CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L*ARTILLERIE
Chaque arme prise séparémenl, ou daus sa combinaison avec les autres, est le principe des victoires ; mais la primauté doit toujours être accordée à celle q«i rend le plus de services en faisant le ploi de mal à Tennemi.
De toutes les armes qui prennent une part active aux batailles , celle dont les propriétés sont susceptibles de perfectionnement , dont la sphère d'action peut s'agrandir par ses effets , c'est Tartillerie. On aura beau réfléchir surTînfantcric et la cavalerie , nous ne pourrons jamais rien mettre de meilleur à la place du fusil avec la baïonnette pour la première, et de la lance , du sabre et du cheval pour la seconde. Leur armement étant arrivé au terme de son amélioration, tout ce que nous pourrions faire encore en leur faveur ce serait d'inventer quelque évolution dans le sens de la grande tactique, mais non changer leur force impulsive» ce qui n'est pas le cas, avec l'artillerie. Une fois que les fusées à la Congrève , et surtout les obus de Schrapnels seront perfectionnés, ils donneront à l'artillerie une force destructive tellement grande, que cette arme pourra véritablement devenir le fléau de Thumanité.
L'esprit de l'homme est trop fécond , et notre siècle trop civilisé, pour que ce perfertionuemcnl n'ait pas lieu, et, sans vouloir m*arroger le titre de prophète, je crois prévoir qu'un jour
viendra où l'art des batailles sera fondé sur les effets de l'artillerie, qui s'érigera en arme principale , en assignant aux deux autres des catégories secondaires.
Si ces deux inventions, dont je viens de parler, se sont succédé dans un court espace de temps , il n'y a pas de raison (tour que Timagi nation humaine reste stationnaire dans ses innovations , et l'artillerie, étant la seule arme susceptible d'amélioration, c'est vers elle que se tourneront les idées ingénieuses des savants, et c'est elle qui en recueillera tous les fruits.
En résumant les propriétés de Tartillerie, j'ai dit, page 291 (i) : c Que c'était une arme
> secondaire qui possédait une force positive » permanente. Que ses propriétés étaient dé-
> fensives, mais destructives, et que son action , » dépendante des deux autres armes, sans les- » quelles elle n'osait jamais s'engager, était
> purement préparatoire, i
Mais quelles sont les conditions de cette action préparatoire? Que peut-on en attendre ou en exiger? Quel est son minimum, et quelle en peut être l'apogée? Voici où git la question et la solution du problème.
Nous n'avons été presque jamais témoins de combats à outrance de l'artillerie ; de ces com-
(i) Examen raisonné, etc.
MÉMOIRE
bats, donl la réussite ait été basée sur Faction de cette arme , et où elle parût comme arme principale, et les deux autres comme armes secondaires ; de ces combats , dîs-je , où Ton sacrifie le dernier artilleur et le dernier canon , pour parvenir à un grand résultat. Ignorant ce que son action , poussée à son maximum d'intensité , peut produire , nous avons prisé ses propriétés aundessous de ce qu'elles sont effectivement. J'ai vu les choses autrement et j'en juge d'une manière différente.
J'invoque ici le témoignage d'un des plus illustres militaires de notre siècle, celui du maréchal prince de Varsovie. Dans ses conversations confidentielles sur Tart des batailles , et sur les propriétés des différentes armes, combien de fois n'a-t-il pas attiré toute mon attention sur l'artillerie, sur les grands résultats qu'il en a obtenus pour le sort des combats , et les effets qu'il espérait en obtenir encore.
En visitant le champ de bataille de Grochov (c'était la première fois qu'il le voyait), et apercevant le petit bois du centre de la position où nous nous sommes battus plusieurs heures consécutives, en engageant imprudemment un combat à outrance de tirailleurs , il me dit :c La possession de ce bois ne m'aurait
> pas coûté aussi cher, j'aurais placé 50 pièces
> de canons sur ces hauteurs (i), et j'en aurais
> bientôt expulsé les défenseurs, i Soixante-dix jusqu'à quatre-vingts pièces
rassemblées en une seule masse, bien placées et bien servies, sont à ses yeux le vrai principe des victoires. Ayant été tant de fois témoin des effets foudroyants de l'artillerie, ses souvenirs restèrent gravés dans sa mémoire; il mit plus tard son expérience à profit, et celte arme est devenue son arme de prédilection pour les batailles.
Ce qu'il a dit , il l'a démontré , je l'ai vu, et j'en parle maintenant avec connaissance de cause.
Ces combats à outrance de l'artillerie lui ravissent, il est vrai, beaucoup de serviteurs et de chevaux. A l'assaut de Varsovie, sur 300 pièces de canon qui en ont été mises en action, nous perdîmes, en tués et blessés,
(i) Elles se trouvent yis-à-vis da bois, qui n*cst foacièrement qu'un bouquet insignfianl, et le dominent parfaitement.
40 oiBciers supérieurs et subalternes, ao nombre desquels se trouvaient 8 cbeb de brigade et de compagnie; 400 hommes tués, 300 bksBés et 850 chevaux.
En comparant cette perte avec celle que l'artillerie des armées essuie ordinairement « plus d'un militaire se sera récrié sur son énormité; mais, à Borodino, n'en avons-nous pas fait une de 48,000 hommes? Maintenant, je demande quelle différence y a-t-il entre un fantassin , un cavalier et un artilleur dans la balance de l'humanité? A mes yeux ils sont égaux, car ils sont hommes. Il ne s^agit donc que d'aviser aux moyens de compenser les grandes pertes de Tartillerie pour pn§venir sdta inaction, et la chose ne me paraît pas si dUBcile. Que l'infanterie et la cavalerie préparent le nombre nécessaire d'artilleurs ; la première, pour l'artUlerie à pied; la seconde, pour Tai^ tillerie à cheval. Ces deux armes pourront former facilement des pépinières qui compenseront les vides occasionnés par les combats, et mettront l'artillerie à même d'entrer toajoun en lice.
C'est un de ces moyens» firuilde réducatioa du soldat, dont la facilité esl hors de doute, et dont il serait même inutBn de discuter Imign»ment.
Deux voies différentes nous condoisenl am grands résultats que nous pouvons attendre d'une arme quelconque :
i^ Son éducation;
^ Son emploi.
Les effets de l'artillerie sont si fondroyanti, que son emploi rationnel doit produire des ri* sultats immenses pour le sort des combats; car, en diminuant d'une manière effrayante le mmbre des forces ennemies, en rompant la compacité des masses, ou la contiguïté des ligna de bataille, elle apprête un rôle facile aux at* très armes, les accompagne dans leurs mouffr ments offensifs, leur imprime une force positive , et ne cesse de partager leurs lauriers.
En parlant des propriétés de l'artillerie, j'ai dit, page 265 (s) : Que ses effets pouvaient être envisagés sous plusieurs rapports diffifrenti :
i"" Elle peut paralyser, ou même arrêter un
(t) Examen rainminét etc. ^
SUR L*ARTULLERiE.
mouvement offensif qui se prononcerait avec trop d'impétuosité ;
2^ Elle protège le déploiement des troupes;
3^ Leur mouvement rétrograde ;
4^ Elle fait naître du flottement dans les lignes ennemies, et facilite Faction des autres armes;
5^ Enfin, elle augmente la force impulsive des troupes assaillantes.
Fort de mon expérience, acquise pendant la campagne de Pologne, et nommément à l'assaut de Varsovie, j'ajouterai une sixième propriété, qui est la base de mon travail actuel, et qui consistera à
6^ Mutiler les bataillons et préparer l'action des autres armes, de manière à leur faciliter la rupture du centre des lignes de bataille qui interrompra leur liaison tactique , et sera le préliminaire d\ine défaite complète.
Le rôle de Tarlillerie se réduisait, jusqu'à présent, à fait naître du flottement dans les lignes ennemies, dont on profitait pour gagner quelques pouces de terrain. Ici le problème s^offre sous un aspect plus compliqué , car il ne s'agit pas moins que de faire sur un des points de la ligne ennemie , non une de ces brèches dont on prévient le fâcheux inconvénient en faisant avancer dans la trouée un ou deux bataillons tirés de la réserve , et vers laquelle aucun mouvement offensif décisif ne peut se prononcer ou reste sans effets; mais une de ces brèches qui dégarnissent assez la partie compromise pour pouvoir l'attaquer avec succès, pour interrompre la contiguïté des lignes, désunir les masses qui les forment, et leur ravir cet accord tactique sans lequel une armée ne saurait se maintenir longtemps en position.
Le rôle que j'impose à l'artillerie est sans doute aussi glorieux que diflScile, et repose sur l^osieurs éléments qui forment la base de ses succès, et qui sont : ses propriétés, son éducttîon et son emploi dans les batailles.
Pour ne pas me mettre dans la nécessité de
(i; Ayant donné mes idées sur Téducation de Tartillerie ( Examen raisonné), j'avertis le lecteur que, pour
répéter des choses sur lesquelles j'ai donné de grands développements dans mon Cours de Jociique, je ne dirai que quelques mots sur les deux premières thèses, en me réservant de m'arrétcr plus longtemps sur la troisième.
En méditant sur l'éducation de l'artillerie , je mettrai en première ligne de sa perfection le tir et la vélocité des mouvements. La célérité avec laquelle les canonniers chargeront et déchargeront leurs pièces, la justesse avec laquelle ils sauront pointer, et la vivacité qui présidera à tous les mouvements, formeront les éléments les plus importants de cette partie de leur exerice (i).
Que les chefs ne négligent pas d'accorder au tir toute l'attention qu'il mérite, et n'oublient pas que le sort d'une bataille et celui d'une nation peuvent souvent en dépendre. Ce sont des circonstances trop graves pour les juger légèrement, et on commettrait un crime de lèse-patriotisme en les sacrifiant à quelque autre considération moins majeure.
Quant à l'emploi de l'artillerie, celui-ci exige des développements plas étendus, qui devront être en proportion avec le rôle important que j'impose à cette arme.
Je le considérerai sous plusieurs rapports ,
qui seront :
i<» Le partage de l'artillerie dans les lignes
de bataille ;
2^ Les positions qu'on lui fera prendre ;
3^ Le rassemblement des pièces en grandes masses*
Â^ Le but tactique qu'on leur assignera.
C'est du talent avec lequel on remplira ces conditions que dépendront les succès de l'artillerie , et que nous pourrons exiger d'elle le changement qu'elle est appelée à produire.
La gravité des conséquences ajoute ordinairement à l'importance du principe , et m'impose le devoir de consacrer à chacun de ces quatre surjets un aKicle séparé.
le cas qui fait le sujet de ma discanioB , je 1* comme portée au plus haut point de perfectiao.
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