‹ Consonnances et dissonancesChapitre 32 sur 60 · TROIS PRÉLUDES · texte numérisé non relu

TROIS PRÉLUDES

Parsifal

De (( l’abime mystique » s’élève, comme un pieux murmure, la mélodie de Y Eucharistie, composée de la jonction de deux leitmotioe bien distincts, ceux de la Plainte et de la Lance , l’arme qui perça, sur la croix, le flanc du Sauveur. Cette admirable phrase, d’un sentiment religieux si profond et si pur, est présentée à l’unisson et sans accompagnement par le cor anglais, la clarinette, le basson, les violons et les violoncelles con sordini dans un 4/4 très lent. Toujours pianissimo , altos et violons lancent d immatérielles arpèges sous de légères batteries des flûtes et des clarinettes. Il semble que, vers le ciel, c’est un encens sonore qui s envole des lourds encensoirs tout ruisselants de pierreries. Dans cet harmonieux nuage, la divine mélodie reparaît, exhalée, cette fois, par les hautbois, les trompettes et la moitié des violons, puis tout s’éteint dans un bruissement presque imperceptible.

Alors, le thème revient aux mêmes instruments qu’au début, mais cette fois, dans le mode mineur. Ce n’est plus une prière recueillie et calme, mais une plainte déchirante de douloureuse résignation qui monte vers le Très-Haut. Les arpèges frémissent encore et cette seconde partie s achève identiquement à la première.

Après un long point d’orgue, deux trompettes exposent, sur un accompagnement de trombones, le motif du Graal , d’une sereine noblesse; il passe ensuite aux bois, dont les sonorités attiédies lui donnent un nouveau caractère : la douceur dans la majesté. Un religieux silence s étend sur 1 orchestre... et, brusquement, un cor et deux trompettes lancent fortissimo le leitmotiv de la Foi. Les notes éclatantes des cuivres donnent à ce C redo musical une superbe énergie. Le thème du Graal reparaît chanté par le quatuor; les bois puis les cuivres et les cordes reprennent ensuite le motif de la Foi et le développent dans un crescendo aboutissant à un foudroyant f.f. qui décroît ensuite et meurt peu à peu.

La mélodie de V Eucharistie rentre alors, fragmentairement, en scene. Le motif de la Plainte résonne, successivement, à différents instruments : d’abord, à la clarinette, au cor anglais et au basson, ensuite aux violoncelles et aux cors, enfin aux altos et aux hautbois, montant chaque fois d’une tierce mineure.

Toute cette dernière partie du prélude est traitée avec un art merveilleux, une entente inouïe de toutes les ressources du contre-point. Ce sanglot sublime qui s’échappe de l’orchestre, dépeignant les souffrances du coupable roi du Graal et son aspiration à la Rédemption, est l’une des choses les plus étonnantes de cette œuvre unique au monde.

Signalons encore l’apparition d’une nouvelle phrase mélodique, qui n’est, en réalité, que le thème de la Lance , avec appoggiature, chantée seize mesures avant la fin du morceau par presque tous les instruments.

Graduellement la sonorité diminue, la phrase de Y Eucharistie revient aux bois et aux violons, puis, décroissant toujours, elle disparaît dans un aérien évanouissement.

Ce prélude est la plus sublime prière musicale que jamais compositeur ait écrite. L’esprit le plus sceptique, le cœur le plus sec se sentent eux-mêmes profondément touchés en écoutant ce génial acte de Foi.

Coup d’œil d’ensemble

Telles sont ces trois préfaces symphoniques, pures merveilles qui méritent une place à part dans l’œuvre titanesque du Maître de Bayreuth. Malgré des dissemblances profondes, ces courts chefs-d’œuvre offrent un point frappant d’analogie: ils sont bâtis sur le même plan. Ils débutent pianissimo, s’élèvent jusqu’à un crescendo formidable, pour finir de nouveau pianissimo . Je ne crois pas que cette ressemblance ait jamais été signalée. En tout cas elle mérite de l’être.

Mais si l’ordonnance générale de ces Préludes est plus ou moins rigoureusement la même, quelle splendide diversité dans les moyens employés pour leur exécution ! quelle admirable appropriation de la musique aux idées que le compositeur a voulu exprimer ! !

Dans les Vorspiele de Loliengrin et de Parsifal , c’est le mysticisme qui domine. Le premier est plus empreint de céleste béatitude, un calme éthéré y règne sans partage. Le second est une prière d’une beauté soutenue et complète, mais tantôt calme, tantôt douloureuse. La préface de Tristan et Yseult nous jette, au contraire, en plein dans la passion humaine. Elle dépeint, avec une rare éloquence, des peines que nous connaissons. En écoutant ce prélude, l'auditeur le moins exercé saisit de suite que ce n'est plus une légende mystique ou romantique qui va se dérouler, mais un drame de la vie réelle, et quel drame ! le drame éternel, celui de l’Amour !

L’ENCHANTEMENT du vendredi-saint

h' Enchantement du Vendredi- Saint est l un des fragments les plus merveilleux de cette œuvre sublime qui a nom Parsifal . Par son inspiration mélodique, par son adorable instrumentation , par ses harmonies véritablement divines, ce passage que l’on dirait tombé de la lyre d’IIaydn ou de Mozart comme l’a si bien écrit, un jour, Louis de Romain, produit une impression indéfinissable. Je sais bien des personnes qui, là bas, àBayreuth, dans l’ombre mystérieuse de la salle ont senti leurs yeux se mouiller de larmes en écoutant cette musique extra-terrestre.

Dans les concerts on n’exécute, malheureusement, que la partie symphoni que de cette admirable page écrite pour ténor et basse. Aussi l’effet ne peutil être complet. Quelques lignes d’explication et la traduction du chant aideront à mieux comprendre ce fragment si justement célèbre.

Nous sommes au Vendredi-Saint: le printemps commence, 1 hiver s est enfui. Parsifal est sacré roi du Graal par le vieux Gurnemanz. Aux pieds du chevalier, Kundry est étendue, immobile.

Gurnemanz. — L’heure est venue. Sois béni et sacré roi. Cœur innocent, pur et aimant, ceins la couronne et délivre le roi coupable de sa blessure cruelle.

(Parsifal puise de l'eau à la source et baptise Kundry).

Parsifal. — Que cela soit le premier acte de mon pouvoir : Je te baptise. Crois au Dieu rédempteur.

(Il regarde en une douce extase les bois et les plaines qui brillent à la lumière du matin) .

Parsifal. — Oh! comme la prairie me semble belle aujourd’hui ! j’ai rencontré pourtant de merveilleuses fleurs qui, malicieusement, m’enveloppaient jusqu’à la tête, mais jamais je ne vis si aimables et si tendres les brins d’herbes, les fleurs et les boutons éclos ! Tout respire une douceur d’enfance et me parle tendrement et délicieusement.

Gurmemanz. — C’est la merveille du Vendredi-Saint, Seigneur !

Parsifal. — Hélas ! du suprême jour de douleur ! Tout ce qui fleurit, vit et respire devrait, me semble t-il, se désoler et pleurer !

Gurmemanz. — Tu vois, il n'en est pas ainsi ! Ce sont les larmes du pécheur repenti qui, aujourd’hui, d une rosée céleste, arrosent la plaine et les prés ! Maintenant que toute créature se réjouisse en suivant la trace propice du Rédempteur ! Que toute créature lui consacre ses prières ! Les humbles êtres ne sauraient contempler le Sauveur sur sa croix ; c’est vers l’homme qu’ils se tournent, vers l’homme racheté par l’amoureux sacrifice de Dieu même. Que l’homme épargne donc la pauvre plante, la fleur qui croit parmi les champs ; qu’il ait pour elle cette pitié que Dieu a eue pour lui ! Tous les êtres rendent grâce au Créateur, même les fleurs qui s’épanouissent maintenant et qui mourront demain ! Délivrée du péché, la nature, aujourd’hui, a sm heure d'innocence.

(Kundry lèves des yeux suppliants vers Parsifal).

Parsifal. — J’ai vu se flétrir les fleurs pécheresses qui me poursuivaient. Est ce que maintenant elles aspirent à la Rédemption? O femme que tes larmes te deviennent comme une rosée de bénédiction ! Tu pleures! Vois ! la plaine sourit !! ! »

En lisant ces lignes ravissantes on peut se convaincre que Wagner n était pas seulement un grand musicien, mais aussi un grand poète.

Dès la première mesure les cuivres lancent ff le leitmotic de Parsifal. Après un court développement, celui du Graal apparaît aux bois. Le thème de la Foi, exposé d’abord par les flûtes, ensuite par les violons, lui succède pour faire bientôt place au motif de la Lance , dans sa forme appogiaturée telle qu’on le trouve à la fin du Prélude. Il est chanté ici par les violons. Alors commence l\ Enchantement proprement dit. Un motif d’une idéale douceur s’exhale pianisimo dit par les hautbois, puis par la clarinette, sur un dessin obstiné des cordes en sourdines. Ce thème, développé d une façon merveilleuse et accompagné par les cors et les bassons qui l’enveloppent de sonorités exquises, passe après aux autres instruments de bois et aux violons. Un instant les notes religieuses et mystiques du leitmotiv du Graal et de la mélodie de Y Eucharistie apparaissent, mais la pastorale reprend son cours pour l’achever trop vite au gré de l’auditeur tenu sous un véritable charme.

Cette page, d’une fraîcheur si étonnante, est l’un des plus éclatants démentis donnés par Wagner à ceux qui, par ignorance ou parti-pris, l’accusent de manquer d’inspiration.

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