‹ Considérations sur les grandes opérations de la compagne de 1812, en Russie; des M émoires sur les principes de la stratégie; de l'Examen raisonné des propriétés des trois armes; et d'un Mémoire sur l'artillerieChapitre 77 sur 87 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

L'histoire des deux campagnes les plus mémorables de la plus terrible guerre, que nous retracent les annales du monde, suffirait seule pour captiver Tattention de toutes les classes de lecteurs. Quel degré d'intérêt n'acquerra-telle pas pour ceux qui , par état ou par inclination y se sont fait un fond de connaissances militaires, si, au récit fidèle des événements, se joignent des observations qui leur en dévoilent les causes, ou qui, du moins, fassent naître en eux le louable désir de méditer sur ce qui a été fait , et ce qui pouvait se (aire?

M. de Bulow, officier prussieu, auteur de Touvrage dont j ofire ici un abrégé, était déjà connu en France par un écrit fort répandu, depuis que M. Tranchant-Laverne en publia une traduction faite avec beaucoup d'intelligence et de clarté (i).

Je ne puis trop en recommander la lecture

(i) Esprit du système de guerre moderne ^ t volume iii-8 " , avec tiS figures.

(i) Idem, i* part., scct. \.

aux personnes qui voudront faire celle-ci-aTec quelque profil. Sans cela, il serait souveni difficile , pour ne pas dire impossible , de suivre Tauteur dans Tapplication continuelle qu'il

fait des principes énoncés dans sa première production.

Sans m'engager dans l'andyse de la théorie qu'il y a exposée, je crois devoir, du moins , donner la définition de deux termes, qu'U importe d'autant plus de comprendre , qu'ils servent à distinguer les points de vue, sous lesquels l'auteur envisage toutes les opâralions mUitaires.

Le premier est un mot qu'il a remis en usage pour l'intelligence de son système, et le second est pris dans une acception si rigoureuse, qu'il peut être considéré comme nouveau.

Écoutons M. de Bulow lui-même (t ).

c J'appelle êtraUgie (s) les mouvements de V guerre de deux armées hors du cercle visuel

(3) On sait que les Athéniens nomroaicnl stratèges (tTpaJ'tiyot) (lii générauiélus par le peuple.

PRÉFACE

> réciproque , ou , si Ton veut, hors de Teffel » du canon.

» J'appelle tactique la science des mou- » vements qui se font en présence dePennemi, » de manière à pouvoir être vu par lui» et at- » teint par son artillerie. >

M. de Bulow parait attacher un grand prix à la gloire d'avoir été le premier à publier les principes sur lesquels repose son système.

Il avance , par exemple , que , le premier, il a séparé Tidée de la base de celle de la ligne to^ pérations; que, le premier, il a démontré jusqu'à l'évidence y et réglé, d'une manière invariable , les deux conséquences qui en résultent.

Ces deux idées-mères doivent être considérées comme les éléments et le fondement de la stratégie.

M. de Bulow prétend aussi que , le premier, il a défini, avec précision, ce qu'on devait entendre par Vobjet d'opération.

De ces notions préliminaires, sort, selon lui, le grand et important principe que toute base militaire, pour être bonne, doit êlre la base d'un triangle, dont l'angle au sommet soit au moins de 90 degrés.

Cet angle, opposé à l'objet d'opération, est toujours nommée par l'auteur Vangle objec^ tif^ ce qu'il importe de retenir.

A la base d'un triangle rectiligne, il préférerait encore un segment de cercle, dont le cdté concave serait tourné vers l'ennemi.

L'auteur affirme que cet axiome n'a été connu de personne avant lui, qu'il serait impossible de trouver dans aucun théoricien la plus légère allusion à une vérité dont la découverte lui appartient uniquement.

Je suis très-éloigné , assurément, de contester à M. de Bulow la réalité ou retendue de ses connaissances militaires; mais il provoque la discussion de son système avec une franchise qui doit m'inspirer la confiance de lui soumettre quelques doutes.

c Je vais au-devant de la critique, dit-il; la » vérité m'est plus chère que la vaine renom- » mée d'auteur. Pourquoi , après avoir lu mou

1 ouvrage, n'examinerait-on pas 8'il m'est po^ 1 mis de prétendre au titre d -inventeur? Poor- 1 quoi ne me prouverait-on pas, si on le peut,

> que toutes les assertions que je donne pour 1 originales, ne sont que des réminiscenoes?

> Je m'en consolerais facilement, en songeant

> que cette rencontre, cette conformité d'idées » entre moi et d'autres maîtres de l'art, sost 1 un garant de la justesse de ces idées. >

Il est impossible de mettre ses lecteurs phs à l'aise : quant à moi, je me permettrai de faire part des observations suivantes à ceux, dans la mains desquels pourra tomber ma traduction. Après un examen réfléchi du système de M. de Bulow, je trouve qu'il est susceptible d'être analysé en termes extrêmement dain et précis.

c Avant d'entrer en campagne, selon loi, il est nécessaire d'avoir derrière soi une ligne de magasins, assurée par de bonnes plaoei. Plus cette ligne est étendue ; plus Tannée qui en tire ses vivres et ses munitions eneit rapprochée, et plus l'ennemi éprouverai difficultés, s'il tente de lui en interoqtv la communication.

> Si, au contraire, cette ligne est ooortf, ou même se réduit à un point, et que ^a^ mée qu'elle alimente s'en éloigne, les vaajm qu'aura Tennemi pour arrêter toutes sesopérations, en s'emparant du seul chemin fne suivent ses convois, seront fréquents etoritipliés. >

Il est impossible, assurément, de oonlsilBr à M. de Bulow la vérité de ces théorèmes isndamentaux; mais examinons jusqu'à quel poU il peut prétendre à la gloire de les avoir réfélés ou démontrés.

Avant d'essayer d'approfondir les prinafei d'après lesquels ont agi les grands génénn des temps modernes, il ne serait pas indifflbok de rechercher si l'antiquité ne nous ofliînii aucune trace d'un système analogue àeeU que nous discutons.

Alexandre le Grand vient naturellement se présenter à la mémoire : or, voici ce que dit

DU TRADUCTEUR

de rimmense expédition entreprise par le vainqueur de TAsie, un des plus habiles théoristes du siècle dernier (i) :

c Par la lecture que j'ai faite d*Arien , voici comme j'ai compris le projet d'Alexandre pour faire la conquête de l'Asie. Ce projet a eu pour fondement de commencer , après le passage de l'Hellespont , par se rendre maître de toutes les villes maritimes des cAtes de l'Asie et de l'Egypte, dont la plupart étaient sans fortifications, afin d'ôter par là aux Perses le pouvoir d'entretenir une flotte dans la Méditerranée.

1 Par ce moyen , Alexandre assure la communication de son armée dans l'Asie avec la Grèce, pour en tirer les secours nécessaires : ainsi, dès qu'il a passé l'Hellespont, il suit ce projet, il bat les Perses au passage du Granique. Au lieu de les poursuivre comme un jeune conquérant qui suit son courage plutôt que la voie qui conduit à l'exécution de ses desseins, il occupe son armée à faire la conquête des places maritimes les unes après les autres, et de proche en proche, comme elles sont situées.

» Alexandre ne s'écarte point du but qu'il s'est proposé , en faisant la conquête de la Lycie et de la Pamphilie , ^n d'assujettir toute la cAte.

» Le héros arrive à Tarses , et peu après se donne la bataille d'Issus, où il défait entièrement l'armée de Darius; mais au lieu de le poursuivre , il ne se dérange pas en la moindre chose de la marche qu'il s'est tracée, et continue de prendre les villes maritimes, parce qu'il connaît que c'est le seul moyen d'assurer toutes les conquêtes qu'il a prémédité de faire : en conséquence, il assiège Tyr. i c Dans tous les temps, ajoute le maréchal de Puységur , ceux qui ont entrepris des conquêtes en avant, ians prendre Ut mèmei préeaur

(i) Le maréchal de Puy«égur: Art de la guerre, tom. i",chap. i"art. ▼!.

fions que prit Alexandre pour auurer ki «ifiinef, dès qu'ils ont connu que l'ennemi était assez fort pour se mettre entr'eux et leur pays, ont été obligés de les abandonner pour se rapprocher, et souvent contraints de donner bataille , c'est-à-dire, de s'exposer à tout perdre. Nous en avons bien des exemples dans l'histoire. »

D'après cet exposé , il est évident qu'Alexandre ne voulut marcher en avant, qu'après s'être assuré de ses derrières, et avoir formé la ligne, qui servait de base à ses opérations ^ aussi étendue que possible.

César montra-t-il moins de science, moins de sagacité dans son admirable campagne de Catalogne contre Afranius (i) ?

Ces principes tiennent si intimement à la théorie de la guerre, que, chez les anciens, comme chez les modernes, on aurait peine à trouver un seul général , un seul auteur militaire, qui ne les ail pratiqués ou enseignés. Parmi les prefniers, ilsuflitdeciterXénophon, Polybe, César; parmi les seconds, MontécucoUi, Folard, Puységur, Guischardt, etc. Ils n'emploient pas, il est vrai, dans leurs définitions, les termes géométriques dont fait usage l'auteur prussien; mais, quand ils vous recommandent de veiller sur vos flancs, de vous assurer du pays qui est derrière vous, d'en entretenir les communications aussi libres et aussi nombreuses que possible, et de les couvrir, en calculant avec précision les marches que l'ennemi peut faire pour les intereépter, ainsi que celles qu'il faudra entreprendre pour s'y opposer : quand ils vous ont dévoilé, en un mot, tous les secrets du grand art de la guerre, n'ont-ils pas été à leurs successeurs le droit de réclamer, comme une découverte , ce qui n'est au fond que le fruit de leurs exemples et de leurs préceptes? Peulpon» enfin, se dire l'inventeur d'une théorie , pirce qu'on Ta rédigée ou présentée dans des formes nouvelles ?

(t) Voyet ses Commentaires : De bello eto. Hb. i.

PRÉFACE

Voilà une qucsLion que je soumets à M. de Bulow. Les expressions qu'il veut inlroiiuire peuvent avoir le mérite de la précision, mais elles n'ajoutent rien au sens.

Par exemple , lorsqu'il établit que son armée, en la considérant comme un sommet , doit former un triangle obtusangle , ou tout au plus rectangle avec la base d'opérations , est-il plus intelligible, et même plus exact que le maréchal de Puységur, qui recommande de calculer avec soin toutes les entreprises que l'ennemi peut faire sur vos communications, et les moyens que vous aurez pour les déjouer? Lorsque M. de Bulov^ veut que les dispositions se fassent toujours de manière à flgurer la courtine flanquée de ses bastions, fait-il autre chase que répéter les principes posés par les grands maîtres (i)1 Tous nous disent de porter tous nos soins à couvrir nos flancs, et à menacer ceux de Tennemi, afin de l'embrasser dans nos attaques.

MontécucuUi , après avoir démontré cet axiome dans son premier livre, en fait une application lumineuse dans le second , qui traite de la guerre contre les Turcs, et, dans le troisième, appuie enfin ses leçons d'exemples tirés des ses propres campagnes.

Il serait aussi long que superflu de citer a la suite d'un aussi grand nom , ceux de tous les théoristes oii M. de Bulow a puisé des idées dont il a fini par se croire l'auteur, parce qu*il les a revêtues d'une nomenclature particulière, et offertes sous un jour nouveau.

Mais il émet aussi des opinions dont on ne })eut lui contester la propriété : il est donc juste qu'il en réponde seul , et que tout lecteur en fasse le libre examen.

Voici un de ses théorèmes favoris :

(i) Guibcrt, dans son Eê$ai général de Tactique , a donné beaucoup de développement à cette idée.

(i) M. de Bulow semble regarder les liraUlcun comme une invention propre à la guerre de l'indépendance américaine. Sans nous engager dans la discussion des rapprochements qui pourraient se faire entre les tirailleurs et les flanqueurs ou éctairettrs, je rappellerai à >l. do Bulo^i ie CilciiiT rombnl de Ruxpina

c II est plus effiace de combalire en Uraii- 1 leurs (s) qu'en rangs serrés ; et d'ailleiin , 1 il est bien plus facile de mettre le désorire > dans ces derniers. >

M. de Bulow cherche à ^iémonlrer cette singulière proposition , en avançant que si les ennemis restent en masse, ses tirailleurs, qui sont à une certaine distance les uns des autres, ne perdront pas un coup contre ce groupe d*hommcs, tandis que le feu de la troupe se^ rée n'atteindra, pour ainsi dire» que par hasard , un de ces tirailleurs disséminés sur k terrain.

Il ajoute que son adversaire , réunissant ses troupes, formera nécessairement une ligne moins étendue que celle qu'il occupera hîmème avec ses tirailleurs, ce qui lui |)enneUn de l'envelopper, même avec une force intérieure.

Sans prétendre, assurément, mettre en donle l'utilité dont peuvent être les tirailleurs et mainte circonstance, j'en appellerai auxolciers qui ont fait avec fruit la dernière guerre, celle de toutes où l'on a employé cette ame avec le plus d'habileté, et, fort de leur tëoioignage, je répondrai à M. de Bulow :

l"" Si l'armée ennemie est postée soifai les principes des grands capitaines, ses (Unes seront assurés, ce qui réduira le point d'attaqie à un front égal au sien.

â"" 11 est de fait que le feu des liraîUçws est beaucoup moins meurtrier que ne le oppose M. de Bulow; ils tirent, en général, 4e trop loin.

5^ On sent (et M. de Bulow l'avoue leimême) qu'ils ne pourraient résister en plane à la cavalerie légère. Dans un pays coupé, il leur serait même difficile de tenir contre Tat-

ou Mahadia , en Afrique , où Labienus eiécuta César des manœuvres de troupes légères, si liiliikwrf conçues, que ce -grand capitaine n>n put trioafb^ que par son inébranlable constance et les prodigicas ressources de son génie. (liirtius, Bell, afric, — Gfli^ chardt , tom. ii , chap. \iii. )

Substituez le fusil h Parc et k la fronde, tous mH nos tirailleurs modernes dans*toute leur perfec lion.

DU TRADUCTEUR

SOI

tiique vire d'une troupe en ordre , surtout si on la fait précéder par quelques déchai|^ d'artillerie. Il est simple, en effet, qu'une certaine masse d'hommes renverse des individus épars et sans ordre.

Je pense aussi que tous les militaires ne conviendront pas de la justesse de quelques autres opinions de Tauteur prussien.

Ce sont celles qu'il professe, généralement, sur les retraites et la guerre défensive. Sans doute, il est à propos de laisser sur les derrières et les flancs de Tennemi, des détachements qui le menacent et le harcèlent; mais il ne serait pas prudent de se diviser en plusieurs corps éloignés les uns des autres : le vainqueur les écraserait successivement. La saine théorie enseigne qu'il faut jeter dans de bonnes places de fortes garnisons, qui interrompent les communications de votre adversaire , interceptent et enlèvent ses convois , l'obligent enfin à se morceler. A défaut de forteresses, on prendra, s'U est possible, une position qui donne de la jalousie à l'ennemi, et qui soit tellement calculée, qu'on n'ait que le rayon ou la corde à suivre pour se réunir et s'opposer à ses mouvements, tandis qu'il aura l'arc à parcourir pour former ses attaques.

Les campagnes du maréchal de Créqui, en Lorraine et en Alsace (1677, 1678), et la défense des frontières du Dauphiné et de Provence, par le maréchal de Berwick (1711), sont des modèles à suivre dans la défensive : il est , cependant , à observer que la conduite de ces deux grands généraux se trouve pres^ qu'en opposition directe avec les principes avancés par M. de Bulow.

Ce n'est pas, au reste, que l'auteur allemand regarde de telles autorités comme capables de porter atteinte à la solidité de son système. Il est si fortement pénétré de son évidence, qu'il ne conçoit pas qu'il puisse être attaqué par d'autres, que par ceux qui manqueront d'une

(i) Voyez page 400 et suivantes.

dose de persfMcacité suflBsante pour en saisir l'ensemble et les détails.

M. de Bulow s'attend que ses antagonistes lui objectoont que, pour agir dans un triangle obtusangle, tel qu'il le trace, il faut qu'il soit maître d'une bien plus grande étendue de terrain quMl ne serait nécessaire» s'il marchait en avant sur une simple ligne.

il soutient précisément le contraire, et voici son raisonnement :

c n n'est point nécessaire de rien posséder » derrière soi, quand on opère au sommet d'un 1 triangle obtusangle, ou, tout au moins, rect-

> an^e; car, la ligne moyenne d'opéralions,

> c'estrà-dire, la perpendiculaire abaissée du

> sommet sur la base, est suiBsamment cou-

> verte par sa position même, tandis qu'une

> ligne d'opérations, unique, doit être eou- 9 verte par une chaîne de postes. »

Ce raisonnement est spécieux : je m'imagine, néanmoins, que nombre de personnes demand^ont à M. de Bulow comment, et de quoi il se propose de former la base de son triangle, s'il regarde comme inutile dé rien posséder derrière lui.

D'autres, pourront aussi lui demander quelle arme il compte substituer à la baîonnetle, pour laquelle il affiche un si grand dédain (i).

11 laisse asses percer son goût pour la pique : il n'est donc pas hors de propos de lui rappeler les principaux arguments d'un chapitra que Puységur a consacré tout entier k oette question : c Si l'infanterie , armée de fuj^ avec

> baïonnettes à douille, l'est mieux *fà'avec » des piques (t) ?

> Les occasions de se servir de la pique sont » si rares, dit l'auteur que je viens de citer, » en comparaison de celles où elles sont non- » seulement inutiles , mais embarraasantes ,

> que ce n'est pas saas raiiM 4M l^lsage en a

> été proscrit*

> Durant la guerre de 11QÏ, qu'il n'y a plus » eu de piques, oda n'a rien été de la force

(t) Puységur» Art dt la guirre^ chap. tiii.

DU TRADUCTEUR

de MareDgo, pour rappeler à gon armée que nous sommes les fils de ces Français qui ont perdu la bataille de Rosbach contre les Prussiens?

Je sais fort bien que pendant longtemps, un Français ne pouvait se montrer en Allemagne, sans que la jalousie nationale ne cherchât à s^armer contre lui du nom de cette malheureuse journée. Mais c'était avant la guerre de la Révolution , avant cette foule d'exploits qui ont rendu , et au centuple , aux armes françaises, tout le lustre que leur avait enlevé Timpolitique et funeste guerre de 1756.

Et, encore, celte vengeance n'a jamais été exercée par les gens instruits, par les militaires spécialement, qui savaient que dans cette bagarre de Rosbach , les troupes de France étaient confondues avec celles des Cercles , qu'elles étaient sous les ordres d'un Allemand

(le prince de Saxe-Hildburghausen) , et qu'enfin, cette armée, mal composée, mal commandée, avait eu affaire au premier capitaine du siècle , au grand Frédéric.

M. de Bulow doit avoir trop de sens, pour ne pas convenir qu'un ennemi de César aurait eu peu de droit de déclarer à son armée qu'elle devait dédaigner ce conquérant et ses légionnaires , parce qu'ils étaient les descendants de ees' Romains , qui avaient perdu la bataille de Cannes contre Annibal.

Au total , je me suis étudié à faire disparaître ce qui pouvait déparer l'ouvrage de M. de Bulow, et à mettre en évidence les poin||^ qui méritent de fixer l'attention des militaira. Je répète , d'ailleurs , que j*ai conservé l'esprit et les opinions de l'auteur prussien, toutes les fois que j'ai pu le faire, sans servir d'écho à ses préventions personnelles.

HISTOIRE

LA GAIPACmi DE UOO) EU AIII1A61II IT IR ITAUI

c C'est moins sur les champs de bataille » que dans les conseils des souverains , qu*il > faut rechercher la cause des défaites » ont dit de grands hommes d'état , éclairés par l'expérience .

La vérité de cette assertion ne pouvait être mieux démontrée que par la comparaison de la conduite des gouvernements français et autrichien , avant la campagne dont nous allons tracer l'histoire. Nous y verrons que les mesures adoptées par les cabinets ont réglé le sort des deux États : d'un côté , les vastes conceptions du génie ont dû enfanter des victoires; de l'autre, les vues étroites de la routine ne pouvaient produire que des revers.

La première des erreurs des ennemis de la France fut de se persuader que cet empire était totalement épuisé d'hommes et d*argent. Égarée par cette opinion , à peine rAutriche songea-t-elle à remplir le vide que venait de causer dans ses armées le départ de 50t000 Russes.

Dans ce moment même, la France déployait toute son activité pour réparer les perles de la campagne précédente , et s'assurer des avantages décisifs dans celle qui allait s'ouvrir. Fûl-il vrai que dix ans écoulés dans les orages de la révolution eussent sensiblement amorti TenthousiavSme de la liberté dans le cœur des Français , du moins un. héros savait ce qu'il devait atlcndre d'une nation essentiellement belliqueuse, en faisant un appel à sa valeur, en

lui montrant Tennemi sur ses frontières. Bonaparte avait offert la paix; l'Empereur l'avait refusée : de cette instant , tout soldat français sentit combien était belle la cause pour laquelle il combattait.

On a singulièrement exagéré les pertes que la France a faites en hommes pendant cette guerre. Jamais , comme on l'a soutenu , toute la nation ne vint s'entasser dans les camps; jamais, dans toutes leurs campagnes, les Français ne firent agir plus de 500,000 hommes contre leurs ennemis. Louis XIV en eût autant sur pied pendant la guerre de la Suecemon , et les États sur lesquels il régnait, n'égalaient point le territoire actuel de la république.

Contre l'efficacité des entreprises des Français , on objectait sans cesse le délabrement de leurs finances; et c'est précisément cette impossibilité de soudoyer et d'entretenir les troupes , que les gouvernants et les généraux employèrent habilement , pour pénétrer le soldat de la nécessité d'aller conquérir dans le pays ennemi, ce qui lui manquait dans le sien.

Pendant que la France était toute entièrft à ses vastes apprêts , l'Autriche se contentait de renforcer partiellement ses années; mais la plus brillante armée ne peut se promettre de succès, qu'en raison de la capacité de celui qui la guide. 11 supplée au nombre , il inspire la confiance ; et , dans sa main , une troupe non aguerrie devient un instrument propre

HISTOIRE

aux opérations de stratégie et de tactique (i).

Loin de moi Tidée de vouloir jeter le blâme sur la conduite des généraux autrichiens dans cette campagne ; on sait trop que leurs moindres mouvcmenls sont prescrits ou dirigés par le conseil séant à Vienne. Quand un général a ainsi les mains liées , on ne peut , sans injustice, le rendre responsable du succès. Cependant les commandants impériaux ont assez mis au jour leurs qualités personnelles , pour qu*il soit permis de ne leur point trouver de génie militaire , et de les ranger dans une classe fort inférieure à celle des grands mailrcs de Tart.

Lorsque c'est par Tancienneté de service que Ton parvient aux premiers grades , il est rare que ceux qui en sont revêtus y apportent les talents nécessaires. Le mérite languit inconnu dans Tobscurité des emplois subalternes, tandis que Tincapacilé usurpe les honneurs et le pouvoir. C*cst là Tavant-coureur le plus certain de la chute d'une monarchie. La fermentation , inséparable d'une révolution, a fait paraître, en France, des hommes qui, dans un temps calme, n'eussent pas même soupçonné ce dont ils étaient capables. Ce déploiement subit de facultés transcendantes , est une des premières causes auxquelles il faille attribuer la supériorité marquée des Français dans cette guerre.

liC rtmunandemcnt des armées autrichiennes , dans ces derniers temps, a quelquefois été aristocratique. Les états-majors , les adjudants, en plus d'une circonstance, en ont dirigé les opérations; du moins la voix publique les leur a-t-elle souvent imputées. Sans chercher à découvrir ces ressorts cachés , l'observateur des événements militaires ne considère comme général cflectif que celui qui en porte le titre. Il ne s'informe pas si le nom de Kray et celui de M^ilas représente une compagnie ou un individu : le général apparent est , pour lui , l'Ame de l'armée.

Quoi que soit, au reste, l'auteur du plan d'opérations qui a été suivi, on ne peut nier

(i) Voici la définition que Fauteur donne de ces deu\ uiuts, dans son proniiiT ouvrage :

■ J'appelle stratégie, les mouvements de guerre de ■ drui armées hors du cercle visuel réciproque, ou , si ' Ton veut , hors de reffel du canon.

■ l.a science des mouvdments qui se font en présence

qu'il ne fAt .très -défectueux. La pranière faute commise précédemment, avait été de laisser conquérir la Suisse par les Français. On ne pressentait pas à Vienne de quelle extrême conséquence serait, par la suite, la possession de ce pays. Je dois m'arrèter ici pour y démontrer l'application d'un principe qo» j'ai posé ailleurs (s).

J'ai dit que , chercher à pénétrer entre deax corps , c'était attaquer une courtine entre deux bastions , c'est-à-dire, que dans les opérations de stratégie (mouvements de loin), comme dans celles de tactique (mouvements de près), il était toujours dangereux de prêter le flanc Néanmoins, il est évident que ce principe souffre des modiCcations; par exemple, siki deux angles saillants sont aune grande distance l'un de l'autre, leur action sur les mouyemeDtt de stratégie et de tactique, cesse entièrement, et c*est au coup d'œil du général à juger et déterminer ces effets.

Un seul bastion protège par ses flancs, joiqu'à une certaine distance , les courtines adjacentes ; de même aussi une position avancée oeuvre le pays adjacent. L'application est maintenant facile à faire, et nous verrons que ce principe a été confirmé jusqu'à la dendèie évidence par la campagne dont il s'agit id.

La Suisse , par rapport à l'Italie et au ni de l'Allemagne , forme un bastion avancé; eei deux contrées sont flanquées par elle. L'opiration capitale des Autrichiens devait doK être de reconquérir la Suisse.

D'ailleurs, les Impériaux, dans cette pagne, semblaient animés de vues de quêtes, fondées sur l'espoir de l'affaiblîsscmeBt des Fi*ançais. Pour conquérir, il faut attaquer, il faut paraître en campagne avant l'omeaL 11 parait que cela eAt été possible aux Impt* riaux. C'est un axiome incontestable, qoek mouvement accroît la force. De là , ravanti|i de l'assaillant dans les opérations et les ooabats. Il fallait donc attaquer la Suisse, ausaUl que possible, avec une force supérieure; ceqà était d'autant plus facile à exécuter, que hi

• de renneini , de manière à pouvoir en être vu rt il- » teint par son artillerie , cette science est la fadîfiic. > EspHl du système de guerre moderne.

(Note du Traducteur.) (i) Esprit du système de guerre moderne, i** put, sect. VI.

Français ne se sont mis en moavement <[a'après la mi-avril.

D'autres considérations indiquaient encore aux Autrichiens , la Suisse comme le but le plus désirable de leurs efforts. Elle leur assurait une entrée moins difficile que par tout ailleurs dans Tintérieur de. la France. Point de chaînes de forteresses comme sur les autres frontières; le Jura seul se présente, et certes , il est inOniment plus aisé à franchir que les Alpes, qui n'ont pu arrêter Bonaparte. En suivant le Rhône, on parvient rapidement à Lyon , et de là on se répand à volonté dans les départements contigus. On s*empare du cours de la Loire et de la Seine; et faisant servir ces fleuves à ses convois, on porte ses armes victorieuses jusque dans le cœur de la France. On a la faculté de tourner TAlsace, unique moyen de conquérir cette belle province; car, ce n'est que par la possession de la Lorraine et de ses places fortes , que Ton peut acquérir celle de TAlsace, et la plaine ne peut être soumise que par celui qui est maître des montagnes.

J'avoue que , dans ce vaste plan , je ne calcule point la résistance qu^opposerait Tennerai ; et rien , certes , ne me donne le droit de supposer que toutes les forces disponibles de la France se seraient immédiatement trouvées paralysées. Je crois très-volontiers que Bonaparte, avec l'armée de réserve, et le reste des troupes délogées de la Suisse , se serait porté au-devant des Autrichiens, et leur eût livré bataille. Sans doute, il pouvait les battre, il pouvait même les forcer à son tour d'évacuer de nouveau la Suisse; mais les Impériaux retiraient toujours cet avantage que, pendant la majeure partie de cette campagne, la conquête du sud de l'Allemagne et du nord de ritalie n'aurait point eu lieu. ^

Mais si les Français , d'après un principe exposé dans mon premier ouvrage (i), au lieu d'opposer à l'ennemi un front parallèle , se fussent toujours tenus dans une position oblique pour menacer son flanc , ils pouvaient , sans péril , occuper les Autrichiens sur ce point , et, pendant ce temps, se déborder comme un torrent dans la Souabe et l'italie. Les Impé-

(i) Esprit du système de guerre moderne, !'• part., secl. VII el \iii.

rianx, de peur d'être tournés, et même entièrement coupés des États héréditaires, se voyaient contraints à une retraite précipitée. Ceci eût été une nouvelle preuve du principe de la base d'opérations (s).

Je le répète, les Autrichiens devaient, avant tout, attaquer la Suisse; mais ils disent : c Notre principale force c<msiste en cavalerie,

> et nous ne pouvons l'employer que dans les

> plaines. » — A cela je répondrai :

c II fallait augmenter votre infanterie par 1 une levée générale , comme en France. Les i Hongrois sont singulièrement propres à for-

> mer une excellente infanterie légère; c'est

> dans cette arme qu'ils ont fait la force des » armées autrichiennes dans la guerre de sept

> ans. Si le feld-maréchal Lascy n'en eût fait ,

> aussi inconséquemment , de l'infanterie de

> ligne, où pouviez-vous trouver une milice

> plus apte à tenir tête aux Français qui ex-

> oellent dans ce genre de guerre? >

Cette réflexion m'amène à considérer que Joseph 11 et son général Lascy, sans y songer assurément, ont rendu de grands services aux Français. L'un, en démantelant les places de barrière, leur a ouvert les portes de la Belgique; l'autre, par l'anéantissement de l'infanterie légère, a porté le coup le plus funeste aux armées impériales.

Ce fut aussi ce général Lascy qui donna , le premier, le spectacle d'un cordon de troupes d'une immense étendue; système qui, dans ses mains, échoua complètement contre les Turcs, mais qui, modiGé par un génie vraiment militaire, doit être considéré comme le plus convenable dans la nouvelle théorie de la guerre.

Il fallait aussi former une armée de réserve,, à l'instar des Français; la première de toutes les règles étant de mettre, autant qu'on le peut, ses forces en balance avec celles de l'ennemi, si l'on ne veut succomber.

Mais, pour en revenir à la cavalerie, elle n'était certainement pas de toute inutilité dans la Suisse ; et le préjugé , qui veut que cette arme ne puisse agir dans les pays montagneux , boisés ou coupés, mérite une réfutation particulière.

(s) Esprit du système de guerre moderne ^ i'* part.,

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