MIGNON
faut un génie comme celui de Wagner. Aussi ne reprocherai-je pas aux librettistes d’avoir transformé le mendiant Lothario en père de Mignon. Mais, exemple, leur idée, — idée dont Thomas doit porter aussi la responsabilité, — de faire vivre Mignon et de lui faire épouser Meister, est tout bonnement grotesque. Ce dénouement, à l’usage des âmes tendres, est aussi impardonnable que celui de Mireille, dû aux memes librettistes. Après avoir fait, à ce sujet, les plus expresses réserves, je reconnais sans difficulté que le livret est traité avec une certaine adresse. Cette création du grand poète allemand est d’un charme si attachant, qu’il en a rejailli quelque chose sur l’adaptation française, si loin, pourtant, qu’elle soit de l’original.
Le succès de cet opéra-comique est dû beaucoup plus au livret quà la musique. Mignon , arrangé en simple drame, aurait tout autant attiré le public II ne faut pas s’abuser ; la partition de Thomas n’est nullement la cause efficiente de ces fameuses mille représentations à l’Opéra-Comique. Ce n’est pas la musique qui, cette fois, a sauvé un malheureux livret, c’est le livret qui a jeté une petite part de succès sur une malheureuse musique.
Ouvrons, voulez-vous, cette partition de Mignon et, de prime abord, arrêtons-nous au titre. Considérez ce médaillon qui renferme une méchante reproduction de la Mignon d’Ary Scheffer. Ce médaillon est soutenu par des ornements architectoniques, autour desquels s’enroulent des guirlandes de fleurs- Rien de plus banal, de plus bourgeoisement poncif que cette vignette. Eh bien, c’est une image fidèle de la musique qu’elle recouvre.
L’ouverture, basée sur des motifs de l’œuvre, notamment ceux de la romance de Mignon et de la Polonaise de Philine est ce qu’on est convenu d’appeler brillante. En réalité, elle sollicite les oreilles, tels certains chromos tirent les yeux. Le chœur d’introduction est d’une médiocrité qui ne tire pas à conséquence. Par contre, le récit de Lothario : Fugitif et tremblant , est d’une belle venue ; la déclamation lyrique en est juste et très expressive. Ce morceau, l’un des rares que trouverai à louer dans cette partition, montre qu’Ambroise Thomas, s'il n’avait pas sacrifié au mauvais goût de l’époque et cherché, au prix de toutes sortes de concessions, un triomphe facile, aurait pu, peut-être, écrire une œuvre de valeur. La petite danse bohémienne est gracieuse en sa tonalité de si mineur. La valse, chantée par Philine, ne manque pas d’entrain ; mais enfin, une valse réussie n’est pas un titre pour passer à la postérité. Arrivons à l’ensemble qui commence par la phrase de la comédienne : Quel est, je veux le savoir ... Cette interrogation est d’un ton coquet et futile qui caractérise bien Philine, mais toute la suite, sauf une phrase1 de Mignon et de Lothario, est d’un style pitoyable, tout émaillé d’insipides vocalises. Nous trouvons ensuite le grand air de Wilhelm : Oui, je veux par le inonde , morceau ridicule où le ténor gargouillarde à l’instar de la chanteuse. Depuis longtemps on coupe cet air de crainte
de le faire accueillir par des quolibets. Le terzetto entre Philine, Wilhelm, Laërte, est d’une écœurante fadeur. Mais voici la romance de Mignon, devenue si fameuse. L’idée mélodique ne manque pas d’un certain charme, mais une déplorable prosodie vient déprécier la valeur du morceau. Quant au duo des Hirondelles , à l’audition duquel se pâment les petites filles échappées du couvent et les jeunes ouvrières du paradis , c’est l une des choses les plus grotesques que je connaisse en musique. Ecoutez avec attention cette scène, ces répliques bébetes de Lothario à Mignon, ces absurdes vocalises de basse, et si vous pouvez retenir votre sérieux, c’est que vous avez le caractère foncièrement morose. Si Thomas a cru rendre, dans ce passage, l'intense mélancolie qui se trouve dans la belle page de Goethe, il s’est trompé d’une grossière façon. Sa musique, sans couleur, sans accent, sans vie, sans émotion vraie, n'évoque rien, rien. J’en trouve un exemple plus loin dans la phrase de Mignon à Wilhelm qui vient de la racheter : Envers qui me délivre ... Dans ce motif banal et sautillant de polka, où trouver la moindre trace de sentiment ? Au milieu de cet amas de médiocrités, voici pourtant un passage inspiré, c’est la belle phrase de Lothario : A V ombre des grands bois. Je passe vite sur la tin de l'acte, où nous retombons dans les plus odieuses rengaines.
Le Prélude du second acte et le madrigal sont gentillets. Dans ces babioles, hors-d’œuvre sans importance, Thomas s’est montré musicien délicat. Le trio qui vient ensuite n’est qu’un ramassis de lieux communs, de phrases vulgaires, de vocalises insupportables. La Strjrienne : Je connais un pauvre enfant , ne vaut pas mieux. C’est par une chanson avec vocalises, points d’orgue, coda à volonté, que Monsieur Thomas a essayé de traduire musicalement le curieux état d'âme de Mignon s’éprenant de son maître!!! La mélodie de Wilhelm: Adieu! Mignon , est d’une désolante banalité. C’est de la musique à l’aune. Enfin, nous rencontrons une oasis dans ce désert, ce sont les douze mesures qui suivent le changement de tableau. Très bien instrumentées , elles sont pleines d’une réelle poésie. Les phrases de désespoir de Mignon sont, à part une ou deux intonations, complètement manquées. Ambroise Thomas a beau faire, on sent qu’il n’est pas en communication avec son personnage. Son cœur reste froid et sec; sa musique pleurniche, elle ne pleure pas. Il manquait un pendant au duo des Hirondelles ; le voici : c’est le duetto : As-tu souffert ? Oui, fai souffert ! où Mignon et Lothario s’envoient à tour de rôle cette interrogation et cette réponse sur une musique aussi incolore que ridicule. La Polonaise de Philine est un morceau de virtuosité rempli de casse-cou vocaux et aussi démodé aujourd’hui que les crinolines du second Empire. Il faut pourtant y relever une jolie phrase: Parmi les fleurs que l'aurore fait éclore. Le final de l’acte est d’un style qui n’est pas en disparate avec celui du reste de l’œuvre ; la foule témoigne son effroi à la vue de l’incendie