‹ Consolations à ceux qui pleurent au Trésor des malades [microforme]Chapitre 35 sur 89 · NOUS OUBLIONS TROP NOS MORTS · texte numérisé non relu

NOUS OUBLIONS TROP NOS MORTS

“ Nous oublions trop nos morts, nos “ chers défunts,” avait coutuwe de dire saint François de Sales. Nous ne prions pas assez pour leurs âmes. Le besoin de croire au bonheur, à l'entière délivrance de ceux dont nous pleurons la perte, fait que nous aimons à nous persuader qu'ils ont passé sans transition de la terre au ciel, et que nos prières sont désormais superflues. Aussi, lorsque la lutte suprême s'achève, et que ce moment de solennel silence qui suit le dernier soupir a fait place à l'explosion des regrets, que de fois on entend s’écrier autour d’un lit de mort: Enfin il ne souffre plus, il est

heureux, il se repose! Et l'on cherche dans cette assurance un allégement à sa douleur ; et l'on ne songe guère, hélas !

que, retenus peut-être dans le séjour de l'expiation, la pauvre âme y souffre plus cruellement encore que dans sa cruelle agonie.

Mais qui donc a pénétré dans les conseil: de Dieu ? A qui Dieu a-t:l révélé le secret de sa justice envers cette âme ?

Éclairés des lumières de la foi, les Saints tremblaient bien plus que nous, sur eux-mêmes et sur les autres. Le grand évêque saint Cyprien, sur Je point de souffrir le martyre, s'écriait en livrant sa tête au bourreau : Mualheur à moi qui vais paraître au jugement de Dieu !

Et saint Augustin, longtemps après la mort de son admirable mère, priait encore pour elle, et il demandait des prières. Seigneur, écrivait-il, ne AE à vos serviteurs qui sont mes frères, de porter à votre autel le souvenir de Monique, votre servante, et de Patrice qui fut son époux.

À Dieu seul il appartient de juger les âmes, parce que seul il connaît tous les replis des cœurs. Seul il pénètre dans cette vie intérieure de l'âme qui, ne se révélant pas au dehors, est cause que nos jugements sur autrui sont injustes souvent, et tout au moins téméraires. Là où l'œil de l’homme n'aperçoit que des sujets d’édification. ou de scandale, l’œil de Dieu découvre peut-être, soit un orgueil secret qui gâte ‘les plus belles vertus, soit des circonstances cachées qui atténuent les plus grandes fautes. Et il ne faut point l'oublier: si Dieu a promis le pardon au pécheur, s’il accueille avec indulgence les ouvriers de la dernière heure, il déclare aussi qu'il demandera compte d’une parole oiseuse !, et qu’il jugera même les justices. ? Car, rien de souillé ne peut entrer dans le royaume des cieux *, et il reste le plus souvent, même après le par-

1 Matth. x11, 36.

2 Ps. LxxIv, 3.

3 Apoc. xxi, 27.

don, quelques fautes à expier et une peine temporelle à subir.

Gardons-nous donc de prévenir les arrêts divins par nos jugements aveugles.

Espérons en l'infinie bonté de Dieu ; mais, tout en gardant la douce confiance qu’'autorise la foi pour les vies pures et pour les morts chrétiennes, prions pour tous nos frères défunts, quelle qu’uit été leur vie, quelle qu'’ait été leur mort. Si, par bonheur, notre prière est inutile à l’âme qui en était l’objet, elle ira chercher quelqueautre pauvre âme en détresse, et, lorsqu’à notre tour nous aurons besoin de prières, ceux dont nous aurons hâté la délivrance s’intéresseront à notre bonheur.

Dès à présent et sur la: terre, une prière persévérante pour les morts portera ses fruits dans notre cœur. Elle lui rappellera ce dernier de nos jours qui va bientôt venir. Elle y continuera ces douces relations d’une intime tendresse ; elle y protégera des mémoires vénérées contre l'oubli, le triste oubli, cette grande faiblesse de notre nature; et nous pourrons

dire avec saint Ambroise pleurant un ami :

je l'ai aimé, et je ne le délaisserai pas que ma prière ne l'ait fait entrer dans la maison du Seigneur.

Il a passé par la mort, mais il ne s’y est point arrêté.

(Saint François de Sales.)

Mon Dieu, que cette vie est trompeuse et que ses consolations sont courtes ! Elles paraissent en un moment, et un autre moment les emporte. Petit à petit, Dieu nous sèvre des contentements de ce monde, et il nous attire de cette sorte au désir du ciel, en y attirant peu à peu tout ce qui nous était cher ici-bas. Il faut donc aspirer ardemment au jour de l’immortalité, et tenir nos cœurs élevés vers le ciel, où nous avons maintenant une partie de nos âmes bien-aimées. Ah! si une fois nous avions notre cœur bien engagé à cette sainte et bienheureuse éternité: ‘“ Allez, dirions- ‘ nous à tous nos amis, allez, chers amis,

“en cet Être éternel, à l'heure que le Roi de l'éternité vous a marquée. Nous ‘irons après vous. ”” Et puisque le temps ne nous est donné que pour cela, et que le monde ne se peuple que pour peupler le ciel, quand nous allons là, nous faisons tout ce que nous avons à faire.

O Dieu! la mort est épouvantable ainsi qu'on nous la propose. Car on vient nous dire: Votre père est mort, ou, Votre fils est mort; et ce n'est pas bien parler entre nous autres chrétiens, Il faut dire :

Votre père s'est retiré en son pays et au - nôtre, et, parce qu'il le fallait, il a passé par la mort, en laquelle il ne s’est point arrêté.

Et nous, quand irons-nous dans notre patrie ? En peu de jours, tôt ou tard, en peu d'années nous les suivrons en ce passage, et les amitiés commencées en ce monde se reprendront pour ne plus se quitter. Toutes nos pertes et nos séparations ne sont que pour ce petit moment :

ah ! vraiment, pour si peu que cela, ilfaut avoir patience.

Tâchons donc d'attendre avec courage . que l'heure de notre départ sonne, pour

aller où ces amis sont déjà arrivés ; et puisque nous les avons si fort aimés, persévérons à les aimer encore, faisant pour l'amour d'eux ce qu'ils ont désiré que nous fissions, et ce que maintenant ils souhaitent pour nous, qui est de modérer notre douleur, en conservant nos yeux pour un sujet meilleur que les larmes, et notre esprit pour de plus désirables occupations que celles de la tristesse. Et’ puisque la vraie amitié se plaît à complaire à la personne aimée, pour lui complaire, soulagez votre esprit et relevez votre courage.

Imaginez-vous qu’elle vous en a prié à son départ.

Pleurez-vous la semence quand vous la confiez au sillon ?

(Saint Augustin.)

Vous êtes triste d’avoir porté au sépulcre celui que vous aimiez, et parce que tout à coup vous n’entendez plus sa voix.

Il vivait, et il est mort |

1 Ozanam, ÉVoquence chrétienne.

Mais pleurez-vous donc la semence quand vous la confiez au sillon ? Si un homme était assez ignorant de toutes choses pour pleurer le grain qu’on apporte aux champs, qu'on met dans la terre et qu’on ensevelit sous la glèbe brisée; et si cet homme disait en lui-même : Comment donc a-t-on enterré ce blé moissonné avec tant de peine, battu, émondé, conservé dans le grenier ? Nous le voyions, et sa beauté faisait notre joie : maintenant, il a disparu de nos yeux !... S'il pleurait ainsi, ne lui dirait-on pas: “ Ne t’aflige point, ce grain ‘ enfoui n’est assurément plus dans le ‘ grenier, il n'est plus dans nos mains ; ‘ mais nous viendrons plus tard visiter ce ‘ champ, et tu te réjouiras de voir la ri- ‘ chesse de la récolte, là où tu pleures & l’aridité du sillon. Les moissons se voient ‘ chaque année; celle du genre humain ne . se fera qu'une fois, à la fin des siècles. ” En attendant, toute -:réature, si nous ne sommes pas sourds, nous parle de la résurrection. Le sommeil et le réveil sont de tous les jours ; la lune disparaît et se renouvelle tous les mois. Pourquoi viennent, pourquoi s’en vont les feuilles des arbres ?

Voici l'hiver ; assurément ces arbres desséchés reverdiront au printemps. Sera-ce la première fois, ou ne l’avez-vous pas vu l'an passé ? Vous l’avez vu: l'automne Amènera l'hiver, le printemps ramène l'été. L’année . recommence dans un temps qui lui est marqué ; et les hommes, faits à l’image de Dieu, ne pourraient plus revivre ?.…

Ce qui finit sitot est toujours court,

(Sainte Thérèse.)

La grâce du Saint-Esprit soit avec vous, et vous donne la force qui vous est nécessaire pour supporter une telle perte, un si terrible coup ! Dieu qui l’a permis, et qui nous aime plus que nous ne saurions jamais nous aimer nous-mêmes, vous éclairera de plus en plus pour vous amener à comprendre quelle grâce singulière il accorde à ceux qui le connaissent et qui l’aiment, lorsqu'il les retire de cette vie de misères,

Les lumières de la foi ne nous permettent pas de douter que cette sainte âme ne soit actuellement dans le lieu du repos, y recevant la récompense des grandes épreuves de sa vie, et de la patience avec laquelle elle les a supportées.

Et vous, gardez-vous bien de vous laisser abattre par cette pensée, qu’il vous reste encore de longs jours à passer, isolé sur la terre. Ce qui finit sitôt est toujours court, Dites-vous bien que le temps qui peut vous rester à vivre sans cette chère compagne n’est en réalité qu’un moment ; et remettez-vous entre les mains de Dieu, qui fera tourner toutes choses à votre plus grand bien. Croyez que celle que vous avez perdue pour la vie présente, vous est bien plus secourable en l’autre, où elle priera Dieu pour vos enfants. Ces pauvres enfants, il me font bien de la peine; mais j'espère que Dieu les assistera, en faveur de leur mère.

Ah! que nous serons heureux si nous sommes tous ensemble au Ciel!

(Fénélon.)

On serait tenté de désirer que tous les bons amis s’entendissent pour mourir ensemble le même jour. En perdant de vrais amis, on perd trop. Mais la religion nous console en nous apprenant qu’ils ne sont pas perdus pour nous, et qu'il y a une patrie dont nous nous approchons tous les jours, qui nous réunira tous. Ne nous affigeons donc pas comme ceux qui nont point d'espérance. 1 Ceux qui meurent ne sont à notre égard qu'absents pour un peu de temps. Leur perte apparente doit servir à nous dégoûter du lieu où tout se perd, et à nous faire aimer celui où tout se retrouve. Oh ! que nous serons heureux si nous sommes un jour tous ensemble au ciel, devant Dieu, ne nous aimant plus que de son seul amour, ne nous réjouissant plus que de sa seule joie, et ne pouvant plus nous séparer les

1 I Thessal. 1v, 12.

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uns des autres! Nous sommes heureux déjà, au milieu de nos peines, par l'attente certaine de ce bonheur. L’espérance d’un si grand bien est, dès cette vie même, notre plus grand bien.

Ne vous affiigez pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance. 1

(Saint-Augustin.)

Le saint apôtre nous avertit “ de ne pas “ nous affliger sur ceux qui dorment, c’est- ‘ à-dire les morts qui nous étaient chers, ‘ comme s’affligent les autres hommes qui ‘ n’ont pas d'espérance ; ”” l'espérance de la résurrection et de la vie éternelle. Car l'usage des saintes Écritures est d'appeler les morts ‘ ceux qui dorment, dormientes,”?

afin que lors qu’on vient nous dire qu’ils se sont endormis, nous espérions les voir se réveiller un jour. Et nous chantons aussi dans les Psaumes : Celui qui dort ne pourra-t-il donc pas se réveiller ?

1 I Thessal, 1v, 12,

Il est vrai que la tristesse que nous ressentons à la mort de nos proches est en quelque sorte naturelle. Ce n’est pas un simple préjugé qui nous inspire l'horreur de la mort; c’est bien moins aussi la raison que la nature. L'amour de la vie est instinctif chez l'homme, qui n’avait pas été fait pour mourir, ei qui, jamais, n’y aurait été condamné sans le châtiment qu'avait précédé sa faute,

Il faut donc que nous soyons tristes quand la mort nous enlève des personnes aimées ; car, bien que nous sachions qu’elles ne nous laissent pas pour toujours sur la terre, et que nous devons bientôt les rejoindre, néanmoins leur absence contriste notre cœur, dans son amour. Maïs si d'une part nous vient l’affliction, de l’autre la consolation nous arrive; si l’infirmité de la nature nous abat, la foi nous relève ; gi la condition de l'humanité nous plonge dans la douleur, la promesse de Dieu nous guérit, C’est pourquoi l’Apôtre ne défend pas de s’affliger, mais seulement de s’affliger comme les autres hommes qui n'ont pas d’éspérance.

Que la douleur soit donc permise à notre

tendresse, mais une douleur que l'espérance tempère. Pleurons nos morts, mais que les joies de la foi viennent promptement sécher nos larmes ; car les âmes fidèles ont échangé leur sort contre un sort plus heureux.

Non, nous n’avons pas perdu ceux qui abandonnent cette terre, que nous devons dans peu quitter nous-mèmes. Nous les avons seulement envoyés devant nous dans un monde meilleur, où ils nous seront d'autant plus chers que nous les connaîtrons encor mieux.

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