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POÈTES RUSSES

de M. Camille ERLANGER

Le distingué musicien à qui I on doit les importantes partitions de Saint- Julien V Hospitalier , de Kermaria et du Juif Polonais, s’est essayé aussi, avec bonheur, dans le lied.

Sous le titre : Poèmes russes , il a publié un recueil fort remarquable dont je m’étonne de ne pas voir chanter, plus souvent, certaines pages. Peut-être le prix de l’ouvrage, édité avec luxe par M. Paul Dupont, avec de belles illustrations de Pal, a-t-il empêché la complète divulgation des six morceaux qui composent, en tout et pour tout, cette partition.

Les Poèmes russes ont été écrits sur des poésies de Fête, de Tioutcheff, de Nékrassofï, de Lermontoff et de Tourgueneff, élégamment traduites en vers français par M. Catulle Mendès. Nous allons passer en revue ces différentes pièces où le grand talent de M. Erlanger se révèle à chaque instant.

La première, intitulée Aubade , est une gaie chanson éclose sur les lèvres d’un amant aux clairs matins d’avril. Elle est d’une élégante facture mélodique.

Après la joie, la douleur; voici, maintenant, l’un des plus beaux mor ceaux de tout le recueil. Il a nom : Larmes humaines. M. Erlanger a éloquement traduit les vers que voici :

Larmes, larmes que l’homme pleure.

Vous coulez dès la première heure,

Et jusques au dernier jour.

Larmes vous coulez inconnues,

Invisibles et continues,

Larmes de deuil et d’amour.

Innombrables, intarissables,

Sur nos espoirs bâtis de sable,

Vous coulez, éternel bruit,

Gomme les ruisseaux monotones De la pluie, en les longs automnes Coulent à travers la nuit.

Le compositeur a écrit sur cette pièce une admirable mélopée soutenue par des harmonies d’une pénétrante tristesse.

Le troisième lied : Printemps , est adorable de grâce, de fraîcheur et d’enjouement. Sur un léger accompagnement d’accords brisés à la partie haute, pendant qu a la basse sonne une fanfare joyeuse, éclat de rire du Printemps narguant la morose Hiver, court une délicieuse mélodie. Je veux signaler, notamment, les mesures 7 et suivantes de la page 16, tout à fait charmantes.

Arrivons au quatrième lied: Les seuls pleurs. Mais je ne puis résister à publier d’abord la touchante poésie de Nékrassoff, si bien rendue par M. Mendès. Sa lecture ne peut qu’exciter le désir de connaître l’admirable musique qu’elle a inspirée à M. Erlanger :

Lorsqu’aux champs de combats, pour les rois sans remords.

Gisent, sanglants, les corps qu’étreint la mort jalouse,

Je ne plains pas l’ami, je ne plains pas l’épouse.

Je ne plains pas même les morts.

L’épouse s’éprendra, demain, d’un autre rêve,

L’ami ne saura plus le nom de son ami.

Mais il est quelque part une âme qui, parmi

Tant d’oubli, souffrira sans trêve.

Parmi l’œuvre hypocrite et les fausses douleurs.

La bassesse et la prose et toutes les ivraies,

En l’univers entier il n’est de larmes vraies,

O pauvres mères ! que vos pleurs.

Elles n’oublieront point, les chères douloureuses,

Les enfants égorgés loin de leurs tendres bras,

Pas plus, saule, que toi, tu ne relèveras,

Tes fidèles branches pleureuses.

Ce lied par la sincérité de l’émotion, la profonde justesse de la déclamation lyrique, l’heureuse simplicité de l’accompagnement dont le rythme persistant de certaines notes donne l’impression de larmes tombant goutte à goutte, est, dans son genre, un vrai chef-d’œuvre.

L'Ange et l'Ame , la mélodie suivante, me paraît la moins personnelle et la moins intéressante du recueil. Par contre, la dernière, Fédia, est une composition de tout premier ordre.

Ici nous nous trouvons en présence d’un poème beaucoup plus développé que les précédents, lin cavalier russe revient à son village qu’il n’a pas revu depuis longtemps. Sur la route il rencontre une vieille et l’interroge : « L’isba est il toujours debout? les parents sont ils en bonne santé Vest-il vrai

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