‹ Considérations sur les grandes opérations de la campagne de 1812, en RussieChapitre 77 sur 86 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

bE L'EMPLOI t)E L'ARTILLERIE DANS LES BATAILLES.

LVmploi de rarlillerie, en rapport ave<^ la qaestton pfésente, doit être envisagé sous un autre point de vue que dans les cas ordinaires qui se présentent à la solution du tacticien , et c'est à cause de cette diversité qU^il doit être soumis i plusieurs principes indépendants de ceux dont nous avons déjà parlé dans notre Cours de ftwlique^ tant que le problème était sans complication.

En jetant un coup d*œil attentif sur un champ de bataille occupé par deux armées combattantes, il est facile de se convaincre des points forts et faibles» de se rendre compte des avantages ou des difficultés topographiques qu'engendrent les sinuosités du terrain, et dje décider du point de la position ennemie où» d'après les principes ci-dessus énoncés, une brèche peut être facile et avantageuse.

Le choix de ce point , et le terrain où nous placerons notre artillerie, appartenant à la partie topographique , sur laquelle nous avons donné nos idées dans le chapitre précédent, il nous reste à nous occuper maintenant :

4® Du rôle des différentes armes, envisagé comme préliminaire de l'action de la réserve ;

2^ De la manière la plus avantageuse pour amener le moment décisif.

Dans tout engagement , le principal est de

se former un but , et d'y faire tendre tous les mouvements. Dans le cas présent, Tartillerie jouera le rôle principal , et je chercherai à en placer de 80 à iOO pièces pour faire une trouée sur un point choisi d'avance.

Celte opération étant une conséquence des combinaisons tactiques de la bataille, et non un fait improvisé qui puisse s'accomplir au commencement de la journée , il est juste que le commandant en chef ne perde pas un seul instant son projet de vue, et que tous les mouvements qui précéderont Tacte décisif soient en concordance avec l'idée primitive.

L'intégrité de la section de terrain d'où doivent partir les grands coups est, sans contredit, le Hne quâ non de la réussite du projet; aussi doit-on chercher à la garantir des intentions hostiles des ennemis. Ceci se rapporte à l'action tant individuelle que combinée des trois armes pour l'attaque comme pour la défense des différents accidents de teiTain, thèse sur laquelle je crois devoir me dispenser de dire quelque chose ici , lui ayant consacré tant de pages dans mon Examen raisonné.

Pour résoudre une question pareille, il faudrait récapituler 4ous les préceptes que j'y ai relatés, et insérer tout un cours de tactique dans un ouvrage qui, comme celui-ci, n'en forme

MÉMOIRE

qtt^an épisode. Aussi pouvons nous aborder firanchement la question sur la manière la plus avantageuse d^amener le moment décisif.

L'utilisation d*une masse de 80 à 100 pièces de canon , d^une manière inopinée , et le préliminaire le plus favorable pour l'action des autres armes; car pour résister aux foudres d'une artillerie pareille, il faut la combattre à éléments égaux de force, ce qui devient trèsdifficile. L'expérience a prouvé plus d'une fois que si on parvient à prendre de prime-abord une grande prépondérance sur les feux de son adversaire, qu'on en augmente l'inlensilé au lieu de la diminuer, on l'écrase par un si grand nombre de cartouches à balles, d'obus et de boulets, qu'on l'empêche d'amener une nouvelle masse d'artillerie pour secourir les troupes qui se trouvent engagées et compromises, en lui faisant perdre, pendant le mouvement et l'occupation de la position , ses artilleurs et ses chevaux.

Pour accréditer mon assertion, je citerai l'exemple que nous livre la bataille de Borodlno« Je la choisis de préférence aux autres, parce que je le tiens d'un témoin oculaire et trèft-compétent, du maréchal prince de Varsovie , et parce qu'on ne m'accusera pas de vouloir ériger en principe ce qui, aux yeux des autres, paraîtrait une assertion vaniteuse, si j'assurais que c'est l'artillerie russe qui a produit l'effet existant. Ici le cas est inverse; c'est, au contraire, celle-ci qui est devenue victime de celle des Français.

Au moment où le vice-roi fut rejeté de la grande redoute, dont il s'était emparé, il réduisit le combat contre les troupes commandées par le prince de Varsovie, à une simple canonnade qui, acquérant de l'intensité, commença à le gêner fortement en lui enlevant beaucoup de monde, et inquiéta d'autant plus le maréchal, qu'il remarqua dans le lointain un grand rassemblement de Iroupes qui présageait un grand coup pour le moment où l'artillerie française aurait produit l'effet qu'on en attend ' ordinairement.

Sur ces entrefaites , le général Barclay vint sur la position occupée par la 26* division. Le prince de Varsovie l'instruisit de ses appréhensions, des moyens d'y porter remède, et le pria de lui envoyer 60 pièces de canon pour pouvoir opposer à ses ennemis des feux équi-

valents. Le général Barclay, convaincu de la nécessité de cette mesure, fit avancer 4 batteries (48 pièces) ; mais comme elles n'arrivèrent que par fraction , elles furent tellement foudroyées par les projectiles ennemis, qu'il fut impossible de placer plus de 12 canons en batterie.

Il est même à présumer que si les 48 pièces étaient arrivées en masse, il aurait été difficile d'en mettre plus de la moitié en position , et par conséquent le prince de Varsovie n^aurait jamais pu prendre une sorte de prépondérance sur l'artillerie française qu'il taxait à 60 bouches à feu.

Le lecteur veut-il un exemple plus convaincant encore? je lui citerai celui de l'assaut de Varsovie. L'artillerie polonaise avait été utilisée presque en totalité dans les redoutes; les pièces couvertes par les parapets y étaient plus à l'abri que celles qui se trouvent en rase campagne. Eh bien! malgré ces remparts, nous trouvâmes la majeure partie des affûts brisés, et par conséquent les pièces mises hors d'action.

Je crois pouvoir ériger en principe que, pour résister à une artillerie déjà mise en ac* tion, il faut en envoyer une masse au moins d'un tiers de plus; car on peut compter sur la destruction d'un tiers des pièces arrivantes avant qu'on les ait mises en position. D'après ce calcul, il faudra 150 pièces pour résister à une batterie de iOO déjà agissante. En perdant le tiers des canons dans les différents mouvements qui précéderont le tir, il n en restera juste que ce qu'il faut pour opposer à l'ennemi une force équivalente.

Le rassemblement des 100 pièces étant un acte prémédité depuis le commencement de l'engagement, peut être mis facilement à exécution ; mais l'ennemi qui n'aura pas pris ses précautions d'avance, n'aura pas toujours à la fin du combat 130 pièces à sa disposition pour pouvoir les utiliser en masse et sur le même point. Et, si même il les avait, je suis prêt à soutenir que l'occupation d'une position déjà battue par 100 bouches à feu ne lui réussira pas toujours; je dirai même très-rarement, pourvu que les iOO pièces fassent leur devoir.

L'initiative et l'intensité des feux sont donc les choses primitive et principale, et une fois qu'on a su s'en rendre maître, il faut tâcher de les conserver l'une et l'autre.

SUR L'ARTILLERIE

Veyons inaînleiiant quds sont les moyens kB plus faoiles et les plus avanUgeax pour remplir ces conditions.

Les moaTemenls paralysant les feux de Tartilkrîe» y laisaotnaitre nn moment d'inaclion, et oflfaint à Fennemi les moyens de se reconnaltieet de se refaire, noas chercherons à nous soustraire k ces inconvénients en mettant à 900 toises le maximum de la distance à laquelle Tartillerie de réserve prendra sa première position.

Ce qoe j'érige en principe n*est pas une exigence outrée. Je Tai vu exécuter par l'arUUerie russe à l'assaut de Varsovie » et par conséqaent ce n'est pas de ma part un abus de mots, mais un effet de mon expérience. Je n'ai aucun intérêt d'abuser le lecteur; qu'il n'oublie pas que ce n'est pas pour flatter Famour-propre de h nation russe , mais en faveur de la science que j'écris.

Mais aussi qu'est-ce que cette artillerie au* rait à craindre en s'approchant à une distance aussi minime? Rien, car elle arrive en grande masse sur un point où peut-être l'ennemi ne peut pas même lui en opposer la dixième partie, de manière qu'elle prend de prime-abord une prépondérance si prononcée que , du moins au oommenoement de l'action y ^à peine un boulet viooMira \Pl frapper.

Nous venons de voir de même que le moyen le plus sûr de paralyser les feux de l'ennemi » et de lai ravir la faculté d'en opposer di'équi- Talents , étant celui de l'accabler par une infinité de projectiles, nous adopterons pour principe : qu'au moment où les pièces seront ^tées é^ avants-trains , on commencera le feu par deni-batterie (i), afin de pouvoir lancer à l'enneattî nn nombre assez grand de projectiles pour paralyser le mouvemenldeVartillerie qui viendrait à son secours.

Nous augmenterons ensuite ces feux , en portant leur vivacité i son maximum, et en nous rapprochant du dénuement nous réduirons à Î50 l'espace des dOO toises dont nous venons de parier, en avançant par demi-batterie (a).

A cette distance , les ft*ox de notre artillerie

(i) Une batterie , en Russie , a 8 pièces.

(%) J*avertis le lecteur que , dans le cas présent , on parlant de demi-batterie, j^envisage toute la somme

augmentant d'intensité 9 et, par conséquent , de vigueur 9 deviendront nécessairement fou»

droyants; car l'infinité de projectilesque novis lancerons ne pourra pas manquer de déaoï^aniser les masses contre lesquelles nous les dirigerons. N'oublions pas que la position qu'occupe notre ennemi n'est coupée par auam accident de terrain qui puisse le soustraire à nos regards^ et que^ pour peu que nos artilleurs sachent pointer, pas un coup ne doîtétre perdu.

La diminution des feux de l'ennemiy la Tacillation de ses troupes , ou mieux encore leur mouvement rétrograde , serviront de preuve évidente qu'il aura succombé sous nos coups, et de signal pour prononcer le mouvement offensif , afin de le désorganiser. C'est par celle raison que nous ne fefons aucune supputation pour la durée de la cmonnade , et je ne hasarderai pas de dire qu'elle continuera pendant une demi-beure, pendant une heure ou deux; non. On la fnrolongera autant qu'il iera néceê* $air€ four pulvériser l'artillerie ennemie, et pour mutiler ses batailltms au point de les forcer à ta retraite.

Tbut doit être mis en œuvre pour y parvenir : qu'on sacrifie le dernier artilleur et te dernier canon, et qu'on n'en ait pas seulement la bonne intention, mais qu'on Fessaie ^ffectivemeut J'invite aussi franchement à porter de si grands sacrifices, parce que je suis intimement convaincu que l'artillerie ne perdra ni son dernier homme ni une seule pièce. Je crois avoir démontré , d'une manière irrécusable , que l'initiative des feux la garantissait de ces malheurs. Mais il me faut cette volonté d'airain telle que le prince de Varsovie l'a déployée sous les murs de cette capitale, car elle décide de beaucoup dans les batailles. L'ascenr dant de l'arme termine ce que l'audace de Vhomme a commencé, comme je vais leprouiwr tout à l'heure.

 l'assaut de Varsovie, notre grande batterie du centre, composée de 120 pièces de canon, avait été mise depuisquelque temps en action , et avait diminué les feux des ennemis. C'est dans ce moment que le comte ToH , croyant à

des pièces qui se trouveront en position, c'est-à-dire, qu'on aTancera par 50 pièces.

Ai

MÉMOIRE

ropportunitë du moment pour tenter l'escalade des fortifications, demanda au maréchal la permission de prendre la réserve des grenadiers» et d'envoyer les troupes à Tassaut. Le prince refusa cependant d'accéder à la proposition de son chef d'état-major, car il se convainquit que si notre artillerie était parvenue à prendre de l'ascendant sur les feux ennemis, elle ne les avait pas paralysés tout à iait, et envoya au contraire ses aides de camp pour en faire redoubler la vivacité.

Notre grande batterie se trouvait alors tout au plus à 150 toises des fortifications; l'ordre du maréchal ayant été transmis, la canonnade devint, à la lettre, terrassante, et, dans l'espace d'une demi-heure qu'elle dura encore^ je puis assurer le lecteur que l'action de l'artillerie ennemie fut presque annulée , et que pas un seul bataillon n*osa se montrer pour venir au secours des redoutes.

Le silence à peu près total des batteries polonaises servit de signal à l'assaut, le maréchal l'ordonna, et le lecteur en connaît le résultat.

Si l'action s'est passée comme je l'ai décrite, si notre artillerie a rempli les devoirs que je lai impose , l'ennemi n'y aura pas résisté , vu l'impossibilité de diminuer, encore moins d'annuler nos feux. Il «ufiit qu'elle se soit rendue maîtresse de l'initiative pour bouleverser tous les projets des adversaires; elle leur ravirait les moyens de remédier au mal^ en opposant un nombre équivalent de pièces , parce que celles-ci seraient pulvérisées avant d'entrer en action.

Pour donner plus de véracité à mon tableau , et prouver que ce que je présage à l'ennemi n'est pas une simple fiction, mais un résultat positif de l'engagement, je vais récapituler les différents accidents de l'action des deux partis.

L'une a 80 jusqu'à 400 pièces de canon en tiatXerie qui, à une distance de 200 à iSOtoises, par conséquent dans un espace où l'infanterie ni la cavalerie ne résistent pas longtemps aux feux de Fartillerie, lancent une infinité de cartouches a balles , d'obus et de boulets , tandis que l'autre arrive avec une troupe qui ne peut

(i) N^oablioDs pas que Tartillerie ennemie arrive de la réserve.

lui livrer de feux qu'après avofr parcouru un assez grand espace de terraiif sous les projectiles de son ennemi (i) , et après avoir, même avant d'entrer en lice, perdu beaucoup d'hommes et de chevaux ; perte qui met de primeabord un grand nombre de pièces hors de service. Ce n'est ni la bonne volonté de s'opposer à leurs ennemis, encore moins le courage pour le faire qui manqueraient aux derniers arrivants; niais l'impossibilité de parvenir jusqu'à la position, paralyserait notre dévouement.

Le feu de l'ennemi est impuissant , le nôtre a acquis le maximum de son intensité , ses bataillons succombent sous le poids des projectiles qui , à chaque trente secondes » enlèvent des centaines d'hommes , et élargissent tellement les rangs, que le militaire qui a assisté à ces scènes de carnage , avouera franchement qu'une heure d'un combat pareil suffît pour mettre plus d'une division hors de combat , et pour nettoyer un grand espace de terrain , en produisant sur le reste un eflet moral très-nuisible.

Les bataillons contre lesquels la masse d'artillerie aura été utilisée, ne peuvent plus se maintenir, le contact tactique des lignes est rompu jusqu'au moment oii des troupes fraîches viendront rétablir l'équilibre en prenant position sur le point mis en échec ; mais le devoir du général en chef sera justement de profiter de ce moment opportun où Teniiemî , devenu impuissant, s'oQre à ses coups, pour poursuivre le succès obtenu.

Quittons pour un moment nos batteries et leurs serviteurs pour aborder la seconde partie de la question , et discutons la nécessité absolue de préparer les troupes qui devront achever ce que l'artillerie aura commencé.

L'opération en général appartient nécessairement au troisième moment de là bataille , page 294 (s), à celui du dénoùmeot, qui n'arrive que vers la fin de la journée, et par conséquent dans une époque, où les troupes des lignes sont épuisées de fatigue. Ce serait donc une absurdité, et le meilleur moyeu audevant d'un échec, que d'employer pour le choc décisif des troupes qui auraient soutenu un combat meurtrier pendant des heures

(3) Examen raisonné^ etc.

SUR L'ARTILLERIE

tières. I^ur éviter cet inconvénient , nous apprêterons une masse de trou|»es fraîches sur le point ou le mouvement offensir devra se prononcer. C'est la réserve qui nous la fournira,

et le commandant en chef fera relever d'avance

h portion des troupes des lignes de bataille par celles qu'il aura désignées pour porter le grand coup.

Quant à leur action, nous Tenvisagerons sons deux rapports essentiels :

i^Sous le rapport da choix de l'arme qu'on emploiera pour le choc ;

2^ Sous celui de Tordre de bataille dans lequel la troupe sera formée.

Pour le premier cas » il s'agit de savoir si e'sfltavec de l'infanterie, avec de la cavalerie, bien avec les deux armes combinées qu'on devra poursuivre son succès.

En se représentant l'état de désorganisation des troupe^ qui ont été victimes de Feffet destructeur de notre artillerie, la réponse la plus simple serait de dire : Jetez une grande masse de cavalerie dans la trouée, et achevez de mettre tout en déroute.

Rien de plus naturel que de le supposer; voyons cependant si l'exécution est aussi facile que le principe parait vrai. Recherchons si, par un moyen pareil, on ne s'expose pas à quelque autre danger; si on remplit complètement toutes les conditions du problème, et ea mettant les diflTérenles chances en balance, décidons à quoi un général en chef doit se résoudre dans une occurrence pareille.

Ne perdons pas de vue que, pour tirer profit de l'avantage obtenu par l'artillerie, il faut employer une grande masse de troupes ; car s'engager avec quelques bataillons et quelques escadrons dans un mouvement offensif qui doit décider d'une grande bataille, ce serait remettre volontairement en question une chose à demi décidée. J'ai dit plus haut que la masse désignée pour porter ce qu'on appelle le coup de eoUier, devra être préparée d'avance; si nous employons de Tinranterie, il n'y aura qu'à rechanger les bataillons fatigués par d'autres tirés de la réserve, les ranger dans l'ordre le plus propre pour le mouvement et pour le choc, et les faire avancer au moment où l'artillerie aura fini son rôle.

Le grand avantage de cette mutation , c'est qu'elle ne porte aucune atteinte à l'ordre de

bataille, mais au contraire le renf<Mx:e en relevant l'infanterie latiguée par une autre plus fraîche. On reste fidèle aux règles de la grande tactique , qui ne permettent pas d'intercaler dans les lignes de grandes masses de cavalerie , et on acquiert non-seulement la faculté de porter un grand coup, mais aussi celle de s'opposer aux tentatives de désespoir que l'ennemi voudrait faire pour échapper au malheur qui menace son armée.

Si, au contraire, nous nous décidions en faveur de la cavalerie , il y aurait plusieurs pré* liminaires à observer dont nous allons nous occuper, et qui 'nous indiqueraient jusqu'à quel point le choix de cette arme est acceptable pour la formation de notre masse offensive.

Dans cette hypothèse, il sera indispensable de faire rétrograder l'infanterie qui occupe le terrain, vis-i-vis du point où la brèche se fait, d'y placer une grande masse de cavalerie et de faire à Tordre de bataille une mutation condamnée par les lois de la science militaire.

Les raisons qui ont porté les grands tacticiens à prononcer l'anathème sur l'intercalation de la cavalerie dans le centre des lignes de bataille, sont assez péremptoires pour qu'on soit d'un avis contraire. Premièrement, c'est une arme qui ne livre pas de feux et qui inter^ rompt la contiguïté de ceux de la première ligne ; secondement , elle est purement offensive ; elle va chercher au loin ses lauriers et n'est pas susceptible de défendre une position, à moins que ce ne soit contre la même arme, de manière que, engagée dans quelque grand mouvement, elle abandonne son poste, ou bien en succombant sous l'attaque de son ennemi, elle laisse dans les deux cas un vide pernicieux, qui peut devenir le préliminaire d'une défaite.

Prenons l'histoire pour guide , et nous nous convaincrons facilement que, depuis que la tactique a été perfectionnée, les annales militaires ne nous livrent pas un seul exemple d'une grande masse de cavalerie formant le centre des lignes de bataille.

Si le lecteur m'objecte que dans un moment pareil à celui que nous discutons, il ne s'agit plus de feux, mais d'un simple mouvement offensif, prononcé avec vigueur, je lui répon-

MÉMOIRE

drai : qu'en fait de science sortout , il ne but janais interpréter les choses autrement qu^elk» ne le sont ; parée que cette interprétation pourrait être ayanlagense*

Une considération très-importante snr la* queUe j'attirerai Taltention .du censeur, c'est que la question, dans sa nature, n'est pas simple , mab compliquée. EHe doit se partager en deux parties, dont Tune comprendra la désorganisation définitive de Tennemi qii défend cette portion de terrain où la brèche aura été faite; Uindîs que la seconde tn^tera de Tocc»palion de la position abandonnée et des mou- Yements ofiensib ultérieurs.*

Cette seconde partie de problème ne se résoudra probablement que par les feux de Far* tillerie, et peut-être même par ceux de TinOuitene; et » pour être conséquent , il ne faut pas abandonner à l'oubli aucun des incidents qui peuvent influer snr llieureuse issue de Tcntreprlse. Une* attaque de cavalerie ne déciderait qn'one fraction du but , et, pour l'atteindre complétemenl, il faudra que l'infonterie soit aussi mise en action , car c'est l'arme qui occupe et défend le mieux les positions.

D'un autre côté, gardons-nous bien de tomber dans Texagération , et n'oublions pas que, si nous sommes parvenus , par l'intention de nos feux, à préparer une brèche, ce n'est qu'une trouée faite sur un point des lignes ie bataille , et non une année désorganisée et en fuite.

Cette désorganisation, cette fuite, buts de nos désirs, peuvent avoir lien une fois que nous séparerons les deux ailes et que nous les rejetterons dans des directions excentriques; mais il faut , pour cela, commencer par se rendre maître du terrain neutralisé et s'y mainte» nir, et plus tard, marcher en avant, pour rompre tout à fait le contact entre les flancs, comme Soult l'a fait à Âusterlitz.

La simple occupation des hauteurs de Pratzen a-t-elle été le principe des grands résultats que nous oflVe cette bataille? Je ne balance pas un instant pour répondre négativement.

Les désastres ont été amenés par les mouvements des maréchaux Bernadette et Soult vers BlasovitzetVirzenovitz. Si, au contraire, leurs troupes étaient restées stationnées à Girzikovitz et Pratzcn , quoique les alliés eussent été obligés d'abandonner le champ de bataille,

leur retraite n'aurait jamais pu être anan désordonnée; il est même à présumer qu'ils auraient été encore assez en force pour livrer un autre combat à outrance quelques jours après, dont l'issue restera un problème sans solution.

Ce serait aussi tomber dans une grave cr> reur, que de croire que Tennemi restera qieotateor inactif de la défaite de son armée et ne fera rien pour remédier au mal. Je suis loin de le taxer d'une indifférence pareille, et, persuadé du contraire , voici ce que je suppose :

A l'approche du moment où les troupes des lignes de bataille, foudroyées par nos projectiles , deviendront vacillantes , l'ennemi fera avancer sa réserve pour soutenir le point menacé. Il s'agira donc : i^ De combattre les troupes qui viendront au secours de la position attaquée, et ^ une fois qu'elles seront vaincues, de prendre possession do terrain battu par notre artillerie.

Interrogeons les préceptes de la grande tactique, et voyons quelle est dans un moment pareil la chance la plus avantageuse? C'est, sans contredit , celle de tomber à corps perdu sur les troupes déjà mutilées pour les rejeter sur celles qui arrivent de la réserve, et de propager la confusion dans les unes comme dans les autres. La désorganisation des premières ne peut mieux s'effectuer que par une charge vigoureuse de cavalerie, et je m'y décide. Tout dépendra de l'utilisation do moment , et c'est ici que l'œil du chef ne saurait être assez rapide pour le reconnaître; qu^il fasse avancer aussitôt une masse de cavalerie qui tombera sur les bataillons désorganisés et les rejettera sur ceux qui viendront les secourir.

Quant à la tâche tout aussi importante d^iocuper la position abandonnée et de séparer les ailes, en poursuivant ce mouvement offensif, nous l'imposerons à l'infanterie soutenue par l'artillerie.

Dès que la brèche sera préparée, la masse destinée pour le choc sera donc composée de trois armes, d'infenterie, de cavalerie cl d'artillerie; et nous allons nous occuper de Tordre de bataille dans lequel elles seront rSingces.

Je proposerai de former . l'infanterie en colonnes par bataillon , sur le centre et en

SUR LARTILLERIË.

trois lignes , en les plaçanl à distance de dépioiemenl Tan de Fauire, c*est*à-dire, à 250 pas. La cavalerie composée de cuirassiers, parce quMl ne s^agit pas d'cscarmoucher, mais de rompre et désorganiser, sera en colonne (Tescadron par petite masse de trois escadrons, que nous placerons derrière les Intervalles de la seconde ligne. La réserve d'infanterie se placera sut les flancs derrière la cavalerie. L'artillerie restera dans la position qu'elle occnpera pendant le combat.

Le dessin qui suit exposera mieux cette fbrniatioD (i) et mon idée.

J'ai vonlu donner à ces troupes une formation conforme à leur rôle , c'est pourquoi je tes ai rangées dans iHi ordre de bataille qui possède tons les éléments de Tindépendance, afin qu'il réponde à tous les cas et obvie à tous les inconvénients. Je veux avoir, en un mot, une masse à Tinstar de celle des maréchaux Bemadotte et Lannes à Âusterlitz, mais rangée différemment et pour cause (s).

Mes troisièmes lignes d'infanterie et de cavalerie formeront ma réserve , qui complétera le succès ou réparera un désastre.

J'ai préféré placer mes 16 bataîlfons de réserve derrière les flancs de la masse attaquante, pour pouvoir en protéger les ailes dans le cas où l'ennemi voudrait paralyser son

Infanterie,

I cavalerie.

(s) Le général Mathieu Dumaa, dans son Précis in événemenU milUaires, nous dit que Napolédn porta la pins forte masse de sa cavalerie entre Pralzen et Blasovitz, qu1l la fit soutenir par 4 divisions dlofanterie des maréchaux BernadoUe et Lannes, le tout rangé dans Tordre suivant : rinfanterie sur deux lignes , dont la première en bataille , la seconde en colonne par bataHion ; la cavalerie légère en avant do Dronf , protégée par rartillerie; la grosse cavalerie

mouvement oQ^nsif , en manœuvrant contre la droite ou contre la gauche. De cetle manière, je me réserve la faculté de porter une masse respectable d'infanterie sur le point menacé et d'avoir dans les deux directions assez d'éléments offensifs pour m'opposer à toutes les tentatives de mon ennemi.

Cette réserve de 16 bataillons, placée derrière les flancs, m'oflre aussi la possibilité de la faire avancer simultanément avec les escadrons de la cavalerie, si la nécessité l'exige, pcmr couvrir son mouvement oflensif , en me servant de cette réserve comme d'un échelon avancé qui sera un soutien ou un secours.

Quant au nombre des troupes qui formeront la masse attaquante, il pourra augmenter Ou diminuer d'après la grandeur de la brèche. Les 32 bataillons et les S7 escadrons ne sont ici qu'un exemple et non une règle sans exception. Un général en chef a-t-il une plus grande masse de cuirassiers à sa disposition , rien ne lui ravit la faculté de les utiliser, en augmentant la profondeur des colonnes de la cavalerie.

Dès que les troupes destinées pour le choc se mettront en mouvement pour occuper la position désignée, je proposerai de faire avancer la cavalerie en tête des bataillons qui relèveront ceux des lignes de bataille : attaquant la première, il est juste que la cavalerie prenne sa position d'avance. L'engagement des bataillons n'étant qu'une conséquence de celui des cuirassiers, il est juste que ceux-ci soient déjà sur place, pour ne pas laisser échapper le mouvement opportun.

A l'instant du choc, cette cavalerîe s'avancera à travers les intervalles des bataillons, et pendant que les escadrons de la première ligne chargeront, les suivantes formeront la réserve et se placeront derrière la première ligne d'infanterie. La seconde ligne de la cavalerie se mettra en mouvement dès que la première en

formée sur plusieurs lignes en arrière de rinfanterie. Le grand défaut delà formation de la première ligne en bataille est le même qu'à Wagram, sur quoi j*aî déjà exprimé mon sentiment. Je ne trouve même aucune nécessité d'assujétir cette infanterie à un désavantage aussi palpable, car si le cas se présentait qu*H fallût avoir en première ligne des bataillons rangés en bataille , je les fais déployer par les deux flancs, et une minute suf&t pour le faire.

MÉMOIRE

viendra aux mains » et la troisième qui formera la dernière réserve., s'il n'y en a pas d'autres qui la suivent 9 ne sera mise en action que selon la nécessité, et sera employée ou pour achever la désorganisation de l'ennemi , ou pour rallier les escadrons attaquants , dans le cas d^échec.

L'artillerie qui, jusqu'au moment de cette action, aura rempli le rôle primitif, doublera les pièces sur les points où la cavalerie devra pénétrer, et pendant que celle-ci renverse tout ce qu'elle rencontre, Tinfanterie avec son canon prend possession du terrain qu'on veut occuper, et manœuvre pour séparer les deux flancs des lignes de bataille.

Ce mouvement offensif ayant lieu pendant que les adversaires déjà désorganisés par notre artillerie sont écrasés par noire cavalerie, doit nécessairement réussir; il n'y a qu'à récapituler tous les antécédents pour se persuader que Pennemi ne pourra pas résister à la coïncidence de tant d'éléments destructeurs.

Il suiBlque la cavalerie fasse son devoir, et qu'elle charge à fond pour que la réussite ne soit pas douteuse, et que le but général soit atteint; car il ne faut 'pas oublier qu'à la suite de cette attaque , nous en faisons une autre avec une masse d'infanterie toute fraîche, secondée par une inébranlable artillerie , qui ne peut avoir épuisé ni ses forces physiques, ni ses gargousses.

C'est ainsi que, d'un côté, nous aurons une masse capable d'exécuter un choc, et d'offrir une ligne de feux, si la nécessité l'exige, et que de l'autre nous resterons fidèle aux prin* cipes de la grande lactique qui impose à la cavalerie le devoir de compléter les engagements que l'infanterie ou la cavalerie auront décidés, et de rallier les escadrons battus sous la protection de l'infanterie.

Pour ne paraître cependant ni, arbitraire, ni exagéré dans l'exercice de mon opinion , encore moins infidèle aux principes de la science, arrêtons-nous un moment et discutons les chances qui peuvent s'offrir à l'action des différentes armes.

Au moment de porter notre jugement sur les succès de notre cavalerie , nous établirons les deux alternatives suivantes :

1® Ou les cuirassiers ne peuvent, dans aucun cas et sous aucune condition, remporter de victoire sur l'infanterie ; mais alors ils de-

viennent inutfles, et il faut les abolir, car ne faisant aucun service en dehors des batailles» c'est une arme dont on pourra très-bien se passer; ou bien,

2^ Après avoir suivi attentivement les circonstances qui ont précédé leur mouvement offensif, nous pouvons le considérer comme ayant réussi complètement.

11 nous serait impossible d'accqpter le premier cas dans toute son extension, car si la cavalerie n'est pas en état de vaincre une infanterie encore intacte, et qui s'est apprêtée à soutenir le choc, il n'en est pas ainsi lorsque le moment deJa charge a été bien amené. Pour s'en convaincre, il n'y aurait qu'à récapituler les hauts faits de l'immortel Seidlitz; ceux-là nous offriraient plus d'un triomphe éclatant que la cavalerie a remporté sur l'infanterie.

Quant à la seconde hypothèse, raj^lon»nous que deux conditions essentielles contri* buent au succès que la cavalerie peut obtenir sur l'infanterie : le terrain et l'opportunité du moment.

Je ne crois pas être en défaut sur le compte du terrain, persuadé comme je le suis d'en avoir choisi un propice > puisque je n*ai pas même accepté les cas (chapitre III) où le point que nous battons avec nos projectiles soit parsemé de villages, d'enclos et de bouquets de bois.

Pour le moment, il me serait impossible d'en offrir de plus opportun, puisque c'est celui où l'infanterie ennemie, battue par nos projectiles, ne peut plus se maintenir sur sa position, qu'elle doit commencer son mouvement rétrograde, ou qu'elle attend avec anxiété d'être relevée par des troupes fraîches.

Que les tacticiens les plus sévères me jugent dans ces deux cas, je comparais volontiers devant leur tribunal, et je suis persuadé d'avance d'être absous.

Mais pour plus de conviction encore, discutons maintenant la chance la plus désavantageuse; supposons que la première et même la seconde ligne de la cavalerie sont repoussées. L'ennemi, en poursuivant les vaincus, arrive, mais en débandade , sur notre centre. La dernière réserve de la cavalerie, la troisième ligne, avance ; ce sont 9 escadrons en ordre qui chargeront un noyau informe. Ce combat aura quelque probabilité de succès en leur faveur. Ce-

SUR L*ART1LLERIE.

pendant y pour élre tout à fait inexorable dans na discussion envers moi-même, et épuiser toutes les aUematiyes qui peuvent avoir lieu , supposons que celte troisième ligne aussi a succombé et fuit avec les deux premières : dans ce eas, il faudra songer :

i® A soustraire notre infanterie à Tinconvénient périlleux d'être entraînée par les escadrons dans leur fuite;

2^ A opposer à Tennemi un front capable de résister à son mouvement offensif.

Comme celte débandade aura lieu sur un espace 'd*à peu près 800 toises , il n*esl pas à pi*é* sumer qu'il se présente de grands noyaux de cavaliers devant chaque bataillon posté Tun de l'autre à distance de déploiement. Ces bataillons, que nous formerons pour ce moment critique, en colonne contre la cavalerie, d'après les principes que j*ai énoncés dans mon Coun ik Tactique (p. 179) , prêts à recevoir les vaincus el les vainqueurs , étant les masses qui résistent le mieux aux chaînes de la cavalerie , n^anront qu'à présenter leurs baïonnettes aux chevaux des siens pour les arrêter dans leur élan. C'est une formation qui ne succombe pas aux attaques de la cavalerie, lors même que celle-ci fait son possible pour rompre les bataillons : comment ne serait-elle pas suffisante pour arrêter le simple élan des cavaliers rétrogradants (i) ?

' Le lecteur m'objectera peut-être que l'infanterie échappe à la défaite par ses feux, et que la nôtre ne pouvant pas s'en servir contre les siens, sera privée de son plus ferme appui. A cela je répondrai : que le carré succombe à la charge lorsque les cavaliers s'introduisent dans l'intérieur et prennent les fantassins à dos. Dans les carrés qui n'ont qiie trois hommes de profondeur, la fusilladejest indispensable pour que l'ennemi n'y pénètre pas; mais que le lecteur me dise][quel moyen on pourrait prendre pour entrer dans l'intérieur d'une colonne, où le seul vide qui y existe est occupé par le chef de bataillon et son aide de camp?

g( t En un mot (s), la colonne employée comme > moyen défénsif conlrela cavalerie, telle que » je l'ai désignée , esl à mes yeux semblable à

W{i)Jt crois avoir^ démontré d'une manière irréfragable (£a:iim«nraiionfi^, pages 381 à 185), tous les ayantages de la colonne contre la catalerie. Aussi suifr-je

1 un ouvrage de fortification qu'on n*enlève 1 qu'au moment où son chef se rend; car sa > défaite n'est décidée que lorsqu'elle devient 1 tout entière prisonnière, ou bien quand le 1 dernier homme est tombé sous le feu de l'ar- 1 tillerie ou le sabre de l'ennemi, i

Comme il n'y a à craindre ici ni sabre, ni canon , le sort de notre infanterie ne sera pas très-alarmant , d'autant plus que nos fuyards, loin de vouloir tomber sur leurs propres bataillons, ne chercheront qu'à se replier par les intervalles qui sont, ne l'oublions pas , de iOO toises. En dernier résumé, quel sera le résultat le plus fatal? c'est que les choses reviendront au même point où elles l'ont été avant l'engagement; la question restera indécise, il est vrai , mais aucun désastre ne s'ensuivra, et par conséquent on pourra tenter une seconde fois ce qui aura mal réussi la première.

Quant à la facullé d'opposer de la résistance à l'ennemi qui voudrait poursuivre son succès, nous la trouverons à coup sûr dans les 32 bataillons qui formeront notre masse offensive , et dans l'artillerie qui reprendra son action du moment où notre cavalerie sera écoulée. L'expérience est là pour prouver que lorsqu'une masse imposante d'infanterie avec de l'artillerie s'est emparée d'une position , et qu'elle n'a pas été mutilée par les projectiles ennemis, il suffit que les chefe ne fassent pas de disposition contraire à leurs propriétés et à leur action pour que ces deux armes se maintiennent dans leur poste en dépit de l'adversaire le mieux aguerri, à moins qu'il ne soit double en force.

Qu'on se figure maintenant ce que la troupe que je mets en action esl en état de produire lorsqu'elle occupera une position aussi avantageuse que ceHe qui rompt la contiguïté des lignes , et d'où les armes combinées dirigeront leur action sur des parties séparées et hors d'espoir de contact.

Tout ce que je viens de dire sur les effets de l'artillerie , la manière d'après laquelle je propose de ]a faire agir, et les résultats qui en dérivent, ne sont qu'un tableau fidèle de l'ac-

persuadé qu'une infanterie formée d'après ma proposition , n'aura rien à craindre de la cavalerie, (a) Examen raisonné, etc., page 183.

MÉMOIRE

lion terrassante de cette arme et de nos bataillons à Tassaut de Varsovie. En comparant cependant cette bataille à rengagement tel que je viens de le décrire , je pense bien que toutes les cbances seront en ma faveur ; car à la première , notre artillerie n'a pas complclé la désorganisation des troupes ennemies à cause du terrain que celles-ci occupaient , et notre infanterie y a remplie une lâche bien plus difficile que celle que nous lui imposons maintenant, car nous sommes loin de lui faire escalader 72 redoutes.

Je ne veux pas poser la plume sans ajouter à ma discussion quelques mots encore , qui serviront de réplique à ce que mes censeurs pourraient dire du tableau que je fais de rengagement des trois armes et des résultats auxquels je crois être en droit de m'attendre.

Peut-être me contesteront-ils les succès dont je viens de parler, en objectant qu'on a employé plus d'une fois des batteries de 80 à ÎOO pièces de canon, sans en retirer les mêmes résultats.

A cela je répondrai que la différence qui existe entre ce qui a été et ce que je présage, git dans Faction même de Tartillerie et le combat qui s'en est suivi. Si des défaites partielles, ou même des désastres qui ont été autrefois les résultats des tentatives de rupture du centre des lignes de bataille , nous devons en rechercher la cause dans la manière dont on s'y prenait pour atteindre le but.

On canonnait un peu, comme à Wagram, où on ne canonnait pas du tout, comme à Âspem, et on lançait l'infanterie ou la cavalerie à l'attaque. Aussi qu'arrivait-il? L'ennemi n'étant pas assez ébranlé par Tartillerie, se trouvait en état de résister à la force impulsive de son ennemi , comme il le fit à Wagram ; ou bien n'ayant pas du tout été entamé , et n'ayant à combattre qu'une arme dont les éléments offensifs sont plus faibles que ceux défensifs qu'il lui oppose, comme à Aspem , il parvient à se maintenir partout. En un mot , le défenseur combattait autrefois à éléments égaux et quelquefois prépondérants , et restait par conséquent vainqueur, parce que le centre étant le point le plus rapproché de la position des troupes présentes à Faction, est le plus tôt et le mieux secouru , et devient par cela même le plus fort de Tordre de bataille.

Je suis loin de vouloir changer la nature de l'artillerie et lui accorder de plus grandes propriétés qu'elle n'en possède. Je répète ce que j'ai dit depuis tant d'années , c'est une arme préparatoire. Qu*il me soit permis cependant de consigner encore une fois ici ce que j'a dit dans le deuxième chapitre : que pour résoudre le problème. Il faut savoir quelles sont les conditions de cette action préparatoire ; que peut-on en attendre ou en exiger? Quel est son minimum et quelle peut en être l'apogée?

N'oublions pas que je commence à 200 toises, là où apparemment l'action de l'artillerie des exemples passés finissait, et que cette seule différence doit en amener une immense dans les résultats. Que le lecteur se rappelle aussi que je fais durer la canonnade jusqu'à ce que l'artillerie ennemie soit pulvé* risée 9 et que ses bataillons soient réduits a chercher leur salut dans une prompte retraite. A un succès aussi décisif, si j'ajoute l'actioD de la masse offensive , je crois être en droit de compter sur de très-grands résultats.

Si nous interrogeons l'histoire , nous verrons qu^à Wagram, à Lulzen, l'artillerie, quoique égale en nombre à celle que je mets en action, n'a pas été employée de la même manière, et que les autres armes ont agi différemment.

A la première bataille , Lauriston mit iOO pièces en batterie cont;*e les troupes qui occupaient Aderklaa et qui trouvèrent dans ce poste un abri avantageux pour échapper aux coups destructeurs de l'artillerie française. Suivant le récit que nous en fait le général Valentini dans son ouvrage sur la campagne de 1809 (page 199), l'action de cette anne n'a commencé qu'à la demi-portée du boulet de canon , par C4»nséquent , si je ne suppose pas le triple de la distance à laquelle je place mes batteries , je puis compter au moins sur le double.

Au lieu d'avancer, cette artillerie resta stationnaire , et l'attaque subséquente a eu lieu avant que les bataillons impériaux aient pu être entamées ; car les troupes françaises des^ tinées pour le choc devinrent elles-mêmes victimes de rarlillerie ennemie, ce qui prouve que la canonnade n'a été ni d'assez longue durée, ni assez meurtrière. Enfin , cette attaque, au lieu d'être faite par la cavalerie.

SUR L'ARTILLERIE

et plus tard par Finfanterie » qui doivent se 1 porter vers le même but , a été exécutée au contraire y sur plusieurs points diiTéreots, et dans quel ordre? Je crois en avoir dit assez dans le premier chapitre pour devoir en parler encore.

 la bataille de Lutzen aussi , les 80 pièces fiançaises furent dirigées contre des villages (Kaja, Ràhna et Gros-Gœrschen), et après Faction d^ Tartillerie, Napoléon s'est contenté d'occuper ces trois points, et y borna ses conquêtes, tandis que les alliés opérèrent tranquillement leur retraite , en se pliant dei^ rière les villages de Hohenlobe , Klein-Gœrschen et Muscbvitz. Aucune attaque subséquente n'a eu lieu contre les Groupes mêmes.

et par conséquent, en mettant plus d'éléments destructifs en action , je puis compter sur des résultats plus positifs.

Je n'ai pas voulu passer sous silence la comparaison que je viens d'établir entre les faits de batailles antérieures et le système que je développe dans cet ouvrage. C'est en faisant remarquer au lecteur la grande différence entre les moyens dont on s'est servi eC ceux que j'adopte pour principe, qu'il pourra se convaincre que si autrefois aussi on a mis de 80 à 100 bouches à feu en action, sans en retirer les mêmes résultats, c'est qu'entre les moyens qu'on a employés et ceux que je propose , tout a été dissemblable , excepté le nombre des pièces.

FIN DU MÉMOIRE SUR l' ARTILLERIE.

HISTOIRE

DE

m AllIIAGII IT II ITlLIl;

Par H. DE BriiOUr,

OFFICIER PBUSSIBNy AUTBIIK DB l'bSPRIT DU 8T8TÉXB DB OUBBBB MODBBNi;

TRADUIT DE L^LLEMANB PAR GH.-L. SEYEUNGES.

PRÉFACE DU TRADUCTEU»,

Llustoire des deux campagnes les plus mémorahles de la plus terrible gaerre, que nous retracent les annales du monde» suffirait seule pour captiver l'attention de toutes les classes de lecteurs. Quel degré d'intérêt n'acquerra-t^ elle pas pour ceux qui, par état ou par indi- Dati<m, se sont fait un fond de connaissances militaires, si , au récit fidèle des événements, se joignent des observations qui leur en dévoilent les causes, ou qui, du moins, fassent naître en eux le louable désir de méditer sur ce qui a été fait, et ce qui pouvait se faire?

M. de Bulow, oflScier prussien, auteur de l'ouvrage dont j'offre ici un abrégé, était déjà connu en France par un écrit fort répandu, depuis que M. Tranchant-Laveme en publia une traduction faite avec beaucoup d'intelligence et de clarté (i).

Je ne puis trop en recommander la lecture

(i) Esjnil du tystème de guerre moderne , 1 volume in-S"* , avec KS figares.

(s) Idem, r* part., sect. x.

aux personnes qui voudront faire celle-<ii avec quelque profit Sans cela, il serait souvent difficile, pour ne pas dire impossible, de suivre l'auteur dans l'application continnelle qu'il

fait des principes énoncés dans sa pren&ère production.

Sans m'engager dans l'analyse de la Ibéorie qu'il y a exposée , Je crois devoir, du moins , donner la définition de deux termes, qu'il importe d'autant plus de comprendre , qu'ils servent à distinguer les points de vue, sous lesquels l'auteur envisage toutes les opérations militaires.

Le premier est un mot qu'il a remis en usage pour l'intelligence de son système, et le second est pris dans une acception si rigoureuse, qu'il peut être considéré comme nouveau.

Écoutons M. de Bulow lui-même (a).

c J'appelle stratégie (s) les mouvements de » guerre de deux armées bors du cercle visuel

(s) On sait que les Athéniens oommaient tlratèges {vtpafiiyot) dix généraux élus par le peu pie.

PRËFAGE

> réciproque , ou , si Ton veut , hors de Teffét » du canon.

» J'appelle tactique la science des mou- » vemento qui se font en présence deTennemi, » de manière à pouvoir être vu par lui, et at-

> teint par son artillerie. >

M. de Bulow parait attacher un grand prix ï la gloire d'avoir été le premier à publier les principes sur lesquels repose son système.

Il avance , par exemple, que , le premier, il a séparé l'idée de la base de celle de la ligne ttopératiom; que, le premier, il a démontré jusqu'à Tévidence, et réglé, d'une manière invariable , les deux conséquences qui en résultent.

Ces deux idéesnnères doivent être considérées comme les éléments et le fondement de la stratégie.

M. de Bulow prétend aussi que, le premier, il a défini, avec précision, ce qujon devait entendre par l'objet d'opération.

De ces notions préliminaires, sort, selon lui, le grand et important principe que toute base militaire, pour être bonne, doit être la base d'un triangle, dont l'angle au sommet soit au ilioins de 90 degrés.

Cet angle, opposé à l'objet d'opération, est toujours nommée par l'auteur Vangle objectifs ce qu'il importe de retenir.

A la base d'un triangle rectiligne, il préférerait encore un segment de cercle, dont le côté concave serait tourné vers l'ennemi. •

L'auleur aflirme que cet axiome n'a été connu de personne avant lui, qu'il serait impossible de trouver dans aucun théoricien la plus légère allusion à une vérité dont la découverte lui appartient uniquement.

Je suis très-éloigné , assurément, de contester à M. de Bulow la réalité ou l'étendue de ses connaissances militaires; mais il provoque la discussion de son système avec une franchise qui doit m'inspirer la confiance de lui soumettre quelques doutes.

c Je vais au-devant de la critique, dit-il; la » vérité m'est plus chère que la vaine renom- » mée d'auteur. Pourquoi , après avoir lu mou

ouvrage, n'examinerait-on pas s'il m'est pe^ mis de prétendre au titre d^inventeur? Poa^ quoi ne me prouverait-on pas, si on le peut, que toutes les assertions que je donne pour originales, ne sont que des réminiécencest Je m'en consolerais facilement, en songeant que cette rencontre, cette conformité d'idées entre moi et d'autres maîtres de l'art, sont un garant de la justesse de ces idées, i Il est impossible de mettre ses lecteurs plus à l'aise : quant à moi, je me permettrai de foire part des observations suivantes à ceux, dans les mains desquels pourra tomber ma traduction.

Après un examen réfléchi du système de M. de Bulow, je trouve qu'il est susceptible d'être analysé en termes extrêmement dairs et précis.

c Avant d'entrer en campagne, selon loi, il est nécessaire d'avoir derrière soi une ligne de magasins, assurée par de bonnes places.

Plus cette ligne est étendue , plus Tannée qui en lire ses vivres et ses munitions en est rapprochée, et plus l'ennemi éprouvera de difiicultés, s'il tente de lui en intercepter la communication.

> Si, au contraire, cette ligne est courte, ou même se réduit à un point, et que l'armée qu'elle alimente s'en éloigne, les moyens qu'aura l'ennemi pour arrêter toutes ses opérations, en s'emparant du seul chemin que suivent ses convois, seront fréquents etmul'lipliés. >

Il est impossible, assurément, de contester à M. de Bulow la vérité de ces théorèmes fondamentaux; mais examinons jusqu'à quel point il peut prétendre à la gloire de les avoir réf élés ou démontrés.

Avant d'essayer d'approfondir les principes d'après lesquels ont agi les grands généraux des temps modernes, il ne serait pas indifférent de rechercher si l'antiquité ne nous offrirait aucune trace d'un système analogue à celui que nous discotons.

Alexandre le Grand vient naturellement se présenter à la mémoire : or, voici ce que dit

DU TRADUCTEUR

de rimmense expédition entreprise par le vain-

qœor de TAsie, un des plus habiles ihéoristes

da siècle dernier (i) :

I Par la lecture que j'ai faite d* Arien , voici comme j'ai compris le projet d'Alexandre pour faire la conquête de l'Asie. Ce projet a eu pour fondement de commencer, après le passage de THellespont, par se rendre maître de toutes les villes maritimes des c^tes de l'Asie et de l'Egypte, dont la plupart étaient sans fortifications, afin d'ôter par là aux Perses le pouvoir d'entretenir une flotte dans la Méditerranée.

> Par ce- moyen , Alexandre assure la communication de son armée dans l'Asie avec la Grèce , pour en tirer les secours nécessaires : ainsi, dès qu'il a passé l'Hellespont, il suit ce projet, il bat les Perses au passage du Granique. Au lieu de les poursuivre comme un jeune conquérant qui suit son courage plutôt que la voie qui conduit à l'exécution de ses desseins, il occupe son armée à faire la conquête des places maritimes les unes après les autres, et de proche en proche, comme elles sont situées.

I Alexandre ne s'écarte point du but qu'il s'est proposé , en faisant la conquête de la Lycieet de la Pamphilie, afin d'assujettir toute la côte.

» Le héros arrive ï Tarses , et peu après se donne la bataille d'Issus, où il défait entièrement l'armée de Darius; mais au lieu de le poursuivre, il ne se dérange pas en la moindre chose de la marche qu'il s'est tracée, et continue de prendre les villes maritimes, parce qu'il connaît que c'est le seul moyen d'assurer toutes les conquêtes qu'il a prémédité de faire : en conséquence , il assiège Tyr. > c Dans tous les temps, ajoute le maréchal de

Puys^^ , x^eux qui ont entrepris des conquêtes en avant, saiu prendre les mèmei préeau"

(i) Le maréchal de Puyiégur: Art de la çuerre, Umil !•', chap. !•' art. ?i.

ftofif que prit Alexandre pour auurer le$ ttettne#, dès qu'ils ont connu que l'ennemi était assez fort pour se mettre enlr'eux et leur pays, ont été obligés de les abandonner pour se rapprocher, et souvent contraints de donner bataille , c'est-à-dire, de s'exposer à tout perdre. Nous en avons bien des exemples dans l'histoire. »

D'après cet exposé , il est évident qu'Alexandre ne voulut marcher en avant, qu'après s'être assuré de ses derrières, et avoir formé la ligne, qui servait de base à ses opérations ^ aussi étendue que possible.

César montra-t-il moins de science, moins de sagacité dans son admirable campagne de Catalogne contre Afranius (s) ?

Ces principes tiennent si intimement à la théorie de la guerre, que, chez les anciens,, comme chez les modernes, on aurait peine à trouver un seul général , un seul auteur militaire, qui ne les ait pratiqués ou enseignés. Parmi les premiers, il suffit de citer Xénophon, Polybe, César; parmi les seconds, Montécuculli, Folard, Puységur, Guischardt, etc. Ils n'emploient pas, il est vrai, dans leurs définir tiens, les termes géométriques dont fait usage l'auteur prussien; mais, quand ils vous recommandent de veiller sur vos flancs, de vous assurer du pays qui est derrière vous, d'en entretenir les communications aussi libres et aussi nombreuses que possible , et de les couvrir, en calculant avec précision les marches que l'ennemi peut faire pour les intercepter, ainsi que celles qu'il faudra entreprendre pour s'y opposer : quand ils vous ont dévoilé, en un mot, tous les secrets du grand art de la guerre, n'ont-ils pas ôté à leurs successeurs le droit de réclamer, comme une découverte , ce qui n'est au fond que le fruit de leurs exemples et de leurs préceptes? Peut-on, enfin, se dire l'inventeur d'une théorie , parce qu'on l'a rédigée ou présentée dans des formes nouvelles ?

(s) Voyei ses Commentaires : De bello ek>. lib. t.

PRÉFACE

VoiUi une question que je soumets à M. de Bulow. Les expressions qu'il veut introduire peuvent avoir le mérite de la précision» mais elles n'ajoutent rien au sens.

Par exemple , lorsqu'il établit que son armée y en la considérant comme un sommet , doit former un triangle obtusatigU, ou tout au plus rectangle- avec la base d'opérations, est-il plus intelligible, et même plus exact que le maréchal de Puységur, qui recommande de calculer avec soin toutes les entreprises que Tennemi peut faire sur vos communications , et les moyens que vous aurez pour les déjouer? Lorsque M> de Bulow veut que les dispositions se fassent toujours de manière à figurar la courtine flanquée de ses bastions* fait-il autre chose que répéter les principes posés par les grands maîtres (i)? Tous nous disent de porter tous nos soins à couvrir nos flanGS,.et à menacer ceux de l'ennemi , afin de l'embrasser dans nos attaques.

Hontécuculli , après avoir démontré cet axiome dans son premier livre, en fait une application lumineuse dans le second, qui traite de la guerre contre les Turcs, et, dans le troisième, appuie enfin ses leçons d'exemples tirés des ses propres campagnes.

Il serait aussi long que superflu de citer à la suite d'un aussi grand nom , ceux de tous les théoristes où M. de Bulow a puisé des idées dont il a fini par se croire Fauteur, parce qu'il les a revêtues d'une nomenclature particulière, et offertes sous un jour nouveau.

Mais il émet aussi des opinions dont on ne peut lui contester la propriété : il est donc juste qu'il en réponde seul , et que tout lecteur en fiisse le libre examen.

Voici un de ses théorèmes favoris :

(i) Guibert, dans son Essai général de Tactique , a donné beaucoup de développement k cette idée.

(t) M. de Bulow semble regarder les Itrailleurs cornue une invention propre à la guerre de l'indépendance américaine. Sans nous engager dans la discussion des rapprochements qui pourraient se faire entre les tirailleurs et les flanqueurs ou ^laireurs, je rappellerai à M. de Bulow le célèbre combat de Ruspina

€ 11 est plus efiiace de combattre en itroîl-

> leurs (i) qu'en rangs serrés ; et d'ailleurs , t il est bien plus facile de mettre le désordre

> dans ces derniers. >

M. de Bulow cherche à démontrer cette singulière proposition , en avançant que si les ennemis restent en masse, ses tirailleurs, qui sont à une certaine distance les uns des autres , ne perdront pas un coup contre ce groupe d'hommes, tandis que le feu de la troupe serrée n'atteindra, pour ainsi dire, que par hasard , un de ces tirailleurs disséminés sur le terrain.

11 ajoute que son adversaire , réunissant ses troupes, formera nécessairement une ligne moins étendue que celle qu'il occupera luimême avec ses tirailleurs, ce qui lui permettra de l'envelopper, même avec une force inférieure.

Sans prétendre, assurément, mettre en doute l'utilité dont peuvent être les tirailleurs en mainte circonstance, j'en appellerai aux officiers qui ont.fait avec fruit la dernière guene, celle de toutes où l'on a employé cette aime avec le plus d'habileté, et, fort de leur témoignage, je répondrai à RI. de Bulow :

i"* Si l'armée ennemie est postée suivant les principes des grands capitaines, ses flancs seront assurés, ce qui réduira le point d'attaque à un front égal au sien.

^^ Il est de fait que le feu des tirailleurs est beaucoup moins meurtrier que ne le suppose M. de Bulow; ils tirent, en général, de trop loin.

5^ On sent (et M. de Bulow l'avoue luimême) qu'ils ne pourraient résister en plaine à la cavalerie légère. Dans un pays coupé, il leur serait même difficile de tenir contre Tatou Makadia , en Afrique , où Labienus exécuta contre César des manœuvres de troupes légères, si habilement conçues, que ce grand capitaine n'en put triompher que par son inébranlable constance et les prodigieuses ressources de son génie. (Hirtius, Bell, afrie. — Guischardt , tom. ii , chap. viii. )

Substituez le fusil k Tare et à la fronde, tous aura nos tirailleurs modernes dans toute leur perfection.

DU TRADUCTEUR

Uqoe Tive d'une troupe en ordfe , surtoat si 00 b fait précéder par quelques décharges d'artillerie. 11 est simple» en effet, qu'une cer- Uine masse d'hommes renverse des individus épars et sans ordre.

Je pense aussi que tous les militaires ne conviendront pas de la justesse de quelques autres opinions de Fauteur prussien.

Ce sont celles qu'il professe, généralement, sur les retraites et la guerre défensive. Sans doute, il est à propos de laisser 4ur les derrières et les flancs de l'ennemi, des détachements qui le menacent et le harcèlent; mais il ne serait pas prudent de se diviser en plusieurs corps éloignés les uns des aatres : le vainqueur les écraserait successivement. La saine théorie enseigne qu'il faut jeter dans de bonnes places de fortes garnisons , qui interrompent les communications de votre adversaire , interceptent et enlèvent ses convois, l'obligent enfin à se morceler. A défaut de forteresses, on prendra, s'il est possible, une position qui donne de la jalousie à l'ennemi , et qui soit tellement calculée , qu'on n*ait que le rayop ou la corde à suivre pour se réunir et s'opposer à ses mouvements, tandis qu'il aura l'arc i parcourir pour former ses attaques.

Les campagnes du maréchal de Créqui, en Lorraine et en Alsace (1677, 4678 ), et la défense des frontières du Dauphiné et de Provence, par le maréchal de Berwick ( 1711), sont des modèles à suivre dans la défensive : il est, cependant, à observer que la conduite de ces deux grands généraux se trouve pres^ qu'en opposition directe avec les principes avancés par M. de Bulow.

Ce n'est pas, au reste, que l'auteur allemiand regarde de tdles autorités comme capables de porter atteinte à la solidité de son système. Il est si fortement pénétré de son évidence, qu'il ne conçoit pas qu'il puisse être attaqué par d'antres, que par ceux qui manqueront d'une

(i) Vayex page 400 et suivantes.

dose de perspicacité suffisante pour en saisir l'ensemble et les détails.

M. de Bulow s'attend que ses antagonistes lui objecteront que, pour agir dans un triangle obtusangle, tel qu'il le trace, il faut qu'il soit maître d'une bien phis grande étendue de ter^ rain qu*U ne serait nécessaire , s'il marchait en avant sur une simple ligne.

Il soutient précisément le contraire, et voici son raisonnement :

c II n'est point nécessaire de rien posséder

> derrière soi, quand on opère au sommet d'un » triangle obtusangle, ou, tout au moins, rect- » angle; car, la ligne moyenne d'opérations, 1 c'est-à-dire, la perpendiculaire abaissée du

• sommet sur la base, est sui&samment oou- 1 verte par sa position même, tandis qu'une

• ligne d'opérations, unique, doit être cou^ i verte par une chaîne de postes, i

Ce raisonnement est spécieux : je m'imagine, néanmoins, que nombre de personnes demanderont à M. de Bulow comment, et de quoi il se propose de former la base de son triangle, s'il regarde comme inutile de rien posséder derrière lui.

D'autres, pourront aussi lui demander quelle arme il compte substituer à la baïonnette, pour laquelle il aiBche un si grand dédain (i).

11 laisse asses percer son goût pour la pique : il n'est donc pas hors de propos de lui rappeler les principaux arguments d'un chapitre que Puységur a consacré tout entier à cette question : c Si l'infanterie , armée de fusil avec f baïonnettes à douille , l'est mieux qu'avec

• des piques (t) ?

• Les occasions de se servir de la pique sont

• si rares, dit l'auteur que je viens de citer,

> en comparaison de celles où elles sont non-

• seulement inutiles, mais embarrassantes,

• que ce n'est pas sans raison que l'usage en a

> été proscrit.

» Durant la guerre de 1701 , qu'il n'y a plus

• eu de piques, cela n'a rien ôté de la force

(t) Puységur, Art de la ^«firre, chap. viii.

ses

PRÉFACE

• des bataillons ; et s'il y en a eu qui aient été

> renversés par la cavalerie, ils l'auraient été » de même du temps des piques.

> La pique est une arme très-fragile : une

> fois baissée , elle est très-difficile à remuer , » et n'a d'autre mérite que sa longueur.

I Les soldats ne pouvant avoir, en campagne, » des armes de rechange de divers usages , il 1 a fallu leur en choisir une qui put leur être » utile pour toutes sortes d'occasions , et qui ,

> dans un besoin , pût suppléer à toutes les f autres : or, le fusil avec la baïonnette étant

> en même temps arme à feu et hallebarde,

> supplée par le feu à Féloigiiement, et par sa

> baïonnette à tous les coups de main. »

On ne peut disconvenir *que le maréchal de Puységur, ayant fait successivement la guerre avec des troupes armées de piques, et avec d'autres armées de baïonnettes, doit inspirer beaucoup de conGance lorsqu'il prononce sur ces deux armes.

M. de Bulow , comme je l'ai déjà dit, provoquant lui-même la discussion de ses principes et de ses hypothèses, je me suis cru très-autorisé à lui faire quelques observations impar^ tiales. Elles ne peuvent nuire en rien au succès de son ouvrage, où le lecteur trouvera toujours une profonde connaissance de l'art de laguerre, et souvent matière à méditer sur des conceptions hardies et des vues nouvelles.

II est un point sur lequel j'aurais pu entrer, avec M. de Bulow , dans une discussion plus longue et plus grave.

En plus d'une circonstance, il laisse percer, en parlant des Français , une prévention haineuse, qui ne se rencontre que trop souvent chez les étrangers qui ne nous connaissent qu'imparfaitement. On est étonné^ dans un ouvrage militaire , de rencontrer des dissertations sur notre littérature , notre caractère et nos habitudes. 11 en résulte, de la manière la plus évidente , que l'auteur allemand ne connaît nullement la France et ses habitants, et qu'il s'est laissé égarer par tous les préjugés qu'alimenta le jalousie nationale.

Lorsqu'il se formera des idées plus saines sur notre compte, il me saura, sans doute , quelque gré de n'avoir point donné de publicité à des opinions qu'il s'empressera de désavouer.

Je me bornerai seulement à observer que les âoges donnés, dans l'occasion , aux opérations et à la valeur de nos armées , n'en ont que plus de prix dans la bouche d'un homme qui fait profession de ne pas être notre partisan. Une grandeet glorieuse nation dédaigne des attaques qui ne peuvent l'atteindre ; elle honore le mérite jusque dans ses ennemis.

On remarquera peut-être aussi que Tauteinr prussien s'est quelquefois écarté de la rigoureuse impartialité, dont tout historien doit faire profession , lorsqu'il prononce sur les opérations des Impériaux. Personne n'ignore la rivalité qui subsiste entre les Autrichiens et les Prussiens, rivalité qui, d'ailleurs, divise également tous les États de l'Empire, et qui fait que les noms collectif} d" Allemands, de Patrie Germanique , sont des mots vides de sens.

Au reste , lé lecteur est à portée de rectifier, sous le rapport militaire, les erreurs qui pourraient être échappées à M. de Bulov^, en comparant ses récits à la relation très-fidèle d<mt je les ai fait suivre. Elle est extraite d'un journal rédigé sur le théâtre même de la guerre»

par un officier auquel sa place et ses lumières donnaient tous les moyens d'apprécier les faits dont il était témoin oculaire. Ils y sont racontés avec simplicité et clarté; ce sont les meilleurs garants de l'esprit de justice qui a présidé à la rédaction de cet intéressant mémoire.

Si M. de Bulow se fût toujours montré animé de cet excellent esprit, rien ne se serait opposé à ce que je donnasse une traduction complète de son ouvrage; mais on sent qde je ne pouvais l'entreprendre sans m'écarter du sujet principal, quelquefois même sans blesser les convenances. Par exemple, était-ce à moi , Français, et trè^fier de l'être, à traduire une harangue dans le goût de Tite-Live, que M. de Bulow prêle au général Mêlas avant la bataille

DU TRADUCTEUR

de Maiengo, pour rappeler k son armée que D0U8 sommes les fils de ces Français qui oDt perdu la bataille de Rosbach contre les Prassiens?

Je sais fort bien que pendant longtemps , un Français ne pouvait se montrer en Allemagne»

sans que la jalousie nationale ne cherchât à s'armer contre lui du nom de cette malheureuse joamée. Mais c'était avant la guerre de la Révolution , avant celte foule d'exploits qui ont rendu , et au centuple , aux armes françaises, tout le lustre que leur avait enlevé Timpolitique et funeste guerre de 1756.

Et, encore, cette vengeance n'a jamais été exercée par les gens instruits, par les militaires spécialement, qui savaient que dans cette bagarre de Rosbach, les troupes de France étaient confondues avec celles des Cercles , qu'elles étaient sous les ordres d'un Allemand

(le prince de Saxe-Hildburghausen) , et qu'enfin, cette armée, mal composée, mal commandée, avait en affaire au premier capitaine du siècle, au grand Frédéric.

M. de Bulow doit avoir trop de sens, pour ne pas convenir qu'un ennemi de César aurait eu peu de droit de déclarer à son armée qu'elle devait dédaigner ce conquérant et ses légionnaires, parce qu'ils étaient les descendadts de ces Romains , qui avaient perdu la bataille de Cannes contre Annibal.

Au total , je me suis étudié à faire disparaître ce qui pouvait déparer l'ouvrage de M. de Bulow, et à mettre en évidence les points qui méritent de fixer l'attention des militaires. Je répète, d'ailleurs, que j*ai conservé l'esprit et les opinions de l'auteur prussien, toutes les fois que j'ai pu le faire, sans servir d'écho à ses préventions personnelles.

HISTOIRE

AB

lA GÂiPAam 91 isdo, m ailiiagni it iï itaiie.

( C'est moins sur les champs de bataille > que dans les conseils des souverains , qu'il I faut rechercher la cause des défaites > ont dit de grands hommes d'état, éclairés par Texpérience.

La vérité de cette assertion ne pouvait être mieux démontrée que par la comparaison de la conduite des gouvernements français et autrichien , avant la campagne dont nous allons tracer l'histoire. Nous y verrons que les mesures adoptées par les oÂinets ont réglé le sort des deux États : d'un côté , les vastes conceptions du génie ont dû enfanter des victoires; de l'autre, les vues étroites de la routine ne pouvaient produire que des revers.

La première des erreurs des ennemis de la France fut de se persuader que cet empire était totalement épuisé d'hommes et d'argent. Égarée par cette opinion , à peine TAutriche songea-t-elle à remplir le vide que venait de causer dans ses armées le départ de 50,000 Russes.

Dans ce moment même, la France déployait toute son activité pour réparer les pertes de la campagne précédente, et s'assurer des avantages décisifs dans celle qui allait s'ouvrir. Fût-il vrai que dix ans écoulés dans les orages de la révolution eussent sensiblement amorti l'enthousiasme de la liberté dans le cœur des Français , du moins un héros savait ce qu'il devait attendre d'une nation essentiellement belliqueuse, en faisant un appel à sa valeur, en

lui montrant l'ennemi sur ses frontières. Bo* naparte avait offert la paix; l'Empereur l'avait refusée : de cette instant , tout soldat français sentit combien était belle la cause pour laquelle il combattait.

On a singulièrement exagéré les pertes que la France a faites en hommes pendant cette guerre. Jamais , comme on l'a soutenu , toute la nation ne vint s'entasser dans les camps; jamais, dans toutes leurs campagnes, les Français ne firent agir plus de 500,000 hommes contre leurs ennemis. Louis XIY en eût autant sur pied pendant la guerre de la Succession , et les États sur lesquels il régnait, n'égalaient point le territoire actuel de la république.

Contre l'efficacité des entreprises des Fran* çais , on objectait sans cesse le délabrement de leurs finances; et c'est précisément cette impossibilité de soudoyer et d'entretenir les troupes , que les gouvernants et les généraux employèrent habilement , pour pénétrer le soldat de la nécessité d'aller conquérir dans le pays ennemi, ce qui lui manquait dans le sien.

Pendant que la France était toute entière à ses vastes apprêts , l'Autriche se contentait de renforcer partiellement ses armées; mais la plus brillante armée ne peut se promettre de succès, qu'en raison de la capacité de celui qui la guide. Il supplée au nombre , il inspire la confiance; et, dans sa main, une troupe non aguerrie devient un instrument propre

HISTOIRE

aux opérations de Btratégie et de tactique (i).

Loin de moi Tidée de vouloir jeter le blâme sur la conduite des généraux autrichiens dans cette campagne; on sait trop que leurs moindres mouvements sont prescrits ou dirigés par le conseil séant à Vienne. Quand un général a ainsi les mains liées , on ne peut , sans injustice» le rendre responsable du succès/ Cependant les commandants impériaux ont assez mis au jour leurs qualités personnelles , pour qu'il soit permis de ne leur ppint trouver de génie militaire y et de les ranger dans une classe fort inférieure à celle des grands maîtres de l'art.

Lorsque c'est par l'ancienneté de service que Ton parvient aux premiers grades y il est rare que ceux qui en sont revêtus y apportent les talents nécessaires. Le mérite languit inconnu dans l'obscurité des emplois subalternes, tandis que l'incapacité usurpe les honneurs et le pouvoir. C'est là l'avant-coureur le plus certain de la chute d'une monarchie.

La fermentation , insépaùrable d'une révolution , a fait paraître, en France, des hommes qui, dans un temps calme, n'eussent pas même soupçonné ce dont ils étaient capables. Ce déploiement subit de facultés transcendantesf, est une des premières causes auxquelles il faille attribuer la supériorité marquée des Français dans cette guerre.

Le commandement des armées autrichiennes, dans ces derniers temps, a quelquefois été aristocratique. Les états-majors , les adjudants, en plus d'une circonstance, en ont dirigé les opérations; du moins la voix publique les leur a-t-elle souvent imputées. Sans chercher à découvrir ces ressorts cachés , l'observateur des événements militaires ne considère comme général effectif que celui qui en porte le titre. Il ne s'informe pas si le nom de Kray et celui de Mêlas représente une compagnie ou un individu : le général apparent est , pour lui, l'âme de l'armée.

Quel que soit, au reste , l'auteur du plan d'opérations qui a été suivi, on ne peut nier

(i) Voici la déGnition que Fauteur donne de ces dea\ mots, dans son premier ouvrage :

< J'appelle stratégie , les mouvements de guerre de > dcui armées hors du cercle visuel réciproque, ou , si B Ton veut , bors de Teffet du canon.

> La science des mouvements qui se font en présence

qu'il ne fftt très -défectueux. La première faute commise précédemment, avait été de laisser conquérir la Suisse par les Français. On ne pressentait pas^à Vienne de quelle extrême conséquence serait, par la suite, la possession de ce pays. Je dois m'arrèter ici pour y démontrer l'application d'un principe que j'ai posé ailleurs (a). .

J'ai dit que, chercher à pénétrer entre deux corps, c'était attaquer une courtine entre deux bastions , c'est-à-dire, que dans les opérations de stratégie (mouvements de loin), comme dans celles de tactique (mouvements de près) , il était toujours dangereux de prêter le flanc.

Néanmoins, il est évident que ce principe souffre des modifications; par exemple, si les deux angles saillants sont aune grande distance l'un de l'autre, leur action sur les mouvements de stratégie et de tactique, cesse entièrement, et c'est au coup d'œil du générât à juger et déteiminer ces effets.

Un seul bastion protège par ses 'flancs , jusqu'à une certaine distance , les courtines adjacentes ; de même aussi une position avancée couvre le pays adjacent. L'application est maintenant facile à faire, et nous verrons que ce principe a été confirmé jusqu'à la dernière évidence par la campagne dont il s'agit ici.

La Suisse , par rapport à l'Italie et au sud de rAUemagne , forme un bastion avancé ; ces deux contrées sont flanquées par elle. L'opération capitale des Autrichiens devait donc être de reconquérir la Suisse.

D'ailleurs, les Impériaux, dans cette campagne, semblaient animés de vues de conquêtes, fondées sur l'espoir de l'affaiblissement des Français. Pour conquérir , il faut attaquer, il faut paraître en campagne avant l'ennemi.

Il parait que cela eût été possible aux Impériaux. C'est un axiome incontestable , que le mouvement accroit la force. De là , l'avantage de l'assaillant dans les opérations et les combats. Il fallait donc attaquer la Suisse, aussitôt que possible, avec une force supérieure ; ce qui était d'autant plus facile à exécuter, que les

» de Fenneroi , de manière à pouvoir en être vu et at- » teint par son artillerie , cette science est la iaeUque. > Esprit du système de guerre moderne.

(Note du Traducteur.) (s) Esprit du système de guerre moderne, r* part., sect. VI.

Fnoçais ne se sont mis en mouTement qu'après la mi-avriL

D'autres oonsidéralions indiquaient encore aux Aulrichiens, la Suisse comme le but le plus désirable de leurs efforts. Elle leur assurait une entrée moins difficile que par tout ailleurs dans Tinlérieur de la France. Point de chaînes de forteresses comme sur les autres frontières; le Jura seul se présente, et certes , il est infiniment plus aisé à franchir que les Alpes» qui n'ont pu arrêter Bonaparte. En suivant le Rhône, on parvient rapidement à Lyon, et de là on se répand à volonté dans les départements conUgus. On s'empare du cours de la Loire et de la Seine; et faisant servir ces fleuves à ses convois, on porte ses armes victorieuses jusque dans le cœur de la France. On a la faculté de tourner l'Alsace, unique moyen de conquérir cette belle province; car, ce n'est que par la possession de la Lorraine- et de ses places fortes , que l'on peut acquérir celle de l'Alsace , et la plaine ne peut être soumise que par celui qui est maître des montagnes.

J'avoue que, dans ce vaste plan, je ne calcule point la résistance qu'opposerait l'ennemi ; et rien , certes , ne me donne le droit de supposer que toutes les forces disponibles de la France se seraient immédiatement trouvées paralysées. Je crois très-volontiers que Bonaparte, avec l'armée de réserve, et le reste des troupes délogées de la Suisse , se serait porté au-devant des Autrichiens, et leur eût livré bataille. Sans doute, il pouvait les battre, il pouvait même les forcer à son tour d'évacuer de nouveau la Suisse; mais les Impériaux retiraient toujours cet avantage que, pendant la majeure partie de cette campagne, la conquête du sud de l'Allemagne et du nord de l'Italie n'aurait point eu lieu.

Mais si les Français , d'après un principe exposé dans mon premier ouvrage (i), au lieu d'opposer à l'ennemi un front parallèle , se fussent toujours tenus dans une position oblique pour menacer son flanc , ils pouvaient , sans péril , occuper les Autrichiens sur ce point , et, pendant ce temps, se déborder comme un torrent dans la Souabe et l'Italie. Les Impé-

riaux , de peur d'être tournés , et même entièrement coupés des États héréditaires, se voyaient contraints à une retraite précipitée. Ceci eût été une nouvelle preuve du principe de la base d'opérations (a).

Je le répète, les Autrichiens devaient, avant tout, attaquer la Suisse; mais ils disent :

c Notre principale force consiste en cavalerie, t et nous ne pouvons l'employer que dans les » plaines. » — A cela je répondrai :

c II fallait augmenter votre infanterie par 1 une levée générale , comme en France. Les t Hongrois sont singulièrement propres à for-

> mer une excellente infanterie légère ; c'est

> dans cette aime qu'ils ont fait la force des

> armées autrichiennes dans la guerre de sept

> ans. Si le feld-maréchal Lascy n'en eût fait,

> aussi inconséquemment , de l'infanterie de

> ligne, où pouviez-vous trouver une milice

> plus apte à tenir tète aux Français qui ex-

> collent dans ce genre de guerre? •

Cette réflexion m'amène à considérer que Joseph II et son général Lascy, sans y songer assurément, ont rendu de grands services aux Français. L'un, en démantelant les places de barrière, leur a ouvert les portes de la Belgique; l'autre , par l'anéantissement de l'infanterie légère, a porté le coup le plus funeste aux armées impériales.

Ce fut aussi ce général Lascy qui donna , le premier, le spectacle d'un cordon de troupes d'une immense étendue; système qui, dans ses mains, échoua complètement contre les Turcs, mais qui, modifié par un génie vraiment militaire, doit être considéré comme le plus convenable dans la nouvelle théorie de la guerre.

Il fallait aussi former une armée de réserve, à l'instar des Français; la première de toutes les règles étant de mettre, autant qu'on le peut, ses forces en balance avec celles de Tennemi, si l'on ne veut succomber.

Mais, pour en revenir à la cavalerie, elle n'était certainement pas de toute inutilité dans la Suisse; et le préjugé, qui veut que cette arme ne puisse agir dans les pays montagneux , boisés ou coupés, mérite une réfutation particulière.

(i) Esprit du système de guerre moderne, i" part., (s) Esprit du système de guerre moderne, r- part..

SBCt. VU Cl VIII. *^*' '"•

HISTOIRE

La cavalerie n'a besoin que d'une plaine de cent pas pour faire une charge à toutes brides» ce qui constitue uniquement sa force. Où ne trouve-t-on pas un terrain aussi circonscrit? D'ailleurs, le mot plaine ne doit point se prendre dans Tacceplion rigoureuse. Le terrain peut offrir une inclinaison ou une élévation de -45 degrés , sans que la cavalerie en éprouve d'obstacles bien sensibles à la rapidité de ses mouvements; et fûtril même inégal, pierreux ou labouré , de bons chevaux ne doivent point s'en trouver arrêtés : or, il est à présumer que la cavalerie est bien montée.

Mais, me dira-t-on , si ces espaces sont bordés de bois, haies ou fossés, derrière lesquels rinfanterie ennemie trouve un abri d'où elle incommode la cavalerie de son feu. Je répondrai que des haies et fossés qu'a pu franchir un fantassin, ne sont point une barrière pour une cavalerie- entreprenante commandée par un Seydiitz (i). Quant aux bois, la meilleure méthode de les fouiller et d^en débusquer Tennemi , est d'entremêler tellement des hussards et des chasseurs à pied , que le cavalier se trouve entre deux fantassins, ou que la cavalerie soit disposée en échiquier deiTÎère les intervalles des tirailleurs, prête à se jeter en avant, dès qu'il y a quelque chose à faire pour

elle.

On voit donc que la cavalerie légère pouvait être employée en Suisse avec "avantage. Principe général : jamais l'infanterie ne devrait marcher sans cavalerie. La nature du terrain détermine laquelle des deux armes doit prendre le devant. Les Français , dans cette guerre, se sont servis de cette méthode avec le plus grand succès (a) .

Puisque j'ai commencé à traiter celte matière, je placerai ici une suite de réflexions que je n'ai point encore publiées , sur les rapports de la cavalerie et de l'infanterie , et sur quelques autres objets militaires de la plus haute importance (3). Loin de foimer une digression inutile, elles seront pour le lecteur

(f ) Célèbre général , à qui la cavalerie prussienne est principalement redevable de son instruction.

{Note du Traducteur,)

(i) Tacite rapporte que les Germains, si inférieurs d^aiUeurs aux Romains en tactique, connaissaient cette manière de combattre :

« Eoque mixti prœlianlur, aptd et congruente ad

attentif, un moyen d'expliquer' certaines par^ticularités de la campagne que je vais décrire.

L'auteur d'un ouvrage moderne, qui dénote autant de sagacité que d'érudition (4), démontre parfaitement que la tactique enseignée de nos jours , c'est-à-dire , la lactique de Tinfanterie, est une théorie abstraite, dont l'application est impossible à la guerre.

En effet, est-il praticable de s'avancer gravement en ligne serrée et alignée, contre des batteries qui lancent une grêle de mitraille, sans que l'alignement ne soit aussitôt rompu sur tous les points , puisqu'un coup , à distance convenable, peut emporter vingt, trente, quarante hommes , et plus?

Dans la célèbre guerre de sept ans, on n'enleva jamais de batteries, qu'en se précipitant sur elles sans ordre et à pleine course ; l'expérience apprit bientôt qu'il fallait renoncer au pas et aux évolutions de la parade de Berlin. Tout, effectivement, concourt à démontrer que Fespèce d'attaque que les Français nomment en tiraiUeurt, est la mieux calculée de toutes. La distance d^un homme à l'autre doit être déterminée d'après le nombro, en ne perdant jamais de vue de déborder l'ennemi autant que possible. Si l'on a assez de monde, on formera deux rangs; le second en échiquier derrière le premier : il est facile de juger combien peu, alors, le' feu de l'ennemi est à craindre.

TjDPe autre considération non moins importante parie pour ce système. Est-il possible que toute une troupe fasse feu en même temps au commandement de son chef, quand le bruit du canon empêche de Tentendre, quand la poussière et la fumée etnpêchent de l'apercevoir? Le soldat , bientôt livré à lui-même, le sddat qui, comme on Ta observé, fonde son salut sur le nombre de coups qu'il tire , bit feu dès qu'il a chargé. Ce que l'on appelle feu de peloton ou de bataillon, n'est donc plus praticable; et, en place, s'établit une mousqueterie irrégulière et à volonté , qui jprend son origine dans la nature même de la chose.

equeslrem pugnam velocitale peditum , quoê ex omm juventute delectos antè adem locant, >

De Mon. Geeh. vi. {Note du Traducteur.)

(3) Le projet de l'auteur est d'en former un appeadice pour son système de guerre moderne.

(4) Comidérations sur l'art de la guerre.

Mais si ces feux de peloton et de bataillon ponyâient s'exécuter à la guerre, ne seraientfls pas plus meurtriers que celui des tirailleurs? n est aisé de se convaincre du contraire , en considérant la position gênée du soldat dans le rang. D'habiles oiCciers de marine m^ont assuré que, i la portée du fusil, il était difficile d'atteindre le corps du vaisseau ennemi; que la plupart des boulets donnaient trop haut ou trop bas. Quelle confiance, d'après cela, pou- Tes-vous placer dans ces feux d'ensemble?

L'objection que j'ai le plus souvent entendu fiiire contre les tirailleurs, c'est qu'on peut bcilement les disperser, en les faisant charger par la cavalerie.

La réponse est simple : soutenez-les de votre côté par un corps de cavalerie, en seconde ligne., derrière laquelle ils puissent se rallier aisément , en leur ménageant des intervalles pour leur passage. Je dis par de la cavalerie , parce que , généralement parlant , il n'est point d'infanterie qui puisse arrêter une troupe à dieval. Pour cela, du moins, il lui faudrait des piques; le fusil ordinaire est trop court de sept pieds. Quelques prodiges que l'on raconte de la baïonnette, je soutiendrai , avec l'auteur déjà cité (i)« que cette arme est loin d'être aussi redoutable que le croient les gens dépourvus d'expérience. Le sabre des Turcs et des montagnards écossais est bien autrement terrible; et, si les Turcs avaient les premières notions militaires, la baïonnette des Russes serait un faible obstacle à leur opposer.

L'extrême utilité des tirailleurs une fois reconnue , on doit sentir combien il est inconséquent de ranger l'infanterie sur plusieurs lignes dans une bataille. Il est évident que fon emploiera bien plus avantageusement ces lignes de derrière, en les étendant sur son front, pour parvenir à déborder l'ennemi, c'est-à-dire, à le prendre en flanc et à dos. Depuis l'invention de la poudre, on n'est point vaineu par la violence du choc de l'ennemi, mais parla supériorité de son feu, dirigé concentriquement. Si l'on voulait agir en masse, il faudrait se former en colonnes à la Folard. Hors de là , trois rangs sont déjà trop ; conséquemment , notre ordre mince actuel est le

(i) Considérations sur Vart de la guerre,

(Note du Traducteur.)

plus mauvais qui se puisse. La première ligne culbutée se renverse sur la seconde, et y porte le désordre. Encore une fois, c'est à la cavalerie à soutenir l'infanterie, et celle-ci ne doit former qu'une seule ligne.

La guerre de la révolution française a démontré souvent la vérité des principes que j'ai posés dans mon premier ouvrage , et que je rappelle dans celui-ci. Je me suis convaincu, de plus en plus que l'adoption d'un nouveau système de guerre amènerait une nouvelle organisation politique de l'Europe, et, par suite, une paix perpétuelle. Pour ne pas me répélefr , je renvoie à mon premier écrit (s) .

Je demande seulement qu'il me soit permis de retracer ici le dernier paragraphe du précis, dont j'ai extrait les passages que l'on vient de lire.

c Si, dans la campagne qui va s'ouvrir •f (disais-je en mars 1800), les Français veu- 1 lent pénétrer par le Tyrol , les Autrichiens » doivent les y laisser avancer, et alors atta- 1 quer la Suisse sur leurs derrières, tant du 1 côté de l'Italie, que de celui de l'Allemagne. • Les Français, en revanche, doivent attaf quer le Piémont par la Suisse , et de Gênes, 1 se répandre de nouveau en Lombardie sur

> la rive méridionale du Pô. La perte de

> Gênes doit entraîner celle de l'Italie pour les f Français, t

L'événement a fait de ces paroles une espèce de prophétie. Après la longue et glorieuse campagne de 1799, les Autrichiens avaient pris leurs quartiers d'hiver le long du Pô. Dès le mois de mars, le général Mêlas transféra son quartier général de Turin à Alexandrie, de là à Acqui, et rassembla la majeure partie de ses forces dans la vallée de la Bormida.

Les Français, de leur côté, réunirent presque toutes leurs troupes sous Savone. 11 était facile déjuger que le but de ces dispostions, pour les Autrichiens, était de couper la communication des Français avec leur patrie; et, pour les Français , de la conserver.

Cependant les Impériaux étalent assez forts en nombre, pour faire, vers Gênes, des démonstrations qui inquiétassent les Français sur leur véritable projet, et en même temps pour veiller

{%) Esprit du système de guerre moderne , ii' part., sect. Ti et Tii.

HISTOIRE

sur les Alpes. Mais il n'est pas donné au savoir» ni même à l'expérience consommée, de pénétrer les vues du génie.

Le 5 avril 9 le général Mélasse porta d'Acqui à Cairo , et successivement à Carcare, Malare, Cadibooa et Monteailo. L'objet stratégique de ces mouvements paraissait étreNoli, et leur but tendait à envelopper totalement Tarmée Française. Sous ce rapport» ces opérations méritent d'autant plus d'éloges, que les Autrichiens ayant pour base Céva, Mondovi, Asti, et d'autres forteresses , ils mettaient leurs ennemis dans la position la plus critique.

Le plus heureux succès couronna leurs efforts. Après avoir emporté plusieurs hauteurs retranchées, ils parvinrent jusque sous les murs de Savone. Les Français jetèrent 700 hommes dans la citadelle de cette place , et se retirèrent sur Albissola.

En même temps, le général Kaïm fit atta^ quer le Mont-Cenis. Les Français, surpris nuitamment,, ne purent s'y maintenir. Quel bonheur poUr les Autrichiens, s'ils eussent pris les mêmes mesures contre le Saint-Bernard, le Golhard et le Simplon !

Le 6 , ils obtinrent un nouveau succès sur la côte orientale de Gênes. Ils contraignirent le générai Miollis à la retraite ; mais, le lendemain, Masséna s'y transporta lui-même, battit les Autrichiens, et leur fit 2,000 prisonniers. Le silence de ceux-ci sur cet événement, en est une confirmation.

Par l'occupation de Savone, il n'existait plus de ccmimunication entre l'aile droite et l'aile gauche de l'armée française; la première se trouvait même totalement cernée. Cette opération devrait être regardée comme un chef-d'œuvre de l'art, si elle n'avait été facilitée par la grande supériorité en nombre.

Le général Suchet se retira avec l'aile gauche le long de la côte , toujours disputant le terrain, mais toujours contraint à céder. Le 12, il était déjl sur les hauteurs de Finale ; il ne se passait point de jour qui ne vit une multitude d'affaires de postes : la plus brillante de toutes fut , sans contredit, la prise de la Bochetta par le général Hohenzollern, qui emporta sept redoutes fermées.

Malgré cet heureux début , malgré l'extrême importance de la ville de Gênes, pour toute puissance qui veut conquérir ou conserver

l'Italie, il est permis de croire que les Autrichiens pouvaient encore mieux employerleurs forces. C'est la Suisse, comme que l'ai déjà prouvé (i), c'est la Suisse, qu'ils devaient attaquer et conquérir à tout prix. La conquête de Gênes ^ et l'expulsion des Français hors de l'Italie, n'étaient qu'un objet d'intérêt secondaire ; tant il est important de se représenter les duH ses sous leur vrai jour, et de se proposer un but fixe auquel toutes les parties du plan doivent concourir. L'armée françaûe, dans k rivière de Gênes, d'après tous les rapports, était inférieure de plus de moitié i celle de l'Empereur. De plus, toutes les places fortes du Piémont étaient au pouvoir des Autrichiens, qui avaient dope la liberté de faire agir la majeure partie de leurs forces contre la Suisse.

Peu de temps après , la campagne s'ouvrit aussi en Allemagne, mais avec cette différence que les Français y prirent immédiatement l'offensive.

Us avaient un garant du succès dans les dis> positions des généraux autrichiens. Ceux-ci ignoraient-ils que, la Suisse étant occupée par les Français, il n'y avait point de position ienable en Souabe , en avant d'une ligne tirée du lac de Constance jusqu'au Rhin, par Pfollendorf et Heidelberg? Que les Français passassent le Rhin entre Bàleet le lac de Coostanoe, ou qu'ils pénétrassent dans le pays des Grisons et le Tyrol, tout ce qui occupait le sud-ouest de la Souabe, se voyait forcé à une retraite précipitée , pour ne point perdre toute oommit> nication avec ses moyens de subsistance. Le passage du Rhin est teileroent facilité par sa courbure depuis Schaffhouse jusqu'à Ëglîsau, et de là jusqu'à Bâle, qu'il est impossible de s'y opposer. Au total, cette guerre, plus qu'aucune autre , a démontré combien les rivières, par elles-mêmes , sont des barrières impuissantes.

L'inspection seule de la carte fait voir qndle étrange imprévoyance avait présidé à la distribution des quartiers d'hiver des Impériaux et à l'établissement de leurs magasins. Placés sur le Danube supérieur , dans la Souabe noéridionale, ils n'étaient qu'un appât de plus pour les Français. Les premiers éléments de la guerre enseignent que les magasins doivent, autant

(i) Page 366.

91'oa le paul» être situés dans des places, à l'abri d*on coup de main. C'est à Kempten, à Memmingeii et à Ulm , qae les Autrichiens devaient former les leurs , après avoir rendu ces trois endroits susceptibles de la plus longue défense possible.

Cette disposition supposée, on pourra s'étonner que je veuille , néanmoins, faire passer le Rhin aux Impériaux, pour se porter à Tatlaque de la Suisse. Mais que Ton considère que cette attaque ne devait être qu'une diversion , pendant que l'opération principale aurait eu lieu du cèté des Grisons et du TyroL

Le quartier général était à Doneschingen, et les cantonnements dispersés sans ordre aux enrirons. On prétait le flanc de toutes parts. La cause en était évidente : on se tenait au centre, pendant que Tennemi occupait la circonlérence, c'est^dire, la courbe décrite par le Rhin.

C'était le long de l'Iller qu'auraient dû être marqués les quartiers, d'Ulm à Kempten et Memmingen , jusqu'au Tyrol ; mais il fallait aussi une chaîne d'avant-postes depuis Bregentx sur le lac de Constance, jusqu'à Echingen sur le Danube, et sur le Rhin , des piquets de cavalerie, chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi , et de donner promptement avis de son passage. On Tattendait alors en dedans de la ligne de défense, dont j'ai parlé plus haut* L'est ce que fit l'archiduc Charies en 1799 , c'est ce qu'il fallait faire encore en cette occurrence; mais les dispositions des Autrichiens semblaient bien plus calculées sur les moyens de subsistance que sur les principes de la guerre.

Le général Moreau avait d'abord établi son quartier général à Colmar , soit pour mieux diriger l'ensemble en se plaçant au centre, soit pour mieux donner le change à l'ennemi sur le véritable point d'attaque. Dans la nuit du 24 au 25 avril, il fit passer le Rhin à son aile gauche, sous le général 6aintie-Suzanne , près de Kdbl, et à son centre, sous le général Saint- Cyr, près de Brisach. Lbs avant-postes autrichiens furent renforcés, et opposèrent quelque résistance. Sainte-Suzanne se divisa en trois colonnes, dont l'une se porta versRastadt. Les Impériaux occupaient un camp auprès de Villingen et Hufingen, et le général Kray restait immobile à Doneschingen, non pas, vraisem-

blablement, en conséquence d'un plan, mais, au contraire , faute d'en avoir un qyî pût s'adapter aux circonstances.

Le 27 , le général Sainte^Suzanne repassa le Rhin tout à coup près de Rehl : les Autrichiens, trompés par cette manœuvre, se reportèrent aussitôt sur ce fleuve. Cependant Moreau Tavait passé, le 26, près Bàle. L'aile gauche remonta jusqu'à Brisach , et se réunit au centre , qui , le même jour , avait marché par Fribourg sur Ehach. Mais ce furent principalement les pas- *sageA opérés près Schaflfhouse, Constance, et dans la partie voisine du lac, qui déterminèrent les Autrichiens à abandonner leur position, dans la crainte de se voir coupés.

Je trouve utile de citer ici un rapport des Impériaux sur l'ouverture de la campagne en Souabe, et j'y joindrai des commentaires qui mettront à même de saisir cette grande opération dans tous ses détails.

c Les progrèsdeTarmée française en Souabe, • et la retraite des troupes allemandes, n'ont > rien d'étonnant, si l'on se représente les » positions militaires respectives •.

La retraite des Impériaux n'est, en effet, nullement étonnante dans la position où ils se trouvaient; mais il est étonnant qu'ils l'aient prise , .cette position.

c Celui qui possède Kehl, les tètes de pont » de Brisach et d'Huningue, et l'angle que fait 1 la Souabe en face de Bâle, est , militairement » pariant, non-«eulement maître du terrain » compris entre la Forêt Noire et le Rhin, mais » de la Forêt Noire elle-même. »

Cela est incontestable : mais l'auteur devait ajouter que la possession de la Suisse assurait celle de la Souabe entière jusqu'au lac de Constance. Pourquoi donc les Autrichiens se mettaient-ils dans un sac, où ils ne pouvaient éviter d'être enfermés que par la fuite la plus prompte?

c Les principaux chemins qui conduisent à » la Forêt Noire, tels que ceux des vaHées de 1 Kintzing et de Hausach, du Trou d'fivj^r, 1 près Fribourg, etc., étaient défendus par des • retranchements. Mais lorsqu'un de ces pas- > sages dans les montagnes est forcé, les au- •' très son! bientôt tournés , et l\)n ne peut plus » prétendre à s'y maintenir, surtout quand une » armée doit, comme le devait celle de TEm- I 1 pereur, occuper tout le cours du Rhin, jus-

HISTOIRE

f que dans le pays des Grisons » y compris le '> Yorarlberg et les passages du Tyrol qui don- » nent accès dans le sein de la monarchie. >

Il n^eat pas nécessaire d'occuper tous les passages pour les défendre; on arrête bien mieui Fennerai en prenant une position oblique.

S^obstine-t-il à pénétrer, il se prépare le sort des fourches Caudines (i). Pourquoi donc fallait-il que les Autrichiens occupassent le Yorarlberg? C'est en se plaçant à Kempten,qu'iis empêchaient les Français de s'avancer dans le TyroL

c Le général Kray avait donné aux généraux ■3 Kienmayer et Giulay, Tordre éventuel de

> n'opposer dans les plaines de TOrtenau et du

> Brisgau, qu'une résistance momentanée, afin

> de donner le temps aux troupes de se ras- » sembler à l'entrée des passages dans les mon-

> tagnes. Le général Starray , en cas que Ten- >. nemi lui fut trop supérieur , devait se retirer

> par Pforzheim , et se réunir sur le haut » Necker avec Taile droite de l'armée, parce • que cette fois on n'avait pas à appréhender, » comme dans la campagne précédente , que » l'ennemi fil une diversion par Manheim , et » moins encore sur le bas Rhin, t

Le corps de Starray aurait pu agir d'une manière plus utile; nous en reparlerons plus loin. L'ordre de tenir dans les montagnes était irréfléchi, parce que du moment où les Français passaient le Rhin en Suisse» toutes les positions se trouvaient tournées. i

c Le centre de l'armée devait se former dans

> les plaines derrière Stockach , où notre nom- 1 breuse cavalerie pouvait se déployer avec 1 succès, si Moreau s'y laissait attirer. »

Moreau ne s'est point laissé attirer, il s'est volontairement avancé dans la plaine : il y a eu un combat à Stockach , et il n'a point été à l'avantage des Autrichiens.

c Mais, dans tous les cas, il fallait abandon-

> ner aux Français une partie considérable de » la Souabe : car on ne peut nier que le géné- 1 rai Moreau, ayant une connaissance parfaite

> du pays, avait ouvert la campagne, d'après

> un plan impénétrable , incomparablement 1 mieux calculé que celui du généralJourdan,

> en mars 1799. •

(i) L'an de Rome 451 , les consuls Posthumius et Vetnrius, s*ètant imprudemment engagés dansun dé> filé, ftirent enTeloppéa par les Samnites , et obligés de

La manœuvre de Moreau était savante , mais non impénétrable. Comment les Autrichiens n'onl-ils pas prévu qu'il se porterait sur les points où il pouvait les couper et les prendre en flanc? Le passage de Kehl ne devait pas les occuper un instant : Moreau était trop habile, pour attaquer de front ce qu'il était en son pouvoir de tourner. On voit cependant que les Autrichiens ne détachèrent point leurs regards du corps de Sainte-Suzanne; et, d'après le rapport cité ici , lorsque ce corps repassa le Rhin, loin de pénétrer le but des Français, ils attribuèrent leur retraite* aux revers que venait d'essuyer Masséna en Italie.

c Le général Lecourbe, commandant Taile » droite de l'armée française , fit mine éga-

> lement de vouloir passer le Rhin dans plu*

> sieurs environs du lac de Constance, afin » d'agir de concert avec Moreau. »

Si le général Moreau eût fait passer la majeure partie de ses forces entre Bâle et le lac, la position des Autrichiens aurait été encore plus critique. La colonne qui passait à Constance, marchait à Stockach, et s'y empan^ des magasins; celle de Schafifhouse coupait l'armée impériale de Stockach, et toutes deux se trouvaient bientôt tellement à dos de l'eiH nemi, qu'il lui était presque impossible de se rouvrir une communication avec les Étals héréditaires, à moins qu'une armée de réserve ne vint lui faire jour. Il est vrai qu'il eût fallu » pour cela, que le corps qui avait passé à Kdil se maintint sur la rive droite, afin de forcer les Autrichiens à conserver leur fatale position* Ils ne la quittèrent pas avant le i*^ mai; et avant ce terme, la manœuvre que je viens de tracer pouvait être convenablement exécutée.

Ce n'est pas que je prétende, en nulle façon , blâmer la marche du général Moreau. Elle est, au contraire, digne de l'admiration des connaisseurs. Il ne pouvait pas s'imaginer que les Impériaux ne concevraient aucun soupçon, en le voyant renforcer si considérablement sa droite. Je veux seulement faire remarquer que l'opération, telle que je la conçois, eut été beaucoup plus décisive , parce qu'elle était excentrique, et que les hommes ordinaires ne

passer sous le joug. Les fourches CauéUnes tirent leur nom de Caudium, aiqonrd'hui 4rpala, villaso Capoue et Bénérent. ( Noie du ItadueUur. )

zn

unxki point prendre de mesuras contra Textraordinaira.

11 y avait enoora, ce me semble, une autre flMiiière d'oayrir la campagne, tendant non moins directement vers le but, quoique ayant davantage Papparence de rexcentricilé. Elle donnait à la guerra une toute autre tournure, parée que le théâtre en était transféré dans d'autres régions.

Au lieu du sud-ouest de la Souabe, les Français auraient attaqué le Tyrel; ils laissaient Tannée autrichienne en repos dans la première de ces provinces , et forçai^it le Rhin dans le Yorarlberg, à Bregeniz et à Feldkireh. Il aurait, néanmoins , été convenable de montrer des tètes de colonnes à Kehl et à Brisacb, afin de maintenir les Impériaux dans leur position ; mais, au contraire , ne faire nulles démonstrations à Scbaffhouse, pour ne point leur donner Fidée de replier leurs troupes. Il suflB- Mit de border le Rhin en forces, pour cacher h mouvement qui se serait fait vers le Tyrel.

11 est vraisemblable qu'il eût été conquis trec la plus grande rapidité. Car, suivant toutes les rdations, le corps du prince de Reuss était trep faible; et, d^ailleurs, l'infanterie firançaise vaut mieux que Tinfanterie iDtridiienne, pour la guerre de montagnes.

Qœ Ton ne dise pas que le général Kray, profitant alors du dénàment de treupes oii se serait trouvée la Suisse, s*en emparait derrière Moreau, et par là enveloppait son adversaire. Ce coup se présentait de lui-même, si Tannée de réserve, formée à Dijon, n'eût occupé la Suisse, dèsle jouroù Moreau s'en serait éloigné. Mais il me parait bien plus probable, que les Impériaux, fidèles à leurs principes de défense parallèle, se seraient retirés à marches forcées dans Tarehevèché de Salzboui^, la Carinthie, on même TAutriche, pour couvrir Vienne. Que derenaient-ils alors, si Tarmée de réserve fût ▼enue accroître les forces de Moreau.

Le général Mêlas était trop occupé en Italie, derant Gènes, pour qu'il lui fût possible de ▼oler au secours des États héréditaires, ou même d'entreprendre une diversion. S'il eût ▼oula passer les Alpes pour tomber sur le flanc

(OQudqaes* mois plus tard, on a cependant yu les Français aux portes de Vienne, TEmpereur et toute a («mille à la veitte de se réfugier en Hongrie : et pas

droit des Français, dansle Tyrol ou en Suisse , il fallait, du moins, qu*il laissât une grande moitié de ses troupes pour tenir tète à Masséna et à Suchet. D'ailleurs, il est bien moins facile de passer d'Italie en Suisse ou en Allemagne, que de ces contrées en Italie, parce qu41 est toujours plus aisé de descendre des montagnes que de les monter avec son bagage et son artillerie.

Au reste, malgré la brillante perpective qu'offrait aux Français ce plan d'opérations, des considérations particulières, tant militaires que politiques, me déterminent sans peine à donner la préférence à celui qu'ils ont suivi. Je vai$, d'abord, exposer les premières.

La plus grande des difficultés qui se présente dans une opération contre le Tyrol, est celle des subsistances. Sans des magasins considérables, une armée nombreuse ne peut s'alimenter que peu de jours dans ce pays montagneux. A moins que les Français n'eussent trouvé des magasins tout formés dans le Tyrol, ils ne pouvaient espérer que ceux de la Suisse suffissent à nourrir deux armées, celle de Moreau et celle de réserve. Ckmiment les faire suivre dans une opération nécessairement aussi rapide? Car, plus on prolonge les lignes d'opérations qui ont un magasin pour base , plus il devient difficile de mouvoir l'armée vers l'objet proposé. Or, comme l'activité de celle-ci dépend desesmoyensde subsistance, on peut établir que la force des opérations militaires est en raison inverse de la longueur des lignes d'opérations.

Ces réflexions, fruits de Texpérience, étaient sans doute un motif suffisant pour détourner le gouvernement Français d'une entreprise aussi hasardeuse. D'ailleurs , est-il prouvé que les succès extraordinaires qu'on eût pu s'en promettre, eussent été un bien réel aux yeux d'une saine politique? Les Français à Vienne, l'Empereur dépouillé et fugitif, ne donnaientils pas l'alarme au reste de l'Europe , menacée de voir renaître la monarchie colossale deCharlemagne? Des puissances neutres jusqu'à ce moment inondaient aussitôt le nord de l'Allemagne, pour repousser un torrent prêt à les engloutir (i).

une puissance n^a remué, tant elles étaient loin de s'a^ lartner d'éyénements qui devaient amener la fin de cette cruelle guerre. (NaU du Trùdn$eimr. )

HISTOIRE

L'Italie oflBrait des chances plus engageantes : son éloignement excitait moins la jalousie des puissances du Nord, De plus, une république y avait déjà existé , que l'apparition des armées françaises devait faire renaître de ses cendres, La fertile Lombardie, quoique depuis plusieurs années le théâtre de la guerre, assu-> rait enfin de vastes moyens de subsistance aux maîtres que lui donnerait le sort des armes.

De tout ce que je viens de dire, il faut conclure que le plan des Français, de faire de la Suisse un point central d'attaque contre la Souabe et Tltalie, était le seul raisonnable, le seul capable de donner de la consistance à leurs progrès. Reprenons la suite des événements.

Les Impériaux abandonnèrent enfin la position de WiUingen et Hunfigen; et, le 3 mai, les Français entrèrent à Doneschingen, où avait été le quartier général de Kray. Les Autrichiens se retirèrent précipitamment par Tutti ingen et Geissingon , dans les environs de Stockach et LLplingen. Le Brisgau n'était plus occupé par Tune ni Tautre armée, toutes deux se portant vers l'Est.

Le général Starray se retira de Rothenbourg sur le Necker, où il devait prendre le com^ mandement de Taile droite, et se rejoindre au général Kray. Le prince de Hohenlohe se retira aussi de Manheim à Ganstat.

Gependant, le passage de Taile droite de l'armée française, sous le général Lecourbe, à Gonstance et Dissenhofen, avait déterminé Kray à transférer son quartier général à Stockach. Morean l'y atteignit, le 4 mai, et il s'engagea une affaire, qui , à cause de ses suites, pourrait être appelée une bataille, quoique la perte respective ne fut pas considérable.

Le 5 , les Autrichiens prirent poste à Moeskirch , et y furent aussitôt attaqués. Ils pu-* blièrent qu'ils avaient repoussé leurs ennemis; mais les Français prétendirent les avoir complètement battus, et le prouvèrent en continuant i gagner du terrain sur eux.

Les jours subséquents virent de nouveaux combats, dont le résultat était toujours la retraite des Autrichiens. Le plus grand de leurs désavantages était de n'avoir point encore eu le temps de se concentrer. L'armée française, au contraire , ne formait plus qu une vaste 1 igné ,

qui, débordant sans cesse les Impériaux, repliait tous les corps qu'elle rencontrait. U était évident que le but des Français , eu pesant continuellement sur la gauche des Autrichiens, était de les rejeter sur leur droite, et de les forcer enfin à passer le Danube, dont alors la rive droite, ou méridionale, tombait entièrement au pouvoir des vainqueiirs. G*e8t dans ce dessein que Moreau continua à manœuvrer en Bavière : rien n'était mieux calculé.

L'aile droite dès Autrichiens, observée, inquiétée par Sainte-Suzanne , ne put opérer sa jonction avec les autres corps. Les troupes impériales, comme l'attestent les rapports de leurs ennemis, montrèrent une bravoure digne d'éloges; mais leurs cheb ne semblaient pas avoir trouvé encore les moyens de réparer le désordre occasionné par les mauvaises dispositions primitives.

On a peine à croire qu'il faille absolument désespérer du succès de toute une compagne, dès son ouverture. Replaçons donc l'armée autrichienne dans les environs de Doneschingen, au moment où Moreau passa le Rhin , et voyons ce qu'un chef habile, connaissant le pays, la force de l'ennemi et ses dispositions, eût pu entreprendre pour lui résister. Get examen, j'aime à le supposer, doit satisfaire cdui qui entend la guerre, comme celui <pit cherche à l'apprendre.

Il était de toute nécessité que les Aatrichiens se retirassent, aussi promptement que possible, derrière la ligne que j'ai tracée plus haut, et se rassemblassent à PfuUendorf, pour éviter d'être tournés et battus parlieliem^it, comme cela est arrivé. Leur aile gauche devait faire les plus grands efforts pour se conserver une communication avec le Tyrol. L'essenti^ était de ne point perdre de temps : les demi-résidii' tiens, les demi-mesures senties plus mauvaises de toutes , et c'est envain qu'on essaye de revenir sur une occasion négligée.

On pourrait demander ce qui serait arrivé, si Tannée autrichienne , observant avec sangfroid les mouvements des Français, se ikt obstinée à maintenir ses positions à la source du Danube. Je ne pense pas que Doneschingeo et Hufingen fussent précisément les lieux jmh près à cet effet ; et il me semble que les Impériaux auraient dû marcher sur leur gauche, et camper dans les environs de Geissingen « mais

DE LA. CAMPAGNE DE iSOO.

eneoBsenrantioujoiinliriTegauGhedii Danube.

la poAÎtîoii de WilUngen ne devait pas être abandonnée ; elle était importante. Elle cooyraity en potence » le flanc droit de la grande année*

Mais anasilôt on s'aperçoit ici de ce que pouvait faire la colonne française qui débouchait par Bàle. Elle se portait sur le flanc droit de la position sur le Danube, et cberebait à la séparer de celle de Willingen. Si elle se basardait à passer le Danube, il fallait l'assaillir des deux edtés à la fois. On était plus fort, et on pouvait la battre , s*tl est vrai que le général Kray eût 70,000 bommes sous ses ordres.

Par un détacbement sur sa gaucbe, il pou- Tait attirer Moreau vers Stockacb , et exécuter une de ces manœuvres bardies qui commandent Padmiration. Par-là, les Français se voyaient arrêtés, dès leurs premiers pas, dans leur invasion ; c*est , en un mot. Punique mé- Ibode de conduire beureusemént la guerre défensive.

Cette manoeuvre consistait à prendre un €amp sur la gaucbe des Français, en passant le Danube, mais en le conservant soi-même sur son flanc gaucbe. Si Moreau se laissait attirer versr Stockacb, sur sa droite, il se trouvait alors, par la position d'Engen, presque entièrement séparé de sa base, jusqu*à ScbafFiiouse.

Peut-être toute l'armée pouvait-elle, par une marcbe sur sa gaucbe, déterminer le général Moreau à raarcber parallèlement sur sa droite vers Stockacb. Cette marche pouvait se faire sur la rive gaucbe du Danube , et couverte par ce fleuve jusqu^à Moringen. En cet endroit, on faisait passer un corps, qui avait la faculté de 86 replier, s'il rencontrait la grande armée française. Celle du général Kray asseyait son camp à Engen.

Hais elle pouvait, i la vérité, être prise i dos par le corps de Sainte-Suzanne , et se voir contrainte de retourner dans sa position parallèle sur la rive gaucbe du Danube. Pour parer i ce coup, le camp de Willingen se transfé-

(1} Ed 1638 , le duc Bernard de Saxc-Weimar étant alors au service de France , surprend les villes forestières de Laufenbourg , Waldshut , Seckîngen , et asâéfe Rheinfeld. Le général autrichien, duc de SaTelli, accourt, et lui fait lever le siège, avec une perte considérable. G*était le 49 février : le 21 , lé duc de Wei-

raitàHufingen, et couvrait ainsi celui d'Engen.

Le général Moreau se trouvait alors forcé à des mouvements rétrogrades, et ramené luimême à la guerre défensive. Vraisemblablement il aurait attaqué le corps situé à Engen, et c'était, dans ce cas, .à une bataille à forces égales , à décider entre les deux partis. Si les Autricbiens eussent été battus , ils pouvaient , en se retirant dans la même direction, prendre une seconde et peut-être une troisième posi* tion, avant d'être conlrainls de repasser sur la rive gaucbe du Danube. D'ailleurs, leur général n'ignorait pas, sans doute, que c'est souvent du sein d'une défaite, qu'on se reporte à la victoire , tel que le fit voir le célèbre duc de Weimar (i).

Dans l'bistoire militaire de nos jour», les Impériaux trouvaient un modèle parfait de la conduite qu'ils avaient à tenir. La position du duc Ferdinand de Brunswick, dans lacam** pagni^ de 1761, relativement à l'armée française commandée par le prince de Soubise , offre une foule surprenante de points de ressemblance avec la situation de Kray à J'égard de Moreau.

Si donc le général Kray eut défendu le terrain pied-à-pied, en se retirant dans ses positions sur la rive gaucbe du Danube, il aurait pu mettre une digue aux progrès des Français, jusqu'à ce qu'ils eussent été renforcés par l'armée de réserve. Celle-ci alors pouvait se trouver forcée de différer sa grande entreprise sur l'Italie; et c'était beaucoup gagner pour les Autricbiens, eussent-ils été repoussés, en Allemagne , jusque dans les états béréditaires.

Laissons, pour un instant , les suppositions, et revenons au récit des faits.

Après le sanglant combat de Moeskircb, le général Kray ne se retira pas jusque derrière l'IUer, et dans lecampretrancbé d'Ulm, comme s'y attendaient les Français. Pendant la nuit, il se porta sur Siegmaringen , rà il passa le Danube; mais, dans la nuit du 7 au 8, il revint occuper la rive droite, afin que les Français ne s'en emparassent point. Il crut ne pouvoir

raar reparatt tout-à-coup, défait complètement les Impériaux, et prend leurs quatre généraux Savelli, Enkefort, Sperreuter, et le fameux Jean de Werth, qui fut mené en triomphe à Paris.

Bitioire de la guerre de irenié ans , par Sehilkr, toffl. m , liv. IV. ( Note du Traducteur. )

HISTOIRE

mieux atteindre ce but , qu'en prenant posle à Biberach, qu'il gagna par une marche forcée.

Mais, le 9, les Français Tattaquèrent avec une nombreuse infanterie, que le terrain extrêmement boisé favorisait, tandis qu'il empêchait la cavalerie autrichienne de donner. La division Baraguay-d'Hilliers, et une autreducorps du général Saînt-Gyr, avancèrent en colonnes sans se déployer, dans la forêt devant Biberach, 011 elles rencontrèrent les avant-postes de l'ennemi, qu'elles culbutèrent aussitôt. Le chemin creux que forme la petite rivière de Riess, ne les empêcha pas de les poursuivre jusque dans la ville.

Ceci se passait à la droite des Français, et à la gauche des Autrichiens, pendant que le général Richepanse canonnait, depuis 4 heures, le reste du front de l'ennemi. Toute cette ligne était postée sur des hauteurs, derrière la rivière, et la fumée de l'artillerie permettait à peine de l'apercevoir. Dès que le général Richepanse vit que les deux divisions de la droite avaient culbuté l'ennemi et occupé Biberach, et que conséquemment son flanc se trouvait couvert, il passa la rivière à gué. Son infanterie atteignit une hauteur escarpée qui commandait Biberach; et sa cavalerie, pour ne pas s'engager dans un terrain marécageux, alla passer sur un pont' près de la ville , puis fondit aussitôt sur les Autrichiens, qu'elle prit en flanc et à dos. Leur perte fut très-considérable; ils cherdièrent leur salut dans les bois. On ne peut voir une manœuvre mieux combinée.

Ce revers contreignit le général Kray à se retirer sur Memmingen. On ne voit pas, dans les rapports de l'action dont je viens de parler, que la cavalerie autrichienne ait agi, quoique les Français aient trouvé le moyen de se servir très-utilement de la leur. Mais on pourra demander pourquoi les Impériaux étaient venus s'exposer à ce combat de Biberach. Arrivés à Siegmaringen, au lieu de se reporter en avant du Danube, ils devaient rester sur la rive gauche : au lieu de descendre le fleuve, ils devaient le remonter, et donner aux Fngaçais de l'inquiétude pour les derrières de leur armée.

C'est par des diversions habiles, c'est en se partageant en plusieurs corps, que Ton met obstacle aux progrès de l'ennemi. Vous leçontraignez à s'affaiblir, en se divisant, c Mais, » dira-t-on, par la même cause, vous vous af-

> biblissez vous-même »• Non, et an contraire on accroît ses forces, en occupant la circonférence du cerde, ou l'ennemi se trouve ci^ conscrit.

turenne qui, avec MontécucuUi, peut être regardé comme le créateur de la nouvelle stratégie, Turenne, dans l'admirable campagne de i675, entoura par divers corps le flanc gauche de son adversaire. Malgré la profondeur de ses connaissances, Montécuculli allait peuir être tomber dans le piège, quand la mort vint enlever le grand Turenne» C'est de cette époque que date proprement la supériorité des Français en stratégie (i).

Il fallait donc que le général Kray laissât un corps à Siegmaringen, qu'il en détachât un autre vers Ulm, et, qu'avec le troisième et le plus fort, il remontât le Danube. L'attenUon des Français se trouvait partagée: ils auraient pu n'avoir connaissance de ce mouTement que lorsque le général Kray, reparaissant sur la rive droite du fleuve, se fiit porté sur leurs derrières, dans les environs d'Ëngen ou de HohentwieL Par l'effet de ces trois positions , les Français se trouvaient occupés en front, sûr leur gauche et à dos.

De plus, le corps détaché vers Ulm excitait les Français à s'enfoncer encore plus avant dans la Souabe , ce qui facilitait les opérations du corps chargé d'agir vers Engen. De ce moment, la guerre changeait absolument de lace.

Que pouvait faire Moreau ainsi entouré, et ayant, de plus , le Tyrol derrière lui? Pouvaitril s'engager en Bavière, et se détacher totalement de sa base , dont la position d'Ëngen ne le séparait déjà que trop? D'ailleurs, le corps posté à Ulm n'avait qu'à remonter l'iller. ju^ qu'à Memmingen, pour couvrir la Bavière. Ce n'était donc qu'à force ouverte que les Français auraient pu se tirer d'une position aussi critique. Malgré eux, le géoénil Kray était toujours le maître de gagner Biberach par une marche forcée, et il ne leur était point possiUe de prévenir le corps qui se portait à Engen, en remontant le Danube. Ce mouvement était d'ailleurs si extraordinaire, que les Français n'auraient jamais songé à s'en garantir, et seul, il pouvait décider du sort de la campagne en

(i) Voyc« Esprit du système de guerre moderne, I" part., scct. x.

£ivear des AairidiieBs en Allemagne , et vraisemMaUemenl en Italie.

D*ttn antre côté, je ne conçois pas pourquoi les Français, au lieu d'attaquer à Biberach^ ne s'étendaient ptas à l'est par Memmingen, en {Menant une position parallèle au Danube.

Us se mettaient alors, il est vrai, leTyrol à dos; mais les forces des Impériaux y étaient presque nulles, et Tévénemenl le démontra depuis, quand les Français se placèrent comme je rindique ici.

On ne peot trop s'étonner du peu de soin que jNrirent les Autrichiens de former , dans le Tyrol , un corps de troupes capable de faire la plus utile diversion. Le conseil aulique parait avoir pour principe d'envoyer toujours des renforts aux grandes masses, qui n'en deviennent souvent que plus lourdes et moins actives. Cétait aussi celle du feld-*maréohaI Daun, qui n'avait jamais assez de soldats autour de lui : cette erreur a été très-utile à Frédéric le Grand, dans la guerre de sept ans. 11 est à remarquer que dans la guerre de Turquie, et dans celle-ci, les Autrichiens sont tombés dans les deux extrêmes opposés. Dans la première , ils voulurent tout couvrir par un cordon , trop fiable sur tous les points pour l'attaque et la défense : dans la seconde , ils se sont beaucoup trop concentrés. Le milieu entre ces excès, c'est-à-dire, la disposition de différents corps se flanquant et se soutenant mutuellement, dépend du coup d'œil stratégique, et ce coup d'ceil renferme tous les talents du général.

Le 10, le général Kray fut attaqué de nouveau à Memmingen. Il parait que ce ne fut qu'une affaire d'avant-poste, car il maintint sa position. V humanité seule, dit-il dans son rapport, le détermina, le 11 , à se retirer sur Ulm. Mais les Français publièrent )a relation d'une attaque faite par le général Lecourbe avec l'aile droite, attaque qui coûta encore beaucoup de monde aux Autrichiens, en morts et en prisonniers. Enfin, le général Kray atteignit Ulm, où il espérait se refaire des fatigues d'une retraite aussi précipitée.

C'est à Ulm que nous retrouvons tout d'un coup le corps du général Starray. Pendant tous les événements militaires que nous venons de décrire, il semble èlre resté inactif sur la rive gauche du Danube. Il la conserva près d^Ulm, et Kray resU sur la rive droite.

Le quartier général était entre Ulm et Guatzbourg, et l'armée impériale était conséquemment à cheval sur le Danube. C'était une position impossible à conserver, dès l'insttint ou l'ennemi se montrerait sur l'un de ses flancs, particulièrement sur le gauche.

Quand le général Kray abandonna Memmingen , c'était vers le Tyrol qu'il aurait dû se diriger, par Kempten, en remontant l'Iller.

Il s'y faisait suivre par l'aile gauche et une partie du centre, tandis que la droite se postait sous Ulm , et que le corps de Starray remontait le Danube jusqu'à Siegmaringen pour menacer les derrières de l'armée française.

11 est digne d'observation que , dans presque toutes les manœuvres stratégiques, il est seulement nécessaire de se partager en trois corps, c'est-à-dire, qu'il y a communément trois ])oints qu'il faut occuper, et rarement davantage. Mais le talent d'un chef est de savoir déterminer ces trois points essentiels : chacun d'eux peut ensuite se couvrir par de petits détachements.

Dans le cas dont il s'agit, les Autrichiens ne pouvaient donc mieux faire que de se partager en trois corps. Leur opération à Memmingen aurait consisté en un déploiement du centre, pendant que l'aile gauche, qui devait être la plus forte de beaucoup, se serait dirigée au sud vers Kempten, et la droite au nord vers Ulm, toutes deux couvertes par Tlller.

Parla, les Impériaux mettant à découvert la Souabe orientale et la Bavière, semblaient en ouvrir lés chemins aux Français, si ceux-ci étaiçnt assez inconsidérés pour donner dans le

piège.

On ne peut se dissimuler, du moins , qu ils n'eussent été fort surpris à la vue de cette opération nouvelle. Leur indécision sur la mai-che qu'ils avaient à suivre pouvait les tenir quelque temps dans l'inactivité. Le principe des retraites excentriques, dans la stratégie, n'étant point encore connu, n'ayant jamais été mis à exécution, les Autrichiens y trouvaient des ressources incalculables, le renvoie à mon premier ouvrage, où je crois avoir exposé des idées tout à fait neuves sur ce système (i).

(i) Esprit du iystème de guerre moderne , i" part., sect. viii.

HISTOIRE

La marche dans le Tyrol était immanquable^ ment suivie des plus heureux résultais. Ce pays, et celui des Grisons, étant occupés par des forces respectables, Tarmée de réserve ne pouvait, même partiellement, se hasarder à passer en Italie , de peur que les Impériaux ne fissent derrière elle la conquête de la Suisse. Elle se pouvait , dans ce cas , entre deux feux : pendant que le général Mêlas lui faisait tête, Kray lui enlevait ses magasins, et lui coupait sa communication avec la France.

Cette armée de réserve n'avait donc plus d'autre parti à prendre que d'attaquer le Tyrol, pour prévenir Tennemi. Mais, dans toutes les hypothèses, les Impériaux conservaient l'Italie, s'ils eussent perdu FAUemagne. Encore , est-il peu probable que les Français se fussent maintenus dans cette dernière contrée , quand on ponsiAère que le Tyrol , cet inexpugnable bastion de montagoes et de rochers , garni de troupes suflSsantes , protège à la fois la Bavière et une partie de la Lombardie.

Loin de se porter en Tyrol , le général Kray prit la route opposée, et alla se retrancher sous Ulm^ Moreau fit passer le Danube à sa gauche, soit pour déterminer les Autrichiens à évacuer la rive droite, en menaçant leur flanc droit, soit pour forcer à la relraile les deux parties de leur armée, que séparait le fleuve, et investir la forteresse.

£n même temps, Moreau s'occupa aussi activement d'inquiéter le flanc gauche de l'armée impériale, considérablement accrue par des renforts successifs. Dès le 12^ un corps français entra à Babenhausen , et se trouva par là sur la gauche et à dos de l'ennemi, situé der- Tière l'iller. Cependant les Autrichiens s'étaient formés en demi-cercle, entre Tlller et une rivière qui se jette dans le Danube au-dessous de Guntzbourg. Les deux extrémités de ce singulier demi-cercle s'appuyaient au Danube, et le quartier général en occupait à peu près le centre à Guntzbourg. Moreau , en s'étendant vers Mindélbeim, et menaçant continuellement la gauche des Impériaux, qui se mouvaient toujours parallèlement à lui , les avait amenés à prendre cette forme.

Le 15, il fit attaquer leurs avant-postes, probablement pour détourner leur attention de ce qu'il méditait sur la rive gauche du Danube. Cette iaittaque s'exécuta entre l'iller et

la Gunt^; mais le général hongrois Giulty U repoussa vivement jusqu'à Babenhausen.

L'expédition des Français sur la rive gauche ne fut pas plus heureuse. Le corps du prince de Hofaenlohe , venant des environs .de Manheim, d'où il s'était retiré jusqu'à Canstat, voulait se rejoindre à la droite des Autrichiens, sous les ordres du général Starray. La division Legrand, de l'aile gauche française-, tenta de l'en empêcher et de la couper d'Uim; mais la cavalerie de Starray tomba brusquement sur elle, et la rompit. Immédiatement, toule Taiie droite des Autrichiens, conduite par Starray, Nauendorf et l'archiduc Ferdinand, attaqua la gauche des Français dans le Biautbal, e-t prétendit l'avoir repoussée jusqu'à Erbach. Mais nous voyons que. les Français firent défiler leurs troupes par Blaubeuren» dans la nuit du 19 au 20 ,^et que ce n'est que le 3i , au soir, qu'ils repassèrent tranquillement le Danube à Erbach , deux lieues au-dessus d'Ulm : ils rompirent le pont et firent occuper ce poste.

Le 22, l'archiduc Ferdinand fait rétablir lé pont d'Erbach , sous le feu de l'ennemi , à ce que disent les rapports autrichiens , et il passe le Danube. Il s'empare du village de Dolmesingcn; mais les Français, bientôt renforcés, reviennent sur lui , délogent les Impériaux du village par une grêle d'obus, et les rejettent au delà du Danube. U y eut, à cette occasion, une perte assez considérable de part et d'autre.

Les Français avaient alors totalement abandonné la rive gauche du Danube; ils s'appuyaient sur la rive droite. Leur centre était posté à Memmingen , et leur droite à Mindelheim : celle-ci détacha, sur Schwabmuncfaeo , un corps qui avait Augsboujqg pour objet.

L'expédition sur la rive gauche du Danube se terminant ici , je me permettrai de la soumettre à quelques observations. Le générai Moreau ne pouvait^il pas en t^ter une pl«b> importante? Je veux dire l'attaque du.Tyrdl.

L'extrême faiblesse du prince de Reuss donnait l'espoir le mieux fondé du succès, et il serait superflu de retracer ici les avantages incalculables qu'assurait la possession dn Tyrol. Sa conquête mettait la monarchie autrichienne aux abois.

La position du général Moreau, telle qu'elle est décrite plus haut, couvrait parfaitement cette expédition, qui, déplus, était en har-

monie directe avec celle de Bonaparte en Italie.

Les Français ayaient, d'ailleurs y la facilité de faire une diversion en Bavière , par Augsbourg y comme ils le firent par la suite. Cette dif ersion était déjà suffisante pour débusquer les Autrichiens de leur position sous Ulm, sans qu'il fût nécessaire de détacher un corps au delà du Danube. Elle avait encore le prédeux avantage de consumer moins de temps; la peur d'être coupés déterminait , sans nul doute 9 les Impériaux à se rapprocher en bâte de l'Autriche.

En général, il est toujours extrêmement dangereux de xlétacher un corps au delà d'un grand fleuve, à moins que la faiblesse de Tennemi ne vovis donne la certitude de le battre complètement, si vous le rencontrez.

Le général Vandamme fut détaché avec 40,000 hommes , de Mindelheim sur Augsbourg.

Les Autrichiens étaient postés entre THler et la Kammlach ; mais ils étaient très-resserrés vers le Danube; et ne possédaient plus qu'une langue de terre très-étroile sur la rive droite, par suite du combat qui^ avait eu Heu , le i6, à Nersingen , près du fleuve.

Pourquoi donc les Impériaux, d'après leùns propres rapports, plus forts en nombre que les Français, n'entrep;*enatent-ils rien sur les derrières de leur ennemi? On parla beaucoup de prendre lloreau à dos, quand il s'étendit vers la Bavière, par Mindelheim et Augsbourg, mais nulle de ces menaces n'eût d'efl^et.

Et cependant, que l'on examine ce que pouvait fair€i l'armée autrichienne, sans passer sur la rive gauche du Danube. Entre l'IUer et la Kammlach, ses avant-postes s'engageaient chaudement avec'ceuxdès Français, de manière à les disposer à une atlaque générale de front; pendant ce temps, le gros de l'armée se portait rapidement à droite , masqué par ce combat d'avant-postes, et il allait prendre une position derrière l'IUer, c'est-à-dire, sur la rive gauche ou occidentale dé celte rivière : c'était préparer la ruine totale de l'armée française.

En effet, elle avait à dos le Tyrol, occupé par le prince de Reuss; à sa gauche, la grande armée autrichienne derrière Tlller; en front, le corps posté sous Ulm; la Bavière seule lui restait ouverte , mais plus elle s'y serait enfoncée, plus elle se serait interdit tout espoir de salut.

An lieu de cette grande et décisive mesure, les Impériaux se contentèrent de harceler les Français dans la Souabe méridionale , par des partis volants. Un de leurs ofliciers, le comte de Walmoden , se distingua particulièrement par plusieurs coups , aussi bien combinés qu'exécutés. Dans une reconnaissance , entreprise par les Français sur la gauche des Autrichiens, le général Giulay fit agir ses hussards avec une précision si rare, qu'en peu d'instants il obtint le succès le plus marqué.

Ces actions partielles prouvent quel avantage on pourrait plus souvent retirer de se-s troupes à cheval, si on savait les employer à propos. Parmi les personnes les plus obstinées à nier la supériorité de la cavalerie, se trouvent ordinairement des officiers de cette arme même. On s'en étonnerait davantage, si Tonne considérait , que la plupart des hommes ne veulent point que l'on exige trop d'eux, et désirent paraître avoir fait plus que leur devoir ne leur commandait.

Cependant , Moreau , par ordre de son gouvernement, ayant détaché 20,000 hommes de son armée,' pour renibrcer celle d'Italie, leil Autrichiens se persuadèrent qu'il allait être réduit à la défensive; et ce fut dans ce moment qu'il médita son entreprise sur Augsbourg et la Bavière.

Son aile gauche était à Biberach, un autre corps à Hegébach, et un troisième plus fort à nieraicheim, dont les avant-postes s'étendaient jusqu'à lllerdissen et Wibliugen, en tirant du cêté d'Uim. Ces corps étaient commandés par les généraux Saint-Cyr et Sainte-Suzanne.

Moreau était, avec l'aile droite, à Memmingen et Babenhausen.Joumellement.il occupait l'attention de l'ennemi par de légères escarmouches. La nature du pays , sans cesse coupé par des bois et des rivières, donnait un avantage constant au soldat français, toujours plus agile que l'allemand. Enfin , le 98 mai , Moreau s'empara d'Augsbourg, pendant qu'une autre partie de ses troupes passait le Lech à Landsberg. On ne contestera plus désormais la nécessité de fortifier ces deux places, si l'on veut défendre la Bavière.

11 est évident que le général Moreau se détermina à cette diversion par deux motifs, qui font également honneur à sa grande sagacité.

D'abord, il voulait (aire contribuer la riche

HISTOIRE

ville d'Augsbourgy où il trouva en effet des ressources de toute espèce. En second lien» il désirait sonder les intentions de Kray. Il était possible qu'une diversion en Bavière lui fit quitter sa position d'Ulm, soit pour se porter sous Ingolstadt, soit pour défendre Tlnn ou riser, en front. C'est pourquoi le parti français qui passa le Lech, de même que celui qui occupa Augsbourg, n'était que peu fort en nombre.

Cependant, le général Meerfeldt, détaché de Taile gauche de Tarmée autrichienne , s'avança de Rain, près le Danube, et parut devant Augsbourg. Mais ce fut beaucoup moins la crainte qu'il inspirait, que l'immobilité de Kray dans son camp d'Ulm, qui décida Moreau à rappeler ses délachemenls près de lui.

On doit rendre justice à la résolution de Kray dans ces circonstances. Il comblait tous les vœux de son ennemi s'il eût abandonné Ulm :

il y resta , et fit mieux encore , en attaquant vigoureusement la gauche des Français.

Il est à remarquer que ceux-ci étaient probablement avertis de ce projet d'attaque, puisqu'elle n'eût lieu que le 5 juin, et que, dès le 5, au soir, la garnison d' Augsbourg, et le corps détaché en avant du Lech » commencèrent à reprendre la roule de Memmingen.

Le général Kray fil avancer son armée sur plusieurs colonnes, ou plutôt en plusieurs corps, parce que la grande extension de sa ligne ne permettait pas que ce fût autrement. Il se mit en marche le 4, et attaqua, le 5.

Les corps de la droite se portèrent surBiberach et Ochsenhausen, puis sur llleraicheim, où eut lieu le plus fort du combat. C'était une chaîne d'affaires de postes dans un terrain boisé et coupé d'une étendue de plusieurs lieues : par cela même , le résultat ne pouvait pas en être décisif.

Il ne peut l'être, en pareilles circonstances, que lorsqu'un des corps d'une aile de l'ennemi essuie une déroute totale. On peut alors prendre le reste de la ligne en flanc, et la couper de sa base, ou, du moins, rejeter l'aile battue sur l'autre , et renverser toutes les positions de l'ennemi; car, quand on est sur son flanc, il est facile de s'étendre assez pour le prendre à dos.

Il fallait donc, ici, que le général Kray , pendant qu'il occupait les autres postes de la

ligne française» portât la aui\{eare partie de ses forces contre Biberach; qu'il fit les plus grands efforts pour en débusquer l'ennemi; que de là il s'avançât sur Ochsenhausen, et qu*il y tombât sur le flanc et les derrières des Français, tandis que leur front était occupé; mais il fallait aussi porter par Munchroth une autre division sur Memmingen, afin d'empêcher le général Moreau de se déployer sur le flanc droit du corps qui combattait à Ochsenhausen.

Ensuite, toute l'aile droite de l'armée de Kray prenait une position le long de l'IUer, pendant qu'un corps passait cette rivière plus haut, entre Memmingen et Kempiee. Alors l'armée française se trouvait encore tournée sur sa gauche; elle était obligée d'aller prendre une position parallèle derrière la Guntz, ou quelqu'autre rivière : en un mot, elle était perdue , ou du moins n'avait plus de moyens de salut que dans une résolution désespérée.

Mais, dans l'attaque dont il s'agit, les succès furent balancés : la droite des Autrichiens repoussa la gauche des Français, et, pendant ce temps, la droite des Français battait le général Starray.

Cela devait être, puisque c'était à leur dnnte que les deux armées avaient réuni la majeure partie de leurs forces, et que , dans le nouveau système de guerre, le plus grand nombre doit toujours à la fin décider du succès (i).

Le général Kray retourna, le 27, dans smi camp sous Ulm; s'il .ne fut pas battu, du moins ne retira-t-il aucun fruit de cette vaste opération, combinée et exécutée avec tant d'appareil.

Le 6, les généraux Meerfeldt et Licbtenstein avaient surpris, un corps français dans Schwabmunchen : paraissant tout à coup en deux endroits opposés, presque tout ce qui ne fut pas tué, en défendant ce bourg, tomba entre leurs mains. Celte expédition devait d'autant moins être passée sous silence , dans l'histoire de cette campagne, qu'outre l'extrême habileté avec laquelle elle fut conduite, elle sert encore à démontrer les avantages que l'on peut retirer, à tout instant, de la petite guerre.

(i) Voyez VEsprit du $ystème ai guerre II* part., sect. i".

fKOcknift

Le général lioreau orail désormais acquis lacoDYicliony que de simples excursions en Bavière, ne détermineraient point Kray à quiller sa position d'Uim : de plus» il s'était assuré, par Tépreuve qu'il avait faite, qu'il n'avait pointa redouter une forte et audacieuse diversion «ur ses derrières. Jl avait U mesure du talent de son adversaii*e, et il forma aussitôt nndes plus grands, un des plus admirables plans, dont l'histoire diçs guerres modernes fasse mention.

Ce plan ne consistait en rien m^nns qu'à passer le Danube entre Ulm et l'embouchure du Lech, pour séparer le général Kray de ses magasins à Donawerlh et Ratisboone, et enfin pour le couper de sa base, en l'isolant de Vienne et de rAutriefae.

Par ce moyen , le générai Kray, qui n'ayait point pris garde aux manœuvres du général Lecourbe sur le Lech, se voyait absolument forcé d'abandonner Uim. Cette importante place d'armes devenait la proie des Français, et les rendait mailres du Danube.

Mais ce vaste mouvement exigeait deux opérations préparatoires , pour pouvoir s'exécuter avec sûreté. D*abord , il fallait le masquer par un corps qui restât devant Ulm , et c'est à quoi Mpreau destina ce qu'il appelait sa réserve.

En second lieu, il fallait chasser du Lech les corps autrichiens de Meerfeldl et autres, ainsi que les Bavarois, postés sur cette rivière. La prudence ne permettait pas qu'on se les laissât à dos pendant le passage du Danube.

Eu conséquence, les Français passèrent le Lech, le 12 juin, en trois divisions, par Friedberg, Schoengau et Landsberg. Les détachements impériaux qui occupaient les avenues d'Augsbourg, après quelques escarmouches, furent contraints à se replier. Les troupes bavaroises étant également repoussées à Landsberg et Friedberg , les Français entrèrent de nouveau à Augsbourg.

Le générai Meerfeldt prit alors la position d'Aicha en Bavière, pour y attendre le corps deStarray , et d'autres renforts que Kray voulait lui envoyer d'Ulm.

La colonne du centre des Français, commandée par le général Lecourbe , s'avança en Bavière , par Ëuratsbourg. La plus forte division avait passé le Lech à Schoengau , et marchait sur Reitenbuch. Probablement celte

colonne, à cause du voisinage du Tyrol, était la plus considérable , comme destinée à protéger le flanc droit des autres, si de ce pays le prince de Reusseùt voulu tenter une divei-sion. Mais il se retira, au contraire, devant legé*-, néral Lecourbe, dans la Bavière méridionale.

H est hors de doute qu'il eut pu tirer infiniment plus de parti de ses troupes, si, du Tyrol, il se fut porté, par Keroplen, i dos des Français,

I^ général Moreau laissa, quelques jours, son armée dans ses positions sur le Lech et la rive droite du Danube ; seulement il se trans^ porta lui-même de Memmingen dans un village plus près d'Ulm, sur la rive droite de riller. Il fit alors rapprocher son armée de cette forteresse, pour occuper davantage l'attention des Autrichiens, et leur cacher ses projets ultérieurs.

La cause de celte inactivité, pendant six ou sept jours, semble être encore une épreuve de la part de Moreau, pour achever de sonder les dispositions de son ennemi. L'immobilité constante des Autrichiens ne laissa plus de doutes sur la possibilité d'entreprendre , sans péril, le passage du Danube au-dessous d'Ulm. Il était très-probable que Kray commettrait la fatote capitale d'abandonner Ulm, et de se retirer à l'est, de peur d'être coupé ; par là, il donnait l'ouest à ses ennemis, sans nécessité.

Le 18 juin vit faire les premiers pas pour l'exécution de cette grande entreprise. Quatrevingts Français passèrent le Danube à la nage avec leurs armes , s'emparèrent des villages de Grembhein et de Blindheim, et de quelques pièces de canon. Les sapeurs et pontonniers, qui étaient passés sur des échelles appuyées sur les débris d'un pont, le rétablirent sous le feu de Tennemi. Alors l'armée suivit , et gagna la rive gauche.

Il parait que les Français passèrent aussi non loin de Donawerth, à Munster et à Erlingshofen , sur des ponts que les Autrichiens avaient rompus , mais qu'ils rétablirent comme celui de Blindheim.

Je remarquerai encore, à cette occasion, que les demi-mesures sont toujours les plus funestes. Les Autrichiens devaient, ou rompre et détruire totalement ces ponts, ou les laisser entiers : dans le premier cas , pour empêcher le passage des Français; dans le second, pour

HISTOIRE

passer eux-mêmes, si les circoDStances l'exigeaient.

Dès le 19, il s'engagea de nouvelles actions, principalement avec un corps situé près de Donawerth ; il était trop faible , il fut presqu 'entièrement détruit. Les lirailleurs français , en cette occurrence , comme presque dans toutes , décidèrent le succès.

Un combat plus sérieux se livra près d'Hochsïett, lieu célèbre pour les Français, qui fut témoin de leur victoire en 1705 et de leur défaite en 1704. Les Autrichiens, n'ayant que des corps détachés aux endroits les plus importants, tels que Donawerth, Hochstett, Dillingen , Lavingen , etétant disposés par bouquets, furent promptement entamés et dispersés. Les Français occupèrent Donawerth, le 20, et la fameuse position du Schellenberg.

Le même' jour, le général Kray se mit en marche d'Ulm, avec 25 bataillons et une nombreuse cavalerie , après avoir laissé une gar^ nison dans la place. 11 se porta, en hàle, vers la rivière de Brentz, par Albeck et Langenau. Il parut se diriger sur le corps français qui avait pris pied sur la rive gauche du Danube, et qui se montait déjà à 50,000 hommes. On s'attendait à une bataille : il ne se passa rien.

Les Français avaient poussé de petits détachements dans les environs de Nordlingen ; le 25 , ils furent contraints de se replier.

A mesure que les« Autrichiens se retiraient à l'est, leurs ennemis occupaient les endroits qu'ils évacuaient. Dès le 24, les Français étaient en possession de Giengen , Heidenheim , du Brentzthal^ d'Aalen, Esslingen, Gemund et Geislingen.

Au-dessus d'Ulm, également, ils avaient passé le Danube à Erbach , et s'étaient portés vers Blaubeuren. Alors, Ulm se trouva investi.

Le 26, le général Kray avait son quartier général à Monheim, dans la principauté de Neubourg, et Moreau à Néresheim. Il y avait eu, le 24, de légères actions pour se disputer l'AUrnubl, petite rivière qui coule de Pappenheim à Aichstet, avec de fréquents détours.

On se canonna pendant une grande heure, puis survint l'ordre de cesser le feu, ce qui fit . croire à la conclusion d'un armistice , en conséquence de la convention de Marengo.

On voit que Kray avait fait tout ce que Moreau pouvait souhaiter, et tout ce qu'il avait

prévu , en se portant d^Ulm dans la prineipaolé . de Neubourg et le haut Palatinat.

Maintenant, examinons ce qu'aurait pu faire, à sa place , un général totalement indépendant du conseil aulique. Il marcha au nord, c'était au sud qu'il fallait marcher. J'ai la satisfaction de me rencontrer ici avec le général Moreau lui-même; voici la substance de son rapport à Bonaparte :

c Voyant que Tarmée^autnchienne était iné- 1 branlable dans son camp d'Ulm, d'où elle » pouvait détacher, sur les deux riveê du Da- 1 nube y et nous empêcher par conséquent de 9 faire aucuns progrès essentiels en Allema- 1 gne; ne voulant point engager d'action à 1 B/a»^eur6n , dans la crainte que l'ennemi ne » profitât de mes mouvements, pour se porter * sur Memmingen , s'ouvrir une communication » avec le Tyrol et envoyer un corps en Italie, » je me déterminerai à faire manœuvrer le gé- » néral Lecourbe sur le Lech , espérant par là > forcer le général Kray à courir au secours de 1 la Bavière; mais il ne le fit pas, et nous » manœuvra à dos , etc. » *

Par cette manœuvre à dos, le général Moreau entend l'attaque du 5 juin , dont nous avons rendu le compté le plus détaillé.

L'opinion de Moreau jette encore un nouveau jour sur l'extrême importance dont était le Tyrol , dans cette campagne. Pourquoi donc le général Kray, s'en éloignant sans cesse, abandonne-t-il Ulm et toute la Souabe , après le passage du Danube par Moreau, pour aller, dans le haut Palatinat , se mettre en liaison directe avec l'Autriche et la Bohême?

Loin d'y avoir été contraints par le mouvement de l'armée française , je soutiens que les Autrichiens pouvaient en retirer les plus grands avantages.

Ce n'est pas , toutefois , que Moreau , â-iaes yeux , ait commis une faute en se hasardant au delà du Danube. 11 savait quels étaient ses adversaires, et la connaissance des hommes n'est pas moins utile, à la guerre, que celle des choses. H est des cas où l'on peut , où l'on doit franchir les bornes de la prudence.

Considérons ici les faits en eux-mêmes. Moreau n'avait point une base suffisante pour tenter, sans dangers, une manœuvre aussi hardie. ResseiTé entre le Tyrol et le Danube, son angle o{j>c(t/ n'avait pas 90 degrés; conséquemment

H devait être facile de le séparer de ea base (i) • C*esi à quoi auraient dû tendre tous les efforts des Impériaux.

Quant à eux, ils n'avaient point à redouter de perdre leur base » quand même Moreau se fut placé entre eux et le chemin direct de T Autriche. Ils pouvaient toujours, par un léger mouvement , appuyer une de leurs ailes sur leur base, soit au nord sur le Danube, soit ai) midi sur le TyroL

Le 20 juin, ou même plus tard, le général Kray devait s'éloigner d'Ulm , pour attirer de plus en plus les Français sur la rive gauche du Danube. Il lui importait peu de coiiserver de ce côté sa communication avec les magasins situés derrièfe lui , puisqu'il la retrouvait toujours par le Tyrol.

•Après avoir rassemblé toutes ses forces sur la rive gauche du Danube, il se mettait |eu mouvement. La marche de ces différents'corps ▼ers Clm, pouvant donner des soupçpns^u général français, il était important de la '<^acher le plus possible : il fallait donc qu'elle eût lieu la nuit.

Ces corps seraient arrivés au point du jour devant Ulm; ils en pouvaient former la garnison. Si leur nombre était plus que suffisant, fexcédant rejoignait la grande armée.

Je la suppose partie dès la veille au soir :

elle passait le Danube pendant la nuit, et, dès le matin , elle tombait sur les Français avec des brces ccmcentrées et supérieures.

Le général autrichien prenait sur-le-champ une position déterminée, d'où il put se poiler i volonté où le besoin l'aurait exigé. Car, pour* suivre les différents corps français dispersés , pouvait donner le temps à Moreau de repasser le Danube, et de rouvrir sa communication.

Quel devait donc être l'objet des impériaux, ou le point sur lequel ils devaient diriger leur marche? Était-ce à l'est ou à l'ouest de l'iller? C'est ce que nous allons examiner.

Le général Kray pouvait attaquer brusquement sur la rive droite ou orientale de l'iller, la partie de l'armée française qui n'avait point passé le Danube, et l'accabler par une énorme supériorité de forces.

Mais il pouvait aussi remonter la rive gau-

(f) BsprU du iyslèmê de guerre moderne ^ r* part.. Met. H.

che de Pilier,- passer cette rivière, et prendre poste à Memnringen. Par cette manœuvre, il coupait totalement aux Français leur communication avec leur base sur la rive droite dû Danube : ils la conservaient sur la gauche, c'est-à-dire, avec le Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Mayence; mais leurs magasins n'étaient point dans cette partie.

Le général Kray avait d'autant plus de motifs pour aller s'emparer de cette excellente position de Memmingen, que-, dût le succès ne point répondre à son attente , il ne se compromettait que très-faiblement.

Moreau pouvait, d'abord, remontant la rive gauche du Danube, où il était avec la meilleure partie de son armée , marcher vers Ulm , et assiéger celte place ; mais ce siège était impraticable, tant qu'elle n'était pas investie sur les deux rives, et, de sa position de Memmingen, Kray y mettait un ol»tacle direct. En se partageant, et mettant le fleuve entre les deux divisions de leur armée, les Français s'engageaient dans la sKuatiou la plus périlleuse.

Qu'on ne me dise pas que, dé même qu'ils étaient, précédemment, maîtres de la rive droite jusqu'au confluent du Lech et plus bas, ils le seraient devenus de la gauche jusqu'à Ingolstadt, et que, par conséquent, leur communication avec leur base, c'est-à-dire, avec le Rhin et ses places fortes, leur restant Iqujours ouverte par Tubingen et StuUgard ,.leur situation se trouvait encore la même, puisqu'ils n'auraient fait que changer de rive .avec les Autrichiens. Il me sera facile de prouver que les choses prenaient, alors, un aspect tout différent.

Par suite de la position de Kray à Menuningen, Moreau perdait sa communication avec la Suisse, conséquemment avec l'Italie et l'armée de Bonaparte : car le général autrichien, par une légère marche de flanc, pouvait facilement se placer entre la Suisse et l'armée française, qui eût occupé alors la rive gauche du Danube. 11 n'y avait point assez de troupes en Suisse, pour que l'on pût redouter une diversion à dos de leur part.

Bien plus, de sa position de Memmingen, le général Kray pouvait envoyer un gros corps dans le Tyrol, et de là il était le maître de se porter, à volonté, sur l'Italie ou sur la Suisse. La conquête de ce dernier pays lui était assu-

HISTOIRE

rée par deux colonnes, dont la première péné* Irait par Goire, Claris , Schwitz et Lucerne, et la seconde par Feldkirch, Appenzell et Zurich. * La position des Impériaux à Memmingen devait nécessairement avoir de si funestes résul** tats pour Moreau, qu'il aurait indubitablement tout tenté pour la leur faire quitter. Tout fait croire que , loin de rester sur la rive gauche du Danube , il aurait rassemblé toutes ses forces pour tomber avec fureur sur le général Kray. Celui-ci était-il battu , il avait toujours une retraite libre en Tyrol, où il ne cessait pas d'inquiéter singulièrement le général Moreau. Aidé des milices du pays , il lui devenait trèsfacile de s'y défendre : sa marche s'effectuait en toute sûreté par Kempten^ en remontant riller.

La défaite de Kray à Memmingen ne pouvait donc point avoir les suites désastreuses qu'ont eues ses revers subséquents ou ceux de ses successeurs. Moreau , quoique vainqueur, était contraint d'évacuer la Bavière et la Souabe orientale, pendant ie reste de cette campagne; il ne pouvait, en aucune façon, laisser l'armée du Tyrol sur son flanc, et encore moins sur ses derrières. De plus, il se trouvait obligé de veiller sur la Suisse, sans cesse menacée par le Tyrol.

Si Moreau eût attaqué les Autrichiens à Memmingen, il pouvait chercher à tourner leur flanc gauche, pour les séparer du Danube et d'Ulm; il pouvait, autrement, s'attachera leur droite, pour la couper du Tyrol, ce qui valait encore mieux. Peut-être aussi réussissait-il à tourner les deux flancs, et , alors , la situation de Kray devenait des plus fâcheuses.

Cette manœuvre, pour laquelle le coup d'œil de Moreau l'aurait vraisemblablement déterminé, n'est point d^une aussi difiicile exécution qu'on se Timagine au premier examen. Il n^est pas même besoin d'une aussi grande supériorité dénombre, que des gens inexpérimentés le pourraient croire. 11 est aisé d'inquiéter le front de Tennemi par de petits oorps, principalement dans un terrain boisé et coupé , tandis que Von manœuvre pour cerner ses flancs et lui intercepter la communication avec ses moyens de subsistance. Si son centre est rompu , le désordre facilite encore plus l'opération projetée.

Le général Kray, dans Vhypothèse actuelle,

devait moins s'inquiéter de son flanc gauche, suffisamment protégé par Ulm. Les Français ne pouvaient agir avec efficacité, de ce côté, avant de s'être rendus maîtres de cette place, et un siège leur devenait impraticable dans la position où nous les supposons. Toute l'attention des Impériaux devait se porter sur l'entretien de leur communication avec le Tyrol, d'où dépendait leur salut.

Le général Kray pouvait camper en avant de p riUer ou se retirer derrière cette rivière, et occuper seulement Memmingen par des avaniposles, ce qui eût mieux valu , à cause du danger qu'il* y a d'avoir une rivière derrière soi, quand on est exposé à une aflaire générale, ou, ce qui est bien pire, à une surprise.

Ce n'est pas que je pense que Kray aurait du attendre l'attaque des Français dans une immobilité parfaite ; il aurait fallu , au contraire, que, masqué par les troupes qu'il avait à Memmingen, il marchât par sa droite, pour tomber sur le flanc gauche des Français. Par là, il avait l'avantage de l'offensive , et se mettait hors de danger de perdre sa communication avec le Tyrol.

C'est près de l'abbaye d'Ottobeuren» par exemple, qu'il aurait pu se porter sur la gauche de Moreau, qui avançait vers Memmingen. Si Tattaque ne réussissait pas, le Tyrol lui offrait un asile sûr ; si elle avait le succès qu'il était permis d'en espérer, il n'y avait plus de retraite pour les Français. Pressés par l'armée victorieuse, le corps posté à Memmingen leur interdisait le passage de lliler et le retour vers le Rhin. Il fallait qu'alors le général Kray renouvelât ses attaques sans relâche.

Moreau aurait cherché probablement à se reporter sur la rive gauche du Danube. Mais avec combien de périls n'aurait-il point tenté ce passage, ayant l'armée de Kray à dos, et le corps de Memmingen, qui aurait côtoyé rUler, se montrant avant lui au delà du Danube?

Il est difficile de dire ce qui serait arrivé, mais il est encore plus difficile de croire que cela fût arrivé.

Mais, quittons les suppositions, pour revenir aux événements réels. Nous avons laissé le général Kray» dans les derniers jours de juin, à Monheim, dans la principauté de Neubourg.

Le 24, il se remit en marche, passa k

SUR LA CAMPAGNE DE iSOO.

Danube à peu de diaUnce de Neobourg, laissa une forte arrière-garde » et campa sur la rive droite, de façon que son aile droite était appuyée au fleuve, et que son année faisait front vers le Lech.

Le^6, un corps français d'environ i 2,000 hommes passa le Lech vis-à-vis F.riedberg, pendant que le général Moiitor occupait le prince de Reuss dans la Souabe supérieure.

Ce corps français avait beaucoup de cavalerie. 11 s*avança, dans la nuit, de plusieurs milles sur Munich; il était commandé par le général Decaen. Le général Meerfeldt se replia devant lui, et rélecteur de Bavière abandonna sa capitale.

Le général Kray occupant toujours les bords du Daaube près de Neubourg, plusieurs corps français , sous les ordres de Lecourbe , s'avanoèreiàl de Donawerth contre les Autrichiens, pour les rejeter sur Ingolstadt.

Us 28, il s'engagea une action, où le général Montrichard , avec l'avant- garde, attaqua trop précipitamment: le général Kray, qui commandait en personne, le repoussa avec perte.

Les généraux Lecourbe et Grandjean, étant survenus avec leurs divisions, rétablirent promptement la prépondérance , et cu^utèrent les Autrichiens, quoique plus nombreux.

Ceux-ci, pendant la nuit, se retirèrent sur les deux rives du Danube jusqu'à Ingolstadt.

Auparavant ils mirent le feu au pont de Neubourg.

Des environs d'Ulm , les Français envoyèrent des partis dans le duché de Wurtemberg, où ils se firent de nouveaux moyens de continuer la guerre.

Le général Kray ne maintint qu'un seul jour sa position d' Ingolstadt. Le 29, il se porta sur la rive droite du Danube, vers Landshut sur riser. Les Français prirent la même direction par Freisingen.

Le 27, après une affaire fort chaude avec le général Meerfeldt, le général Decaen était entré à Dachaù,et, le 28, à Munich, que les Autrichiens avaient évacué sans résistance.

De ce moment, toute Farmée française était campée sur^es terres de Bavière. 11 ne restait plus en Souabe que le sorps qui bloquait Um, sous le générai Aichepanse.

On doit des éloges à la marche du général

Kray sur Landshut : ellç le rapprochait du Tyrol, et le mettait à même de menacer le flanc droit des Français. En un mot , elle était conforme au principe immuable que j'ai souvent rappelé, savoir, que les retraites doivent toujours être excentriques.

S'il avait pu maintenir cette position, Moreau trouvait des difficultés presque insurmontables à pénétrer en Autriche.

Mais les Français pouvant, de Munich, détacher une colonne sur le flanc gauche des Impériaux, ceux-ci se voyaient alors séparés du Tyrol, et forcés d'abandonner Landshut et toute autre position sur l'Iser.

Le général Kray devait donc tout tenter pour reprendre Munich ; le plus expéditif était une attaque ou surprise des plus rapides, pendant que le général Decaen s'était déjà éloigné de cette place : il fallait aussi envoyer un gros détachement contre ce général, et l'attaquer vivement.

Les Autrichiens pouvaient, sans regret» abandonner le Danube à leurs ennemis; tout pro* grès leur devenait impossible, tant que Kray occupait. Landshut. En cas que la reprise de Munich eut lieu , les règles de l'art exigeaient que les Impériaux passassent immédiatement riser avec toute leur armée , et détachassent une forte colonne sur Augsbourg. Le flanc droit des Français se trouvait menacé ; ils se voyaient en danger de perdre leur communication avec la Suisse et l'Italie.

U est vrai que les vivres auraient pu man-~ quer, faute d'avoir établi dans le Tyrol des magasins suffisants. C'était cependant leur véritable place, tant à cause de leur sûreté, que parce que ce pays devait être reganlé comme le centre de toutes les opérations.

U étatit facile de prévoir que le général Moreau chercherait bientôt, par ses manœuvres, à déloger les Autrichiens des bords de l'Iser. U lui suffisait pour cela d'envoyer un corps sur rinn supérieur, vers Braunau.

Mais Kray, en se portant à gauche de Landshut sur l'inn et le Tyrol , changeait la face des choses.' Approvisionné par l'Autriche, il pouvait ensuite opérer, à volonté, vers l'Italie, la Suisse, ou l'Allemagne.

Le général Moreau fit avancer son armée en différents corps, spécialement dans la Davière méridionale, où il manœuvra sur le flanc gau-

HISTOIRE

che de Kray, et le conlraîgnit conséquemment à la retraite. Moreau, en personne, resta en arrière avec la réserve , pour mieux diriger ce grand mouvement : c'était sa vraie place.

Sur ces entrefaites, Ton vit sortir de Mayence un corps commandé par le général Sainte-Suzanne, il s'engagea aussitôt une escarmouche avec les avant-postes mayençais et autrichiens , sans aucun résultat.

Les Allemands avaient une ligne retranchée sur la Nidda. Les Français l'attaquèrent le lendemain , et ayant pénétré par Bockenheim et Roedelsheim, la ligne se trouva coupée, et les Allemands se retirèrent vers Francfort. Les Français investirent celle ville aprçs le combat , et lui imposèrent une contribution , pour avoir donné passage aux troupes mayençaises.

11 y eut encore quelques actions dans cette partie, mais l'arrivée d'un courrier qui apporta, le 17 juillet, la nouvelle d'un armistice, mit fin aux hostilités.

Le but de cette expédition de Mayence paraissait être de s'emparer de la Franconie , qui promettait une riche moisson de contributions. Sous ce rapport, elle était fort bien calculée, mais , spus ceux de la stratégie , il se présentait de grandes difficultés. D'ailleurs, ce corps était beaucoup trop faible; il ne passait point 8 à 9,000 hommes.

Il est très-facile de couper un ennemi qui se porte de Mayence à Francfort; mais il faudrait, pour cela , que la ligne de démarcation établie dans la guerre de la révolution , ne gênât point les mouvements vers le nord.

Vers le sud, ou du côté du Mein , se présentent de plus grands obstacles. 11 faut passer cette rivière pour se mettre au dos de l'ennemi; opération très-hasardeuse, quand on n'a point la faculté de se retirer au nord dans les montagnes, et sur Koenigstein, en cas d'échec. Cette retraite était libre , lorsque Custines , en 4792, était sur la Nidda; il aurait dû être coupé, et n'a pu échapper que par une grande faute de son adversaire.

La dificuUé de pénétrer de Mayence en Allemagne, provient de ce qu'il faut agir excentriquement ; et, pour peu que l'ennemi entende son métier, il se montre bientôt sur les flancs et à dos.

Le détour que fait le Rhin à Mayence, en se jetant tout à coup à l'ouest, en est la cause.

En raison de cette courbe, l'ennemi se trouve maître de la circonférence.

Mais nous avons encore à rendre compte de quelques événements entre les deux grandes armées, avant la conclusion de l'armistice.

Le 9 juillet , les Impériaux furent délogés de Landshut. L'archiduc Ferdinand plaça quelques bataillons en avant du pont, mais Us furent battus, en abandonnant des canons et des prisonniers.

La surprise de Donawerth par le comte de Mier, qui y prit la boulangerie de campagne des Français , et fît aussitôt détruire les retranchements qu'ils avaient élevés au Schellenberg, est encore une nouvelle preuve de l'utilité des partis volants.

Au lieu de se retirer de l'Iser sur Passau et le Danube, ce qui aurait ouvert l'Autriche aux Français, le général Kray se dirigea vers les environs de Braunau, dans la Bavière méridionale : c'est ce que lui conseillait la prudence.

Le prince de Reuss, au commencement de juillet, fit quelques démonstrations du Tyrol, à dos de l'armée de Moreau , et les Français renvoyèrent aussitôt un corps sur le Lech. Le général Lecourbe marcha, avec trois divisions, contre le prince de Reuss, qui, outre le corps de Condé, avait reçu des renforts considérables.

Le pas d'Ehrenberg près de Reuti , Scbarnitz, et le passage de Kufstein, sont les seuls points par lesquels on puisse pénétrer au nord dans le Tyrol. Ces défilés étaient garnis de troupes et de chasseurs tyroliens, mais on n'était point sans inquiétude sur le passage de Feldkirch.

Le général Lecourbe , qui se dirigeait par Memmingen sur le Tyrol et le Vorarlberg, se replia tout à coup vers Schoengau , sur le Lech. Il attaqua les Autrichiens à Reuti et Immenstadt, et les repoussa; il prit la résolution hardie de faire marcher un corps de troupes par la forêt de Bregentz , ce que nul général n'avait osé tenter jusqu'alors. Par là , il coupait aux Impériaux la retraite sur les montagnes de Montasun , et se donnait la faculté de les attaquer en même temps par la Suisse.

Cette manœuvre, admirable dans tous ses mouvements , força les Autrichiens à évacuer précipitamment le pays des Grisons, dont les

Français «e trouvaieiit maîtres, ainsi que de Feldkirch.

Que l'on juge maintenant combien une forte diversion du Tyrol eût é(é efficace contre les Français» puisqu'une simple démonstration de ce eàié les détermina sur-ie-champ à détacher UD corps considérable* On a bien tort de conâdérer les diversions comme des opérations secondaires ; il faut y employer la plus grande partie de ses forces, et leur succès est immanquable.

Pourquoi le général Kray, rassemblant ses troupes derrière Tlnn » n'aliait-il pas gagner le Tyrol par Burkhausen» Ditmanning» Traunslein» Marquarstein et Kufstein?

Ce mouvement aurait été masqué par une forte reconnaissance, dans les environs de Landshut , où Ton aurait employé beaucoup de cavalerie. Ce corps se repliait , après, derrière rinn , sur deux colonnes ; Tune vers Braunau , Tautre vers Alt*Oeting.

Parvenue en Tyrol, je ne pense pas que Tarmée impériale dût déboucher par Kufstein. Il suffisait de garnir fortement ce défilé et celui de Schamitz, en continuant la marche. Alors, de ReuU, ou du pas d'Ehrenberg, les Autrichiens descendaient en foi*ce sur la rive droite du Lech : en se tenant sur la rive gauche, ils couraient le risque d'être séparés de leur base par les Français, c'est-à-dire, des trois pas de Reuti , Schamitz et Kufstein. Il ne leur restait plus d'autre parti, en pareil cas, que de se porter en toute hâte vers Ulm et le Danube, pour obtenir une nouvelle base; mais cela était^il praticable, ayant sans cesse à côtoyer l'armée française?

Pour couvrir la marche sur le Lech, il eût été bien vu de faire déboucher un corps de Kufstein, puis un autre deScbarnitz. L'ennemi les aurait considérés comme l'avant-garde des colonnes qui allaient s'avancer par ces défilés ; et, au moment où il se serait porté contre eux, l'armée se montrait sur le Lech. Il fallait bien qu'alors les Français évacuassent la Bavière, suivis en flanc ou à dos par les corps que l'on aurait laissés à Braunau et Alt-Oeling.

Plus j'examine cette manœuvre , plus l'effet m'en semble infaillible. Les Français se trouvaient cernés dans un demi-cercle de corps , correspondant tous entre eux' depuis Braunau jusqu'au pas d'Ehrenberg sur le Lech. Une

continuité de mouvements bien combinés les forçait également à abandonner la Souabe orientale : Ulm se trouvait dégagé. Je dis plus, une autre opération rejetait les Français jusqu'au Rhin même.

J'entends ici une diversion en Suisse. Une colonne autrichienne se portait sur Bregentz , une autre sur Feldkirch, et de là sur Appenzel. Dès lors, les choses n'étaient plus égales des deux côtés : les Autrichiens, eussent-ils été battus, avaient toujours une retraite /certaine en Tyrol ; mais si la Suisse tombait en leur pouvoir, ils se trouvaient en mesure d'interdire aux Français le retour sur le Rhin.

La colonne de Bregentz couvrait celle d' Appenzel; chacune de celles qui descendaient du nord du Tyrol , couvrait sa voisine. Celait un développement simultané de tètes de colonnes, qui se portaient de plus en plus à l'ouest : on avouera qu'il n'est pas possible de voir une plus belle manœuvre.

Examinons, en revanche, la position dans laquelle l'armistice trouva l'armée autrichienne. Elle n'était pas entièrement mauvaise; elle l'eût été, s'ils se fussent appuyés au Danube. Ils s'étaient placés entre ce fleuve et le Tyrol, ce qui dénotait des vues beaucoup plus saines.

D'après un rapport de Kray, du 8 juillet, son armée campait près d'Amtfing. Le corps de réserve était à Haag, un détachement vers Landshut, et un autre à Saal, devant Ratisbonne. Wasserbourg et Muhldorf étaient également occupés.

L'armée impériale se trouvait trop divisée par ces diflerentes positions. Celle de Ratisbonne était inutile, puisqu'on ne pouvait défendre cette ville. Je crois que trois corps sur trois points divers, pouvant tout couvrir, il suffisait de ceux d'AU-Oeling , Wasserbourg et Rosenheim. Mais je suppose aussi que l'on eût tenté on coup hardi pour rentrer en possession de Munich ; car, pour ne point faire la guerre défensive avec trop de désavantage , il faut se montrer quelquefois sur l'oflensive.

Dans le cas d'une attaque trop vigoureuse de la part des Français, on gagnait le Tyrol, d'après le grand principe des retraites excentriques, c'est-à-dire, obliques, et jamais perpendiculaires (i).

(i) Etprii du syilèfM de guerre moderne , r* prt., sect. VIII.

HISTOIRE

La convention de Parsdorf, do 15 juillet, vint tout à coup suspendre les opérations militaires. Il n*est pas hors de propos de retracer ici la ligne de démarcation qui fut tirée entre les deux armées, afin d^étre en état de mieux suivre les événements subséquents.

Les Autrichiens restèrent sur la rive gauche de la Nidda, la droite du Mein et de la Rednitz, la gauche de rAUmuhl et du Danube, la droite de la Vils et de la Golpach. Leur ligne s'étendait alors , en remontant la rive droite du Lech , sur les limites du comté de Werdenfels.

L'armée française étendait ensuite sa droite des sources du Lech, à dos du Yorarlberg, la vallée de Tlll y comprise, le long des frontières des Grisons, jusqu'à Chîavenne. Le haut et le bas Engadin restait aux Impériaux, ainsi que la vallée de Sainte-Marie vers la source de TAdige : le pays des Grisons demeurait neutre.

Les forteresses d'Ulm, Philisbourg, Wurzbourg et Ingolstadt, avec un circuit proportionné, conservaient garnison impériale, et devaient recevoir leur subsistance par des convois réglés.

Avant de me permettre des réflexions surcet armistice , et de passer aux grands événements qui avaient déjà eu lieu en Italie, je dois ent^ore soumetire à mes lecteurs quelques considérations sur cette première période de la campagne d'Allemagne.

On peut la diviser en deux parties : celle de Souabe et celle de Bavière; toutes deux portant ce caractère, qu'elles sont presque totalement stratégiques el fort peu tactiques (i). Je veux faire remarquer que le résultat en est beaucoup moins dû à des combats, qu'à des marches et mouvements.

Les combats furent presque tous décidés par une masse de forces prépondérantes, portées sur un point; on s'étudia toujours à se déborder, à se tourner réciproquem^t. G'est une suite nécessaire de la plus grande extension en plusieurs corps, et du développement de ces corps sur un front plus large.

Gette prodi^euse étendue, nécessitée par le soin de couvrir ses magasins, et par la force des armées» plus nombreuses qu'autrefois,

(i) Esprit du système de guerre moderne ^ r» part., sect. X.

rend extrêmement difficile de tourner le flanc de l'ennemi par des manœuvres de simple tactique. D'ailleurs, si Ton y parvient, la dir vision de la ligne, en plusieurs positions, ne permet pas de recueillir communément d'avantages décisifs. Le plus souvent, le réauliat de tous vos efforts est de battre une partie d'un corps, qui, lui-même, n'est qu'une partie de l'ensemble.

Par exemple , 3 bataillons occupent une hauteur et 5 escadrons la plaine adjacente. A mille pas de là est un bois où l'on aura placé 5 autres bataillons, également appuyai par qudques escadrons, et ainsi de suite. Tout cela, cependant, est compté pour une portion. Le temps énorme qu'exigent les manceuvres nécessaires pour tourner une ligne ainsi disposée sur plusieurs lieues d'étendue , donne presque toujours à l'ennemi celui de combiner ses mouvements sur les vôtres, quand vous les exécutez à sa vue, c'est-à-dire, quand ce sont des mouvements de tactique.

Voilà pourquoi, dans cette campagne, il ne s*est rien opéré de grand et d'important que par la stratégie. G'est elle qui a appris à rassembler une force supérieure contre un corps de l'ennemi , contre un point de sa position , puis à fondre alors sur lui , à l'accaUer sous le nombre, en le pressant à la fois sur son front et ses flancs.

Je prétends donc que la tactique, comme l'art de manoeuvrer en présence de l'ennemi, de tomber avec une masse prépondérante sur un point de sa ligne, pendant qu'avec on nombre moindre on contient le reste dans sa position , enfin , comme l'art de multiplier ses forces , disparaîtra de plus en plus de la théorie de la guerre. La stratégie seule dirigera tout, et les batailles ne seront plus que le résultat des masses et du nombre (s).

Les combinaisons de la tactique sont présentement connues; elles ne peuvent follement donner le change qu'à un ennemi frappé d'une cécité totale. Il est sans cesse en son pouvoir de déjouer vos projets par un contremouvement. Ge n'est que dans l'origine de ses conceptions, que la tactique a pu produire de grands effets.

(«) Esprit du système de guerre moderne^ part, ii , sect. !'•.

Elle offre peu de ressources contre un incident regardé à la guerre comme le plus terrible de tous : c'est celui où le centre étant enfoncé» les deux ailés se trouvent séparées Tune de Faotre. Je crois avoir le premier mis au jour un principe applicable à ce sujet.

Tai démontré Futilité et Texcellence des retraites excentriques (i).

Si elles sont les meilleures , ou même les seules bonnes, pourquoi s'effrayer de voir en* foncer son centre? L'excentricité n'en acquiert que plus d'aisance. Si Fennemi s'avance» il vous prête ses flancs; bientôt vous vous trouvez sur ses derrières, vous interceptez ses moyens de subsistance» sa conununication avec sa base (9).

Chez les anciens» Tattaque et la défaite du centre ont pu avoir d'heureux effets : encore Toyôns-npus ce qu'il en coûta aux Romains»

pour avoir tenté celte manœuvre à la bataille de Cannes.

Ce principe de l'excentricité» une fois bien compris et adopté» doit changer la face de la guerre. Jusqu à cette époque » ayant l'apparence d'un paradoxe» comme tout ce qui ne tombe pas immédiatement sous le sens » il trouvera des antagonistes opiniâtres.

J'ai observé plus haut que les Français n'avaient jamais eu une base suffisante en Souabe» puisque leur angle objectif resta toujours audessous de 90 degrés.

En effet» cette base n'était proprement que TeqMkce compris entre Bàle et Strasbourg» au plus Landau » car la rive gauche ou septentrionale du Danube était au pouvoir des Autrichiens.

Mais de Bàle à Pfullendorf » c'éUit toute autre chose : ils avaient au sud la Suisse pour base. C'est pourquoi j'ai déjà dit que les Impériaux n'auraient point dû songer à défendre la partie occidentale de la Souabe» puisque les Français occupaient deux côtés du quadrilatère.

On pourrait peut-être étendre l'avantage de

(f) BsprU du iystème de guerre moderne^ r* part.,

SCCt. Tfll.

la base assurée par la Suisse» jusqu'au méridien de Bregentz. En effet» quoique le lac de Constance » du méridien de Pfullendorf jusqu'à celui de Bregentz » ne fasse point une base » il empêche cependant les opérations de l'ennemi» et l'espace occupé par les eaux est neutre pour les deux parties.

Mais le méridien de Bregentz dépassé » les Français étaient menacés sur leurs deux flancs; au sud » par le Tyrol et les Grisons » jusqu'au Rhin; au nord, par le Danube» dont les Autrichiens possédaient encore la rive gauche.

Plus les Français s'avancèrent vers le Lech » plus ils s'éloignèrent de leur base » sans pouvoir s'en former une nouvelle. Leur angle objectif diminuait toujours» et le triangle» dans lequel ils opéraient offensivement» perdait progressivement de sa surface. L'angle qu'ils présentaient à leurs ennemis, en Bavière» était à peine de 60 degrés. Leur position était extrêmement critique; elle avait quelque ressemblance avec celle des armées coalisées en Champagne» en 1792. Celles-ci ne durent la faculté de se retirer qu'aux détestables dispositions de Dumouriez» en dépit de toutes les louanges qu'il se donna impudemment; et de même»

malgré les grands talents de Moreau» on ne peut nier qu'il ne trouva des avantages réels dans l'inhabileté de ses adversaires. H en sut profiter» et c'est un art qui» chez les anciens comme chez les modernes, a manqué à la plupart des généraux.

Nous ne trouvons effectivement ^e trois points qui soient à l'abri de la censure» dans la conduite des Autrichiens pendant la campagne que nous venons de suivre.

Premièrement» leur retraite sur Ulm ; secondement» l'attaque de l'aile gauche des Français à Biberach » tandis qu'ils manœuvraient sur le Lech; enfin» leur retraite sur Landshut et Braunau » c'est-à-dire » derrière l'Iser et l'inn » au lieu du Danube.

11 est temps de nous occuper de ce qui s'était passé en Italie.

(9) EtprU du eyetème de guerre moderne, part. r% sect. II.

HISTOIRE

Page 1