‹ Consonnances et dissonancesChapitre 31 sur 60 · TROIS PRÉLUDES · texte numérisé non relu

TROIS PRÉLUDES

Ltohengrin

Par une radieuse matinée de printemps, les anges, des célestes azurs, descendent sur la terre, portant dans leurs bras le Vase sacré où fut recueilli le sang du Sauveur. Lentement ils s’avancent, soutenus par leurs blanches ailes et déjà, malgré l’éloignement, le Calice, précieux fardeau, rayonne d’un miraculeux éclat.

Pianissimo, les violons et les flûtes exposent le leitmotiv du Graal , d’une cristalline pureté. Quelques mesures plus loin et toujours piano , les hautbois et les clarinettes s’en emparent pendant que les violons exécutent audessus une ravissante broderie. Peu à peu, les divins messagers s’approchent et le thème s’affirme davantage. Enfin les anges touchent terre et déposent le Graal entre les mains de Titurel. Alors, trompettes et trombones lancent, à toute volée, l’idéal leitmotiv , puis l’orchestre entier, dans un puissant/ortissimo , le proclame à son tour. Mais cette explosion de sonorités ne tarde pas à diminuer. Les envoyés de Dieu remontent aux éternelles demeures. Le mystérieux pianissimo du début reparaît et le prélude finit, comme il a commencé, par le thème du Graal sussuré par les violons et les flûtes.

Cette merveilleuse page symphonique initie l’auditeur aux mystères de Montsaîvat qui, dans le drame, jouent un rôle prépondérant, quoique indirectement mis en action. Le Vorspiel de Lohengrin est une des plus belles inspirations de Wagner. Le Maître a fait plus tard aussi bien, il n a jamais fait mieux. Ces soixante-quinze mesures sont un chef-d’œuvre de délicatessse, de grâce et de pureté. Chaque fois que l’on entend ce radieux prélude on est tenté de s’écrier comme Baudelaire : « Oh ! vision du paradis ! ! »

Tristan et Vseult

Gémie par les violoncelles, dolente, angoissée, émerge lentement et pianissimo des mystérieuses profondeurs où se cache l’orchestre, la phrase caractéristique de la Douleur. A celle-ci, dès la troisième mesure, les hautbois superposent le motif du Désir passionné. Ce court leitmotiv chromatique : sol dièze, la , la dièze , si, est le thème principal, la mélodie-mère de toute la partition. Presque tous les autres leiimotive en sont plus ou moins dérivés. Pendant quatorze mesures, les violoncelles et les bois redisent ces deux seuls thèmes si poignants, si éloquents dans leur simplicité. Alors les violons, puis les flûtes, les hautbois et la clarinette esquissent les trois premières notes du motif de Tristan , qui est lancé ensuite fortissimo , en son entier. Un nouveau pianissimo , d’une douceur exquise, succède à ce/./, et l’adorable motif du Regard , d’une si amonreuse tristesse, apparaît pour la première fois chanté par les violoncelles. L’Amour vient de naître dans les cœurs d’Yseult et de Tristan : un coup d’œil a suffi pour les lier à jamais l’un à l’autre.

La majorité des instruments développent maintenant une ardente phrase chromatique que traverse parfois le ravissant leitmotiv du Regard. Un nouveau thème caractéristique, symbolisant le Philtre , apparaît aux altos, pour être redit ensuite par les hautbois, puis un autre motif, celui du Défi à la Mort , à cette mort désirée où les Amants trouveront l’éternel repos, se dessine ensuite aux cordes. Progressivement les sonorités instrumentales s’accroissent. La passion grandit, devient irrésistible ; les lèvres brûlantes se cherchent, les corps se serrent dans des étreintes folles. Un hymne de volupté, où les leitmotive s’entrecroisent, s’unissent, se séparent, s’échappe de l’orchestre tout frémissant d’amour. Cependant le calme renaît. Un instant dialoguent encore les thèmes du Désir , du Regard , de la Douleur et tout s’éteint dans un dernier pianissimo.

Ce que la plume est impuissante à rendre, — en vérité, comment donner avec des mots la sensation des sons, — c’est le développement des leitmotive , leurs enchevêtrements, leur harmonisation d’une saveur si troublante, c’est l’association des timbres, le changement continuel des tonalités, c’est surtout l’effet ressenti, effet qui fait que les yeux se mouillent involontairement de pleurs. Quelle intensité de vie dans ce morceau superbe ! l’Amour avec son cortège de joies et de larmes, avec les lancinantes douleurs qu'il traîne à sa suite et les fatalités qu’il engendre, est chanté dans ce prélude qui résume, avec une éloquence saisissante, en cinq courtes pages, la tragique histoire de Tristan et Yseult.

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