AU CIEL ON SE RECONNAIT
Oui certainement l’on se reconnaîtra et l’on s’aimera au ciel, et cet amour réciproque fera partie du bonheur accidentel du ciel. Cette doctrine soutenue et con-.
firmée par les témoignages les plus flatteurs prodigués par les plus grands Evêques de France à l’auteur d’un excellent opuscule intitulé: Au Ciel on se Reconnait répandra dans les cœurs de tous ceux qui le liront le baume de l'espérance chrétienne et tout en faisant sentir les liens spirituels, qui nous unissent entre nous cet excellent ouvrage servira à nous unir davantage au Seigneur.
Monseigneur Malou Evêque de Bruges a écrit en répondant à un ami des paroles si frappantes sur ce sujet qu’il nous a semblé que nous ne saurions rien citer de plus fort ni de plus capable de jeter des flots de lumière sur cette Thèse. Je
viens de lire dit cet Evêque à son ami l'opuscule Au Ciel on se Reconnaïît : vous me demandez ce que j’en pense.
Tous les ouvrages qui traitent ‘du ciel, de son bonheur, de son éternité, etc., me font plaisir, parce que ce sont ceux qui de nos jours font le plus de bien aux âmes.
Autrefois, on recueillait plus de fruit, à ce qu'il paraît, en parlant de la mort, du jugement et de l'enfer. La crainte avait alors plus d’empire que l’amour. Aujourd’hui, l'amour est plus puissant pour convertir les cœurs. C'est donc l'amour qu’il faut inspirer, et pour affermir les justes et pour ramencr les pécheurs.
“ Le sujet traité dans cet opuscule est plein d'intérêt. Il répond à une question que les personnes pieuses nous adressent. souvent : Au Ciel se reconnaîtraton ? Oui, certainement, l’on se reconnaîtra et l'on s’aimera, ‘et cet amour réciproque fera partie du bonheur accidentel du ciel. À mon avis, l’auteur est exact et n’exagère rien. S'il a un défaut, c’est peut-être celui de n'avoir point épuisé son sujet,
& La société des saints, me disais-je, continue la Jérusalem céleste, la sainte Sion, la cité de Dieu. Mais une ville a ses magistrats et ses princes, comme elle a ses citoyens. Elle suppose entre les personnes qui la composent des rapports de supériorité et de subordination d'ordre moral, rapports qui n’existent point sans convaissance mutuelle.
La société des Saints est la famille de Dieu; famille spirituelle, transportée de la terre au ciel, famille où Marie est encore Mère et distingue ses enfants bienaimés. Or conçoit-on une famille dont les membres ne se connaissent point entre eux ? Peut-il se faire que les enfants connaissent leur père et leur mère, sans que les frères et les sœurs aient des rapports fraternels ?
& La société des Saints forme une hié rarchie céleste, à l’imitation de celle des anges, si toutefois elle ne se confond pas avec celle-ci. Or nous savons que les anges se connaisseut entre eux, puisque les ordres supérieurs éclairent, illuminent les ordres inférieurs, et que tous s’aident
mutuellement à louer, à bénir, à adorer le Dieu trois fois Saint. Les bienheureux en agiront de même, et puisque les saints anges les connaîtront comme les remplaçants des anges tombés, eux aussi connaîtront les anges, et se connaîtront réciproquement.
‘ D'ailleurs, l'Eglise militante n’est-elle pas .une image imparfaite de lEglise triomphante ? S'il en est ainsi, l'Eglise triomphante conservera donc dans son sein le cachet, si je puis parler ainsi, de l'Eglise militante. Je veux dire que l'ordre et l'harmonie qui règnent ici-bas parmi les enfants de Dieu, pour les préparer au bonheur du ciel, passeront avec eux dans le séjour des élus. Ainsi les pasteurs, au ciel, se trouveront à la tête de leurs troupeaux; les évêques, à la tête des fidèles de leurs églises; les souverains Pontifes, à la tête de toute l'Eglise catholique ; les patriarches desOrdres Religieux, à la tête de leurs familles spirituelles de tous ceux qui ont suivi leur règle, porté leur habit, 1mité leur exemple. Mais cet ordre et cette harmonie reposent sur la connaissance réciproque des personnes, et
sur des relations de l’ordre moral qui, sans connaissance réciproque sent impossibles.
“ La nature même de la Béatitude céleste fournit à ce sujet des preuves irréfutables. Cette Béatitude repose toute entière sur la vision béatifique, c’est-à-dire sur la vue intellectuelle de la Divinité. Et qu'est-ce que la vue intellectuelle, sinon la connaissance, l’action de l'esprit? Le développement de l’intelligence sera donc en quelque sorte la mesure du bonheur du ciel. Le bonheur résulte, il est vrai, de l'amour; muis l'amour lui-même est nécessairement proportionné à la connaissance que l’on a de l’objet de son bonheur.
On n’aime point ce que l’on ignore, et l’on aime infiniment ce que l’on connaît comme infiniment aimable, L'intelligence est donc la faculté par laquelle les bienheureux saisissent le bonheur; ct l’on supposerait chez les élus une ignorance complète de ce qui les entoure, et de ce qui les intéresse au plus haut degré?
L'on pourrait croire qu'ils jouissent de la connaissance de l’essence, de Dieu, et que dans cette essence, ils ne contemplent point les jouissances qu'y puisent les
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autres bienheureux ? Cela est tout à fait impossible. La puissance qu'a acquise leur esprit pour contempler la Divinité, source de tout bonheur, les aide puissamment à connaître ceux que l'essence divine béatifie, comble de bonheur autour d’eux.
Ils ne jouissent pas seulement du rayon de lumière qui les met en contact avec la Divinité, mais de l'océan de clarté qui les inonde, et qui les met en rapport avec toutes les félicités du ciel.
‘ Quoique le bonheur essentiel des élus consiste dans la vision ct la possession de l'essence divine, cependant leur béatitude se complète et s'achève, si je‘puis parler ainsi, par la connaissance qu'ils acquièrent de la béatitude des amis de Dieu. Au ciel comme sur la terre, Dieu reçoit nonseulement des hommages isolés, mais aussi les louanges collectives de tous ses enfants réunis.
‘ Pourquoi d’ailleurs dans le ciel ces auréoles ou signes particuliers de vertu et de gloire? Pourquoi les martyrs, les vierges, les confesseurs, les docteurs, etc., porteront-ils une marque distinctive au milieu de la lumière commune, sinon
pour être plus facilement reconnus et glorifiés par leurs frères ? Certes, ce n’est point pour fixer l'œil de la Divinité ou des anges que ces sceaux particuliers de mérite et de gloire sont nécessaires ; c’est pour attirer les regards des autres élus.
Les bienheureux reconnaîtront donc, et distingueront les martyrs des confesseurs et des vierges; et tout en reconnaissant leurs mérites, ils reconnaîtront aussi leurs personnes, [Il y a donc entre les bienheureux toute une suite de rapports mutuels d'admiration, de félicitations, d’applaudissements, de reconnaissance, qui supposent évidemment une connaissance personnelle claire et directe.
Ce n’est pas tout, nous croyons à la résurrection des corps. Celle-ci n’est point rigoureusement nécessaire pour que les élus se reconnaissent entre eux. Les âmes, dépouillées de leurs corps, revêtent des formes intellectuelles que les intelligences dégagées de la chair peuvent apercevoir, distinguer, connaître. Cependant il est certain que la réunion du corps à l’âme, qui reconstitue l’individualité terrestre, brisée par la mort, est un moyen puissant
de distinguer les élus les uns des autres ; et, quoique la résurrection de la chair ait d’autres fins sublimes, il est permis de croire que la résurrection de la chair contribuera aussi, pour une part, à faciliter aux bienheureux la connaissance qu’ils possèderont de leurs parents, de leurs amis et de leurs bienfaiteurs.
‘ À cet égard, le dogme de l'invocation des Saints nous fournit aussi des lumières.
‘ De son vivant, l'apôtre saint Pierre écrivait aux fidèles qu’il avait convertis, qu'après sa mort, il se souviendrait d'eux.
Ces fidèles avaient donc un droit tout particulier de linvoquer après sa mort. Ce droit, nous l’avons dans une certaine mesure à l'égard de tous les saints, mais surtout à l'égard des saints dont nous portons le nom, ou qui, à un titre quelconque, sont devenus nos patrons particuliers.
Arrivés au ciel, les saints que nous avons connus sur la terre nous connaissent encore. Que dis-je, les saints qui règnent au ciel depuis des siècles, les saints martyrs qui ont versé leur sang au premier âge de Eglise, longtemps avant notre naissance,
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nous connaissent et nous aiment en Jésus- Christ. Nous les invoquons avec confianee et avec succès.
‘ Que si les élus ne se connaissent pas au ciel, il faut que ces bienheureux patrons, qui nous ont suivis de l'œil sur la terre, nous perdent de vue quand nous montons au ciel, et cessent de s'intéresser à notre bonheur. Or cela est impossible.
Loin de se briser, quand nous- montons au ciel, les liens d’amour qui nous unissent aux Saints se fortifient et se resserrent. La foi et l'espérance cessent alors ; mais la charité demeure toujours. Les Saints qui nous connaissent sur la terre, nous connaissent donc encore quand nous arrivons au ciel; et comme cette prérogative est essentiellement commune à tous les élus, tous les élus se connaissent mutuellement pendant toute l'éternité.
‘ Enfin, si les bienheureux ne se reconnaissent pas les uns les autres, quelle idée pourrait-on se faire du bonheur du ciel ?
Il faudrait nécessairement s'imaginer une multitude d'êtres isolés les uns les autres, sans action ni rapports réciproques, immobiles, absorbés dans une comtemplation
immuable, et en quelque sorte matérialisée, L'esprit et le cœur des élus seraient absorbés, je le veux, dans la connaissance et dans l'amour de la nature divine; mais leur ensemble ne formerait plus ni une société d'amis, ni la famille spirituelle, ni la cité de Dieu. Le ciel ne serait plus le séjour des délices, où toutes les facultés de l’âme raisonnable ont une action propre, concourant au bonheur de cette âme et au bonheur des autres élus ; mais ildeviendrait, qu'on me passe l'expression, une espèce de prison cellulaire, où les âmes, captivées par le bonheur essentiel de la vision béatifique, ne sauraient point ce qui se passe autour d'elles, et vivraient dans une espèce d'isolement sans motifs.
T'enons-nous-en donc à l’image de la société des saints, où la charité règne en souveraine ; à celle de la famille de Jésus et do Marie, dont tous les membres se connaissent et s'aiment; à celle du royaume de Dieu, où tout se passe avec ordre et harmonie, pour le plus “ie bonheur de tous
‘ Ces idées, et quelques autres encore
se sont présentées à mon esprit pendant que je lisais l’opuscule du R. P. Blot; je conclus que c’est à lui que je les dois.
Je le remercie bien sincèrement de ce qu'il me les a suggérées, et je les lui renvoie comme une dette de reconnaissance, Puisse son excellent opuscule répandre le baume de l'espérance chrétienne dans beaucoup d'âmes aflligées, et, tout en faisant sentir les liens spirituels qui nous unissent entre nous, nous unir tous davantage au Seigneur | Après ces lignes, il est fort inutile de dire que j’approuve l’opuscule, et que je désire le voir se répandre dans mon diocèse, La chose parle de soi.”
Au ciel on se reconnait. Cette vérité est très propre à consoler grand nombre d'âmes afligées qui, ayant goûté ici-bas le bonheur d'aimer certaines personnes chères, ont peine à concevoir qu’on puisse être heureux loin d'elles. Sans doute Dieu suffit encore, mais la partie sensible de notre âme a peine à s'élever à cette haute vérité; et si la connaissance qu'on aura au ciel les uns des autres n’ajoute pas à notre bonheur essentiel dans le sein de Dieu, l'espoir de cette
connaissance ajoute immensément à notre consolation sur la terre.
Saint Augustin écrivait à une veuve:
“ Nous n'avons point perdu ceux qui sortent d’un monde dont nous devons sortir nous-mêmes; mais nous les avons envoyés avant nous dans cette autre vie, où ils nous seront d'autant plus chers qu’ils nous seront plus connus : Ubi nobis erunt, quanto notiores tanto utique cartores. Votre mari se connaissait mieux que vous ne le connaiïssiez. Vous voyiez mieux son visage, mais 1l voyait mieux son cœur.
Or, quand le Seigneur viendra, il mettra à la lumière ce qui était enveloppé dans les ténèbres ct manifestera les pensées du cœur. Alors rien dans le prochain ne sera caché au prochain, et chacun n’aura nulle distinction à faire entre les siens et les étrangers, pour découvrir une chose aux premiers ct la tenir secrète aux seconds puisqu'il n’y aura plus d'étrangers. Mais quelle sera la nature, quelle sera l’intensité de la lumière qui illuminera ainsi tout ce que notre cœur enferme maintenant dans l'obscurité ? Qui peut le dire ?
qui peut seulement le concevoir? ”
L'angélique docteur, saint Thomas d’Aquin, enseigne que les bienheureux s’aiment d'autant plus les uns les autres, au’ils sont plus unis à Dieu, tandis que sur la terre, nous nous aimons plus ou moins, selon que nous sommes plus ou moins unis entre nous, par les différentes liaisons qui nous sont nécessaires ou permises. Cependant, bien que nous n’ayons plus au ciel à pourvoir aux besoins les uns des autres, chacun conservera une affection spéciale pour ceux qui lui furent unis, etil continucra de les aimer en plusieurs manières, à cause de la parenté, de l'amitié, de l’alliance, des bienfaits accordés ou reçus, de la même patrie et de la même vocation.
Car les motifs d’honnête dilection ne cesseront pas d'agir sur le cœur d’un bienheureux: Non enim cessabunt ab animo Beati, honestæ dilectionis causce.