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UNE ÉPIDÉMIE DE DIPHTÉRIE SUR LES DEUX VERSANTS DU LUBERON

Le Luberon est une chaine de montagnes, une des dernières ramifications des Alpes ; il est situé entre Apt, Pertuis et Cavaillon, dans le département de, Vaucluse.

La diphtérie était une affection autrefois très rare dans notre région ; on pourrait même dire qu'elle y.était presque inconnue. Nous avons exercé les dix premières années de notre profession dans un rayon de dix à douze kilomètres, où se trouvent, huit à neuf villages, représentant une population de sept à huit mille habitants envirou, sans en rencontrer un seul cas. e

La première fois où nous avons été appelé pour cette affeelion, c'était au mois d'octobre 1887, dans la commune de Goult. Le malade était très gravement atteint, l'affection présentait des caractères d'infection générale ; il y avait de la diarrhée; des hémorragies nombreuses s'étaient produites. La pilocarpine guérissait encore à celte époque; tous les journaux en parlaient; elle fut employée sans succès. Le malade succomba.

Quelques jours après, un nouveau cas se produisit, présentant aussi des phénomènes graves. Nous le soignâmes, de concert avec un confrère exerçant à Paris qui se trouvait en ce moment en villégiature dans cette localité. Ce fut une nouvelle déception, le malade mourut. Cette mortalité ne nous surprit pas, étant habitués dans notre région, avec nos prédécesseurs

LE AR et nos confrères, à considérer les cas absolument sporadiques qu'il nous était donné de voir comme devant donner une mortalité de quatre-vingt-dix pour cent. En effet, la guérison très rare faisait regarder la maladie comme un arrêt de mort. Heureusement, la contagion ne s'établit pas et aucun autre cas ne survint. La diphtérie fut oubliée pendant plus de deux ans, lorsque, au mois de décembre 1889, elle éclata brusquement, d'une manière foudroyante, dans la commune d’Oppède, où notre frère exerce depuis vingt-cinq ans environ. Elle fut apportée par une personne légèrement atteinte, qui contamina quatre enfants voisins avec lesquels elle jouait. Cette particularité d'une forme légère déterminant des cas très graves, s'est présentée de nombreuses fois pendant l'épidémie que nous avons traversée. Nous yreviendrons plus tard. | Voici l'observation qui marque le début de l'épidémie :

Observation LV

( Recueillie par mon frère.)

Diphtérie hypertoxique. Quatre atteints, quatre morts en une semaine.

Le 17 décembre 1589, je fus appelé auprès de la jeune fille A. T., âgée de douze ans, pensionnaire dans un couvent d'une petite ville voisine où sévissaient en ce moment quelques cas de diphtérie. Elle avait eu, quelques jours auparavant, un mal de gorge très bénin, pour lequel, cependant, on l'envoya en convalescence chez ses parents. 11 ne lui restait qu'un peu de rougeur à la gorge et un manque d'appétit. Quelques toniques et des amers eurent raison de cela.

La maison de cette jeune fille était contiguë à celle de mon fermier, père de cinq enfants, quatre filles et un garçon, dont l'ainée avait douze ans et le plus jeune était allaité encore par sa mère. de

Par le fait même de ce rapprochement, les enfants se virent et s’'amusèrent ensemble, lorsque, le 26 décembre, neuf jours après l’arrivée de leur camarade, une des filles est prise de mal au gosier; on néglige un peu de la faire voir, ce qui arrive souvent dans les campagnes.

Le lendemain, une autre fille et le garçon sont atteints On vient me chercher en toute hâte, et, à mon arrivée, Je trouvais tous ces enfants couchés, avec de la fièvre, de la gène pour respirer. À l'examen de la gorge, je trouvai des fausses membranes épaisses, tapissant les amygdales et le voile du palais ; le nez en était littéralement rempli. Je donnai du sulfure de calcium à fortes doses : je fis moi-même des lavages à l'eau boriquée et phéniquée, puis des insufflations avec du borate de soude. Applications topiques avec le perchlorure de fer. Alimentation substantielle chez ceux qui pouvaient avaler quelque chose. Mais le lait et le vin même étaient difficiles à administrer.

Pressentant le désastre qui menaçait cette famille, je ne voulus point en assumer toute la responsabilité ; le docteur E. C..., de Cavaillon, fut appelé. Comme j'en étais convaineu d'avance, il élimina, tout d’abord, la question de trachéotomie, la maladie n'étant point localisée au larynx, mais généralisée dans tout l'organisme. Nous avions affaire à une diphtérie hypertoxique. Nous mimes tout l'arsenal pharmaceutique employé contre la diphtérie à contribution, et que je crois inutile d'énumérer ici.

Nous eûmes quelques améliorations momentanées à la suite de nos médications variées, et que nous appliquions lé plus souvent nous-mêmes; mon confrère et moi. Il y eut quelques fausses membranes expulsées ; elles étaient parfois d'une largeur, d’une épaisseur et d'une résistance très fortes.

Le fils, âgé de seize ans, s’alite à son tour, courbaturé depuis le jour de ma première visite ; il avait été isolé, mais le germe

avait déjà pris racine, malgré les aspersions antiseptiques faites dans toute la maison, sur les lits etles meubles.

La fille aînée, que j'eus le temps de renvoyer de la maison paternelle, avec défense d’y retourner, jusqu'à nouvel ordre, fut seule sauvée.

Chez ce dernier malade, l'affection prenait la même tournure pernicieuse que chez les autres ; les ganglions lymphatiques du cou étaient très tuméfiés ; bientôt il y eut des hémorragies, surtout nasales, plus ou moins abondantes, suivant le sujet ; l'odeur. des excréta était d’une fétidité repoussante. Bref, les trois Jeunes moururent, tandis que l'aîné sembla, sous l'influence de la médication générale, du sulfure de calcium et des topiques locaux, s’acheminer vers le mieux ; au bout de quelques jours les fausses membranes n’existaient plus, la rougeur pharyngée disparaissait, ainsi que la tuméfaction du cou; l'appétit revenait, l'enfant ne souffrait plus et quatre ou cinq jours se passèrent ainsi, le mieux allant erescendo, si bien, qu'un soir, des voisins étant là, l’enfant, qui venait de souper, voulut leur lire un passage de l’histoire de France qu'il avait sous la main. Tout d'un coup, il s'arrête, en disant : «Oh! que je suis mal ! que je suis mal !! » Le père accourt chez moi, à cinq minutes de distance ; nous retournons ensemble et trouvons le malade in extremis : « Mes jambes meurent », me dit-il. J'examinai le pouls, il s’éteignait déjà, le cœur était paralysé : l'agonie foudroyante n'avait duré que quelques minutes.

Quelques jours après la mort de ce dernier enfant, une tante, M. P..., qui avait donné ses soins à tous ses neveux, fut prise à son tour. Traitée comme les autres, elle guérit en apparence, lorsque, un jour, dans sa convalescence, elle éprouva subitement des malaises indéfinissables avec angoisse cardiaque, état syncopal. Elle me fit appeler aussitôt ; lorsque j'arrivai, ce grand malaise avait cessé, et, cependant, la malade

AA TES était dans une anxiété extrême, avec le pressentiment d'une mort certaine si l'accès se renouvelait.

J'ordonnai l’arséniate de strychnine à la dose de deux milligrammes et demi en cinq fois, chaque jour. Les mêmes accidents sereproduisirentquelquefois, mais beaucoup moins intenses : j'ai fait continuer la strychnine pendant trois semaines, la guérison s’est maintenue.

A quelque temps de là, la femme M.H..., tante également des enfants décédés, auxquels elle avait aussi donné ses soins, eut sa fille, âgée de dix ans, prise de mal à la gorge. Très inquiète, elle me fit appeler. Je constatai un état fort grave : traitée de la même manière que les précédents, et ayant pris de la strychnine pendant la convalescence, elle n'offrit pas de complications.

Peu de temps après, le frère de cette fillette, plus âgé qu'elle, dut payer son tribut. Je fus appelé et ne pus constater qu'une angine simple, avec gonflement très prononcé des amygdales. Je fis faire des insufflations d'alun phéniqué, j'ordonnai le su!fure de calcium à l’intérieur.

Ce cas, d’ailleurs bénin, guérit sans difficulté. Près de deux mois s'étaient écoulés depuis, lorsqu'un jour, on vint me chercher pour la mère de ces deux enfants. Je la trouvai couchée, très pâle, très amaigrie; elle se plaignait d'une grande faiblesse gnérale, d'inappétence, de vertiges, d’envies de vomir, de fourmillements dans les jambes.Je m'aperçus que sa voix était nasillarde et en fus surpris : la déglutition était difficile et les aliments passaient parfois par le nez. Je lui demandai si elle n'avail pas souffert de la gorge quelque temps avant. Sa réponse fut affirmative; mais, comme il n'y avait pas eu de gravité, suivant elle, elle s'était contentée d'utiliser un excédent de médicaments employés pour ses enfants. Le mal de gosier avait disparu ainsi.

À cette malade encore, j'ai fait prendre de la strychnine, de

PA l’hypophosphite de chaux, du fer, du quinquina, et les phénomènes de paralysie ont disparu complètement. »

Ces petits foyers de contagion n’ont pas été rares pendant l'épidémie ; nous en trouvons encore un exemple dans le rapport que M. le docteur de Ferry de la Bellone a été chargé de faire, en sa qualité de médecin des épidémies et qu'il a bien voulu nous communiquer ; il est résumé ainsi :

Observation V

Au point de vue de la contagion et dela propagation du mal, l'épidémie d’Apt et de ses environs nous a fourni de très douloureux et très remarquables exemples.

Dans un café de la ville, deux jeunes enfants furent atteints, etle premier, âgé de cinq ans et demi, succombait, le 19 décembre 1893, à une diphtérie toxique diagnostiquée, par la bactériologie, dès les premières heures. Le deuxième, non moins atteint, ne succombait pas. Une bonne, au service du café, est atteinte en janvier et quitte cet établissement pour aller se faire soigner à Sivergues, dans sa famille. Elle guérit, mais contägionne trois de ses frères ; deux succombent et un guérit.

Une deuxième bonne entre au service de ce café, en mars, est atteinte deux jours après ; elle quitte la maison et retourne se faire soigner chez elle, à Caseneuve ; elle succombe en quatre jours et contagionne ses trois autres frères où sœurs, qui meurent tous dans la même semaine.

Les trois observations suivantes peuvent venir à l'appui des deux précédentes et affirmer le caractère contagieux de lépidémie qui nous occupe.

Observation VI

(Personnelle)

En mars 1893, nous sommes appelé à la gendarmerie de N.deL., pour donner des soins à l'enfant d’un gendarme qui était atteint de mal à la gorge avec fausses. membranes et fièvre de 39°,2. Le voisinage de Roussillon et le souvenir de ce qui s'y passait, nous rendait vigilantet nous faisait diagnostiquer une .diphtérie. Traitement : granules de Sulfure de calcium, attouchements au jus de citron, lavages fréquents par le nez avec de l’eau boriquée à 5 0/0. |

Quatre jours après, le frère de celui-ci était pris ; la même médi cation fut suivie. Les deux cas furent très bénins et rapidement guéris. La désinfection de la caserne et l'isolement des malades, avec séjour à la chambre, furent rigoureusement prescrits pour un certain temps. Cette dernière recommandation ne fut point exécutée, et les deux enfants, à peine sortis de leur lit, allèrent jouer dans un établissement d'instruction, situé à quelques mètres de là, au moment où les élèves étaient en promenade et qu'il n’en restait que deux de punis. Ces deux derniers, âgés de quatorze ans, contractèrent l'affection et moururent d'angine toxique, dans l’espace de quelques jours.

Observation VII

(Personnelle)

Le nommé À. L., cordonnier, habitant Roussillon (Vaucluse), àgé de trente-sept ans, marié, d’une bonne santé habituelle, d'un tempérament lymphatique, nous fait appeler, le 48 septembre 1893. À notre arrivée, nous le trouvons assis sur son lit, jouant avec son enfant, âgé de quatorze mois. Il se plaint

MNT COUR

d'un mal à la gorge, d'enchifrènement, la voix à demi éteinte : le pouls n'est pas très rapide, 96 pulsations ; brisement des membres. Malade depuis quatre jours, il n’est alité que depuis la veille, il boit bien, mais ne se sent pas de manger, langue blanche ; n'est pas venu du corps depuis deux jours ; c'est d’ailleurs son habitude de rester assez longtemps.

A l'examen de la gorge, membranes grisâtres, sans fétidité, qui tapissent entièrement les amygdales, le voile du palais ; la luette est entièrement enveloppée et ressemble à du vieil argent. L'arrière-gorge, moins garnie, laisse voir une partie rouge du côté du pharynx; dans le nez, du côté des narines, il n'ya qu'un peu de rougeur ; les fausses membranes n’occupent que la partie postérieure de cet organe.

Traitement: huile de ricin, 20 grammes, pour faciliter les évacuations alvines ; badigeonnages au jus de citron en attendant la mixture de Gaucher : pastilles au chlorate de potasse,

lait, vin vieux, bouillon.

19 septembre.— Deux applications à la mixture de Gaucher ont été faites pendant notre absence ; les membranes ne se sont pas étendues dans la gorge, le nez est plus gêné que la veille, les ganglions du cou sont légèrement tuméfiés. Injection de jus de citron dans les fosses nasales ; le reste de la médication n’est pas changé ; deux selles s'étaient produites.

21. — La situation paraît bonne ; il est possible d’enlever une partie des fausses membranes ; la mixture de Gaucher est supprimée et remplacée par des lavages à l’acide salieylique à 2 p. 0/0, faits dans le nez et la gorge.

24. — Etat très satisfaisant ; plus de membranes; la gorge reste rouge; la voix a regagné de son timbre. Traitement continué avec lavages moins fréquents.

96. — Le malade veut se lever, ce qui lui est permis, à la condition qu’il restera dans sa chambre ; il peut prendre de la cervelle, un peu de viande. Son alimentation est d’ailleurs très

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