bataille à son adversaire.
Bataille de Neenvinde, livrée le 29 jut7/et 1693.
La victoire de Neerwinde démontre, delà part du maréchal de Luxembourg, de profondes connaissances de tactique; et de celle du marquis de Feuquières, cet œil exercé à saisir avec promptitude les mouvements de l'ennemi , et cette décision à profiter du moment opportun , à laquelle se rattache si souvent le sort des bataiHes.
L'inadvertance du prince d'Orange, délivrer bataille ayant un fleuve à dos, ne peut s'excuser que par la forte position qu'il avait fait occuper à son armée, et qui n'offrait qu'un seul défaut, celui de s'opposer à la libre circulation des troupes. Le terrain, circonscrit d'un côté par le fleuve de la Geete, et de l'autre, par le ruisseau de Landen, l'était encore plus par les retranchements que le prince d'Orange avait fait élever sur le front des lignes de bataille, et qui s'étendaient depuis le village de Neerwinde jusqu'au delà de celui deRumsdorp.
Cette position, où l'infanterie et l'artillerie pouvaient se battre avec avantage , n'était cependant pas favorable pour la cavalerie. Les mouvements offensi£s de cette arme, qui exige
EXAMEN RAISONNÉ
un terrain vaste et sans accidents» étaient paralysés sur le front des lignes de bataille par les retranchements qui étaient presque contigus sur le flanc droit par les villages de Laer et Neerwinde , dont les fortifications avaient rendu les débouchés plus difliciles encore , et, sur le flanc gauche , par le ruisseau de Landen.
D'après une description pareille » il est aisé de se convaincre que Tarmée du prince d'Orange était entourée d'obstacles, qui avaient transformé le champ de bataille en «un camp retranché , circonscrit par la Geete , le ruisseau de Landen , et les fortifications qui couvraient tout le front de bataille.
Les. troupes s'appuyant par leur flanc droit aux bords de la Geete , et par leur aile gauche au ruisseau de Landen, étaient placées en ordre de bataille convexe, dont la disposition, il est vrai , offrait au général en chef les moyens de faire manœuvrer sa réserve avec facilité vers les deux flancs; avantage que le prince d'Orange ne mit cependant pas à profit , mais qui, d'un autre côté, présente le défaut, au moment où une des ailes est enfoncée, de conduire les ennemis à dos des troupes qui forment le centre et Taile opposée ; ce qui arriva justement aux alliés.
Le duc de Luxemboui^ avait une tâche diflicile à remplir, mais son génie ne se laissa pas abattre par ces difficultés, et il procéda à l'exécution de son plan d'attaque.
Les villages de Neerwinde et de Laer, qui faisaient l'extrémité du flanc droit des lignes de bataille des alliés, furent le but de l'attaque principale. Quoique le prince d'Orange les occupât avec de l'infanterie , il négligea de faire manœuvrer les réserves de ces deux postes autour des ailes des villages, afin de tomber dans les flancs des assaillants; ce qui occasionna le triple assaut de ces deux postes.
Si le combat dans les villages de Neerwinde et de Laer fut si meurtrier et l'assaut si souvent répété, nous trouvons justement }a cause du triple abandon de ces deux postes par le prince d'Orange dans son oubli des règles de la grande tactique par rapport à l'action des armes, et la double cession par le duc de Luxembourg, dans la négligence du chef qui conduisait les troupes françaises, qui se laissait emporter par la chaleur du combat , et poursuivait toujours ses succès, an lieu de faire les
dispositioi» nécessaires pour conserver les; conquêtes qu'il faisait.
Sans se laisser séduire par des attaques par* tielles ou en débandade, le duc de Luxembouif ' y faisait marcher ses troupes en masse ; c'était agir d'après les règles de pure tactique ; mais au moment où le village de Laer tomba aa pouvoir des Français , il fallait aussitôt faire les dispositions nécessaires pour conserver cette conquête , en disposant les troupes légères et en faisant avancer les réserves, etc.
Au moment où le village de Neerwinde ftit emporté pour la troisième fois , le marquis de Feuquières , qui était resté chef des troupes da flanc droit, s'aperçut du mouvement que le prince d'Orange faisait faire à Tinfanterie du flanc gauche pour aller secourir ce poste, et profita, avec une promptitude exemplaire, du moment opportun pour décider de la victoire.
Son mouvement offensif du côté de Rumsdorp appartient certainement aux profondes com- Ûnaisons de la grande tactique, et parle autant en faveur du général qui l'exécuta qu'une brillante victoire.
Le prince d'Orange, qui occupait une position purement défensive, position qui exige moins de troupes pour en défendre les apprch ches, au lieu de renforcer ses lignes de bataille, devait plutôt mettre une partie de ses troupes en réserve derrière les hauteurs, devant le village de Wanghe, d'où elles auraient pu manœuvrer avec aisance et avantage vers les deux flancs. Ayant négligé de le faire, il fut obligé de secourir son flanc droit par les troupes de l'aile gauche, et la découvrit ainsi aux attaques des ennemis.
Les troupes du marquis de Feuquières, emportées par la chaleur du combat, au lieu de se reformer dans les retranchements dont dks venaient de se rendre maîtresses, pénétrèrent bien au delà, et ne purent donc y arriver que fatiguées et un peu en désordre. La cavalerie du prince d'Orange, postée sur la gauche, était fraîche. C'éUit le moment de la faire charger; tandis que nous la voyons, au contraire , entreprendre sa retraite vers Leau et abandonner le champ de bataille au moment même où son action devenait si nécessaire.
Le duc de Luxembourg avait combiné son dernier mouvement offensif vers le flanc droit des ennemis, avec celui du marquis de Feu*
DES TROIS ARMES
qaîères, et décida ainsi en faveur des Français le niocësde< cette fameuse journée. Sa cavalerie pénétra entre les villages de Neerwinde et de Laer et se forma devant celle de Hanovre, qai,aulieu de tomber sur son ennemi pendant le moment de sa formation en ordre de bataille, resta, sur ce point aussi, spectatrice inactive da désordre que celle des ennemis y occasionna, et qui se changea. sur cette aile en une sorte de fuite désordonnée.
BataiUe de.Hoehêtett , Uvrée U iZ août 4704.
£d lisanlla relation de la bataille de Hochstett, le lecteur reste involontairement indécis, s'il doit plus s^étonner de la courageuse résignation du prince Eugène et du duc de Marlborough, de vouloir forcer une position comme celle qu'occupait Tarmée française, ou des moyens si peu analogues qu'employèrent les généraux Tallard et Harsin pour la défendq^.
D'an cété, nous remarquons hardiesse, dispositions judicieuses; deTautre, une fausse appréciation du terrain, un ordre de bataille vicieux et aucune décision dans les mou- Tements.
Les généraux Tallard et Marsin ayant résolu de prendre position entre les villages de Blindheimet Luizingen, et de couvrir le front de leurs lignes de bataille par un ruisseau qui conle parallèlement à la position, négligèrent entièrement les dispositions nécessaires pour en défendre le passage. Les moulins de Breisseh et de Séner, les villages d'Ober et de Nieder-Glaueheirai et celui de Lutzingen, qui bordaient le ruisseau, étaient cinq postes qui pouvaient favoriser les Français dans la défense du passage. Les généraux français , au contraire, restèrent spectateurs inactifs de la construction d'un pont, que le prince Eugène fit construire , ainsi que de la prise des deux moulins, auxquelles Tinfanterie et l'artillerie pouvaient s'opposer si facilement.
Le moment où les alliés commencèrent à franchir le ruisseau, ne présentant que les tètes des colonnes et ne possédant, par consé- <iuent , que peu de moyens de défense , était justement celui où les généraux Tallard et Harsin devaient utiliser leur nombreuse cavakrie. Au contraire, de 150 escadrons qu'ils «raient sur le champ de bataille , ils n'en en-
voyèrent que trois au-devant des ennemis.
L'engagement de ces trois escadrons démontre, d'une manière évidente, jusqu'à quel point les généraux français poussèrent l'opiniâtreté à commettre des fautes. Malgré sa faiblesse , cette troupe parvint à repousser jusqu'à deux fois les troupes alliées qui essayaient de passer le ruisseau; mais les généraux commandants s'opiniâtrèrent à ne pas ta secourir, et elle finit par succomber aux forces supérieures des ennemis, qui franchirent le ruisseau sans obstacle.
Si les généraux français avaient su mieux apprécier les deux positions respectives, ils auraient fait acheter cher au prince Eugène, la témérité de venir franchir un ruisseau pareil, sous le canon de ses adversaires. Mais, soit ignorance ou insouciance de la part des généraux Tallard et Marsin, ils ne profitèrent pas •de tous les avantages que la nature leur avait offerts et aplanirent eux-mêmes à leurs ennemis toutes les difficultés que ceux-ei ne devaient surmonter qu'au prix de beaucoup de sang. Les points de passage ne pouvant plus être cachés aux yeux des Français, ces derniers devaient y disposer leur artillerie, et arrêter les mouvements des alliés.
Lorsque le prince Eugène s'avança vers le village de Lutzingen et que sa cavalerie fit volte-face et abandonna l'infanterie, celle-ci fut assez maltraitée et forcée de plier. C'était justement le moment de prononcer de ce côté un mouvement offensif et de rejeter cette infanterie au delà du ruisseau ; mais le maréchal de Marsin se contenta de poursuivre le combat de loin, et ayant donné aux troupes du prince Eugène le temps de se reformer, il fut repoussé par ces mêmes troupes qu'il pouvait si facilement anéantir. Quelle occasion propice pour une masse imposante de cavalerie et d'artillerie, dont les feux meurtriers auraient pu poursuivre son ennemi jusqu'au delà du ruisseau ; et il la laissa échapper !
Sur le flanc droit, le maréchal Tallard, en faisant avancer sa cavalerie, crut devoir la soutenir par l'infanterie. Mais au lieu de faire manœuvrer celle-ci dans la direction des mouvements offensifs de la cavalerie, pour qu'au moment d'un échec, la dernière pût se reformer sous la protection de la première , il entremêla les deux armes, et qu'en arriva-t-il? La cavalerie fut battue, l'infanterie presqu'entière-
3lâ
EXAMEN RAISONNÉ
ment détruite, et profitant de cet avantage en homme habile et hardi , le duc de Marlborough rejeta les troupes du flâne droit et les poursuivit jusque près Hochstett, où la gendarmerie française périt en partie dans le Danube et fut en partie sabrée. Le maréchal Tallard lui-même^ revenant pour faire retirer les 27 bataillons et 12 escadrons qu'il avait enfermés dans Blindheim , fut fait prisonnier.
Dès ce moment , la bataille pouvait être envisagée comme perdue. L'aile droite de Tarmée française ayant été battue et obligée d'abandonner le champ de bataille, le maréchal Marsin ne pouvait se soutenir plus longtemps sans risquer de faire partager à ses troupes le sort cruel de celles qui furent enfermées dans Blindheim et obligées de capituler. Il ordonna la retraite, et le champ de bataille fut aussitôt occupé par les troupes du prince Eugène et du duc de Marlborough.
BalaiUe de Malplaquet^ livrée le ii septembre
Quoique la disposition des troupes du maréchal de Villars n'ait pas été exempte de fautes, il est cependant très-probable que , sans la blessure qui le mit hors de combat et qui fit tomber le commandement en partage au maréchal de Boufflers, la victoire n'en aurait pas moins couronné le courage exemplaire des troupes françaises.
Les bois de Blangles et de Sars, ainsi que le terrain qui séparait ces deux taillis, formaient le champ de bataille. Les deux bois étaient au pouvoir des Français, mais le maréchal de Villars ne les occupa que faiblement, et en les cédant à ses ennemis, leur livra deux soutiens si faciles à défendre et dont il est souvent si difficile de se rendre maître. L'assiette des fortifications quMl fit élever pour défendre la trouée entre les deux bois était trop avancée, car, en perdant un des taillis, les fortifications étaient prises à revers.
Le combat s'étant concentré dans les deux bois, que le maréchal aurait pu rendre inabordables , s'y soutenait avec des Succès alternatif. M. de YiUars secourut les troupes qui les défendaient par celles du centre, qu'il eut l'imprudence de dégarnir. C'est dans ce moment critique que le maréchal de YiUars fut blessé et
obligé de quitter le champ de bataille. L'absence du général en chef au plus fort du combat est sans doute une perte bien grande, mais n'excuse pas la conduite du maréchal de Boufflers.
Quoique le bois de Sars fût emporté , la victoire dépendait-elle donc de ces deux saillants avancés , et même , en les perdant , ne pouvaiton pas se maintenir dans une position plus en arrière? Supposant même qu'un mouvement rétrograde devint indispensable, le maréchal de Boufflers ne pouvait-il pas , en prenant une autre position , manœuvrer sous la protection de sa cavalerie, qui serait tombée sur les troupes débouchant des taillis? Le maréchal pouvait toujours attaquer ses ennemis avec avantage au moment où. ils auraient débouché des bois, tandis que son artillerie , en abandonnant les fortifications de la trouée et prenant aussi une position rétrograde, aurait achevé d*accabler les troupes qui la franchissaient et aurait ainsi préparé Taction de la cavalerie, qui donna tant de preuves irrécusables de courage.
Au lieu de chercher à réparer un accident, tout fâcheux qu'il pouvait être, mais que la fortune capricieuse rend si fréquent à la guerre, le maréchal de Boufflers aima mieux abandonner le champ de bataille à ses ennemis , ce qui était au reste infiniment plus facile à exécuter.
BalaiUe de Fontenoyjivrée le ii mai 1745.
Les Français ayant franchi l'Escaut à Ca* lonne, prirent position en appuyant leur droite au village d'Antoing, ayant leur centre couvert parle village de Fontenoy, et prolongeant leor gauche jusqu'à la pointe du bois de Barry, du côté de Ramecroix. Les alliés qui s'étaient rassemblés sur les hauteurs de Maubray, commenceront leur mouvement en quatre colonnes, dont celle de droite marcha entre le bois de Barry et le village de Yézon , les deux colonnes du centre se dirigèrent vers Fontenoy, celle de gauche, vers Antoing.
En jetant les yeux sur la carte, on peut facilement se convaincre des dangers que la position des Français leur offrait, et des avantages qu'un mouvement bien dirigé des colonnes manœuvres du duc de Gumberland pouvait loi rapporter.
Le bois de Barry ne pouvait jamais être le point stratégique du champ de bataille, car con-
DES TROIS ARMES
daisant à Toarnay» le maréchal de Saxe devait toujours éviter de se replier sur une place qui était occupée par rennemi. Le village d^Ântoing est situé à peu près à un kilomètre de TEscaut et à deux de Galonné, {k>ints de passage de l'armée française. En se rendant maître d'Antoiog, le duc de Cumberland mettait Tarmée française en danger d'être rejetée en sens inverse de ses points de passage , avantage certainement très-grand. Ce village formait aussi Teitréme droite des lignes de bataille du maréchal de Saxe. En s*en rendapt maîtres, les alliés se plaçaient perpendiculairement sur Vaile atr laquée, second avantage noii moins grand. La colonne de gauche , en quittant à Véronchaux la route qui mène de Tournay à Condé, et rabattant vers lis village de Péronne, pouvait bire manœuvrer ses troupes sous sa protection et diriger de là ses attaques contre Antoing ; troisième avantage. L'éloignement de la rive gauche de TEscaut et le marécage qui la borde , assuraient Textrème gauche des alliés contre les tentavives que rartillerie ennemie aurait voulu entreprendre, en établissant ses batteries sur la rive opposée. Enfin, si les alliés avaient Timprudence de porter la majorité de leurs forces vers le bois de Barry, s'en fussent- 3s même rendus maîtres , les troupes qu'on aurait employées à celte attaque, n'auraient jamais pu atteindre le village de Ramecroix, qui formait l'extrême gauche de l'armée française, avec cet ensemble de mouvement et cette régularité de formation, avant-coureurs des avantages non douteux; raison assez péremptoire pour détourner le duc de Cumberland de Pattaque de la gauche de ses ennemis.
Toutes les raisons que je viens d'exposer, étaient suffisantes pour convaincre le duc de Cumberland, que le vrai point, le plus décisif, et celui contre lequel il devait diriger ses atla- <lues, était le flanc droit de ses adversaires. C'est justement ce qu'il négligea d'observer.
Ayant rassemblé ses troupes sur les hauteurs de Maubray, sans rien changer au nombre des colonnes^ voici Tordre de marche que le duc de Gunloerland aurait pu suivre. La colonne de l'extrême droite, en passant entre les villages de Bourgeon et Moupreau, en déployant entre ces deux villages et sous leur protection, se serait ensuite dirigée sur Fontenoy. La seconde aurait pris le village de Bourgeon pour
but , et l'ayant fait occuper assez puissamment pour pouvoir s'y maintenir, aurait déployé sous sa protection. La troisième et la quatrième auraient suivi la grande route de Tournay à Condé , jusqu'au village de Véronchaux, d'où ces deux colonnes se seraient séparées de la manière suivante : la troisième, en déployant sous la protection de Véronchaux, se serait liée à la seconde dans la direction de Bourgeon; la quatrième, en quittant Véronchaux, aurait pris la direction de Péronne et aurait déployé entre ce dernier poste et celui d' Antoing. Une forte réserve aurait été placée sur la grande route de Tournay à Condé, en avant du village de Véronchaux.
En refusant de cette manière leur flanc droit , les alliés auraient pu porter leurs forces principales par Péronne et Véronchaux, et rejeter de prime-abord l'armée française sur une défensive désavantageuse.
Le duc de Cumberland dirigea ses attaques contre les villages de Fontenoy et Antoing, mais ne parvint à s'emparer ni de l'un, ni de l'autre poste, et nous en trouvons la cause dans les moyens peu suffisants qu'il employa pour parvenir à son but. 11 attaqua ces deux postes en front, et ne faisant agir que son infanterie , tandis que Tartillerie devait y jouer un rôle important. Une forte batterie, placée sur les hauteurs à droite du village de Bourgeon, aurait pris d'écharpe les fortifications du ravin entre Fontenoy et Antoing, et, par un feu bien dirigé, aurait favorisé l'action de l'infanterie.
Les villagas de Fontenoy et d' Antoing avaient été fortifiés; et, chose bien inconcevable , lorsque le prince de Waldeck les attaqua, il soutint son infanterie par la cavalerie hollandaise. Il est aivSé de se convaincre que celte cavalerie fut sacrifiée , et qu'elle fut abîmée par l'artillerie française.
N'ayant pu forcer ni Fontenoy ni Antoing, le duc de Cumberland dirigea ses troupes entre le bois de Barry et le village de Fontenoy , par conséquent dans un sens inverse du point décisif , et foima ce fameux carré à trois faces de 15,000 hommes d'infanterie, dont les annales' nous citent le fameux exemple d'une scène de vrais paladins. Cette masse devait rompre le (Centre des alliés; et, pour prévenir ce mal, le maréchal de Saxe la fît attaquer suc-
EXAMEN RAISONNÉ
cessivement par 7 régîmenU de cavalerie, qui | furent repoussés, et perdirent 5 à 600 hommes en tués et blessés. Ceci ne fait que prouver en faveur de la supériorité de Tinfanterie, etFoubli du maréchal de Saxe de soutenir sa cavalerie par de rarlillerie.
Cette masse gagnant toujours du terrain , et plusieurs régiments d^infanterie et de cavalerie du centre ayant été mis en désordre , le maréchal de Saxe fit avancer de Tartillerie, dont le feu bien dirigé occasionna du flottement dans le carré. La cavalerie française, qui venait de se rallier, attaqua de nouveau et parvint à vaincre cette masse terrible, dont le mouvement rétrograde décida de la victoire en faveur des Français. Si , lorsque Tinfanterie du centre de Tarmée française fut mise en fuite, le duc de Cumberland eût profité de ce moment et fait avancer sa cavalerie , il serait parvenu à compléter \à désorganisation , et la victoire lui aurait peut-être appartenu.
Bataille deLovotilz^ livrée le i®' octobre 17S6.
Une fausse appréciation du terrain qu'on choisit pour champ de bataille , et d'après laquelle on dispose ses troupes, ne peut avoir qu^une défaite pour résultat. Le courage des troupes va ordinairement se briser contre les écueils que la nature nous présente alors , et une vaine effusion du sang en est la suite. Le maréchal Brov^n Ta éprouvé à Lovositz.
Les hauteurs parsemées sur un champ de ba- « taille, et qui dominent sur le reste du terrain, ; sont 'ordinairement les points décisifs qu'il faut bien se garder d'abandonner à «on ennemi. Le maréchal Brown , au contraire , négligea d^occupcr les hauteurs de Homolka et de Lobosch, et n'y songea pas plus au moment où son avantgarde aperçut l'armée prussienne déboucher de de Welmîna, qu'à celui où elle était encore seule sur le terrain de Lovositz.
Ayant rangé son armée en bataille derrière le ruisseau et les étangs de Sulovitz et Schirkovitz , le maréchal Brown ne laissa devant son flanc gauche et son centre que des défilés, qu'il ne pouvait franchir , si son but était de déposter son ennemi , qu'avec difficulté et en colonnes profondes « qui ne présentaient que les tètes
(i) HiiUÀre de la guerre de sept ans , tom. i » p. 99.
pour défense. Les vignes qui se trouvaieDi sur le penchant des montagnes de Lovositz , qui^ sont partagées en petits enclos, n'étaient que faiblement gardées, tandis que les villages de Kinitz et de Radostitz , qui se trouvaient sur le front de la première ligne de bataille , ne l'étaient pas du tout. Frédéric raconte luimême (i) , c que les pandours ne faisaient pas » une résistance vigoureuse , ce qui confirma I dans l'opinion où l'on était, que le détache- » ment qu'on avait vu la veille campé dans les » environs, se préparait à la retraite, et que
> les pandours qui tiraillaient dans les vignes,
> et les troupes de cavalerie répandues dans la I plaine, étaient destinées à faire l'arrière-
> garde des autres. >
La position de la cavalerie autrichienne, que le maréchal exposa sans but aux feux foudroyants de l'artillerie , est une disposition qui est contre toutes les règles de la tactique de cette arn^e. Les manœuvres de cette cavalerie, dont Frédéric le Grand nous donne une description , doivent être pour les militaires une énigme difficile à résoudre, c En supposant
> toujours qu'on n'avait affaire qu'à une ar- » rière-garde, dit-il (i) , on fit tirer quelques
> volées de canon contre la cavalerie autrî- ) chienne, ce qui l'inquiéta, et la fit changer
> de position et de forme à plusieurs reprises. 1 Tantôtelle se mettait en échiquier, quelquefois
> sur trois lignes, puis en ligne contiguê;quel- » quefois cinq ou six troupes tirant vers leur I gauche, disparaissaient; bientôt après elles
> paraissaient plus nombreuses qu'elles ne
> semblaient Vétre au commencement ; enfin,
> ennuyé de cette manœuvre oiseuse, qui fai- 1 sait perdre le temps et n'avançait point les
> affaires, le roi crut qu'en faisant charger
> cette cavalerie par une vingtaine d'escadrons
> de dragons, cette arrière-garde serait bien 1 vite dissipée, et le combat terminé, etc. > Un autre incident non moins étonnant, c'est de voir que ce soit le roi qui, au reste, était en avantage , puisque son artillerie massacrait la cavalerie autrichienne, sans que la sienne f&t en butte au moindre danger, qui prit l'offensive pour charger les Impériaux , tandis que les règles les plus simples de la tactique de la cavalerie, dont les propriétés sont purement offensives,
(fi) Histoire de la guerre de sept aiu,tom.i,p.iOO.
DES TROIS ARMES
lui prescriTenty au moment où elle se trouve dans la sphère active des projectiles ennemis, de charger sans hésitation , plutôt que de s'exposer inutilement au feu meurtrier des canons.
Plus tard , au moment où cette charge fut exécutée y et .que les Prussiens culbutèrent les escadrons de rarriëre-garde autrichienne , emportés par leur ardeur, ils poursuivirent les vaincus avec trop de vivacité, et lurent massacrés à leur tour par le feu d'une batterie de 60 pièces, que le maréchal Brovm leur opposa , et furent rejeiés au pied de la mon- U^[ne, où ils parvini^nt cependant à se reformer, car les Autrichiens ne les poursuivirent pas. Dans ce cas aussi, le maréchal enfreignit le principe stable et judicieux qui nous prescrit de profiter de chaque moment opportun, et de poursuivre un succès. Le maréchal Brown avait encore toute son armée à sa disposition, et une charge d'une douzaine d'escadrons en ordre, et attaquant avec vigueur , suivie par on mouvement décidé de l'infanterie, soutenue par son artillerie , aurait pu donner une tournure différente au combat.
Les dispositions du grand Frédéric dénonçaient , au contraire, son génie militaire. Toutes ses dispositions et tous ses mouvements sont conformes aux règles de la pure tactique. Il arrive sur un terrain trop étendu en proportion des forces dont il disposait; il se soustrait donc au danger d'être débordé, en faisant entrer 20 bataillons de la seconde ligne dans la première. Les hauteurs qui dominent sur les plaines étant toujours les points les plus intéressants des champs de bataille , il trouve celles deliObosch et de Homolka non occupées, et y fait avancer son infanterie. La gauche des Impériaux , en s*avançant pour attaquer ce même mont de Homolka, qu'on avait volontairement abandonné « est obligée de franchir le défilé de Salavitz: Frédéric fait garnir les hauteurs d'artillerie, et foudroie les colonnes. La tentative des Impériaux, de s*emparer du Loboschberg ayant échoué, les troupes prussiennes se précipitèrent sur un ennemi rétrogradant, et entrèrent avec lui dans Lovositz , qui resta en leur pouvoir.
Enfin, toutes les dispositions et les manœuvres du roi |)ortent le cachet de la tactique la plus pure et la mieux combinée, et devaient nécessairement servir de gage à la victoire.
Bataille de Leuthen, livrée le 5 décembre 1757.
Pour ce qui regarde les dispositions et les mouvements de l'armée prussienne , la bataille de Leuthen peut être considérée comme un chef-d'œuvre de tactique. On y remarque les combinaisons les plus profondes , les mouvements les moins compliqués , et l'exécution la plus exacte. Cette fameuse bataille nous prouve les avantages incalculables que possèdent les dispositions bien adaptées aux avantages des localités, et lorsc[ue leur exécution répond au but prioicipal. Avec une force de 30,000 hommes, le roi remporta une victoire complète sur une armée qui comptait 80,000 hommes vsous les armes, et cette victoire étonnante n'eut pas ' même un seul instant d'indécision. ^
La marche savante du roi, de Borna vers Lobetintz et Scfariegvitz, dans le flanc de Tarmée ennemie , égalisa la chance la plus désavantageuse à laquelle une armée, qui se propose de livrer bataille, peut être exposée : une inégalité aussi marquante dans les forces physiques.
Aucune des précautions qui peuvent assurer le succès d'un mouvement préparatoire, n'a été négligée par le roi, et depuis le moment de l'engagement de l'avant-garde, près de Borna, jusqu'à la fin de la bataille, chaque époque de la journée ne présente au militaire attentif, qu'une série de mouvements et de manœuvres, faits dans le sens de la tactique ia plus savante et la mieux combinée.
L'armée prussienne s'ébranle de Kammendorf en quatrç colonnes, marchant par ailes et parla droite. Au moment où ces colonnes dépassent Borna, le roi, qui avait déjà reconnu la position de son ennemi, et s'était convaincu que l'aile gauche des Impériaux était le point tactique du champ de bataille, leur fait changer de direction adroite et poursuit sa marche par Lobetintz et KœrtschCîtz. Pour dérober ce mouvement si dangereux pour son adversaire , il couvre sa marché par les ondulations du terrain qu'il parcourt, et pour tromper plus complètement encore son ennemi , soA avant-garde continue le combat qu'elle avait engagé contre le corps de Nostitz, le force de rétrograder, et le poursuit dans la direction de Frobelwitz. Le comte de Luchesi donne dans le piège, e laprès plusieurs sollicitations, entraine même le maréchal Daun dans la même faute. Celui-c se laisse
EXAMEN RAISONNÉ
persuader que le roi dirige ses forces conlre le flanc droit, qui deviendra le but principal de Tattaque , et y conduit sa réserve. Pendant ce temps, Frédéric achevait son mouvement de flanc, et les quatre colonnes qui avaient existé jusqu^à Borna, ayant dépassé ce poste et chaiigé de direction à droite, n'en formèrent plus que deux, qui faisaient les deux lignes de son ordre de bataille, de manière qu'en arrivant sur les bauleurs entre Lobetintz et Striewi(z , les troupes n'eurent qu'à faire front du côté de l'ennemi pour être rangées dans l'ordre de bataille prescrit.
Tous les détails de l'action des trois armes, ainsi que Ic^ mouvements de tactique, ont été . tous aussi décisifs. L'armée se met en mouvement de Borna par sa droite, et prête le flanc gauche de la première ligne de bataille à Tenliëmi , le roi se met à la tête de ses troupes légères et côtoie là marche de son armée sur une chaîne de tertres qui cachent à l'ennemi les mouvements qui se faisaient derrière. Se trouvant entre les deux armées, il observe celle des ennemis et dirige la marche de la sienne. L'avant-garde engage le combat , une grande batterie d'artillerie la seconde; pour couvrir son flanc, l'ennemi établit, en arrière de Gohlao, une ligne en potence; cette batterie la prend aussitôt d'écharpe. L'infanterie autrichienne est repoussée, la cavalerie prussienne profile de son désordre, tombe dessus à bride abattue, en sabre une grande partie et fait 2,000 prisomiicrs.
' Les Impériaux changent enfin de front, se rassemblent 1r)us la protection de Leuthen et y font avancer leur réserve. Frédéric, loin de leur donner le temps de reprendre haleine, reconnaît Leuthen comme le pivot du mouvement, y conduit son infanterie et prend le village d'assaut, tandis que la cavalerie de sa gauche déborde la droite des Impériaux. Les Autrichiens se reforment aussi bien qu'ils peu* vent le faire, entre Leuthen et Frobelwitz; mais le héros du jour poursuit ses succès avec la même vigueur et la même célérité. Par tout les coups sont redoublés, et les ennemis sont rejetés en dehors sur Lissa. En un mot ,• la tac-
(i) Histoire de la guerre de sept ans , tome i , p. 236.
(9) « Le roi {Histoire de la guerre de sept ans ) Gt
tique la plus pure , les manœuvres les mieax combinées, et une vigueur exemplaire, cal présidé à chaque moment décisif de cette fameuse journée. La gloire semble avoir appelé Frédéric dans les plaines de Leuthen pour décerner à son favori une couronne immortelle.
Mais, à côté d'une tactique aussi savante, combien de fautes graves ne reconnaissons-nous pas dans les dispositions du maréchal Daun.
Avant la bataille, Parmée autrichienne, qui avait pris position entre Nyperi^ et Sagschiitz, avait si mal profité de tous les avantages du terrain pour cacher ses troupes aux regards de l'ennemi, qu'arrivé entre Borna et Heyde, le roi en fit une reconnaissance détaillée, c On
> distinguait si bien de là l'armée impériale,
> nous dit-il (i) , qu'on aurait pu la compter 1 homme par homme; sa droite, ajoute-t-îl, 1 qu'on savait à Nypern , était cachée par le
> grand bois de Lissa; mais du centre jusqu*à » la gauche rien n'échappait à la vue. > Induit en erreur par son lieutenant sur le vrai point de Pattaque, le maréchal Daun dirige sa réserve sur son flanc droit, et prive son centre, et surtout sa gauche , d'un soutien aussi nécessaire. Les hauteurs de Sagschûtz couvrent son flanc gauche, il y place une forte masse d'arUlierie, et, .au lieu d'enjoindre à la division Nadasty de la soutenir et de la défendre jusquà la dernière extrémité, de se porter lui-même sur ce point, et d'y employer toutes les troupes de son flanc gauche, il se laisse enlever un poste aussi important. En abandonnant à son ennemi les hauteurs de Sagschiitz, il lui fraya le chemin de la victoire. Cette batterie servait de rempart au flanc gauche des Impériaux , aussi nous ne voyons, le général prussien Wedel, prononcer son mouvement offensif qu'au moment où il s'en rendit maître.
L'armée autrichienne ayant changé de front, le village de Leuthen devint le pivot du mouvement ; c'était aussi son unique point d'appui, car la droite é(ait en Pair, la gauche faiblement appuyée. Pendant que ce mouvement s'exécutait, Pmfanterie de la réserve, qui devenait inutile sur les flancs, devait être postée en masse den-ière Lculhcn (%). Les flancs dn
» avancer le centre de son infonterie sqr Leulbeo. Le » feufutvifet court, parce que Tinfanterie antricbieiine > était éps^rpillée entre les maisons et les jardins. •
DES TROIS ARMES
village, qui présentaient des modulations de terrain avantageuses pour remplacement de rariillerie, devaient aussitôt être garnis par uoe masse imposante de bouches à feu. Le terrain du flanc gauche étant trop coupé pour qae la cavalerie pût y manœuvrer avec aisance, il fallait la rassembler en masse sur le flanc droit entre les villages de Frobelwitz et de Heyde. Sur son flanc gauche, le maréchal Daun devait faire occuper les buissons et le ruisseau de Rathen par Tinfantcrie légère, qu'il devait soutenir par Tinfanterie de ligne.
C'est dans ce nouvel ordre de bataille^ que le maréchal Daun aurait pu recevoir, avec un certain avantage, Fattaque renouvelée de son adversaire. Son artillerie, placée sur les flancs deLeulhen, aurait foudroyé l'infanterie que Frédéric y dirigea pour s'en rendre maîtresse, tandis que Tinfanterie de la réserve, attaquant par les deux flancs du village , aurait pris les assaillants eu flanc L'infanterie légère du flanc gaoche des Impériaux ayant les avantages de la position en sa faveur, soutenue par celle de Ugne , aurait pu retenir l'impulsion du flanc droit des Prussiens. La cavalerie de la droite, postée sur un terrain qui protégeait ses mouvements ofTensifs, se serait opposée au débordement du flanc droit, et, supposant même que le maréchal Daun ne fût peut-être pas parvenu ce jour à fixer la victoire, du moins sa défaite n'aurait jamais pu être aussi complète.
Bataille de Neerwinden, livrée le 18 mars 1 793.
Un siècle auparavant , ce même champ de bataille avait retenti des chants de victoire de l'armée française commandée par le duc de liixembourg, et, cent années plus tard, celle da général Dumouriez y reçut un échec considérable (i).
Les deux armées étaient à peu près égales en force (s), mais les deux commandants en chef commirent la faute de prendre des positions trop étendues en comparaison des forces dont ils pouvaient disposer. Pour ce qui regarde la perte de la bataille , le général Dumouriez me parait beaucoup moins coupable
(f) Les positions des Français et des alliés en 1793, étaient inverses à celles que les deux années belligé> rantes ont occupées en 1695.
que les généraux qui commandaient sous ses ordres.
D'après la disposition que le général en chef avait donnée, la «colonne de l'extrême droite, . du général Lamarche, devait se porter entre Landen et Oberwinden , et déborder la gauche de l'ennemi , tandis que la seconde , commandée par le général Leveneur , devait s'emparer des hauteurs de la Tombe et attaquer ensuite le village d'Oberwinden. La troisième, sous les ordres du général Neuilly, devait attaquer le village de Neerwiuden par la gauche ; la quatrième , commandée par le général Dietmann , devait assaillir le même villase en front ; la cinquième, général Dampierre, devait se diriger sur la gauche de la quatrième; la sixième , général Miaszinsky, devait se porter sur Neerlanden ; la septième, général Ruault, devait attaquer par la chaussée de Saint-Trond^ enfin la huitième , général Champmorin , devait se diriger sur Léau.
La marche des colonnes, excepté la huitième , ainsi que les différentes directions que le général en chef leur donna , étaient parfaiteinent adaptées au terrain et aux vrais principes de la tactique. Le mouvement de la colonne du général Champmorin , au contraire, en se dirigeant sur Léau, étendait trop le champ de bataille, et sa direction divergente devait obliger à.sacrifier la profondeur de l'ordre de bataille à la contiguïté des lignes. Cette disposition parait être une suite de l'idée que le général Dumouriez avait conçue, de faire un mouvement de conversion à gauche, en pivotant sur le pointde Léau. Comme ce n'était pas cependant le seul moyen qu'il possédait pour parvenir à son but, il fallait choisir le moins dangereux.
En appuyant son flanc gauche à la petite Geete , dans la direction d'Orsmael, ce poste serait devenu le pivot du mouvement'de conversion , et le château fortifié de Léau aurait pu être occupé comme poste avancé. Pour ne pas encombrer le passage du côté d'Orsmael , on devait jeter un pont à Gutzenhoven , qui aurait servi de point de passage à la septième colonne (général Ruault), tandis que la huitième (général Champmorin), aurait franchi la Geete
(i) Les Autrichiens comptaient 39»000 hommes sous les armes, et les Français en avaient 45|000.
EXAMEN RAISOiNNË
à Orsmael» et en se mettant à cheval sur la chaussée de Saînt-Trond , devait chercher à occuper le village de Dormael.
Le poste de la Tombe qui, dominant sur les villages de Neerwinden et Oberwinden , prenait le premier à revers ^ était d'une importance majeure. Le général Dumouriez y dirige la seconde colonne ; le général Leveneur s'en empare ; mais le général commandant Taile droite , au lieu de chercher à le soutenir dans cette position»rabandonne à la merci des Impériaux. Le général Leveneur est repoussé , et le poste est repris.
En ne soutenant pas les troupes qui s*étaient emparées des hauteurs de la Tombe , le général Valence, qui commandait le flanc droit, commit une faute assez grave. Maître de tout le terrain compris dans Tangle formé par les villages de Neerwinden , Oberwinden et Racour , qui formait une partie du centre et tout le flanc gauche des Impériaux , ces derniers y dirigèrent aussitôt une grande partie de leur artillerie, et rendirent tout cet espace de terrain inabordable. Le feu croisé des bouches à feu , postées à Neerwinden, la Tombe, Oberwinden et Racour, foudroya tout ce qui hasarda de s'approcher de Fun de ces quatre postes.
La troisième colonne (général Neuilly) , qui avait été dirigée sur Neerwinden, s'en rend maltresse, mais, par une inadvertance impardonnable, le général Neuilly n'y ayant pas trouvé d'ennemis , abandonne ce poste et se rabat vers la droite, pour se rapprocher de la seconde colonne. Les Autrichiens réoccupent aussitôt le village. On se battit ensuite pendant toute la journée, pour reprendre ce que les généraux Valence et Neuilly cédèrent volontairament, et on n'en vint cependant pas à bout. La position du flanc gauche et du centre des Impériaux devint tellement forte, que le général Dumouriez ne parvint plus à les en déposter.
Sur leur flanc gauche, les Français essuyèrent une déroute complète, et les Impériaux doivent ce succès à la prévoyance du prince de Wurtemberg et à l'inadvertance du général Dumouriez, qui avait trop étendu son aile gauche. L'infanterie n'y était pas assez rassemblée el ne pouvait , par conséquent , offrir aucune résistance vigoureuse. Le général Miranda ayant porté son infanterie vers Dormael, y fut assailli par celle du général Benjowsky qui
parvint à causer du flottement. Le prince de Wurtemberg, s*en étant aperçu, la fit charger par sa cavalerie , qui parvint à mettre les deux colonnes de Miaszinsky et Ruault dans une déroute complète, et les força de repasser la petite Geete , ce qui acheva de décider la victoire en faveur des Impériaux.
On remarque dans le courant de cette bataille, autant de fidélité aux lois de la tactique et de prévoyance de la part du prince de Gobourg , que de négligence de la part des chefs du flanc droit et du centre des Français , ainsi qu'une absence totale d'ensemble dans tous leurs mouvements. Des vices pareils ne pouvaient les conduire qu'à une défaite aussi complète qu'ils l'ont essuyée.
Bataille de FleuruSj livrée le 26 juin 1794.
Un champ de bataille demi-circulaire de près de trois myriamètres d'étendue, occupé par 70,000 hommes; neuf colonnes se battant toutes dans des directions divei^gentes et sans aucune liaison entre elles, attaquant sans but, rétrogradant sans raison, tels sont les problèmes que le prince de Coboui^ ofl're à l'analyse du militaire attentif. La question est épineuse et diflicile à résoudre.
Ordinairement, on ne trouve sur un champ de bataille qu'un point dont la possession doit décider de la victoire en faveur de Tun ou de l'autre parti ; on agit alors en conséquence , on fait de fausses attaques sur tous les points, excepté le point décisif , et on ménage la majeure partie de ses forces pour les employer à propos sur le vrai point stratégique. Le prince de Coboui^, au contraire, trouva sur le champ de bataille qu'il avait choisi , quatre points de la même importance, les attaqua tous avec la même vigueur, el y déploya le même manque de persévérance.
Les trois premières colonnes, commandées par le prince d'Orange et le général Latour, forent dirigées sur Fontaine-l'Évêque et les bois de Monceaux.
La quatrième, composée de 14 bataillons et 16 escadrons, commandée par le général Quasdauowich, marcha contre Gosselies.
La cinquième, consistant en iO bataillons et 18 escadrons, sous les ordres du prince de Kaunitz, se dirigea sur Flcurus.
DES TROIS ARMES
La sixième 9 commandée par le prince Charles, avait reçu la même direction que celle du prince de Kauuitz.
Les trois dernières, commandées par le général BeauUeu , devaient se diriger sur Lambossart.
Ces neuf colonnes, dirigées vers les quatre points indiqués, s'engagèrent dans des directions tellement divergentes , qu'elles ne purent jamais se soutenir et furent obligées de livrer des combats partiels. Si les troupes avaient occupé une position plus concentrée, et avaient possédé une forle réserve qui pût les soutenir dans les cas épineux, peut-être la victoire auraitrelle couronné la valeur des troupes autrichiennes , car nous avons vu que, sur tous les qaatre points , les premiers efforts des Impériaux ont été couronnés d'un succès complet, et8*ils n'ont pas pu se maintenir sur aucun, on ne doit en rechercher la cause que dans le manque de résolution de la part des chefs, et dans celui d'une réserve qui put soutenir les troupes engagées.
En un mot, le prince de Cobourg a mal apprécié le terrain sur lequel il.se proposait de combattre, n'a observé aucune contiguïté dans les lignes de bataille , a exposé les colonnes à être battues partiellement, et ne reçut, par la défaite qu'il a essuyée, que la juste punition de ses fautes.
Si, sous le rapport de son étendue, la position de Jourdan n'était pas exempte de défauts non plus, du moins, en présentant un ordre de bataille convexe, elle offrait, aux réserves des moyens faciles de se porter sur tous les points où leur présence pouvait être nécessaire. Pour ce qui regarde les différents mouvements des troupes pendant l'action, ils sont, sans contredit, dignes des plus grands éloges.
Sur la gauche des Français, le bois de Monceaux venait de tomber aux pouvoir des ennemis, la division Montaigu se replie en désordre, et les vainqueurs s'avancent déjà vers Marchiennes-an-Pont, lorsque Jourdan y dirige Kléber. Celui-ci place de fortes batteries sur les hauteurs et porte la brigade du général Bernadote vers Baymont. Pendant qu'une partie de ses troupes attaque les ennemis de front, il les fait tourner par leur gauche et force les Impériaux à la retraite.
I>ans le centre, le prince de Kaunitz avait
remporté des succès marqués. La division Championnet avait perdu une redoute et se trouvait en pleine retraite , lorsque Jourdan , s'apercevant que son centre fléchissait , s'y porte à la tête de 6 bataillons et 6 escadrons, s'avance entre Hépignies et Wagné , y rétablit le combat, et parvient à se maintenir avec pré-^ poodérance.
Sur le flanc droit aussi, la division française du général Marceau avait été répoussée par les colonnes de Beaulieu , et malgré le secours que le général Lefèbvre lui porta, ces troupes se seraient difficilement retirées de l'échec qu'elles venaient de recevoir, si le général Jourdan, qui observait tous les mouvements de l'ennemi, n'y eut porté la réserve, coomiandée parle général Hardy. 11 parvint de cette manière à arrêter les progrès de ses adversaires qui , sur ce point aussi, abandonnèrent le champ de bataille au pouvoir de leurs ennemis.
Bataille de Rivoli, livrée le i A janvier 1797.
Le système de mouvements concentriques de tactique ,^ sur un terrain étendu , dans l'idée d'envelopper son ennemi, parait, à l'époque dont nous parlons, avoir pris un ascendant si impérieux sur les généraux autrichiens, que, sans égard aux difficultés du terrain dont les nombreux accidents doivent être d'une grande influence dans ces sortes de mouvements, les Impériaux croyaient sans doute que c'étaient sur eux que reposaient le gain des batailles. La défaite du prince de Cobourg à Fleurus , défaite qu'on ne peut attribuer, comme le lecteur vient de le voir, qu'à l'idée vicieuse que le prince conçut, en faisant occuper à son armée un terrain trop étendu en comparaison des forces dont il disposait, parait n'avoir eu aucune influence salutaire sur le général Alvinzy; car, à la bataille de Rivoli , la même idée parait avoir servi de base aux dispositions. Aussi remarquons-nous les mêmes fautes et les mêmes résultats funestes.
Alvinzy partagea son armée en six colonnes, dont la première , commandée par le général Lusignan, se dirigea par Lumini et Afii, sur le mont Popolo; la seconde, sous les ordres du général Liptay, devait attaquer les hauteurs de Zoana et TÎrombalora ; la troisième, commandée par le général Koblos, fut dirigée sur San-
EXAMEN RAISONNÉ
Martin et les hauteurs de San-Harco ; la quatrième , commandée parle général Ocskay , devait gravir le Montebaldo' et se réunir à la troisième colonne; la cinquième, sous les ordres du général Quasdanowich , devait longer la rive droite de TAdige, déboucher par Osleria et attaquer le flanc droit des ennemis; enfin la sixième, commandée par le général Wukassowich , en longeant la rive gauche de TAdige, devait se porter sur la Chuisa.
Les différentes colonnes, comme à Fleurus, s'avançaient en demi-cercle , et la dislance des points d'attaque des colonnes de rextrèroe droite à Textrème gauche, était de quatorze kilomètres d'étendue. A l'espace démesuré qui était entre les colonnes, la nature ajouta plusieurs difficultés qui rendirent la corrélation entre les colonnes presque impossible, et en assujettit une grande partie à des combats partiels et désavantageux , en les mettant en butte à des efforts d'une masse concentrée.
11 parait que tout le plan d'attaque du général Alvinzy et l'heureuse issue de la journée, reposaient sur le mouvement de conversion de la colonne du général Lusignan. Il faut donc croire que le général Alvinzy ne prit pas du tout en considération qu'en partant de Lumîni, se dirigeant par Pezzena et Affî sur le mont Pipola , cette colonne devait franchir un espace de plus d'un myriamètre d'étendue, que le mouvement se faisait à une distance de près de trois kilomètres de l'extrême droite, n'était pas en corrélation avec celle-ci, et, dans un moment épineux, ne pouvait pas être soutenu par les troupes du général Liptay.
Pendant qus les cinq dernières colonnes des Impériaux se battaient sur le plaleau de Rivoli, la colonne isolée du général Lusignan était déjà paralysée dans sa marche par les 18® et 75* demi-brigades, que Bonaparte en-, voya successivement à la rencontre des ennemis, et qui leur vendirent cher les postes de
Calcina et des hauteurs de Tiffaro. S'étant em-
paré du mont Brunisi , Lusignan s'avance par la crête du mont Pipolo; mais Bonaparte déjoue bientôt tous ses projets. 11 envoie de nouveau les 18* et75*, qu'il soutînt par une batterie de 12, s'oppose au mouvement des impériaux, qui furent écrasés par cette artillerie. Pour comble de malheurs, pendant que Lusignan était tenu en front par les généraux
Brune et Monnier, le général Rey débouche d'Orza et se porte à dos de cette eolonne isolée. Elle fut bientôt désorganisée et obligée de mettre bas les armes.
Si, au lieu d'entreprendre un mouvement de conversion d'une aussi grande circonférence, en débouchant de Pezzena, le général Lusignan s'était porté sur Ceredolo, en s'étendant par sa droite vers Gasuoli , il serait parvenu à menacer , non les derrières, mais le flanc gauche des ennemis. Son mouvement en front l'aurait mené alors dans le flanc des hauteurs de Zoana et Trorobalora, qu'il pouvait si aisément prendre à revers. Ce mouvement, combiné avec celui des troupes du général Liptay, qui furent dirigées vers les hauteurs de Zoana, aurait rapporté un double avantage : 1® en poussant devant eux les troupes du général Lebley, les généraux Lusignan et Liptay les acculaient i TAdige; ^^ en se dirigeant sur Ceredolo, le général Lusignan i*esserrait le champ de ba* taille des Impériaux de plus de huit kilomètres , ce qui aurait rendu les attaques de l'extrême droite plus concentriques et plus décisives.
Arrivé sur le champ de bataille , le général Bonaparte enjoint au général Lebley de reprendre les hauteurs de Trombalora, porte aussitôt son flanc droit vers San-Marco, son centre vers les hauteurs de Ravina , et place sa gauche sur celles de Trombalora et de Zoana.
Les Impériaux s'ébranlent sur tous les points; la droite vers les hauteurs de Zoana , le centre dans la direction de Mu tôle, la gauche dans celle d'Incanale ; mais comme l'action de toutes les colonnes qui formaient l'ordre de bataille était une action isolée, car il n'existait ni sontien, ni réciprocité entre les troupes, les Impériaux n'essuyèrent que des revers sur tous les points. Le général Liptay attaqua les hauteurs de Trombalora; il parvint même -à faire plier les 29® et 85® , lorsque Bonaparte, apercevant le danger , y dirigea la 32® qui redressa bientôt l'échec, et ces troupes combinées parvinrent à rétablir l'équilibre. Au centre, les troupes de Koblos se portèrent vers Mutole; mais la 14®, qui avait occupé les hauteurs devant ce poste , s'y maintint avec une fermeté digne de servir d'exemple. Sur le flanc gauche, Quasdanowich se rendit maître des retranchements d'Osteria , et ayant rejeté la 39® qui les défendait, s'apprêtait à déboucher par Incanale,
DES TROIS ARMES
3Si
lorsque le général Ronaparte, qui venait de rétablir le combat sur la gauche, averti du danger de sa droite , s'y porta lui-même. 11 dirigea aussitôt rinfanterie légère de Joubert j pour soutenir la 59^, et enjoignit à la cavalerie du général Leclerc de se porter sur le même point. Au moment où la colonne de Quasdanowicb déboucha du ravin d^Oteria, elle fut assaillie par une attaque concentrique des Français. Joubert l'attaque sur son flanc droit , la 39^ tombe sur sa gauche, et la cavaleriede Leclerc la cbarge en front. La colonne est bientôt culbutée dans le défilé , d'où sa cavalerie et son artillerie n'avaient pas encore eu le temps de déboucher, et un désordre total s*y manifeste.
Le seul avantage que les Impériaux remportèrent, fut dans la direction de San-Marco, que le général Vial défendait avec sa brigade. Mais ce succès même ne fut que momentané, car au moment où le sort de la colonne de Quasdanowicb fut décidé, RoKaparte soutint Vial par une réserve d'infanlerrc et 200 chevaux, qui parvinrent à tomber dans le flanc des troupes d'Ocskay, qui s'abandonnaient à une poursuite trop précipitée , et qui cédèrent bientôt aussi tout le terrain dont elles venaient de se rendre maîtresses.
Telle fut rissue de celte mémorable journée, et tels seront toujours les résultats fâcheux de mouvements aussi décousus que ceux des Impériaux Font été dans cette journée. La position avantageuse des Français, sous le rapport topograpbique, la possession des hauteurs de Zoana et de Trombalora sur leur flanc gauche, de celle de Mutole dans le centre , du défilé d^Incanale sur leur droite , ainsi que leur ordre de
bataille convexe, leur ayant oflert les moyens de placer avantageusement leurs troupes et de diriger leur réserve vers les points menacés, les menèrent , au contraire , facilement à la victoire.
Que le lecteur ne s'étonne pas si je m^arrêle aune époque qui appartient déjà à nos jours, et qui , par conséquent , doit être d'un plus grand intérêt à nos yeux ; s'il est pardonnable à Thistorien , dont le premier devoir est la véracité des faits et un exposé impartial des raisons qui amenèrent les échecs et les défaites, d'effleurer quelquefois les causes qui furent les principes des résultats malheureux des batailles livrées de nos jours, dont les principaux auteurs figurent encore en Europe, pourquoi puiserait-il à fond dans des matières aussi délicates, et exposerait-il, sans quelque raison majeure, les auteurs des maux au juste blâme de leurs contemporains?
Si le lecteur, maintenant, en lisantmes narrations et les vraies causes qui amenèrent les résultats malheureux des différentes batailles dont je viens de faire la description, en fait l'application aux principes du catéchisme que j'ai mis sous ses yeux , il se convaincra facilement qu'ils ne furent amenés que parl'infidélité aux règles dont je lui ai offert la série , et si ces principes , comme j'en suis persuadé moimême, sont insuffisanLs pour fixer irrévocablement les victoires, ils ne le seront pas du moins pour maintenir un certain équilibre le jour d'un engagement général.