CAMPAGNE D'ITALIE
Je passe maintenant à Thistoire de la plus mémorable de toutes les campagnes des temps modernes; d'une campagne qui, en moins d^un mois, a décidé du destin de la révolution française, et, conséquemment , de celui de Thumanité en Europe.
Nous y remarquercftis , d'un côté , les lumières les plus éclatantes; de Tautre, Paveuglement le plus profond : nous y verrons Falliance irrésistible de la hardiesse et de la
prudence.
Ce que nous n'osions croire , sur la foi des historiens, du passage d'Ânnibal à travers les Alpes ^ se trouve- réalisé, surpassé, sous nos yeux, par la marche de Bonaparte, qui franchit ses effrayanlesbarrières avec sa cavalerie , son artillerie et ses bagages.
Du haut des monts, il fond sur Tltaiie, la subjugue , y rétablit la fortune de la France , et rélève à un degré de gloire inconnu. Qui jamais, depuis César, eut autant de droits à dire comme lui : Vent, vidi, vici?
Sous le rapport purement militaire , cette campagne se distingue par des traits qui ne permettent de l'assimiler à aucune autre. On y observe des mouvements si neufs, qu'on peut en déduire de nouveaux principes de guerre.
Le 8 mai (18 floréal), Bonaparte arriva à
Genève, après avoir recueilli, sur sa route, les témoignages non équivoques de la confiance qu'avaient inspirée les heureux débuts de son administration. Il eut soin de faire voir au peuple, comme aux armées, qu'il fallait conquérir la paix, puisque les ennemis de la France s'y refusaient: jamais on ne sut donner à l'ardeur martiale un mobile plus noble, un but plus glorieux.
Nous ne dédaignerons pas de remarquer que, dès que Bonaparte quitta Paris, tontes les bouches, toutes les papiers, annoncèrent qu'avant la fin du mois Userait dans les plaines de la Lombardie, et peut-être dans Milan. Les Autrichiens affectèrent de sourire en entendant ces prédictions : quelques jours s'écoulèrent, elles étaient toutes accomplies.
Sylla et César aimaient beaucoup que Ton crut à leur bonheur, à leur fortune : je ne vois rien dans l'histoire de ces deux hommes extraordinaires, qui soit aussi surprenant que cette série d'événements miraculeux , entassés dans six ans de la vie du héros de la France. La providence protège l'homme qu'elle a choisi pour l'instrument de ses grands desseins ; la providence a dirigé cette campagne d'Italie, qui, sans cela, demeure inexplicable. Ceci n'est point une phrase de déclamateur enthou-
siaste : je m'attacherai* par la suite, à le démontrer.
Le 12 mai, Bonaparte se mit en marche de Genève vers Lausanne : c'est là qu'il passa en revue une partie de l'armée de réserve. Je remarque , comme un article qui ne peut être iDdifférent à* un militaire qui étudie son métier jusque dans les moindres détails, qu'on envoya de Grenoble une grande quantité de biscait pour l'armée. Les Français se contentent de celte nourriture , dans l'oi'Xîasion : pourquoi ne l'a-t-on jamais essayée dans nos armées allemandes? Le soldat, qui ne peut porter communément de pain que pour trois jours , pourrait se charger de biscuit pour neuf. Au lieu d'un approvisionnement de pain pour six jours , les fourgons pourraient prendre du biscuit pour un mois ou peut-être plus. Quelles nouvelles, quelles étonnantes facultés n'en retirerait pas une armée, pour effectuer des marches, des mouvements, trop souvent entravés par la difficulté des convois, dont le besoin est sans cesse renaissant! Les frais, l'embarras dune boulangerie de campagne, n'existeraient plus, puisque le biscuit , ayant l'avantage de se conserver, se trouverait tout préparé dans les magasins.
De Lausanne , le général Bonaparte fit avancer aussitôt Tarmée de réserve vers les frontières d'Italie. Les troupes qui avaient quitté Dijon les dernières, formaient l'arrière-garde; et il resta dans cette ville quelques généraux pour présider à l'organisation des conscrits, à mesure qu'ils y arrivaient, et les envoyer rejoindre Tarmée.
Nous laissons cette armée aux pieds des Alpes, pour nous occuper de ce qui n'occupait que trop les Autrichiens à cette époque : leurs opérations dans le pays de Gênes.
Le général Mêlas avait abandonné au général Otto le commandement du corps de blocus devant Gènes , et, avec le reste des troupes , il se mit en marche sur Yado, afin d'agir de concert avec le général Elsnitz , et de rejeter le général Suchet sur Nice. Gelui-ci, parla, se serait vu dans l'impuissance absolue de porter le moindre secours à Gênes ou à Savone.
Les Autrichiens avaient déjà ouvert une batterie contre la citadelle de cette dernière place.
Le 26 avril ( 6 floréal ) , les Français abandonnèrent San-Giovanni di Marialto , et se reti-
rèrent jusque derrière Galessano. Alors â brigades autrichiennes trouvèrent la facilité de s'avancer jusque sur le mont Maglia, et de se réunir au corps d'Elsnitz , qui était à San-Giacomo. Le générai Gorrup occupa le mont San- Giovanni.
Par l'approche des renforts qu'amenait le général Mêlas, les Français furent contraints de lever en hâte le blocus du château de Finale. Le général Lattermann s'empara de l'excellente position dé la Capra Zoppa , après que les Français eurent évacué aussi les ouvrages de Saint-Pantalon.
Le général Gorrup, en débouchant par les défilés de Céva , prenait les Français à revei-s. En conséquence , ils quittèrent aussi la position de Selte Pani et de Torre di Melagno, et se retirèrent entre CapoSanto-Spirito et les hauteurs de Zuccarello.
Le général Elsnitz s'avança, alors, en deux ^colonnes, pour occuper les postes que venait d'abandonner Tennemî, et se mettre en jonction avec le général Lattermann par Capra Zoppa. En même temps, le générai Gorrup, avec une troisième colonne, se porta surSanto- Bemardo, et rendit extrêmement difficile la retraite des Français, rejetés au delà de Bardinetto.
On ne peut refuser de légitimes éloges à cette habile manœuvre des Impériaux. Pour l'observateur, qui ne s'attache qu'à la chose même , afin d'en faire la base de ses jugements, il importerait peu de savoir quel en fut lauteur ; mais on se rappellera que la voix publique en fit honneur au général Zach, chef de Pétat-major.
Ces mouvements démontrent l'excellence de toute entreprise sur le flanc ou à dos de l'ennemi; de plus, que celui qui est maitre de la montagne le sera bientôt de la vallée. Il était absolument impossible que les Français se maintinssent en possession de la rivière de Gênes, tant que les Autrichiens étaient maîtres des montagnes et des places fortes du Piémont, et se servaient de cet immense avantage pour agir offensivement.
C'est d'après cette considération que Bonaparte, en 1796 (an IV ), n'entreprit sa brillante campagne qu* après s'être assuré de tout le Piémont. La rivière de Gênes doit être considérée comme une vallée étroite, entre la
HISTOIRE
chaîne de montagnies et la mer Médilerraoée; elle est elle-méine coupée par dès hauteurs.
Un terrain aussi circonscrit ne peut fournir en aucune façon à la subsistance d'une armée; il faut donc tirer ses vivres de France , ou par mer. Quand Tennemi y domine, comme les Anglais dans cette guerre, quel danger ne court pas une armée française qui voit l'ennemi réunir tous ses efforts contre son flanc gauche, pour risoler entièrement. Celte armée est alors dans la position de celle qui » d'après une ligne d'opérations sans base, agirait dans le pays de l'ennemi^ en partant d'un point unique. Ici, ce point est Nice. Pour de plus amples éclaircissements, jerenvoie à mon premier ouvrage, où ce sujet est traité avec détail (t).
Si j'avais besoin de faits pour appuyer mon assertion, je ferais remarquer que, malgré l'habileté de ses chefs, l'armée française a été coupée dans la rivière de Gènes , et que Hasséna , après la défense la j^us opiniâtre, a été réduit à se rendre. Ce qui est arrivé depuis, par suite de la bataille de Marengo, sort de la thèse actuelle, et n'en peut oonséquemment infirmer en rien la vérité.
Près de Gènes , le générai Otto s'empara du poste de Rivarello di Sotlo, et des deux ouvrages fermés, nommés t due Fraiellù Le général Lattermann s'avança jusqu'à Borsi et Pietra, et étendit ses avant-postes vers Loano. Le général Ëlsnitz se porta sur Monle-Nuovo, Gtostenice et Monte-Galvo. En même temps, te général Gormp fit une attaque sur les avantpostes français à Rocca-Bartiena, et les repoussa jusqu'à Monie-Ligno.
Ces endroits ne se trouvent point sur toutes les caries; du moins elles n'en ofiirent qu'une partie. Ainsi , celui qui n'a point dans la tète la théorie de cette manœuvre , ne pourra point s'en &ire une idée distincte : au contraire , s^il en a l'esprit, il lui sera très-facile de se la représenter dans tous ses mouvements. Son but €xe et constant était de rejeter les Français sur Nice, en tournant continuellement leur flanc gauche. Il fut parfaitement atteint, parce que les Autrichiens étaient maîtres des places fortes derrière les montagnes, et des principales gorges ou passages.
(i) Etprii du êffilèmede guerre moderne, r« part., •ect ▼ et Ti.
Les impériaux mirent tant d'ardeur et de constance dans cette entreprise, qu'ils ferme* rent les yeux sur l'orage prêt à fondre sur eux du haut des Alpes. Il est vrai que l'armée de réserve pouvait être destinée contre TAUeinagne ou contre le Tyrol ; il est vrai que l'annonce journalière de tous les papiers-nouvelles de Paris, pouvait être considérée comme cherchant à égarer l'opinion plutôt qu'à la diriger; mais enfin , c'était aux Autrichiens à ne rien négliger pour parvenir à la découverte de la vérité.
Ce n'est pas, au reste, que l'on puisse les blâmer d'avoir attaché tant d'Importance à la prise de Gènes : celte place seule leur manquait pour pouvoir étendre, sans obstacle, leur flanc gauche jusqu'à la mer, et se mettre à portée de communiquer librement avec les Anglais, soit pour leurs moyens de subsistance, soit pourra combinaison des opérations militaires. Du moment oii elle était en leur pouvoir, ils n'avaient plus d'ennemis que sur leur front. Qui se croira donc en droit de reprocher au général Mêlas de n'avoir point renoncé à toute entreprise sur Gènes, pour se porter avec toutes ses forces aux pieds ou sur le sommet des Alpes?
Pouvait -il abandonner une carrière qu'il venait de s'ouvrir avec tant d'éclat, pour aller se jeter dans la position la plus critique. 11 se voyait, dès lors, entre deux feux* Masséna, réuni de nouveau à Suchet, aurait entrepris à tout instant sur ses derrières, pendant que l'armée de réserve se serait précipitée sur iuL Il se trouvait exposé à évacuer toute la Lombardie sans coup férir, abandonnant les fdaoes du Piémont à leurs propres forces.
Je le répète donc : jusqu'après la bataille de Marengo, il n'y avait rien de perdu pour les Autrichiens. Avant la fatale et incompréhensible convention qui suivit cette journée, oq ne peut nier que leur campagne ne fût aussi glorieuse en Italie qu'elle éUit blâmable et désastreuse en Allemagne. Tant que le général Zach resta à la tête de l'état-major, rien ne portait à désespérer du succès : du moment que cet excellent officier tomba dans les mains des Français, la fortune abandonna les Impériaux.
Revenons aux opérations. Le général Eisnitz poussa jusqu'à Monte-Gaole , et par l'occupa-
lion de ce poste, la position de rennemi à Gapo San-Spirito fut entièrement tournée. En conséqaence, les Français Tévacaèrent le 3, de grand natin, en toute hâte. Se trouvant alors rejetés de leur aile gauche "sur le chemin de la côte, ils se virent contraints à se retirer sur Alassio.
Quoique le général autrichien ne pût détacher que de petits corps à la poursuite des Français jusqu^à Langueglia, parce que ses trois colonnes des montagnes furent considérablement retardées dans leur marche par les mauvais chemins, ils ne continuèrent pas moins leur retraite. Le général Mêlas établit son quartier général à Albenga.
Le % les Français Grent, avec 3,000 hommes, nue sortie de Gènes sur le point de la Coto^ nota, pendant qu^une violente cannonnade fat entretenue par la place contre les autres divisions du corps de blocus. L'attaque fut des plus chaudes : les régiments de Splény et de Nadasti furent culbutés; mais des renforts successifs ne tardèrent pas à rétablir le combat, et le blocus fut continué avec une nouvelle ardeur.
Le 7, le général Elsnilz, avec trois colonnes, attaqua les Français à Machio delU Piètre, Geuxci se replièrent, après avoir fait une défense qui leur coûta beaucoup de monde. Le général Elsnitz se hâta aussi de déloger Tennemi de Monte-Grande.
Pendant ce temps, le général Lattermann déboucha de sa position de Bolo, attaqua les Français avec le bataillon de grenadiers de Paar, les débusqua de Capo di Berta, quMls occupaient en face de lui , et les contraignit à se replier jusqu'à Poggio par Oneille et Port- Maurice.
Le 8 , le général Lattermann prit poste à Poggio , en tirant vers San-Remo.
Le 6 , le général Knesewich avait attaqué les Français au Gol-de-Tende, et les avait fait poursuivre jusqu'à Saorgio, par son avantgarde. Ge succès rendit les Impériaux maîtres d'un poste qui flanquait tous ceux des Français en avant de Nice.
Le général Lattermann occupa alors la position de Gima di Battina. Le général Elsnitz reçut Tordre d'avancer par Dolce-Acqu» sur la Roja , et d y former le centre avec son corps, tandis que le général Gorrup, réuni au général Knesevnch, formait l'aile droite à Breglio. Le
général Mêlas transféra son quartier général à Bordighera, et détacha quelques partis vers Nice : en même temps, des frégates anglaises parurent devant ce port.
Le général Mêlas fit retrancher la position de la Roja : elle était extrêmement importante, ea ce qu'elle fermait aux Français l'accès de la rivière de Gènes. Les généraux autrichiens mirent dans l'occupation de cette position une activité digne d'éloges. Les généraux Knesewich et Gorrup occupaient le Gol de Brois et Sospello , et firent des démonstrations dans la vallée de Saint-Martin. Le fort de Vintimille était encore au pouvoir des Français.
Le 13 mai, Masséna fit, avec toute la garnison de Gènes, une attaque générale sur le corps du général Hohenzollern : le combat dura sept heures. Enfin , après les plus grands efforts , les Français regagnèrent la ville.
Le général Mêlas, dans sa position sur la Roja, voyait avec peine les Français à Vintimille. Il donna ordre au général Lattermann d'en (enter l'assaut. Quand les dispositions en furent faites, les Français, hors d'état de tenir, se rendirent au nombre de 6 officiers et 100 hommes.
.G'est ainsi que tout prospérait pour les Autrichiens , bien éloignés , sans doute , de prévoir les malheurs suspendus sur leurs tètes.
La faiblesse du général Suchet, et le peu d'utilité d'une position avancée, que l'on ne pouvait d'ailleurs plus maintenir, le déterminèrent à se retirer derrière le Var, qui faisait autrefois la frontière de France dans cette partie. Le général Gorrup, qui le suivait pas à pas, entra bientôt dans Nice.
Le générçd Mêlas ne discontinua cependant point de faire travailler aux retranchements de la Roja, pour en tirer avantage en cas de retraite; mais il se porta sur le Var avec toutes ses troupes, et détacha les généraux Knesewich et Gorrup par le Col-de-Tende, pour renforcer le général Kaim, en Piémont.
Bientôt, alarmé lui-même par le bruit du passage des Alpes par les Français, il abandonna au général Elsnitz le commandement du corps sur le Var, et se dirigea, en personne, vers le Piémont.
Je l'ai dit : la conduite des Autrichiens en Italie ne peut être blâmée; je crois, néanmoins, qu'ils auraient pu faire mieux encore, puisqu'ils
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avaient les moyens de couper toute l'armée française, au lieu de laisser à Suchet une retraite ouverte sur la Provence. Je m'explique :
Il fallait» pour atteindre cet objet, que la principale force des Impériaux se portât sur Albenga , et s'emparât de cette position. Suchet, qui occupait Savone , partageait alors le sort de Masséna, et, comme lui, se trouvait totalement séparé de la France.
Outre Albenga, il aurait fallu s'emparer aussi d'Oneille , ce qui eût été opéré par un détachement de la même colonne, qui se serait séparée d'elle à Garessio.
Toute cette opération se dirigeait de Céva , qui lui servait de base. De Gcmi , on procédait à l'attaque du Col-de-Tende, ainsi qu'elle a eu lieu plus tard. Celte colonne se portait rapidement sur Nice, alors sans défense, garnissait le Yar , et menaçait la Provence. Elle devait être assez forte pour être en état de couvrir d'une manière sûre les corps qui occupaient Âlbenga, Oneille, etc.
Que l'on remarque combienla marche stratégique des Autrichiens facilitait tous ce^ mouvements. Les places fortes de Piémont étaient autant de bases. Coni et Céva , particulièrement , étaient les points desquels devaient s'élever toutes les lignes dirigées sur Nice, Albenga, Oneille, Final, Noli et Savone. Toute entreprise sur Gênes et les contrées adjacentes se basaient sur Acqui, Alexandrie, Yoghera et Tortone (i). La grande supériorité de forces des Autrichiens leur permettait d'opérer de tous ces côtés à la fois.
J'ai eu plus d'une fois occasion d'avancer qu'il était rarement nécessaire , tant dans les opérations de stratégie que dans celles de tactique, de se partager en plus de trois colonnes ou divisions principales. Cependant^ je semble moi-même dévier ici de ce principe, puisque je .dirige une colonne sur Nice, une autre sur Oneille, la troisième sur Albenga, Final et Noli, la quatrième sur Savone , et la cinquième enfin sur Gênes. Les deux dernières, à la vérité, ne*sont destinées qu'à de fausses attaques, pour tenir l'ennemi en échec.
D'ailleurs , je trouve ici le lieu de placer quelques réflexions, qui ne seront pas sans
(i) Etprii du système de guerre moderne, i'« part., secL II et III.
. prix pour ceux qui étudient la guerre en grand.
D'abord, une colonne peut se subdiviser en d'autres plus petites, sans cesser d'être une, relativement au but principal. Autrement, il faudrait donc considérer comme formant une colonne à part, les patrouilles d'éclaireurs jetées sur les flancs pendant la marche. Je ne regarderai donc que comme un seul corps, tout ce qui se dirige vers un seul point.
Il est très-aisé de se représenter l'effet qu'eût imipanquablement produit l'exécution du plan que je viens d'indiquer, c'est-à-dire, l'ouverture de la campagne par la prise de Nice. Elle était aussitôt suivie du passage du Yar et d'une invasion en Provence. Les moindres progrès qu'eussent faits les Autrichiens dans cette partie, ne pouvaient manquer d'opérer une puissante diversion. Elle pouvait aller jusqu'à attirer sur ce point une grande partie de l'armée de réserve, qui se disposait dès lors au passage des Alpes.
Mais ces considérations sur ce qui pouvait se faire et n'a point été fait, ne prouvent nulle* ment que ces opérations fussent mauvaises, mais qu'il y a plusieurs manières d'atteindre le même but : j'ai déjà dit que la campagne des Autrichiens, dans le pays de Gênes, méritait des éloges.
Le manque de vivres nécessita la reddition de la citadelle de Savone, après un investissement de quinze jours, pendant que Gênes continuait à se défendre : cette reddition eut lieu le 15 mai.
Dans la nuit du I8.au 49, 8 bataillons français passèrent le Yar. Une moitié se porta sur l'aile gauche des Autrichiens, afin de l'observer; l'autre attaqua le centre, mais sans succès. Les Français se replièrent jusqu'au Yar : leur retraite fut protégée par la tête de pont et par l'artillerie placée sur la rive droite du fleuve. ^
Il est surprenant que les Impériaux, immédiatement après la prise de Nice, n'aient pas tenté le passage du Yar de vive force. Les Français, à cette époque, n'avaient pas encore reçu de renforts. Les Impériaux pouvaient pénétrer en Provence, y vivre aux dépens de leur ennemi; dissiper les débris du faiblecorpe que commandait le général Suchet, et répandre l'alarme dans toute cette partie. Il fidiait profiter du premier moment ; car bientôt , rassurés
par rittitnde défensive des Autrichiens, les Français redevinrent eux-mêmes les assaillants. En vain m'alléguera-t-on que la retraite de Provenez eàt été difficile; ce côté de la France est totalement dépourvu de places fortes. Mais on perdit un temps précieux; et du moment où Mêlas se vit contraint de passer les montagnes pour aller au-devant de Tarmée de Bonaparte, il ne fut plus possible de songer à aucune entreprise. Cependant nous voyons les Autrichiens, affaiblis par les grands détachements qu'ils avaient envoyés en Piémont , s'opi* niâtrer encore à ce passage du Var. Le moment bvorable n'existait plus pour eux.
Le 36 mai, le générai Elsnîtz attaqua de nouveau la tête de pont; il resta plusieurs heures devant les ouvrages; des vaisseaux anglais joignirent leur feu à celui de l'artillerie autrichienne, mais le tout en vain : les Français se maintinrent dans leur poste, et tuèrent beaucoup de monde à Tennemi. On ne conçoit guère pourquoi les Autrichiens ne cherchèrent pas à se frayer un passage en remontant le Yar; ils tournaient la position des Français, et les forçai^it à abandonner les bords du fleuve, de peur de se voir acculés à la mer.
Mais, le 39, les Français, considérablement renforcés par le général Sainl-HUaire, attaquèrent et emportèrent Nice. Les Autrichiens y laissèrent des prisonniers, des munitions, du canon. Leur retraite se fit partie par le Colde-Tende , partie vers le territoire génois, le long de la Méditerranée : cette retraite était excentrique, et, conséquemment, faite dans les vrais principes.
Eâ effet, en poursuivant les Autrichiens, les Français se trouvaient bientôt avoir sur leur flanc gauche la colonne qui s*était retirée dans les montagnes, par le Col-de-Tende. En s'avançant sur la côte jusqu'à Oneille,ils s'exposaient à se voir pris à dos et coupés de Nice. Cette division des Autrichiens eu deux corps les protégeait donc incomparablement mieux que s'ils se fussent repliés en un seul, en côtoyant la mer. Cet exemple, entre miUe, démontre encore ici l'exellence des retraites excentriques et partielles (i).
Hais les Français ne pouvaient-ils pas également se partager en deux corps , et suivre cha-
(i) Système de guerre moderne, i'* part., sect. viii.
que colonne impériale? oui, sans doute; mais celui que Ton aurait détaché contre le Col-de- Tende aurait dû nécessairement être plus fort; l'autre restait inactif, ou du moins ne faisait que des progrès insignifiants pour la délivrance de Gènes, objet capital à cette époque.
Les Autrichiens ne se retirèrent pas plus loin que la Roja, oii ils reprirent une position retranchée qu'ils avaient occupée précédemment. Les Français ne tardèrent point à les en déloger, par une attaque des plus vives, qui eut lieu le 3 juin. En un instant, furent emportés des ouvrages qui avaient coûté beaucoup de temps et de peine à construire.
J'en fais la remarque expresse, parce que dans cette guerre comme dans les précédentes, et spécialement dans celle de sept ans, les Autrichiens ont toujours paru compter infiniment sur les redoutes , les fossés , les palissades , dont cent fois, néanmoins, ils ont été débusqués par les Français et les Prussiens. Cela ne surprendra point le militaire qui réfléchira qu'il est peu de cas où l'on ne puisse tourner un ouvrage. Les retranchements ne sont véritablement d'une nécessité absolue que dans des gorges étroites, comme le Col-de-Tende , la Bocchetla, etc.; de même encore, lorsque l'on se trouve concentré sur un seul point, et sans base, par une force trè»-supérieure , comme Frédéric le Grand près de Schweidnitz , dans son camp de Bungelwitz. Dans ce dernier cas , un camp retranché est une forteresse dans laquelle on se hâte de se jeter. Mais, en général , je maintiens hardiment que les ouvrages retranchés conviennent beaucoup moins au système de guerre moderne qu'à celui de nos devanciers. La cause en est évidente : l'esprit de ce nouveau système consiste dans la mobilité, et les retranchemenls sont un obstacle au mouvement.
Après avoir éloigné les Autrichiens de la Roja » il était de la plus haute importance pour les Français de s'emparer du Col-de-Tende. Us l'attaquèrent, en effet, par le Col-de-Sabion et celui de la Boara ; une démonstration sur le front concourut au succès. On voit que les Autrichiens s'étaient laissés tourner par Pigna et Dolce-Acqua; c'est ce qui est encore plus à redouter dans la guerre de montagnes que dans celle de plaine. En vain se fie-t-on sur les hauteurs et les escarpements : Folard observe ju-
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dideusement qu'un homme peut passer où a passé une chèvre, et qu'un corps peut passer où a passé un homme. Nous en trouvons dans Tanliquité de grands exemples (i). D^ailleurs, il n'existe point de carte assez parfaite pour vous donner une connaissance exacte de tous les défilés, de tous les sentiers par lesquels on peut venir à vous. Il faut absolument recon* naître soi-même la chaîne de^ montagnes; }l faut, de plus, s'affider des gens du pays qui puissent servir de guides et d'éclaireurs.
Je regarde donc la manœuvre des Français pour tourner le Col-de-Tende, comme un modèle à suivre en pareil cas, et la conduite imprévoyante des Autrichiens, au contraire, comme un exemple à éviter.
Maîtres du Col-de-Tende, qui couvrait les derrières de leur armée ; les Français devaient avoir pour objet principal de se porter le plus rapidement possible sur Gènes, réduite aux abois. C'est ce qu'ils firent effectivement; nous voyons leur quartier général transféré , le 5 juin , de San-Remo à Port-Maurice.
La famine^ longtemps soufferte dans toutes ces horreurs, contraignit enfin Masséna à rendre Gènes, le 4. Quelques jours plus tard, les Autrichiens, alarmés par les progrès deVarmée du premier consul , eussent été obligés de lever le blocus. Il est à remarquer, en effet, que presqu'au même instant' qu^ils entraient dans Gènes , ils évacuaient Yintimille et Savone, qui furent immédiatement occupés par les Français.
Le général Otto marcha en toute hâte vers Voghera, avec le corps qui avait servi au blocus. II y essuya un échec assez grave; mais eeci appartient aux opérations de Tarmée de réserve, sur lesquelles il ne convient pas d*anticiper.
La possession de Gènes était , sans doute , d'une extrême importance ; mais on ne conçoit pas pourquoi les Autrichiens n'en confièrent point la garde aux Anglais, qui la sollicitaient instamment. La jalousie peut seule expliquer cette conduite; c'est le vice radical et destructeur de toute coalition. Assurément, l'Angle-
(5) Le plus mémorable est celui des Thermopyles, Tan 480 avant Tère vulgaire. Léonidas , avec ses Spartiates, croyait , dans cet étroit passage , pouvoir braver tous les efforts de Tarmée de Xerxès. Ud pAtre indiqua
terre, dirigée dans toutes ses démarches par un esprit d'ambition insatiable, aurait cherché tous les moyens d'abuser de cet avantage; mais les Autrichiens ne devaient négliger aucuns de ceux qui pouvaient contribuer à leur salut. Les troupes qu'ils laissèrent dans Gènes auraient renforcé Mêlas, ou se seraient opposées au général Suchet.
Les opérations dans la Ligurie pouvant être considérées comme terminées ici , nous passerons au récit de la courte , mais merveilleuse campagne de Tarmée de Bonaparte , que nous avons laissée au pied des Alpes.
Le i6 mai, elle commença l'exécution du vaste plan du consul. C'est ce jourqueFayantgarde passa le Saint-Bernard. Cette montagne présentait, tant par sa hauteur et son énorme masse, que par les neiges dont elle est couverte, un obstacle presque insurmontable. Le génie du chef, l'ardeur des soldats , cette inimaginable activité qui n'appartient qu'aux Français, triomphèrent de tout. L'histoire ne dédaignera pas de conserver les plus légers détails de ce passage, qui fera oublier celui d'Annibal. Il n*est qu'un mot à dire pour en faire sentir l'énorme différence : le héros carthaginois n'avait point d'artillerie. Voici les moyens qu'employa Bonaparte pour le transport de la sienne.
On creusa des arbres en forme d'auge; les canons et les obusiers y étaient introduits : iOO hommes, attelés à un cable, passèrent ainsi les arbres et les pièces en deux jours. On fit également usage d'un autre expédient; c'étaient des traîneaux à rouleaux qui avaient été construits à Auxonne : les affûts étaient portés par pièces détachées , excepté ceux des canons de 4, que iO hommes portaient sur un brancard. On fut obligé de décharger les caissons, et de diviser les munitions par caisses, dont on chargea des hommes ou des mulets.
Le 16 pareillement, la division Chabran passa le petit Saint-Bernard : son avant-garde parut tout à coup devant Aoste. La garnison autrichienne se rangea sur les hauteurs en avant de cette ville. Un bataillon français eut
aux Perses un scutier du mont Anopée , par lequel od pouvait tourner les Grecs : Léonidas, enveloppé , s*immortalisa par des prodiges de valeur , mais Xerxès pénétra dans la Phocide. (Noie du Traducteur')
ordre de la prendre à dos; elle n^allendU pas ce mouvement, se replia dans la ville, et voulut opposer quelque résistance sur le pont..
Les Français la chargèrent à la baïonnette , et la culbutèrent.
L'armée continua à passer le Saint-Bernard, 1^ 17, 18, i 9 et 20 mai. Le général Berlhier se trouvait déjà, le 18, sur le territoire italien. Le même jour, le général Lannes arriva devant Chatillon, à la nuit tombante; il trouva Tennemi sur toutes les hauteurs environnantes.
Voyant que le général Mallet ne pourrait arriver à temps pour tourner les Autrichiens, il se décida, sans délai, à une brusque attaque. Elle fut exécutée par les grenadiers de la 22* demi-brigarde et 100 hussards du ^ régiment:
Tennemi fut chassé de Chatillon, avec peile de 2 pièces de canon; on lui fit 300 prisonniers. Le général Lannes, et bientôt après le général Berlhier, investirent l'important fort de Bard.
Bonaparte, qui dirigeait toutes ces opérations, et formait Tarmée à mesure qu'elle arrivait au pied des monts, se trouvait, le 18, à Martinach, dans le Valais.
Le 22, l'avant-garde française rencontra un corps autrichien qui défendait la gorge deSaint- Marlin : elle l'enfonça^ et le dissipa.
Le 23 , le général Lannes se présenta devant Ivrée, quç les Autrichiens firent mine de défendre; mais les Français emportèrent par escalade la ville et la citadelle.
Semblable à un torrent, Tarmée du premier consul se précipitait dans l'étroite vallée d'Aosle, et se dirigeait vers les plaines du Piémont. Les Impériaux, qui longtemps avaient refusé de croire à cette audacieuse entreprise, qui n'en parlaient même qu'avec dédain, frappés d'effroi , fuyaient de toutes parts.
Le général Moncey passa le Saint-Gothard avec 20,000 hommes; une autre colonne se porta vers Suze. Ces grands mouvements étaient concentriques, et présentent un développement si imposant, que je n'hésite pas à les mettre encore au-dessus de l'invasion de la Bohème par Frédéric le Grand, en 1757; invasion réputée pour un prodige dans l'histoire des guerres modernes.
Cependant le fort de Bard opposait une résistance plus longue qu'on ne Tavait imaginé. La partie inférieure et les ponts-levis étaient
déjà emportés, que le haut tenait encore ; il y avait une double enceinte fortifiée. La gorge que ce château est destiné à couvrir^ est successivement resserrée. L'artillerie française ne pouvait être conduite à l'armée, qu'en passant à 50 toises du fort, et sous le feux de deux batteries. On profitait, pour cela, de l'obscurité de la nuit : les roues des affûts et des caissons étaient garnies de paUle; on en avait couveit le chemin. Les soldats s'offrirent à s'atteler aux pièces et chariots : ils rencontrèrent un obstacle d'une autre nature, c'était une rivière qui baigne la principale tour delà forteresse; il fallut se frayer un passage détourné dans un roc escarpé. Les Autrichiens faisaient pleuvoir une grêle de grenades et de pots«À-feu.
Une attaque vigoureuse, exécutée par un piquet de grenadiers, et le feu de 2 pièces habilement placées pour battre en brèche, contraignirent enfin le commandant à capituler, le 1<^' juin. Cette conquête, de peu de valeur en apparence, était néanmoins d'un grand prix pour la communication de l'armée avec la Suisse, par le val d'Aoste.
Le 26 mai, Bonaparte entra dans Ivrée»
Toutes les divisions de l'armée française furent, de ce jour, rassemblées dans la plaine , et il est à remarquer que ce fut aussi le même que le général Mêlas arriva de Nice à Turin.
Après le court récit de ce mémorable passage , qu'il me soit permis de soumettre aux militaires qui me liront , quelques réflexions que je crois dignes de les occuper.
Le plan et l'exécution feront éternellement la gloire de la nation française, et du chef qu'elle s'est donné. La première idée fut d'attaquer les Impériaux d'un côté , oii ils imaginaient n'avoir rien à craindre, ce qui était déjà beaucoup ; mais les conséquences qu'en tirait d'avance un génie à qui rien n'échappe , allaient encore plus loin. Bonaparte savait qu'en franchissant les Alpes, il allait tourner l'armée autrichienne et la mettre dans la position la plus critique , pendant qu'elle s'obstinait au blocus de Gènes et à de stériles opérations dans le comté de Nice. Le cabinet de Vienne n'ayant point senti de quelle importance était la Suisse^ ou ayant négligé de la faire attaquer à la fois du côté de l'Allemagne et de celui de l'Italie , c'était à la France à se Sjçrvir de l'immense avantage que lui donnait la position saillante
HISTOIRE
de cette contrée : or, c^est ce qu^elle a fait avec tant d^habîleté, avec tant de succès.
Je ne suis point du nombre de ceux qui ont avancé que Tarmée française, perdant une bataille en Piémont, s^exposait à une ruine totale. N'avait-elle point occupé tous les passages des montagnes, et ne pouvaitrclle s'en servir pour faire sa retraite , en supposant même qu'elle fut forcée d'abandonner une partie de son artillerie?
Le gain de cette bataille, au contraire, lui livrait son ennemi. Les colonnes françaises agissaient concenlriquement, Tune par la vallée de Suze, l'autre par le val d'Aoste, toutes deux contre le Piémont. Celle qui arrivait par le Saint-Gothard menaçait Milan. Toutes les mesures, en un root, étaient si bien prises, que dans l'hypothèse où l'on ne pourrait arracher l'Italie aux Autrichiens, on se trouvait, du moins , à portée d'entreprendre de grandes choses en TyroL Cette entreprise était suggérée par les principes les moins contestables de l'art de la guerre.
Mais j'entends qu'on me demande de toutes parts : les Autrichiens ne pouvaient-ils donc s'opposer au passage des Alpes? Je ne m'occupe point ici des esprits routiniers qui avaient déclaré ces énormes masses infranchissables ( si j'ose m'exprimer ainsi ) . J'observerai encore une fois qu'une montagne qui arrêtera quelques voyageurs intimidés , ne sera point un obstacle pour une armée qui déploie une volonté bien déterminée, soutenue d'efforts bien plus efficaces. Essayons-donc de trouver par quels moyens il eût été praticable de mettre les iPrançais dans l'impossibilité d'accomplir leurs audacieux projets.
Je conviens que les Impériaux ne pouvaient se permettre de perdre de vue le corps avec lequel Masséna occupait Gènes, ni celui que commandait le généralSuchet ; car, que servait-il de déjouer les manœuvres de l'armée de Bonaparte, si Ton restait en danger de se voir pris à dos par celle de Gènes? Il faut convenir, cependant, que la ligne des forteresses du Piémont couvrait l'armée de Mêlas , pendant qu'elle se portait au-devant de celle du premier consul.
Mais les Autrichiens étaient^ils assez nombreux pour tenir tète desdeux côtés? J'ose croire
l'affirmer. Avaient-ils le temps de prendre leurs précautions , depuis l'instant où ils furent instruits de ce qui se préparait contre eux? Assurément. Tous les journaux, tous les avis, toutes les relations qui arrivaient de France , s'accordaient pour annoncer cette grande expédition, c C'était un motif pour n'y point croire i disent les généraux autrichiens, et ceux qui tentent d'excuser l'inconcevable apathie de la cour impériale. Pourquoi donc? Était-ce la première fois que les divers gouvernements de France avaient publié leurs plans de campagne dans les papiers publics, ou, du moins, avaient laissé parler leurs gazet tiers en toute liberté? L'armée de réserve se formait à Dijon, que ceux même qu'elle devait écraser, se livraient à de vaines railleries, ou s'amusaient à répandre de misérables caricatures. Fatal aveuglement! En supposant que Bonaparte ne songeât point à descendre en f^iémont , ne pouvait-il pas attaquer le Tyrol , envahir le sud de l'Allemagne, et porter la terreur jusque dans le sein de l'Autriche?
L'Angleterre , de son côté, contribua de tout son pouvoir à épaissir le bandeau sur les yeux de son imprudente alliée. Uniquement occupés de leurs intérêts, sacrifiant sans pudeur ceux des nations assez aveugles pour lier leur cause à la leur, les Anglais ne voient dans toute l'Europe que leur île. Dans leur orgueilleux système , c'est de cette petite ile que le continent doit recevoir l'ordre d'entrer en guerre ou de conclure la paix , selon qu'il importe à sa barbare politique. Le cabinet de Vienne dirigé par le ministère le plus inepte, on le plus honteusement vendu à celui de Saint-James, prodiguait l'or et le sang en pure perte. Les succès de l'armée austro-russe avaient fini par blesser l'arrogance britannique ; elle jugea qu'il fallait des revers pour ramener l'empereur au sentiment de sa faiblesse , pour le faire rentrer sous sa dépendance. C'est ainsi que, dans son délire, l'Angleterre préparait les triomphes et la grandeur de la France ; c'est ainsi qu'elle s'est attiré l'indignation et la haine de tous les peuples du globe. Parce qu'un bras de mer les sépare du reste de l'humanité , ces insulaires croient pouvoir se dispenser d'être hommes, et se contentent d'être Anglais (i).
(fl) Je me suis fait aoe loi , comme je Tai aDooncé dans mon avant-propos, d'élaguer tout ce qui n*a point
Après avoir reproché à PAutriche sod aveuglement ou son impéritie » je sens que Ton est en droit d*exiger que je m'explique sur les moyens qu'il lui] convenait de prendre, pour détourner Torage prêt à fondre sur elle.
Dès les premiers jours de mai , sa résolution devait être invariablement prise; il ne fallait pas 9 dans cette terrible crise , flotter entre deux extrêmes. Rien n'est plus pernicieux que les demi-mesureSy à la guerre comme en politique; les partis décidés » violents même en apparence , sont toujours préférables. Que de généraux , d'hommes d'état, de particuliers même, ont dû leur infortune à leur indécision , à la mollesse de leur conduite! J'ai déjà prouvé , par des exemples, la vérité de cette assertion; je continuerai à le faire dans le récit et l'examen des événements subséquents.
Je reviens à la position des Autrichiens , dans le Piémont et la Lombardie. Ils avaient à choisir, selon moi, entre deux partis directement opposés.
Le premier consistait à marcher au-devant des Français, avec toutes les forces dont on pouvait rigoureusement se passer dans le pays de Gênes. Mais jusqu'où fallait-il s'avancer? Le plus loin possible, c'est-à-dire, ne point se contenter d'occuper les vallées et même le sommet des montagnes , mais les franchir rapidement, en se faisant suivre de^la plus petite quantité possible d'artillerie légère.
C'était en Suisse, alors, que l'avantrgarde autrichienne rencontrait l'avant- garde française. 11 en résultait le double avantage de donner une grande idée de sa hardiesse, et d'avoir affaire à un ennemi qui était à peine rassemblé. Étaitron battu, l'on avait une retraite assurée parles défilés, et en se repliant, on trouvait des renforts avec lesquels on recommençait continuellement de nouvelles attaques. Les Français , même en les supposant vainqueurs, se trouvaient considérablement retardés, et les Autrichiens gagnaient du temps à proportion pour la prise de Gênes. Cette ville tombée , le grand accroissement de leurs forces les mettait en état d'agir avec bien plus d'efficacité encore*
on rapport immédiat avec le sujet de cet ouvrage; mais fai pensé quMl ne serait pas sans intérêt , dans les circonstances actuelles, de faire voir combien Fopinion des étrangers éclairés, relatirement à Angleterre , se
Il est cependant à considérer que diverses colonnes françaises se présentaient sur plusieurs points d'une position demi-circulaire. Le corps autrichien qui se portait sur le Saint-Bernard se trouvait exposé a être pris à dos par le corps ennemi qui cherchait à passer par Suze, tandis que celui du Saint-Gothard menaçait de couper.toute communication avec les pays héréditaires. La prudence exigeait donc qu'à chacune de ces colonnes, il en fût opposé une capable, sinon de l'arrêter, du moins de retarder sensiblement sa marche. Une immense cavalerie toute fraîche attendait les Français dans les plaines du Piémont.
Mais loin de se trouver en mesure d'exécuter le plan que je viens de tracer , les Impériaux étaient tellement en retard, qu'ils ne purent seulement arriver à temps pour occuper, retrancher et défendre les vallées d'Aoste , de Suze , et toutes celles où la nature leur offrait d'inappréciables ressources.
Il me reste maintenant à rendre compte du second projet, que j'ai annoncé comme totalement opposé à celui que je viens de décrire. J'éprouve quelque timidité en produisant mes idées. Je n'ignore pas qu'elles contrarient la routine, et qu'elles seront trouvées paradoxales par les esprits qui ne se permettent pas de penser autrement que leurs devanciers.
Dans cette nouvelle hypothèse, nulle* opposition directe à l'invasion des Français par les Alpes pennines. Les Autrichiens continuaient à opérer tranquillement dans la Ligurie , et à presser la reddition de Gênes : ils avaient, cependant, attention d'envoyer une force respectable à Mantoue.
Que l'on ne dise point qu'ils étaient sans base , e t , (onséquemmen t , dans l'oubli d'un des premiers principes militaires. Quoique séparés du centre de la monarchie autrichieniie , ne trouvaient-ils pas celte base dans les places fortes du Piémont, telles que Voghera, Tortone, Alexandrie , Acqui , Asti , Turin, Albe, Cherasco, Céva, Coni? Toute la partie de l'Italie , au sud du Pô, n'étaitrelle point à leur disposition pour leurs approvisionnements?
Je considère donc les Impériaux dans le pays
rapproche de la nôtre. La dernière phrase m'a para remarquable par son énergie et sa concision ; je Tai rendue littéralement.
(NoU du TraducUur.)
HISTOIRE
de Gènes , comme formanl réellement par euxmêmes un état de guerre , une colonie militaire indépendante, portant en elle-même tous les moyens de sa propre conservation et de sa durée. Quant au gouvernement Impérial, à Timitation des Français , il fallait qu'il s'occupât, avec toute la célérité possible, de la formation d*une armée de réserve ; il fallait que cette armée , rassemblée sous Manloue , opérât sa jonction avec la Ligurie. A la tête d'une force aussi redoutable, le général Mêlas entreprenait une puissante diversion ; il pénétrait en Provence. Une colonne se portait par Vence, Grasse, Fayencc , et avançait, autant que possible, jusqu'à la Durance. L'autre marchait sur Toulon, en côtoyant la mer , et de concert avec la flotte anglaise. Elle était couverte sur le flanc , et dos à dos, par le corps qui occupait le nord de la Provence , dans le cas où Ton se serait vu forcé à la retraite. Mais il fallait , pour cela , que les Français fissent agir une force proportionnée; et alors quelle puissante diversion! quel retard, ou même quel changement apporté aux entreprises de l'armée de réserve et de celle d'Allemagne ! Gènes tombée , les Impériaux opérant à couvert et sous Tappui des places fortes du Pilmont, avaient-ils beaucoup à redputer d*être entamés de ce côté? Nous veiTons plus bas qu'ils étaient même en situation d'agir ofiensivement.
Ge n'est pas, néanmoins, que je prétende absolument blâmer le général Mêlas d'avoir marché contre l'armée de réserve ; mais je soutiens qu'il fallait le faire plus tôt, si toutefois on ne prenait le parti opposé , tel que je viens de le décrire. Il ne faut pas oublier que si Masséna avait eu des vivres pour cinq jours de plus , les Autrichiens auraient été contrainfk de lever le blocus ; et voilà quel eût été l'eflel désastreux de l'imprévoyance, de l'irrésolution et des demi-mesures : on avait Gênes à dos, les Français en avant et sur le flanc gauche.
En refusant de marcher au-devant de l'armée de Bonaparte , il est incontestable que le
(i) Quelques persoDoes éclairées auraient été d'avis que je supprimasse tout l'article que l'ou Ya lire ; elles étaient choquées du ton railleur qu'y a pris l'auteur, pour discuter des points d'une si grande importance. J'ai cru, néanmoins, que cette discussion ne serait passans intérêt pour les militaires qui îont une élude approfondie de leur état; mais j'ai pensé aussi qu'il était suffi-
général ' autrichien attirait sur lui Panîmadversion de l'Europe entière. La cour de Vienne l'aurait probablement regardé comme un traître, jusqu'à ce que son plan se fûtdéveloppé, et que le succès l'eût justifié.
C'est ainsi que le grand Turenne fut poursuivi par les clameurs de ses ennemis, lorsqu'il évacua l'Alsace et se retira en Lorraine. Mais il les réduisit bientôt au silence, et les força même à l'admiration, en rentrant victorieux dans cette province ; et Ton reconnut alors que c'était pour la conquérir plus sûrement» qu'il' l'avait abandonnée aux Impériaux.
Reprenons le récit des événements.
La garnison autrichienne sortie d'Ivrée» et portée , par des renforts venus de Turin , jusqu'à 5,000 fantassins et 4,000 hommes de troupes à cheval, s'était postée derrière la Chiusella , sur les hauteurs de Romano. Le général Lannes reçut Tordre de forcer le passage de la Chiusella ; il se présenta le 26 mai sur le bord de cette rivière.
La'6* demi-brigade d'infanterie légère faisait la tête de la colonne, et commença l'attaque. Moitié passa sur un pont, moitié en marchant dans l'eau, sous un feu épouvantable de mitraille et de mousqueterie. Les Autrichiens lâchèrent pied: 2 régiments, qui formaient la deuxième ligne , paraissaient vouloir tenir, mais un autre corps français vint appuyer la 6*' demi-brigade, et on arriva en présence d'un corps de cavalerie fort nombreux, qui était en troisième ligne.
Cette cavalerie chargea trois fois les deux demi-brigades, mais les Français repoussèrent chacune de ces charges, et se trouvèrent bientôt maîtres du champ de bataille.
Comme il est dit dans le rapport fait sur cette action, ainsi que dans nombre d'autres, que des charges de cavalerie ont été repoussëes par la force de la baïonnette seule , je crois devoir présenter ici quelques réflexions sur cette arme , et en même temps sur les attaque de la cavalerie contre l'infanterie (f).
sant de donner aui lecteurs français la somme des idées de Técrivain allemand. Peu d'entre eux auniieat trouvé du charme à ses plaisanteries, par exemple, lorsqu'il dit que la baïonnette ne conviendrait qu'à des marionnettes, que c'cit une brodie à alouettes (Lereken Spiess), que l'infanterie ainsi armée ressemble à wk troupe de baladins {Pickel-Heringen). (Kote du Trad.)
La baîopnetle est Tarme favorite des troupes modernes; on lui attribue des effets étonnants» c'est à elle que Ton a recours dans toutes les occasions périlleuses : combien donc ne sera-t-on pas surpris de m'entendre déclarer que je la regarde à peu près comme inutile , plutôt comme un ornement que comme une défense? Comparez attentivement la pique à la baïonnette» et vous serez bientôt convaincu de rénorme supériorité de la première. L'inventeur de la baïonnette n'était sûrement point mécanicien; il n'entendait rien à la théorie de Fimpulsion et à Fanatomie du corps humain:
ce sont cependant deux connaissances indispensables à tout militaire, qui prétend introduire une nouvelle arme» soit offensive» soit défensive.
Relisez ce quon dit sur la baïonnette Folard et Uoyd» que je regarde comme les deux écrivains qui ont le plus approfondi Tart militaire dans tous ses détails. Tous deux redemandent la pique» pour rendre à Tinfanterie sa force et sa dignité.
Toutes les fois donc que je lis dans une relation que la cavalerie a été repoussée par la baïonnette » je me dis que cette cavalerie n'a point fait une charge réelle» et qu'elle s'est contentée d'une simple démonstration. On part an galop à une certaine distance , on modère rimpétuosité de la course» en approchant de la ligne d'infanterie; celle-ci fait sa décharge» presque toujours d'un effet médiocre» et aussitôt la cavalerie» croyant avoir assez fait en essuyant ce feu» tourne bride» et va se reformer hors de la portée du mousquet.
Mais il arrive quelquefois que la charge se fait avec une ferme résolution de vaincre» et conséquemment avec un déploiement total de forces; loin de ralentir Tardeur des chevaux» on les lance avec toute la rapidité dont ils sont susceptibles» et je ne crois pas qu'il y ait alors d'infanterie qui puisse tenir» armée» du moins » comme elle Test de nos jours.
La cavalerie aurait beaucoup plus à redouter du feu de chasseurs exercés au tir de la carabine» sans baïonnette. Si chacun d'eux abattait son homme» et cela est possible» le premier rang serait détruit avant de joindre les fantassins; mais ceux-ci» à la vérité» pourraient se trouver enveloppés et sabrés par le second.
Que faire donc» pour sauver Tinfanterie?
11 se présente deux moyens : le premier est de la former sur deux rangs; l'un d'arquebusiers exercés» l'autre de soldats armés de piques» le second rang en échiquier derrière le premier. Je ne demande pas que l'on se touche du coude ; au contraire , je veux que chaque homme ait les mouvements aussi libres que possible»
comme l'avait le légionnaire romain. Il faut s'attacher bien plus à la portée de la carabine ou arquebuse, qu'à la grosseur du calibre. Je proposerais même de se servir de chevrotines» si les blessures qu'elles font n'étaient trop légères» et ne laissaient encore au cavalier et au cheval la faculté d'agir. C'est aussi le défaut de la baïonnette, peu redoutable» particulièrement pour le cheval. L'homme le plus vigoureux ne peut la faire pénétrer que de trois pouces environ» et dans une charge de cavalerie » le coup de la baïonnette est sans impulsion; le fantassin ne faitque présenter lapointe, et c'est l'ennemi qui s'enferre.
Le second moyen que j'ai annoncé pour le salut de l'infanterie » serait de ne la laisser jamais marcher sans un corps à cheval qui la soutint: alors» la pique devient moins nécessaire» on peut nourrir davantage son feu» ce qui rentre absolument dans l'esprit de laguerre moderne.
Dans cette hypothèse» on rend illusoire cette vieille maxime : qu'avec de la cavalerie on a bientôt dissipé des tirailleurs.
Vous avez l'avantage extrême de réunir l'ar^ me à feu et l'arme blanche; voilà leur véritable alliance, celle qu'ont voulue tous les grands théoriciens. C'est à tort qu'on l'a cherchée dans une seule et même espèce de troupes :
le feu est le propre de l'infanterie» comme le sabre est celui de la cavalerie; combinez ces deux moyens» vous obtenez un ensemble formidable.
Je trouverais même une économie dans cette réunion constante des deux armes ; j'ôlerais au fantassin sa baïonnette» et au cavalier son mousqueton.
Que l'on daigne» en effet» faire réflexion que là où la cavalerie ne peut agir» l'arme blanche devient inutile» et qu'il faut se borner au feu de la mousqueterie.
D'après ces considérations» il doit paraître étonnant de voir l'avant-garde, commandée
HISTOIRE
par le général Lannes, marcher sans cavalerie. En faisant abstraction de la valeur extrême des Français, valeur qui a fait face à tout, et que je ne puis trop admirer, ce manque de cavale* rie me parait une faute grave.
On pourrait alléguer que, dans une guerre de montagnes, la cavalerie parait peu nécessaire : mais on savait qu^à la descente des monts on trouverait des vallées, et, dans le fait, si la cavalerie autrichienne eût fait son devoir, Tavant-garde française se serait vue exposée à un échec des plus graves. Au reste, elle triompha, et son succès n'en est que plus brillant; mais je n'en ai pas moins dû faire observer ce que la prudence et les principes auraient exigé de ses chefs.
Quant aux Autrichiens, ayant été battus dans ce combat de la Chiusella, qui peut les excuser de Tavoir livré? Espéraient-ils mettre une digue à la fureur du torrent qui se précipitait sur eux? Il était déjà trop tard : je ne puis voir ici qu'une de ces demi-mesures que j'ai blâmées en toute rencontre , et dont le résultat est toujours la défaite et la confusion. Il est quelquefois aussi funeste de se trop presser, que de laisser échapper une occasion favorable.
Ce n'était point dans ces gorges étroites qu'il fallait s'opposer aux Français ; il suffisait de jeter de fortes garnisons dans tous les châteaux susceptibles de tenir, et d'attendre l'ennemi en plaine ouverte , où Timmense supériorité en cavalerie offrait les plus heureuses chances.
Cette affaire de la Chiusella, quoique de peu de conséquence , est loin d'être dépourvue d'intérêt pour un homme de métier. En général, toutes les actions de cette campagne d'Italie ont plus de physionomie que celles d'Allemagne.
Pendant que le général Lannes avec l'avantgarde s'avançait vers le Pô>et Chivasso , la division du général Turreau attaqua les Autrichiens à Suze. Le 22 mai , se livra un combat extrêmement vif; les Français tournèrent enfin le fort Saint-Nicolas, obligèrent Tennemi à abandonner le village de Gravière, emportèrent d'assaut toutes les positions, et le fort la Brunette capitula le même soir. La perle des Autrichiens fut considérable; elle consistait en 300 morts, 1,500 prisonniers, et une grande
quantité de munitions de guerre et débouche.
Les Français durent leur avantage à la manoeuvre habile qu'ils exécutèrent pour tourner le flanc des Autrichiens; et voilà une nouvelle preuve de la faiblesse de toute position retranchée, dont le front seul est inaccessible.
La colonne du général Turreau qui , venant de Savoie par le Mont-Cenis , s'ouvrait une route vers Turin à travers le val de Suze, avait une destination des mieux calculées.
Elle était en conjonction avec les autres colonnes, et, comme elles, agissait d'un point de la circonférence vers le centre.
Prenons Turin pour le centre : alors il est évident que, de cette place aux montagnes, il ne restait aux Autrichiens aucune position à prendre dans le val d'Aoste, contre la colonne du Saint-Bernard , qui était la principale ; car, dans toutes celles qu'elles auraient pu choisir, ils se seraient vus pris à dos par la colonne qui descendait du Mont-Cenis, par Suze. Plus j'examine et j'analyse c% plan d'invasion, plus il m'est démontré que c'était un chef-d'œuvre de l'art et du génie.
L'invasion s'opéra sur quatre colonnes.
Celle du Mont-Cenis formait l'aile droite :
son objet stratégique était Turin.
Celle du grand Saint-Bernard paraissait aussi avoir Turin pour objet stratégique : je dis paraissait , parce que ce pouvait être un autre point encore caché dans la pensée de l'homme qui dirigeait tous ces grands mouvements.
La troisième colonne qui descendait du Sîmpion par Domo-d'Ossola, et la quatrième da Saint-Gothard par la vallée de Levantina et de Bellinzone, avaient toutes deux Milan pour objet stratégique.
Toutes étaient basées sur la Suisse et la Savoie; toutes présentaient un angle objectif (i) de plus de 90 degrés, mesuré des deux extrémités de la base, c'est-à-dire, de Brîançon an Saint-Gothard.
Après le combat de la Chiusella , les Autrichiens se replièrent sur Turin. Ils passèrent l'Orco, rompii*ent tous les ponts, et brûlèrent toutes les barques. Faute de cavalerie, les Français ne purent les harceler dans leur re-
(0 Esprit du système de guerre moderne , r* part., sect. 11.
DE lA CAMPAGNE DE 1800.
traite, les Autrichiens se persuadèrent que c'était une suite de la perte qu'ils leur avaient fait essuyer dans la dernière action.
Le général Lannes continua de s'avancer sur ChivassOf le long de la Doria» qui tombe dans le P6 près de Crescentino et Vérue, après avoir traversé le val d'Aoste.
11 arriva le 28 mai à Chivasso : il y trouva un grand nombre de barques sur le Pô; elles étaient chargées de riz et de froment.
Dès le 26» avait commencé à se développer une des plus belles manœuvres de guerre qui se soient jamais faites.
Le gros de la colonne du val d'Aoste , au lieu de suivre Tavant-garde, qui ne s'était avancée jusqu'à Chivasso que pour attirer l'attention des Autrichiens^ se porta obliquement sur sa gauche ou vers Test; mouvement qui fut entièrement masqué par l'avanl-garde. Les Impériaux, qui s'imaginaient que toute la arienne française se dirigeait sur Turin, l'y attendaient tranquillement.
Le général Murât se porta d'Ivrée sur Verœil par Sant-Ia ; il culbuta sur la Sessia un corps de 1,000 hommes de cavalerie. Les Autrichiens avaient brûlé le pont; les Français le rétablirent. L'avant-garde, restée seule, se forma en avant de Chivasso.
Pour achever de fasciner les yeux des Impériaux, obstinés à garder Turin, le premier consul passa cette avant-garde en revue; il annonça que la cavalerie française allait être rassembla, et qu'elle attaquerait la cavalerie autrichienne, pour lui ravir la prétention de iA supériorité en manœuvres et en bravoure.
Au reste, l'enthousiasme des troupes françaises était à son comble. La 28® demi-brigade reçut, comme la plus digne récompense de deux ans de combats et de sou JDTrances dans les montagnes, l'honneur de marcher à la tète de l'avant-garde. Deux autres corps refusèrent Targent qui leur revenait pour le transport de l'artillerie par-dessus les Alpes, et se plaignirent de n'avoir point eu part aux actions qui venaient d'avoir lieu.
Le 28 mai, le prince de Rohan, qui, avec sa légion et du canon, gardait l'importante position de Varallo, sur la Sessia, fut forcé dans ses retranchements par la légion italienne du général Leochi.
Le SO, Bonaparte transféra son quartier général de Chivasso à Verceil.
Chez les Grecs et les Romains, le quartier général était dans le camp même qu'occupait l'armée; il était rare que l'on mit plus d'une armée en campagne, ou qu'on la partageât en plusieurs corps. Mais dans les temps modernes, cette subdivision de la force principale en diverses branches, semblable à celle d'un pays en villes et villages, fait que l'on peut considérer le quartier général, comme étant, pour l'armée, ce qu'est la capitale pour l'État.
Les Autrichiens avaient détaché un corps en face de Chivasso, dans la crainte que l'ennemi n'entreprit en cet endroit le passage du Pô. Mais c'était trop mal présumer de l'habileté reconnue des généraux français, que de leur supposer le dessein de passer ce fleuve, et de se porter sur Asti, c'est-à-dire, de s'exposer à être enveloppés entre deux, corps d'armée. Pourquoi donc les Impériaux vinrent-ils se placer vis-à-vis de Chivasso ? Parce qu'Q semble passé en principe chez eux de s'oppo* ser toujours de firont à l'ennemi ; principe esseui- / tiellement vicieux, calculé sur une fausse ap- ; parence, et non sur la nature des choses.
Voici comme ils raisonnèrent: c Une colonne > française descend par le val d'Aoste , donc » il faut aller au-devant d'elle : cette colonne » se porte à l'est vers Milan, donc il faut se 1 porter à l'est vers Alexandrie i.
Les Français eux-mêmes n'auraient pu leur suggérer de conclusions plus funestes. Si les opérations des Impériaux dans la Ligurie méritent des éloges , on ne peut, en revanche , trop blâmer tout ce qu'ils firent depuis.
Ce n'était pas sur Turin qu'ils auraient dû se diriger, pour revenir ensuite à l'est, comme ils furent contraints de le faire .pour couvrir la péninsule de l'Italie. 11 fallait prendre immédiatement cette direction , et ne point s'arrêter sous Alexandrie qui est trop à l'ouest; Tortone et Voghera sont dans le même cas. Parme est le point qui me semble indiqué par tous les motifs réunis : quelques militaires proposeraient Plaisance , mais je ne saurais être de leur avis.
Ils m'objecteront que c'est à Plaisance même que les Français ont passé le Pô , et que , conrséquemment, c'est le point qu'il fallait occuper, pour les empêcher de couper l'armée autri-
HISTOIRE
chienne des pays héréditaires, et de rompre la communication du corps placé Sous Parme avec celui du pays génois et du Piémont. Lx>in de m'alarmer de ces événements, je n^y vois rien que de très-avantageux pour les Autrichiens.
En effet, l'armée qu'ils avaient dans la Ligurie et le Piémont, pouvait subsister par ellemême ; c'est-à-dire , elle était en possession de forteresses garnies de magasins. Si ces magasins n'existaient pas, c'était la faute des généraux ; mais on ne peut faire entrer dans un raisonnement de tels excès d'impérilie.
Comment supposer donc que Tarmée française aurait passé le Pô à Plaisance , et se serait jetée sans places ni magasins entre le corps autrichien de Parme et celui du pays de Gènes, c'est-à-dire , se mettre entre deux feux , s'exposer à être affamée et à se rendre?
Les Autrichiens pouvaient être à Parme le 1^' juin; le 5, ils détachaient un corps vers Mantoue,queje suppose munie d'une garnison convenable et d'un gros magasin. Or, le 3 , les Français n'avaient pas encore passé le Pô. Voici donc deux corps qui les menacent à la fois, celui de Mantoue à l'est , celui de Parme au sud : j'en forme facilement un troisième à l'ouest.
On se rappelle que Gènes se rendit le 4 juin; en laissant occuper cette place par les Anglais, on avait à sa disposition toutes les troupes qui avaient servi au blocus. Quelqu'ineptes que soient les généraux anglais , quelque peu disciplinés que soient leurs soldats, il n'y avait point à craindre de voir le général Sachet entreprendre de reconquérir Gènes, qu'il était hors du pouvoir des Français de bloquer par mer. Cette ville couvrait le flanc gauche et même les derrières de l'armée autrichienne.
Ce corps du blocus pouvait recevoir certaines destinatioQs, calculées sur les opérations ultérieures des Français ; il les inquiétait sur leur base, en se portant sur Casai. S'ils assiégeaient Turin, il était à portée de dégager cette place : il se trouvait continuellement sur le flanc droit de l'armée de réserve, qui se voyait alors également cernée à l'ouest, étant à peu près au centre d'une position concave de trois corps ennemis.
Si les Français voulaient pénétrer dans la péninsule, ou seulement investir Mantoue, indépendamment du corps campé sous cette forteresse, celui de Parme menaçait absolument
leur flanc droit. Toutes ces dispositions ne contrarient en aucune façon le principe solennel que j'établis en toute circonstance : c C'est » toujours obliquement, et jamais de front, 1 qu'il faut s'opposer à l'ennemi, i
Une position défensive n'est pas bonne uniquement parce qu'elle est forte par elle-même, mais encore , et surtout , parce que de ce point on peut, en moins de marches que l'ennemi, déjouerions ses plans par des diversions. Je ne connais point d'autres bonnes positions défeosives; c'est le premier principe de la castramétation. Il ne s'agit pas ici des postes, considérés sous le point de vue de la tactique et dans un combat; je parle stratégiquement, c'est-à-dire , des positions que Ton ne prétend point défendre contre une attaque de vive force. Je ne m'informe donc point si le camp sous Parme aurait été plus ou moins fort de front ou de flanc; je ne veux point y attendre l'ennemi , mais c'est de là que je veux entreprendre quelque chose contre lui.
Je le répète, toutes ces dispositions pouvaient être faites dans les premiers jours de juin, et je ne puis croire qu'elles n'eussent causé quelqu'embarras aux généraux français, dont je révère d'ailleurs les grandes lumières.
Us se seraient probablement décidés à une attaque des principales forteresses du Piémont; mais, alors, quelle entreprise ! D'où auraientils tiré leurs moyens de subsistance ? Agissant en rase campagne contre' un ennemi qui se couvrait à volonté de places fortes, il eût falla très-probablement se décider à la retraite, en supposant toutefois que les Impériaux ne se fussent pas écartés du plan que je viens de tracer. Cette retraite était loin d'être impraticable, comme des gens peu instruits le croiraient sur l'apparence ; elle était même facile • précisément par les causes qui en feraient juger tout autrement par le vulgaire. Les Alpes assuraient le passage de l'armée française, puisqu'on ne peut supposer qu'elle se fut dessaisie des principaux défilés. L'artillerie seule apportait un obstacle d'où pouvait naître des retards très-préjudiciables ; mais il vaut mieux se voir réduit à enterrer quelques pièces , qu'à se rendre avec armes et bagages.
Les Français, d'ailleurs, dans la guerre de la révolution, ont doi^né un exemple que l'oo ne saurait trop suivre; ils ont considérable-
DE lA CAMPAGNE DE I80a
ment dimiiiaé le nombre des transports et des équipages, qui sont le plus grand fléau des principales armées de TEorope. C'est dans une retraite, que Ton sent réxtréme importance des motifs qui ont déterminé les Français à simplifier cette partie.
Mais les Autrichiens , dira-tr-on , n'auraientils pu faire le plus grand tort à leurs ennemis, (m les poursuivant et les harcelant dans leur retraite?
J'observerai , à ce sujet, que 1<^ Autrichiens, et, en générai, les peuples modernes, enten-. dent médiocrement l'art des poursuites; ils y mettent aussi peu de vigueur que dans les sor^ ties de places assiégées. On se contente de détacher sur les pas de l'ennemi quelques hussards, quelques chasseurs; on le canonne de loin et sans effet; il n'abandonne que ce qu'il ne peut emmener, et ne fait qu'une perte légère, lorsque tout présageait sa ruine totale.
Les Français et les Prussiens, qiri ont fait la campagne de Champagne, en i793, et qui se rappellent parfaitement de quelle manière s'opéra la retraite de ces derniers, ne peuvent aujourd'hui trop révéler l'extrême impéritie avec laquelle fut dirigée la poursuite , par ce général Dumouriez, qui osa se proclamer insolemment vainqueur à la face de l'Europe, et voulut placer ses Mémoires à côté des Commentaire$ de César.
Je viens de tracer, dans plusieurs hypothèses, lesdivers plans qui, selon moi, auraient été les plus propres à rendre vaine l'invasion des Français en Italie. Mais pour considérer les .choses dans leur réalité, il faut se reporter à l'époque où l'armée autrichienne marcha sur Turin , et nous examinerons ce qu'il y avait à faire en partant de ce point.
H est nécessaire , pour plus de clarté , de reprendre les événements dont j'ai interrompu le récit.
Pendant que l'avant^garde française était à Ghivasso, le général Murât jeta un pont sur la Sessia, passa cette rivière, s'avança vers Novare, et poussa jusqu'à la rive droite du Tésin.
Le pont sur la Sessia était près de Verceil; le 30 mai , Bonaparte entra dans cette ville : des traospQrls de joie éclatèrent à sa vue.
La nuit précédente, legénéral Lannes avait passé laDoria-Baltea, et marchait sur Verceil, par Crescentino et Trino.
Cette marche de Tavant-garde prouvait, que Von était suffisamment avancé vers le Milanais, pour se dispenser de masquer davantage le mouvement que Ton faisait pour y pénétrer.
Dès lors, on peut se demander ce qui retenait l'armée autrichienne sous Turin, puisqu'elle n'avait plus de corps à observer.
Le 5 juin, le général Lannes entra dans Pavie avec l'avant-garde : il y trouva des magasins considérables de munitions de bouche et de guerre, et de plus, 500 pièces de canon avec leurs affûts et leurs trains.
11 est à observer que l'avant-garde française ne cessa point de faire la colonne la plus rapprochée de l'ennemi , ce qui était absolument conforme à la saine théorie des marches.
Ce fut le 2 juin, que le premier consul fit son entrée dans Milan ; il fit immédiatement investir le château. Sa présence produisit une impression d'autant plus grande, qu'il y avait à peine quelques jours que l'on commençait à croire au passage des Alpes par les Français, passage déi^laré impraticable et chimérique par les routiniers, les ignorants et les envieux.
Avant l'entrée de Bonaparte dans le Milanais, les Autrichiens avaient rassemblé un corps considérable de cavalerie et d'artillerie sur le bord du Tésin. Les Français passèrent néanmoins cette rivière. Le général Monnier, après un combat fort vif, s'empara du village de Turiigo, où les Impériaux s'étaient retirés; ils y lai»(èrent 300 morts et 200 prisonniers.
Le général Lecchi se poria sur Cassano, et le général Duhesme sur Lodi. Ces deux positions furent incontestablement prises sur ï'Adda, pour tenir eii respect tes corps autrichiens qui auraient voulu entreprendre quelque chose du côté de Mantoue.
L'avant - garde était à Pavie, Bonaparte à Milan , et le général Turreau entre Turin et Suze, pour observer les Impériaux qui occupaient cette région : il eut à soutenir plusieurs affaires assez chaudes.
Telle était la position de l'armée française» le 5 juin.
En même temps, avaient commencé les opé* rations de la colonne que le général Moncey amenait de l'armée du Rhin. Il arriva par la Suisse, passa le Saint-Gothard, et pénétra dans le Milanais par le nord.
Une réflexion se présente naturellement, en
HISTOIRE
voyant fondre de toute part les troupes françaises dans ritalie : elles arrivaient sans magasins, il fallait en conquérir» ou s^exposerà toutes les horreurs de la famine. Les généraux français avaient apparemment compté sur les ressources que leur oiBrirait le pays ennemi , et révcnement justifia leur espoir.
Mais comment ne pas s'étonner, en observant que les Autrichiens avaient établi leurs magasins dans des places ouvertes? Vainement alléguera-t-K)n qu*ils ne pouvaient prévoir que les Français franchiraient les Alpes; il faut tout prévoir à la guerre, et, d^ailleurs^ rien ne saurait excuser une contravention aussi formelle aux principes fondamentaux de Part militaire.
Par cet exemple seul, les antagonistes des places fortifiées se verront forcés de convenir qu'elles sont d'une utilité inappréciable pour l'établissement des magasins. Si les Impériaux avaient songé à placer les leurs dans les nombreuses forteresses dont ils étaient en possession, les Français, assurément, ne s'en seraient point emparésf. Il eût fallu qu'ils assiégeassent ces forteresses, et il suffisait que la première tint seulement huit jours. Je renvoie ici mes lecteurs à ce que j'ai déjà dit sur cette matière dans mon premier ouvrage (i). La citadelle de Milan aurait pu servir de dépôt, sans son extrême petitesse ; c'est ce qui prouve encore aux ennemis des grandes places , qu'il est des circonstances où elles sont d'un secours indispensable. Après la faute d'avoir mis leurs magasins dans des villes ouvertes , il en est une, non moins grave, à reprocher aux Autrichiens : c'est de ne les avoir point briilés, plutôt que de les laisser tomber au pouvoir de leurs ennemis.
D'ailleurs, ils savaient que ces magasins n'étaient pas à l'abri d'une invasion opérée par le Saint-Gothard et le Simplon ; en supposant même qu'ils n'aient pas su prévoir que la colonne du val d'Aoste se poiterait aussi sur le Milanais : il fallait donc env|^er dans ce duché un corps respectable, au lieu de retenir, en pure perte, des troupes aux environs de Turin. Une étude réfléchie des différentes guerres où ont été engagés les Autrichiens, fait voir qu'il
(i) Esprit du tyitème de çuerre moderne, j'* part., sect. r».
a toujours manqué à leurs généraux un des talents les plus précieux ; c'est celui de faire une distribution convenable de leurs troupes. Dans la mémorable guerre de sept ans, ils ont constamment tenu leurs forces trop concentrées.
Frédéric le Grand se serait quelquefois trouvé dans des positions extrêmement critiques, s'ils avaientsu faire des détachements à propos ; mais le maréchal Daun , au milieu des plus formidables armées, ne se croyait jamais suffisamment entouré.
Dans les guerres qu'ils ont soutenues depuis celte époque, les Impériaux se sont opiniâtre à la formation d'un mur de troupes, partout trop faible pour l'attaque et la défensive. L'invention de ce fatal système de la guerre de cordon, appartenait au général Lascy , le même auquel l'Autriche peut reprocher d'avoirénervé ses armées, qu'il dépouilla de leur principale force, c'est-à-dire, de Tinfanterie légère.
Cependant, le général Moncey, qui venait de passer le Saint-Gothard, était, le 3 juin, à Varese, dans le Milanais. Le corps du général Béthencourt, était arrivé par le Simplon, et se trouvait, à la même époque, à Yalenza»
Pour assurer la communicationavecla France, la division Ghabran demeurant dans le val d'Aoste. La citadelle d'Ivrée fut mise en étatde défense ; et le général Turreau , renforcé d'une division de l'armée de réserve , se tenait entie Suze et Rivoli, pour observer les Autrichiens campés sôus Turin.
Le plan du consul Bonaparte se trouvait alors suffisamment développé. Le Milanais était déjà presqu'entièrement envahi, et. toute communication directe avec l'Autriche, interceptée. Jusque-là, l'immobilité des Autrichiens peut rigoureusement s'excuser par les règles de la prudence , qui leur conseillait d'attendre que l'ennemi se fût prononcé, avant de concerler les mesures à lui opposer. Mais Milan, une fois au pouvoir des Français, qu'avait à faire le général Mêlas? Deux partis s'offraient à lui , à ce qu'il me semble.
Le premier était audacieux, téméraire même, et sa singularité pouvait en assurer le succès: il consistait à faire précisément ce que faisait Bonaparte.
C^est-à-dire, de même que Bonaparte faisait une diversion en Italie , en faire une en France; passer sur le corps du général Turreau, et,
DE Uk CAMPAGNE DE 1800.
aonblaUe à Scipion, aller tomber sur TAf rique, pmdaiit qa'AnDÎbal était en Italie*
n est infiniment peu de généraux qui aient entendu ou qui entendent la théorie des di« Tersiotts, parce que les esprits vulgaires sont effrayés de tout ce qui s^écarte de la ligne corn* mnne.
Il parait , d'abord , assez hasardé de la part des Français y d'avoir retiré leur avant-garde de Ghivasso. Tant qu'elle y resta, elle servait à observer les Autrichiens, qui se trouvaient alors pressés entre deux corps , dans une position ooncave.
Mais, en portant celte avant-garde sur Veroeil et Pavie, la communication avec le val d'Aoste et le Saint-Bernard était interrompue. La division Chabran, en s'engageant trop avant dans cette vallée, pouvait s'y trouver accablée par la majeure partie des forces autrichiennes.
Au lieu de détacher le général Otto sur Alexandrie, où il se fit battre,, il fallait le réunir au corps d'armée principal, tomber en force sor le général Turreau, et le contraindre à une retraite précipitée.
Dans cette nouvelle hypothèse, la position nos Turin, loin d'être blâmable, devenait d'une haute importance ; elle menaçait totalement le flanc des Français. Lorsqu'on veut défendre une ligne , on la protège aussi efficacement d'une des extrémités , que du centre.
A mesure que les troupes qui avaient servi an blocus de Gènes, arrivaient sous Turin, elles relevaient celles qui se dirigeaient sur la France, pour opérer la diversion, objet de tous les mouvements que je trace IcL
Je prie mes lecteurs de ne point me condamner par un jugement précipité , de ne point me reprocher de violer moi-même le grand principe de la base d'opérations : je prétends prouver, au contraire, que loin de mettre, par l'observation de ce principe , des entraves aux opérations des armées modernes, je leur facilite les moyens d'exécuter des entreprises supérieures a celles que n'oseraient seulement concevoir les antagonistes de mon système.
Je pense qu'il eût été imprudent de commencer trop tôt la grande opération dont il s'agit. J'aurais attendu, non-seulement que les Français eussent occupé Milan et Pavie, mais même qu'ils eussent passé le Pê, c'est-à-dire,
que je n'aurais fait aucun mouvement avant le 6 ou 8 juin.
Le général Otto, après l'échec qu'il reçut , devait se retirer sous Alexandrie. Les Français venaient-ils Vy attaquer de nouveau, il se repliait sur Acqui: par celte retraite excentrique, il partageait Tattention de l'ennemi; il l'attirait au sud vers Gênes , tandis qu'au nord , et dans la partie de Turin , se préparaient les coups décisifs.
Le corps chargé d'observer la division française dans le val d'Aosle, devait, ce me semble, occuper Ghivasso, et celui qui couvrait les derrières de l'armée agissant en France, ne pas s'écarter de Turin. La totalité des forces du général Mêlas lui permettait de faire face partout où le besoin l'exigeait. Mais il faut , pour première supposition, admettre que l'armée autrichienne tirait ses subsistances des' magasins formés dans les forteresses du Piémont.
G'est ici une condition sine quâ non; et, pour ne pas me répéter, je renvoie à ce que j'ai dit plus haut sur cet important article.
On pouvait prendre pour base d'opérations, Goni, Savigliano, Saluées, Pignerol, Turin et Suze. Gette base, quand on se rapprochait des objets d'opérations, était, à la vérité, assez étroite; mais l'ennemi se trouvait dans le même cas, par l'effet des montagnes qui ne laissaient pour agir que des vallées de peu d'étendue.
En pénétrant sur le territoire français , les Autrichiens ne rencontraient point de troupes qu'on pût leur opposer, du moins dans les premiers moments. Deux points se présentaient à eux , Genève et Grenoble. Une de leurs colonnes se formait sous Pignerol; l'autre marchait de Turin vers Suze.
Avant de suivre le progrès ultérieur de ces colonnes, je dois faire remarquer qu'il existe, dans ces montagnes, des chemins ou sentiers frayés, beaucoup plus praticables que l'on ne se l'imagine communément. Ces chemins sont encore des vestiges de la grandeur et de la puissance des Romains ; on ne les trouve pas dans la partie où n'ont point passé ces conquérants. Les chemins, ouverts nouvellement à travers le Saint-Bernard et le Simplon, seront aussi d'éternels monuments de la grandeur de Bonaparte et des Français.
La colonne de Pignerol se dirigeait par
HISTOIRE
la vallée du pays Chiu&on el le Honl-Genèvre» sur BriançoD, qu'il fallait occuper brusquement. Cette colonne couvrait le flanc gauche de l'autre ; une division se portait sur Embrun , et s'emparait de cette place.
Quant à la colonne deSuze, après avoir battu le général Turrcau (ce qui n*était point difficile, vu la grande supériorité de forces*) , elle pénétrait en Savoie par le Monl-Cenis : elle se divisait alors en deux branches ; Tune se portait sur Grenoble par Saint-Jean-dc-Maurienne et Bourg-d'Oyssans; Tautre sur Genève» par Annecy ou Chambéry.
Arrivées à ces différents points, les colonnes autrichiennes concertaient leurs opérations ultérieures. Je remarque encore que celte partie de la frontière de France se trouvait dégarnie de troupes, afin que Ton ne m'accuse point de calculer trop légèrement*
On m'objectera, peut-être, que les progrès de l'armée de Bonaparte , en Italie , pouvaient contraindre les Autrichiens à revenir sur leurs pas; mais, n'éuit-il pas également possible, probable même , que les Français , au lieu de s'engager dans la Lombardie, se seraient jetés sur leur droite pour se rapprocher de l'ennemi? Les forteresses du Piémont leur présentaient un obstacle insurmontable dans les circon« stances. Le temps s'écoulait, et leur plan d'invasion se trouvait par cela seul déjoué et grande partie.
Des événements d'une haute importance pouvaient même avoir lieu. Si les Impériaux avaient pénétré jusqu'à Genève, qu'arrivait-il? La Suisse était, pour ainsi dire, livrée à ellemême ; il est donc à présumer qu'elle serait tombée en leur pouvoir. L'armée du général Moreau, tous les joui*s aux prises avec un ennemi nombreux , et déjà affaiblie par le gros détachement du général Moncey, ne pouvait céder TAUemagne à Kray, pour venir défendre la Suisse. C'eût été, d'ailleurs, se mettre entre deux feux. La colonne autrichienne, arrivée à Genève, travaillait à se mettre en.conjonction avec le corps du prince de Reuss dans le Tyroi. La seconde armée de réserve, qui se forma depuis à Dijon, ^n'existait pas encore. Bonaparle pouvait donc craindre de voir les Autrichiens conquérir la Suisse derrière lui.
Je regarde, en conséquence, la colonne de Genève comme infiniment plus importante .que
celle de Grenoble. Celle-ci n'est même là que pour couvrir le flanc gauche de la première.
Je montre aux Français trois têtes de colonnes, à Briançon, à Grenoble, à Genève. Ces trois colonnes marchent stratégiquement vers les objets de leur destination, en raison inverse de leur importance.
Celles de Briançon et de Grenoble ne peuvent manquer d'attirer toutes les forces disponibles des Français; celle de Genève ne sera point inquiétée. Peut-être le général Turreau se serait-il jeté sur Grenoble, plutôt que sur Genève ; la conquête de la Suisse n'en devenait que plus facile.
La colonne (»artie de Suze avait plus de 40 lieues à faire pour gagner Genève; celle marche devait être extrêmement rapide. La cavalerie restait presque toute en Italie; l'artiU lerie suivait au moyen de doubles attelages, ainsi que le peu de charrois indispensables ; et, de cette manière, on pouvait au bout de six jours, paraître devant Genève.
Cette ville recevait une forte garnison, quand même on eût pénétré dans l'intérieur de la Suisse. On laissait aussi un détachemenl à Chambéry, pour persuader aux Français que c'était la tête d'une colonne qui voulait se porter sur Lyon.
Si la division Chabran, sur le bruit de la marche de l'ennemi, se fût portée du val d'Aoste en Suisse, un des corps autricbiens restés en observation, la suivait à la trace. Ainsi, un renfort français amenait un renfort autrichien.
11 est évident que si Bonaparte eut délacbé lui-même de l'Italie vers la Suisse , il se trouvait immédiatement jeté dans la guerre défensive. Dès, que pour s'opposer à une diversion en flanc et à dos ( et c'est ainsi que se fait toute diversion), on détache directement vers le point menacé, on s'affaiblit dans celui que Ton occupe , ce qui amène nécessairement un système défensif, toujours très-dangereux.
Règle générale : à toute diversion, opposa une diversiou , faite sur un autre point. Votre ennemi a du se dégarnir pour faire la sienne; il vous a indiqué le côté où il faut le frapper.
On voit que les Français avaient été contraints de diminuer leurs forces en Savoie et en Suisse, pour l'exécution de leur grande en- Ir^rise d'Italie : les Impériaux auraient donc
DE lA CAMPAGNE DE 1800.
dû 8aToir qoe c'élait dans ces deux contrées qu'il fallait porter leurs coups.
Bonaparte, de son côté, et dans mon hypothèse actuelle, était beaucoup trop pénétrant et trop habile pour courir en Suisse sur les pas des Autrichiens. 11 tombait sur les corps qu'ils avaient laissés en Piémont, et tentait, à tout prix, d'enlever quelques-unes des places fortes de cette principauté; mais il restait toujours au général Mêlas l'avantage du temps : il n'avait point de sièges à faire, ni d'armée à combattre.
Bonaparte se trouTait donc véritablement dans une position très<critique, comparative* ment à Mêlas , abstraction faite de génie et de talents; car, alors, il n'y a plus de parité entre eux : mais, dans le plan que je trace et exécute ici , j'examine les faits sous un point de vue général; je considère les choses et non les hommes.
S'il m'était permis de chercher dans le ca*raclère connu du premier consul, et dans plusieurs circonstances de sa vie militaire, des inductions sur le parti qu'il eût pris en ce moment, je dirais qu'il n'est pas douteux que ce n'eût été le plus hardi et le plus brillant. 11 se fût jeté dans la Lombardie , et , de là , serait descendu comme un torrent dans la péninsule de l'Italie, où il trouvait toutes les ressources qui pouvaient remplacer celles qu'il perdait, en s'éloignant des frontières de France. U était isolé, mais il subsistait par lui-même; et les Français, renouvelant sans cesse leurs efforts pour rouvrir les communications avec lui par la rivière de Gênes , bientôt la grande armée de Hélasse trouvait elle-même cernée et coupée sur tous les points.
Supposons, cependant, à la lëte de l'armée impériale, un général aussi entreprenant que Bonaparte: que fera-t-il, pour ne point se laisser honteusement envelopper? Il marchera toujours en avant, et gardera l'offensive sur la frontière française.
Dans tous ces mouvements, la célérité décide de tout , et les vivres sont ordinairement le plus grand obstacle à cette célérité si précieuse. Une armée a communément son approvisionnement de pain pour neuf jours, c'est-à-dire, que le soldat en porte pour trois, et les charriots de munitions pour six. Si Ton introduisait l'usage du biscuit,
on pourrait en mener avec soi pour deux mois. Au reste, en ne leur supposant des vivres que pour neuf jours, les Autrichiens' pouvaient, dans cet espace de temps, arriver jusqu'à Genève; ils y trouvaient un dépôt de subsistances, formé pour l'armée de réserve. Genève est fortifié, mais la garnison en était faible, et la place pouvait être emportée par escalade.
L'essentiel était de brusquer ce coup autant que possible, et de profiter du premier moment de surprise.
il y avait néanmoins un cas où cette tentative n'offrait point d'espoir de succès; c'est celui où le général Turreau se serait jeté dans Genève. Il ne fallait donc rien négliger, pendant la poursuite , pour le détourner de ce dessein. Un des meilleurs moyens était de manœuvrer de façon , à lui faire croire que l'on voulait se diriger vers le territoire français proprement dit, soit sur Grenoble, soit sur Lyon.
G'est de Chambéry que l'on pouvait , par une démonstration adroite, donner au général Turreau de IMnquiétude pour celte intéressante ville de Lyon»
S'il ne se laissait point éblouir par ces faux mouvements, et qu'on ne pût l'empêcher de se jeter dans Genève et de défendre cette place , la conquête de la Savoie n'en était pas moins assurée , conquête qui mettait les Impériaux à portée d'agir selon l'occurrence, en Suisse ou en France.
Je suppose, au reste, comme je Tai déjà indiqué, que lé gouvernement autrichien aurait assez vivement senti l'importance d'un concours unanime d'opérations, pour rassembler, en toute hâte, un gros, corps d'armée sous Mantoue. Ce corps, selon le besoin, venait disputer aux Français la conquête du Milanais, ou occupait l'entrée de la péninsule pour les y enfermer.
Il est temps de terminer cette digression :
j'aime à croire, néanmoins, qu'elle ne paraîtra point déplacée aux militaires qui ne se contentent point de savoir ce qui a été fait , mais qui veulent encore examiner et découvrir ce que l'on aurait pu faire. Telle a été mon intention personnelle , lorsque j'ai pris la plume.
J'ai laissé l'armée de Bonaparte à Milan, Pavie et autres positions en Lombardie , pendant que des divisions françaises occupaient le val d'Aoste et celui de Snze.
MO
HISTOIRE
Les Autrichiens étaient sous Turin, et le mois de juin né faisait que de commencer.
Le corps du général Duhesme investit Pizzigbilone sur l'Adda , et Crème fut occupée par le général Loison.
Le 6 juin, le général Lannes passa le Pô avec Tavant-garde, et s'établit dans la célèbre position de Stradella. Ce mouvement était d'une haute importance, et il fut couvert par le voisinage de Payie.
11 ne parait pas que les Autrichiens cherchè* rent à s'opposer à ce passage du fleuve; mais ils attaquèrent, après, le général Lannes à Stradella, et furent repoussés avec perte de iOO morts et 300 prisonniers. Ces Autrichiens étaient les avant-postes de l'armée du général Otto, qui arrivait de Gènes.
Les Français s'applaudirent d'avoir, par le passage du Pô et leur position de Stradella, coupé entièrement toute communication entre les Impériaux du Piémont et ceux du pays de Gènes. Cela était exactement vrai; car si Mêlas commettait la faute de marcher au sud en s'éloignant de Turin , dans Teapoir de se remettre en rapport avec Mantoue et les pays héréditaires, les Français pouvaient toujours le suivre le long de la rive méridionale du Pô, et le forcer d'en venir à une bataille.
Le premier consul raisonnait juste , parce qu^il connaissait à fond l'ennemi auquel il avait affaire; car il n'est pas moins certain , comme je l'ai avancé plus haut, que les Impériaux possédaient, dans le Piémont et la Ligurie, tous les éléments d'une force indépendante.
Une retraite sur Alexandrie était, selon les termes d'un rapport français, tout ce que Mêlas pouvait faire de pis. 11 l'a faite, cependant, cette imprudente retraite : nous l'analyserons plus bas.
Les Autrichiens avaient jeté une garnison de ^i,500 hommes dans le château de Milan, et i, 000 dans Pizzighitone. Us approvisionnaient Mantoue en toute hâte.
Le général Moncey était arrivé, le 7, de la partie du Saint-Gothard à Milan.
Le général Loison se porta d'Orcinovi sur Brescia. Le général autrichien Laudon, qui occupait cette ville, y fut surpris, et se sauva presque seul. Le général Leochi s'empara de la flottille qu'avait formée l'^memi sur le lac
Majeur, traversa l'Adda, poussa jusqu'à Bergame, et prit 4 pièces de canon.
Le général Murât passa le Pô à Nocerra, emporta Plaisance de vive force, et fit beaucoup de prisonniers. Le 6 juin , au point du jour, parut un corps autrichien , qui voulait occuper le château de Plaisance. Le général Murât l'enveloppa, et le contraignit en entier à mettre bas les armes.
Les Français trouvèrent dans Plaisance tous les magasins de l'armée impériale. Les généraux de celle-ci avaient pensé qu'ils étaient sufiisaroment couverts par le Pô; et, d'ailleurs, ils n'avaient jamais voulu croire à l'invasion annoncée avec tant de bruit par les Français. Qu'ils ont cruellement payé cet excès d^imprévoyance et d'entêtement!
Le général Murât intercepta un courrier que Mêlas expédiait à Vienne; il recueillit de ses dépèches quelques lumières qui ne furent point sans utilité.
Le général Dobesme occupa Crémone , et y trouva aussi des magasins considérables. On voit que les Autrichiens les ayaient réunu dans le Milanais comme au cœur deTItalie supérieure. La rapidité avec laquelle l'armée firançaise passa le Pô, tient véritablement do prodige.
Ce fut le 9 juin, que le général Otto rencontra les Français; il essuya l'échec le plus sanglant. Il perdit 4 à 5,000 hommes en tués et prisonniers : son projet, en acoonrant à marches forcées, était de rétablir la communication avec Plaisance.
Il est à remarquer que les Autrichiens ne donnèrent aucune relation de ce combat; il eût fallu avouer des fautes presque inexcusables, et il semble qu'ils avaient déjà le pre^ sentiment des désastres an-devant desquels ils s'avançaient eux-mêmes.
Pourquoi, en effet, le général Otto livra-t-il ce funeste combat? Ne sayait-il pas qu'il avait affaire h un ennemi qu'un premier échec ne pouvait intimider, puisque toute l'année de réserve était à portée de tomber sur lui? Youlait-il s'opposer aupassageduPÔ?Mais ce fleuve était passé par les Français. Il arriva trop tard; il devait éviter tout engagement.
Il ne fallait pas, cependant, qu'il restât dans sa position. Retourner sur ses pas vers Gènes, eût été un acte de démence, puisqu'il n'aurait
pas tardé à se troaver resserré entre le eorps du gëoéral Suchel el Tarmée de réserve , qui aurait à tout moment entamé son arrière^rde.
II pouvait marcher sur sa gauche , pour se réoDir à Mêlas, que je place à cette époque sous Turin. Mais je pense qu'il en serait résulté une trop grande concentration de forces : on en fait un usage bien mieux entendu, en les développant stratégiquement, c'est-à-dire, en les disposant sur deux ou trois points déterminés par Fart. D'ailleurs, Mêlas devait être asseï fort par lui-même, pour agir eflScicacianeDt, sans la jonction du général Otto.
Que devait donc faire ce dernier? Je n'hésile pas à avancer qu'il devait marcher sur sa droite. L'essentiel était de (aire ce mouvement à une telle distance de l'ennemi, que celui-ci ne pût le prévenir ou le contrarier. Il kd dé« robait, au moins, la marche de la première nuit, et continuait avec toute la célérité possible.
L'objet stratégique de sa marche devait, d'abord, être Parme. Mais, pour y parvenir, il faisait un détour; il se dirigeait, par exemple, sur fiobbio; il longeait la chaîne nord-est de râpennin , passant les rivières presqu'à leur source. Parvenu au Taro, il se portait alors directement sur Parme avec la tète de ses colonnes. Était-il attaqué? il se retirait dans l'Apennin. Des bois et des montagnes sont toujours favorables , en cas de retraite. Les Français étaient, sans doute, assez entreprenants pour l'y harceler : il descendait pour lors, dans la partie orientale de la rivière de Gênes, puis sur Lucques, et ain3i de suite, afin de ne pas se voir enfermé dans cette riviève. 11 n'y avait nul inconvénient à abandonner Gênes à ses propres forces.
Dans le cas où le général Otto n'aurait pu atteindre Parme, et où les Français se seraient toujours portés sur le front de sa marche, la prudence lui indiquait un «utre objet stratégique, situé plus à l'est et au sud, comme Reggio et Modène, ou même Bologne. J'admets que les Français se fussent perpétuellement jetés sur son chemin, chose très-possible, puisqu'ils suivaient la corde, tandis que le général Otto avait l'arc à décrire, alors, celui-ci s'enfonçait dans la péninsule de l'Italie , et se réunissait aux Napolitains.
C'est ce qui arriva eifeclivement, lorsqu'il fut totalement coupé de Manloue, après avoir
fait de vains efforts pour dépasser, le flanc gauche de l'armée française.
Tout dépendait, pour le général Otto, d^arriver à Parme avant les Français; il passait immédiatement le Pô à Bersello, puis marchait à Sabionetla et Bozolo , où il pa»»ait l'Oglio.
n remontait la rivière Ghiesa jusqu'à Ponte- Marco, gagnait Brescîa , et suivait. Dès qu'il avait passé TOglio, il pouvait tirer ses subsistances de Mantoue. Je ne lés fais monter si haut, et si près des Alpes, que pour menacer plus efficacement la communication des Français.
En supposant même que le général Otto n'eût pu parvenir qu'à Reggio , il se dirigeait de là sur Guastalla , passait le Pô à San-Benedetto, et gagnait Mantoue. Après s'y être reposé un jour de la marche forcée qu'il venait de faire, il suivait la route que je viens de tracer.
Je dirais plus : j'admets que les Français se fussent montrés à Reggio avant lui , il ne devait pas moins tenter le passage du Pô beaucoup plus bas , eût-il fallu descendre jusqu'à Ferrare. De là , il ne pouvait manquer d'atteindre Ma^nloue ; il y opérait sa jonction avec le général Wukassowich, et se voyait les moyens d'entreprendre une puissante diversion.
Je sais parfaitement que les généraux français étaient trop éclairés pour ne pas pénétrer ce plan , et trop habiles pour n'y point apporter tous les obstacles imaginables; mais je n'ai pas moins jugé qu'il était utile de faire voir à ceux qui étudient l'art, combien de ressources il offre dans les positions qui semblent le plus désespérées.
If est intéressant de savoir ce que devenait Mêlas dans cette grande crise : nous allons nous occuper de lui.
On s'étonne de le voir, le Si juin, évacuer la ville de Turin. Une colonne de l'armée de réserve, qui venait de Seltimo, y entra aussitôt.
Les Impériaux laissèrent 2 à 3,000 hommes dans la citadelle de Turin. Ils se retirèrent sur Moncalier, et prirent le chemin d'Asti.
Gonséquemment, ils passèrent le Pô, et s'établirent sur la rive droite de ce fleuve. H était impossible de faire plus mal.
Asti est situé sur le Tanaro, qui coule de là vers Alexandrie. Les Autrichiens se dirigeaient donc sur cette place; c'était précisément tout ce que les Français pouvaient désirer.
Aiû
HISTOIRE
On voit Mêlas prendre , à la fois » plusieurs résolutions dictées par ce même esprit de vertige. Il évacue Pignerol, Rivoli, en un mot, tous les postes qui pouvaient couvrir ses derrières : il se détache volontairement de sa base.
Le général Turreau , ne trouvant plus rien alors devant lui, se réunit à la division Chabran, qui déboucha du val d'Aoste. Il fut aussitôt expédié de la grosse artillerie de Briançon, pour le siège de la citadelle de Turin.
Puisque les Âulrichiens avaient , d'abord , montré tant d'opiniâtreté à conserver leur position sous celte ville, je n'aurais point voulu qu'ils s*en éloignassent au moment où devenait inexécutable le plan de diversion que j'ai tracé plus haut. Il me semble qu*il était temps d'en concevoir un autre, adapté aux circonstances, et dont pouvait encore résulter le salut de Tar* mée impériale.
Dès qu'une partie de l'armée française eut passé le Pô , c'est-à-dire, vers le iO ou il juin, les Autrichiens devaient tomber, avec la grande majorité de leurs forces, sur le général Turreau et la division Chabran.
Il était essentiel de rejeter le général Turreau derrière Suze , et la division Chabran au delà d'ivrée.
Les Autrichiens, campés sous Turin, avaient tous leurs mouvements parfaitement libres, depuis que Tavant-garde française avait quitté Chivasso, pour se porter à l'est, vers Pavie, et ensuite au delà du Pô; parce déplacement, elle avait cessé d'observer son ennemi , et de le teAir en échec.
Après s'être débarassés du général Turreau, d'une part, et s'être remis, de l'autre, en possession du val d'Aoste, les Autrichiens pouvaient aussi se diriger à l'est. Il leur suffisait de laisser quelques troupes en observation devant Turin, ou même , de jeter dans cette place une garnison respctable.
Dès lors, les généraux de l'Empereur ne de^ valent plus avoir qu'une pensée : c'était de descendre rapidement la rive gauche ou septentrionale du Pô, et de venir se poster à dos de l'armée française.
Leur marche était tracée par Chivasso, Verceil, Novarre et Milan. Pendant qu'elle s'exécutait^ le général Otto s'étendait toujours vers la partie orientale , comme nous l'avons vu
plus haut. L'armée française se voyait par II menacée sur ses deux flancs à la fols.
Il ne 8*agit point ici de prendre de ces positions où l'on ne veut qu'attendre l'attaque de l'ennemi; il fallait attaquer soi-même, et le plus vivement possible ; il fallait entreprendre hardiment de rejeter les Français eux-mêmes sur la défensive. Ils cherchaient à couper les communications des Autrichiens; ceux-ci devaient donc chercher à couper la leur. C'est un principe général et reconnu : dès que l'ennemi manœuvre contre vos communications, manœuvrez aussitôt contre les siennes. Il est évident que vous ne pouvez lui faire un mal plus sensible, qu'en vous portant où il n'est pas.
Bonaparte, me dira-t-on, ne pouvaitril point aller, avec toutes ses forces, au-devant de Mêlas? N'était-il point présumable qu'il le battrait, selon sa coutume? Certes, les chances n'étaient point pour le général autrichien , mais celui-ci n'avait-il pas la liberté d'éviter une action générale? La Lombardie est un pays fort coupé , surtout en se rapprochant des montagnes; avec quelques talents. Mêlas pouvait réduire le choc des deux armées à une chaîne d'affaires de postes; et ce n'est point là une bataille.
Les Autrichiens étaient, sinon supérieurs, du moins égaux en nombre aux Français; de plus, ils avaient une base de places fortes:
leurs ennemis étaient privés de cet immense avantajp;e.
Mêlas était dans une position à se promettre les plus heureux résultats, s'il avait su temporiser. Que devenaient les Français, une fois leurs magasins épuisés? Ils ne pouvaient espérer de rien tirer de l'autre côté des montagnes, dont les Autrichiens devaient sans cesse tendre à se rapprocher.
Je ne vois point pour eux de position plus favorable que celle de Novarre , où je place la force principale, en faisant directement front à Milan. Je pousse de là un corps vers Gallerato; celui-ci détache sur Come, et ainsi de suite. Il est essentiel que, pendant ce temps, le général Otto se tienne au sud ou à Test, dans les environs de Monza, et que Mêlas suive directement les Français, dès qu'ils ont pénétré jusqu'à Milan.
Les Autrichiens étaient appuyés dans ces opérations sur une base suffisante, car on pouvait, sous le rapport stratégique, les considérer
comme formant une armée plémoDiaise. Celle base reposait sur Turin , Asti» Alexandrie, Yalence, Tortone et Yoghera. Le triangle d'opérations des Autrichiens élait un triangle obtusangle, dont l'angle objectif (i) était de plus de 90 degrés. De Tortone à Turin, la base n'était point convexe; c'était une ligne droite : quantaux Français, je ne leur vois point de base.
II est d'autant plus à s'étonner que les Impé* riaux n'aient point embrassé ce parti, et n'aient même fait aucune démonstration de ce genre, qu'il ne s'agissait que de marcher droit devant eux, selon leur antique usage.
Loin de là , ils abandonnèrent volontairement leurs places fortes, qu'ils auraient pu vendre si cher à l'ennemi. Ils marchèrent sur Alexandrie , et par là donnèrent une base aux Français, qui se hâtèrent d'occuper Turin et les autres forteresses à leur convenance. L'histoire offre peu d'exemples de fautes aussi graves que celles de Mêlas en cette terrible crise. Je ne puis m'empècher d'observer encore, que c'est ici la lutte delà médiocrité contre le génie.
Les Autrichiens étaient donc arrivés jusqu'à Alexandrie, comme je viens de le dire. Le 9 jnin, après le combat deMonlebello ouCasteggio, ou !• général Otto fut battu, l'armée française se mit en marche, pour passer la Scrivia. L'avant-garde, sous les ordres du général Gardanne, rencontra un corps ennemi qui défendait les approches de la Bormida, et trois ponts jetés sur cette rivière, dans les environs d'Alexandrie. Les Autrichiens furent culbutés, et abandonnèrent 2 piècesde canon.
Cependant Mêlas avait été considérahlement renforcé, le 1 i , par les corps de Haddick et de Kaim. Après le passage de la Scrivia par les Français, passage qui ne fut point disputé.
Mêlas rassembla toutes ses forces derrière la Bormida.
Le i 3 juin, il passale Tanaro, et campa, en avant d'Alexandrie, entre le Tanaro et la Bormida.
Le même jour, la division Chabran, stationnée jusqu^lors dans le val d'Aoste, et présenteroent réunie à la grande armée, côtoya le Pô jusqu'en face de Yalence, pour s'opposer à ce que les Autrichiens passassent le fleuve. Ce
(i) Etptil dû tyiUme de guerre moderne, i^ part. , sert, T.
passage aurait été singulièrement dangereux pour les Français , qui se voyaient exposés à perdre leurs communications, si leur ennemi parvenait à s'établir sur la rive septentrionale.
Le général Mêlas commença ses opérations sous Alexandrie, en se laissant enfermer entre la Bormida et le Pô. Il lui restait, à la vérité, une retraite par Alexandrie, mais elle pouvait devenir d'une difficulté extrême. La division Chabran, en passant le Pô , prenait Mêlas à dos ; et Tarmée de Bonaparte , arrivée sur la Bormida, jetait son aile gauche sur le flanc droit des Autrichiens, et passait le Tanaro. Par cette manœuvre, l'armée impériale se trouvait totalement investie.
Le général Mêlas sentit , enfin, la position désespérée où l'avait jeté une suite fatale de fausses mesures et de vues étroites : il prit la louable résolution d'en sortir par un coup d'éclat, et la bataille fut résolue.
Le 14 juin (25 prairial) , au point du jour, l'armée autrichienne passa la Bormida sur trois ponts. Elles se forma sur trois lignes : en arrière de l'aile droite, et, pour la couvrir, fut placée une réserve , chargée de veiller sur le chemin de Novi , où le général Suchet s'était fait voir.
La première ligne, commandée par le comte de Haddick, attaqua l'avant-garde française fvès de Marengo. La seconde et la troisième défilèrent très-judicieusement sur Fregarolo et Sale.
Le général Yictor soutint Tavant-garde avec sa division. Son centre occupa le village de Marengo; sa gauche vint s'appuyer à la Bormida. A la droite de Marengo, était le général Lannes. Le tout était formé de deux lignes d'infanterie, dont les ailes étaient couvertes par de gros corps de cavalerie.
Les seconde et troisième lignes des Impé* riaux , qui défilaient de droite et de gauche derrière la première, par des marches de flanc^ menaçaient de tourner le général Yictor sur ses deux ailes, pendant qu'il avait à soutenir de front le feu terrible d'une artillerie de iOO pièces de 24. Il était instant de lui donner du secours. Le général Bcrlhier fait avancer la cavalerie de réserve et le corps du général Desaix. Bonaparte se montre au milieu du feu ; les deux armées sont à la portée du mousquet. Les Impériaux sont supérieurs en artillerie; les
HISTOIRE
Français se foriBent et se déploient sous une grêle de mitraille.
Cependant la colonne de droite des Autrichiens longeait la Bormida; celle de gauche se portait sur Castel-Ceriolo. Deux cents honuncs d'une brigade de cavalerie française furent commandés pour observer la première; le reste soutint Taile gauche. L'avant-garde , sous le général Gardanne, fut obligée à un mouvement rétrograde. Cet oJQScier l'exécuta , en refusant sa droite , pendant qu'il appuyait sa gauche à la Bormida.
U parait qu'il vint se porter en potence en avant de Marengo, menaçant le flanc de la colonne autrichienne, qui se portait à l'attaque de ce poste. Cette colonne fut arrêtée quelques instants par la mousqueterie du général Lannes; mais elle reçut du renfort, et continua à s'avancer.
Le général Kellermann soutenait l'aile gauche avec sa brigade de cavalerie. 11 se fit quelr ques charges, mais elles ne furent que partielles. Le centre des Autrichiens avait pénétré jusque dans Marengo.
Le général Lannes , posté à la droite de ce village, se vit promplement attaqué. Son infanterie repoussa la cavalerie autrichienne.
Marengo étant pris, le général Victor crut devoir donner l'ordrede se l'eplier sur la réserve. Le général Lannes se trouva , dans ce moment , entouré et pressé par une force infiniment supérieure. Une brigade de dragons, commandée par le général Champeaux , tomba vivement sur les Autrichiens , et le dégagea. Bonaparte se porta lui-même à la division du général Lannes, pour ralentir la retraite, et rétablir le combat, jusqu'à ce que la réserve du général Desaix fût arrivée. Les Français , se retirant en échiquier, défendaient le terrain pied à pied.
Une nombreuse cavalerie autrichienne, traînant avec elle plusieurs batteries d'artillerie légère, voulut, en se déployant dans la plaine de Saint-Julien , tourner Taile droite des Français. Les grenadiers de la garde consulaire s'avancèrent pour soutenir cette aile; ils essuyèrent et repoussèrent trois charges consécutives de la cavalerie ennemie. La division Meunier arriva presque aussitôt à l'aile droite. Deux demi-brigades forent dirigées vers Ceriolo.
Dans ce village, était postée de l'infanterie
autrichienne, destinée à couvrir le flanc gauche de la cavalerie. Les deux demi-brigades, obligées de défiler devant cette cavalerie, en furent attaquées, mais elles gardèrent leurs rangs, marchèrent 1 CasIeHleriolo, et remportèrent de vive force.
Pendant ce temps, le centre derarméefirançaise à Marengo, et l'aile gauche, commençaient à plier. La cavalerie autrichienne de l'aile 'gauche se porta au galop sur la droite, ce qui augmenta le désordre dans la retraite de la ligne française.
Alors toute la ligne des Autrichiens s'avança, précédée d'un feu effroyable d'artillerie de gros calibre. Les Français se virent contraints d'évacuer le village de Ceriolo. Ils s'en retirèrent, néanmoins, avec ordre, soutinrent intrépidement des charges de cavalerie, et gardèrent, autant que possible, leur ensemble avec le reste de la ligne. Les chemins étaient couverts de blessés et d'égarés. La bataille semblait perdue pour la France*
La réserve, sous le général Desaix,. était formée sur deux lignes, dans la plaine et près le village de SaintrJulien. Son aile droite était appuyée d'une batterie de iâ canons, et sa gauche par la cavalerie dn général KcÉlermann. Sur le front, étaient réparties 8 pièces d'artillerie légère, et, sur les ailes, â bataillons en colonne serrée, d'après les principes de Folard. Le premier consul parcourait les rangs, et rétablissait l'ordre. On laissa approdier les Autrichiens à la portée du fu^l; on les accueillit avec un feu terrible, auquel ils répondirent non moins vivement. U était environ 4 heures après midi.
Le général Desaix, à la tète de la 0* demibrigade légère, avança sûr l'ennemi, la bafonnette basse. La division Boudet fit le même mouvement à l'aile droite : toute la ligne se porta sur les Autrichiens, au pas de charge.
Ce fut dans ce moment que le général Desaix fut atteint d'une balle, et tomba morU
Bientôt Tinfanterie autrichienne commença à plier, et l'artillerie à tirer en retraite ; mais, dès que la seconde ligne eut reçu la première, toutes deux semblèrent vouloir tenir ferme, et même reprendre roQénsif : mais, à l'instant , le général Kellermann fit une charge rapide avec 800 chevaux, enfonça tout ce qui se présenta devant lui , et enveloppa 6,000 hommes.
qui mirenl bas les armes. Parmi eux se trouvaient le géoéral Zaeh, chef de Tétat-major, le géoéral Saint-Julien , et une foule d'officiers supérieurs.
Unelix)isièmeligned'infanterieautrichienne9 soutenue de cavalerie et d*artillerie, couvrait la retraite. Le général Lannes se porta sur elle avec la division Boudet et la garde consulaire. Le géoéral Marmont, avec une batterie , appuya Tattaque. Les Autrichiens furent pous* ses en désordre sur les ponts de la Bormida : Tobscurité protégea leur fuite.
Voilà les principales circonstances, les faits les plus remarquables de cette journée à jamais fameuse. Le sort de la France, celui deFËurope» j'oserais dire les destins de l'humanité, y étaient attachés.
J'ai extrait des divers rapports français et autrichiens la relation que Ton vient de lire. J'ai suivi, pour parvenir à la vérité, la marche judicieuse tracée par le général Uoyd. Les deux partis se sont reproché des fautes mu* tuelles. Les Autrichiens, irrités ouconfpsde leur défaite, n'ont rien négligé pour en rejeter Tunique cause sur un hasard aveugle , qui a déjoué toutes leurs conceptions les plus sages, pour faire triompher un ennemi dont la marche n'avait point été calculée sur les prin* cipes ordinaires. Dans ses conseils, comme dans ses camps, TAutriche avait décidé que Bona* parte ne passerait \\fÀni les Alpes ; quand il les eut franchies, elle décida' qu'il trouverait son tombeau dans Tltalie; lorsqu'elle eut suc^ combé sous son génie et ses armes, elle décida encore qu'il n'aurait point du vaincre.
Les Français, autorisés, du moins par le succès, à prononcer, ont attribué la défaite de leur ennemi à son extrême imprévoyance, à la lenteur de ses mouvements, à l'incertitude de ses résolutions. Ils ont, au reste, rendu une justice éclatante à sa valeur, et par cet aveu , honorable pour les uns et les autres, les Français font voir qpels sont leurs titres à la gloire, puisqu'ils ont triomphé des Autrichiens, distingués par une opiniâtre résistance de 16 heures.
C^est dans le rapport même du général Mêlas, que nous pourrons apercevoir les fautes principales qui ont amené la fatale catastrophe dont nous le voyons frappé en cet instant.
c Le 13 juin, dit ce rapport officiel, toute • Tarmée impériale passa le Tanaro >.
Ce passage était on ne saurait plus mal vu :
il est toujours dangereux d'avoir à dos une rivière considérable, <{uand on livre une bataille en avant de cette rivière. Les Autrichiens pou» vaient remonter le Tanaro jusqu'aux environs d'Asti , pour déterminer les Français à s'éloigner du Pô. Cette manœuvre réussissant, ils revenaient sur leurs pas, et passaient le Pô, car il s'agissait avant tout de s'établir sur la rive septentrionale de ce fleuve; il était possible alors qu'ils pénétrassent jusqu'à Pavie et à Milan , et qu'ils y recouvrassent leurs magasins. Les Français, à la vérité, avaient un corps sur cette même rive, et auraient disputé le passage; mais les Autrichiens avaient une grande supériorité de nombre, et, en donnant de l'inquiétude sur un point, passaient sur un autre.
Ce fut par un semblable passage du Pô , que le maréchal de Maillebois se tira d'une position critique, en 1746.
c L'armée impériale , continue le rapport ,
> vint camper en avant d'Alexandrie , entre la
> Bormida et le Tanaro. i
C'est-à-dire, que l'armée impériale vint se faire étroitement investir. Ce camp , sous Alexandrie, offire quelque ressemblance avec la position de Contades à la bataille de Minden , en i7ë9. Un camp, en avant d'une forteresse, ne vaut jamais un camp derrière celle place.
Après cette faute capitale, il ne me reste plus à faire qu'une observation, que je crois également d'une haute importance.
Que l'on jette les yeux sur la carte , on s'étonnera que les Autrichiens n'aient point détaché un corps au delà de la Bormida, entre cette rivière et la Scrivia , sur le flanc gauche des Français. Pendant ce temps , il eut fallu attaquer vivement de front ; l'ennemi se trouvait tourné, et rejeté sur le Pô.
Mais les généraux de l'Empereur n'avaient dit, pour ainsi dire, aucune des dispositions qui devaient leur assurer la victoire, ou rendre, du moins, leur défaite moins désastreuse : après un an de succès brillants, ils se virent réduits , en un jour, à recevoir la loi qu'il plut au vainqueur de leur imposer.
Le lendemain de la terrible et décisive journée de Marengo , Mêlas fit demander aux avantpostes français la permission d'envoyer le général Skal auprès du premier consul. I^a
HISTOIRE
convention fat oonclne et Rîgnëe dans Unième nuit.
Je me contenterai d'en rapporter les principaux articles : On convint d'un armistice ^ jusqu'à la réponse de la cour de Vienne.
L'armée impériale s'engagea à se retirer derrière la ligne qui y lors du traité de Campo- Formio , avait été assignée pour frontière à la république Cisalpine. Ferrare restait seule aux Autrichiens sur la rive droite du Pô.
L'armée française se réserva le pays situé entre la Chîesa , l'Oglio et le Pô.
L'espace compris entre le Mincio et la Ghiesa ne devait être occupé par aucune des deux armées.
Les forteresses de Tortone, Alexandrie, Milan, Turin, Pizzighitone, Arona, Plaisance, Goni, Céva, Savone, le fort Urbain et la ville de Gènes, devaient être au pouvoir des Français avant le 25 juin.
Telle était la substance de éette célèbre convention de Marengo, par laquelle les Autrichiens terminèrent une campagne , où ils perdirent plus qu'ils n'avaient gagné dans la précédente.
Toute cette campagne est une suite de prodiges ; elle offre dans son ensemble le résultat de causes inconnues, j'oserai même dire surnaturelles. Oii trouver ailleurs l'exemple d'une expédition militaire, dans laquelle fut ponctuellement exécuté tout ce qui avait été résolu dans le cabinet? l^a célérité avec laquelle furent opérées de si grandes choses, tient vraiment du merveilleux. Les opérations du premier consul commencèrent le i8 mai; elles étaient terminées le 15 juin.
Bonaparte avait annoncé, dès l'hiver, qu'il arracherait l'Italie à un ennemi, dont la corruption et rimpéritie du directoire avaient préparé les succès. Il fit tout ce qu'il avait promis, il le fit en moins de temps qu'il ne semblait donné à un homme de le faire. Ge qui eût été ostentation chez tout autre, n'était chez lui que le résultat du sentiment de ses forces, et de l'immense ascendant de son génie sur celui de ses adversaires.
On ne peut trop faire remarquer, pour Tinstruction des chefs et des peuples, combien il est imprudent et funeste de dédaigner les me-
naces d'un ennemi puissant, parce qu'il reut employer des voies inconnues. L^homme médiocre regarde comme chimérique ce qoe l'homme supérieur regai*de comme un moyen assuré de triompher.
Malheur à tout empire gouverné par ces êtres dégradés , en qui se rassemblent à la fois Tarrogance et la faiblesse ! Ils bravent leur ennemi, l'insultent, l'irritent; il paraît, et ils tombent à ses pieds. L'histoire ancienne nous offre de mémorables exemples: Darius, enorgueilli de ses immenses richesses , de ses innombrables troupes , faisant de vains efforts pour résister au jeune Alexandre, qu'il avait méprisé , tombant sous ses coups avec son vaste empire; Garthage, dominatrice des mers, qui croyait faire trembler Rome, et que Rome anéantit.
Je pourrais multiplier les citations : je passe rapidement à l'histoire moderne. Harold, retranché derrière l'Océaii , bravait Guillaume le Conquérant : Guillaume passe la mer, défait et tue Harold, et règne à sa place. L'empereur Ferdinand I! affectait un insensé mépris pour Gustave- Adolphe, qu'il voyait séparé de lui par la Baltique et de vastes contrées : Gustave traverse cette mer, tombe sur l'Allemagne, donné partout la loi, et aurait été la dictera Ferdinan'd consterné, jusque dans Vienne, sans le coup imprévu qui termina ses jours.
A ces faits, dignes d'occuper fréquemment le souvenir de l'homme d'état et du guerrier, vient naturellement se joindre l'histoire de la campagne que nous terminons ici. Je ne puis m'en retracer les merveilleuses circonstances , sans me sentir ramené à une réflexion que j'ai déjà essayé d'exprimer. La superstition ni Tenthousiasme n'égarent ma plume: mais il m'est impossible d'arrêter ma pensée sur un tel concours d'événements extraordinaires , sans me persuader qu'il est des époques marquées par une providence impénétrable, pour opérer de grands changements sur la terre. Cette campagne miraculeuse , que je nommerai la campagne de Marengo, me semble devoir être mise au rang de ces immortelles époques.
Nous allons repasser en Allemagne, pont compléter rhistoire de la guerre de la révolution.