MARCHE FUNÈBRE DE SIEGFRIED
Cette page géniale est extraite du Crépuscule des Dieux, quatrième partie de Y Anneau du Nibelung . Siegfried, mortellement frappé dans le dos par l'épieu de Hagen, vient de mourir en prononçant le nom de Brünnliild. Les guerriers consternés placent le cadavre du héros sur un large bouclier et le transportent au burg de Gunther. Pendant que le cortège s’avance, éclairé par la clarté blafarde delà lune, et s’échelonne sur le sentier rocheux qui borde le Rhin, se déroule à l’orchestre le saisissant morceau qui, selon l’heureuse expression d’un critique wagnéfien, est moins une marche qu’une sublime oraison funèbre.
Les principaux thèmes de la Tétralogie, se rapportant à Siegfried et à sa famille, reparaissent dans ce fragment magnifique. Après le motif du Destin, résonne lugubrement aux timbales un do diùze répété à plusieurs reprises, puis un sombre trait passe aux cordes dans le grave et le thème des Wœlsungen gémit aux cors et aux tubas. Le trait revient de nouveau aussitôt suivi du môme motif, confié, maintenant, aux clarinett s et aux basses. Les cuivres clament, tragiques, et parfois s'apaisent pour laisser sanglotter, toujours aux cordes, le trait qui enveloppe le morceau en entier comme d’un voile de deuil. Successivement les autres leiimotice se font réentendre. Voici celui des Héros, suivi d’une phrase chantée par Siegmund au premier acte de la Walkgrie . Le tendre thème de la Compassion apparaît à son tour, superposé, ainsi que ceux de la Détresse et de Y Amour, déroulés par le hautbois, à un nouveau rappel du leitmotice des Wœlsungen. Alors, dans le ton d 'ut majeur , la trompette lance les six notes héroïques de Y Epée. La phrase victorieuse de Siegfried éclate à présent aux cors et à la trompette basse, puis la fanfare de Y Enfant des Bois vibre joyeuse. Les
clarinettes et le cor anglais disent ensuite le motif de Brünnhild et après un bref retour de celui de Y Anneau, la trompette basse proclame, comme conclusion, la phrase de la Malédiction , de cette malédiction du nain cause de tous les malheurs de la famille des Wœlsungen.
Cette marche est l’un des points culminants de cette étonnante épopée musicale de Y Anneau du Nibelung, devant laquelle l’esprit demeure stupéfié. Elle produit sur tout spectateur, même ignorant de l’œuvre de Wagner, une impression profonde. Dès les premières mesures l’émotion le saisit à la gorge et ne le lâche plus. Pourtant, combien l’effet est plus grand sur ceux qui connaissent la Tétralogie et pourqui les différents motifs ont une signification précise. Pour ceux-là la Trauermarsche , est comme un résumé de l'œuvre gigantesque dans ce qu’elle a de plus humain.
Le Vingtenaire de l’flHpEAU DU NH3ELUNC
(Bayreuth: 1876-1896)
Vingt ans se sont écoulés depuis l’ouverture du théâtre de Bayreuth. Vingt ans ! dont dix-sept de luttes ardentes enfin terminées par la victoire complète, définitive de l’art wagnérien.
Rappelons, en quelques lignes, l’origine de cette noble entreprise du Bühnenfestspielhaus qui, au moment des débuts, paraissait, pour beaucoup, une véritable folie.
Wagner, exilé d’Allemagne, méconnu, bafoué, avait imaginé, pour l’exécution de sa tétralogie, V Anneau du Nibelung , la création d’un théâtre spécial où tous les arts : Musique, Poésie, Peinture, Mimique, fraternellement unis, concourraient à la parfaite réalisation scénique du drame mythique qu’il était en train d’achever. Mais ce projet, au moment de sa conception, ne pouvait être considéré par Wagner et par ses amis, que comme un rêve irréalisable. Malgré tout, avec cette géniale ténacité, cette absolue confiance en soi-même qui fut l’une de ses grandes forces, le poètemusicien continua la composition du Ring , bien qu’il eut alors la certitude que, jamais, cet ouvrage colossal ne verrait le jour dans les conditions voulues. Ce beau désintéressement de l’artiste créant une œuvre pour l’œuvre ellemême, est trop rare dans ce XIXe siècle blagueur et pratique pour ne pas être signalé tout particulièrement.
Une fois pourtant, le Maître crut qu’il allait toucher au but. Louis II venait de monter sur le trône de Bavière. Le premier soin de ce grand roi que les utilitaires, la basse bourgeoisie et la politique prussiennne ont voulu faire passer pour fou alors qu’il était, simplement, un artiste tout épris d'idéal, un esprit écœuré des banalités et des bassesses de la Vie, fut d’appeler à sa cour l’auteur de Lohengrin e t de Tristan et Yseult. Voilà donc
Wagner installé à Münich, auprès d’un prince qui admire son génie et sait le comprendre. Le compositeur confie, un jour, au souverain ses projets d’une nouvelle scène. Louis II s’enthousiasme pour cette idée grandiose ; il veut attacher son nom à sa réalisation. Sur son ordre, le fameux architecte Semper dresse, d’après les indications de Wagner, les plans du nouveau théâtre qui doit s’élever sur les bords de l’Isar, faisant pendant au monument connu sous le nom de Maximilianeum. Mais les ennemis de Wagner sont là qui veillent, haineux et jaloux. Us persuadent aux bons et crédules Munichois que le théâtre projeté va leur valoir de lourds impôts. Une émeute a presque lieu et Wagner doit quitter, encore une fois, l’Allemagne, le cœur déchiré et bien persuadé que jamais il ne verra s’élever le théâtre idéal. Münich a, depuis, bien souvent regretté la bêtise quelle avait commise en s’opposant à la construction du monument qui devait, dans l’avenir, rendre à jamais célèbre la ville de Bayreuth. La capitale bavaroise a beau organiser, désormais tous les ans, des cycles wagnériens, - absolument remarquables d'ailleurs, — il lui manque le théâtre spécial qui apporte a l’exécution des chefs-d’œuvre du Maître une extraordinaire intensité d'expression. De là, rivalité enire Bayreuth et Münich, rivalité poussée a un tel point, que l'on peut prévoir déjà que la capitale de la Bavière ne tardera pas à bâtir une scène sur le modèle de celle de Bayreuth (i).
Un moment découragé, Wagner ne tarda pas à renaître à l’espérance. La petite ville de Bayreuth, en Franconie, jadis capitale d'un margraviat florissant, — les deux vastes palais et la délicieuse petite salle de spectacle, véritable bonbonnière de style Pompadour, en sont encore une preuve vivante, — offrit, gratuitement, à l’illustre musicien un superbe emplacement pour bâtir un théâtre modèle et un vaste terrain, longeant le parc du palais, pour élever une villa Une souscription fut ouverte dans le monde entier pour ouvrir les frais de construction du Bühnenfesispielliaus estimés, avec les dépenses nécessaires à la mise à la scène de l 'Anneau du Nibelung, à la somme de 300.000 thalers (1.125.000 fr.). Un tiers seulement de la somme pût être réuni. Toujours généreux, Louis II parfit les 200.000 thalers qui manquaient. A côté de cette noble conduite du roi de Bavière, il n’est pas inutile de montrer la pingrerie de l’empereur Guillaume Ier qui, pour une œuvre destinée à glorifier l’un des plus puissants génies de l’Allemagne, tant ancienne que moderne, avait souscrit la modique somme de 1.125 fr.
La première pierre du théâtre fut posée le 22 mai 1872, jour annitersaire de la naissance de Richard Wagner. En 1875, les travaux étaient terminés et l’ouverture fut fixée à l'année suivante. Elle eut lieu le 13 août 1876, devant un public enthousiaste, accouru du monde entier. Parmi nos
(1) Depuis la publication de cet article, Munich a bâti ce théâtre. Le Prinzregentheater fait, à l’heure actuelle, une redoutable concurrence au liühnenfestspielhaus ite Bayreuth.
LE VINGTENAIRE DE L’ANNEAU DE NIBELUNG
compatriotes, naturellement en infime minorité, on remarquait M. Camille Saint Saëns, que Wagner salua, un jour, comme le plus grand musicien français. L’empereur d’Allemagne s’était laissé convaincre qu’il devait assister aux fêtes, mais il n’entendit que les deux premières soirées et il partit après la Walkgrie. Wagner ne pardonna jamais à la Prusse et à son souverain cette indifférence par trop soldatesque. L'entreprise laissa un déficit considérable. En effet, si la première série avait fait salle comble, il n’en fut pas de même de la seconde et de la troisième. W agner, pour payer les dettes contractées, dut vendre à un impressario les décors de la Tétralogie . Le Biihnenfestspielhau* ne rouvrit ses portes que le 26 juin 1882 pour la première représentation de la dernière œuvre du Maître, de celle que l’on doit considérer comme son testament artistique, de ce sublime P ara if al, que Liszt déclarait « un miracle ».
Le 13 février 1883, Richard Wagner mourait à Venise, dans toute la plénitude de son incomparable génie. Il avait 70 ans.
La série de représentations de Parsifal , qu’il avait préparée pour l’été de 1883, eut lieu dans une morne tristesse. Jusqu’en 1886, le théâtre resta fermé. Il rouvrit ses portes, cette année-là, avec Parsifal et Tristan et Yseult . En 1888, les Maîtres Chanteurs prirent place au répertoire. Parsifal, Tristan et les Maîtres tinrent l’affiche en 1889. Tannhaüser fut monté, pour la première fois, en 1891, avec un succès considérable. En 1892, on put donner une merveilleuse série composée de Parsifal, de Tristan , des Maîtres et de Tannhaüser. Le souvenir des fêtes de cette année là demeure ineffaçable. Cette fois, le succès artistique ne fut pas le seul à répondre aux efforts du Comité et à ceux de Mme Cosima Wagner, femme d’une haute intelligence, d’une activité dévorante, qui avait pris en main 1 1 direction du théâtre avec une énergie toute virile. Le bénéfice fut important. Dès lors, l’œuvre put être considérée comme sauvée. Jusque-là, avec les frais immenses de l’entreprise, on pouvait conserver quelques appréhensions. En 1891, Lohengrin fut, à son tour, monté d’une façon admirable ; enfin, cette année, pour le vingtième anniversaire de l’ouverture du théâtre, on a repris la Tétralogie .
En v.ngt ans, le Festspielhaus a donc donné neuf séries de représentations. Sauf le Vaisseau Fantôme (1), tous les chefs d’œuvre du Maître font désormais partie du répertoire de Bayreuth.
Le théâtre est. situé à une certaine distance de la ville, en pleine campagne, au sommet d’une colline. Du terre-plein qui le précède, on jouit d’une fort belle vue En face Bayreuth s’étend nonchalamment dans la
(1) Depuis, le Vaisseau Fantôme a été représenté en 1901.
plaine, où le Mein-Rouge apparaît, de temps en temps, à travers les arbres ; à droite et à gauche, de petites montagnes boisées dominent le Festspielhaus ; enfin, tout la-bas, on aperçoit les sommets élevés du Fichtelgebirge.
Le monument est très simple. Il est construit presque entièrement en briques. La façade se compose, en tout et pour tout, d'un petit péristyle soutenu par de modestes colonnes. Une galerie couverte règne à 1 extérieur de la salle. Au centre de cette galerie, sur une grande plaque de marbre, sont gravés les noms de tous les artistes qui prirent part, en 187<>, aux représentations du Ring.
Non loin du théâtre on trouve deux vastes restaurants, dans lesquels la foule se répand pendant les entr actes, l’un de trois quarts d heure, l’autre d’une heure. On soupe pendant ces longs instants de repos, et c’est un curieux spectacle que la vue de toutes ces tables pleines d un public venu du monde entier.
Les représentations commencent à quatre heures de l’après-midi et finissent à dix heures. Le lever de rideau n’est point indiqué, comme dans les autres théâtres, par une vulgaire sonnerie. Ce signal se fait à Bayrcuth d’une manière autrement originale. Quatre trombones et quatre trompettes viennent sur la terrasse et lancent, aux quatre coins de l'horizon, un des principaux leit-motwe de l’ouvrage qu’on exécute. L'effet produit par ces quelques notes des cuivres, jetées ainsi dans la campagne, est immense, et prépare bien l’esprit à la solennité qui va commencer.
L’impression que ressent tout artiste en entrant dans le Temple, j'emploie ce nom à dessein, car le mot théâtre n’est pas juste quand il s’agit du monument de Bayreuth, est le même qui saisit le croyant sous les voûtes d'une église. Instinctivement on se découvre et on parle bas.
La salle contient 1,350 places. Elle offre la figure d’un secteur de cercle dont le sommet aurait été tronqué. Trente rangs de fauteuils en canne tressée s’étagent sur des gradins rapides. La scène est tout en bas. L’orchestre est situé dans une cavité qui s’étend devant la scène et sous elle jusqu'au premier plan. Les musiciens sont donc complètement invisibles, ainsi que leur chef placé, non plus devant son armée, mais derrière elle. En outre, un léger plancher, sorte de couvercle, abrite en partie l'orchestre du côté de la salle. Un rang de loges, réservées pour les invités de marque, se trouve au sommet des gradins ; plus haut, à toucher le plafond, une petite galerie.
Comme l’extérieur, l’intérieur du monument est d’une simplicité rare ; Wagner l’a voulu ainsi. Huit colonnes, de chaque côté, rompent seules l’uniformité des murs.
Le plafond, peint comme la salle en couleur café au lait, simule un vélum tendu sur des câbles, comme dans le théâtre antique. On ne peut se
LE VINGTENAIRE DE L’ANNEAU DE NIBELUNG
figurer combien cette salle est favorable à l’acoustique et à l’optique. A n’importe quelle place, l’on voit et l’on entend à merveille.
La lumière électrique est installée partout. Brusquement les lampes diminuent d’intensité, peu à peu elles s’éteignent, et la salle se trouve plongée dans l’obscurité la plus complète. Le rideau, au lieu de se lever, se sépare en deux et se drape, en plis élégants, de chaque côté de la scène.
Dès le prélude ou l’ouverture de l’œuvre vous vous trouvez plongé dans un véritable bain de mélodies et d’harmonies ; les ondes sonores vous entourent de toutes parts. Le cœur bat plus vite, l’esprit quitte la terre, désormais l’on n’appartient plus au monde réel ; pendant quatre heures l’on va planer avec Wagner dans les sphères les plus hautes de l’Idéal.
Aussi, comme nos théâtres français, avec leur salles dorées, éclairées d’une lumière crue, leur public de gommeux idiots, bâillant à l’orchestre, leurs loges pleines de femmes, dont l’unique préoccupation est de montrer leurs épaules et leurs diamants, leurs vieux messieurs égrillards venus pour lorgner les danseuses, leur répertoire frippé, paraissent mesquins et méprisables à côté du Fest^pielliaus où, dans le plus complet recueillement, on peut écouter et apprécier à loisir de purs, de réels chefs-d’œuvre.
Je me suis rendu, encore une fois, dans la petite cité bavaroise pour assister au vingtième anniversaire de l’ouverture du Festspielliaus , célébré par une reprise solennelle de l'œuvre gigantesque qui a nom Y Anneau du Nibelung.
L’afiluence des étrangers est considérable. Jamais on n’avait vu à Bayreuth autant de Français. Tout est bien changé ici depuis mon dernier pèlerinage ! La ville morte des Margraves, choisie par Wagner à cause de son isolement, de sa tranquillité, est devenue une villégiature à la mode ; le snobisme s’y étale, désormais, dans toute son inanité. Où est le temps des convictions sincères et désintéressées où, à chaque série, nous nous trouvions, tout au plus, une dizaine de Français ?? Maintenant, il est de bon ton d’aller à Bayreuth ; on y va donc. Mais quel enseignement durable, quelle haute sensation d’Art peuvent bien emporter les trois quarts des spectateurs qui viennent là sans connaître l’œuvre, s’en vont sans l’avoir comprise et n’en sont pas, pour cela, les moins fanatiques ?
Un fanatisme aveugle est, en efïet, la caractéristique des néo-wagnériens. Ces gens qui, alors qu’il y avait danger et honneur à combattre pour le Maître de Bayreuth, se gardaient bien d’être avec nous, bien plus, se moquaient de nous et nous criblaient de quolibets, sont maintenant plus wagnériens que les ouvriers de la première heure. Us n’admettent pas que l’on fasse la plus petite critique, non pas sur les œuvres de Wagner, mais sur la manière dont elles sont montées, et ils vous traitent de renégats si
vous ne déclarez pas tout admirable. J eu ai fait personnellement l’expérience à la suite de certains articles. Qu'importe, après tout! Ces bons snobs , s’ils font montre maintenant d’une foi wagnérienne peu éclairée, paient du moins, sans marchander, les frais du culte. C’est toujours cela.
La ville a revêtu un air de fête. Les rues, où l’herbe pousse d'habitude, regorgent de monde. Aux devantures de chaque magasin s’étalent des portraits de Wagner à tous les âges, dans toutes les poses imaginables; celui de son fils Siegfried, qui a fait, cette année, ses débuts comme chef d’orchestre à Bayreuth, à la 4° série, d’une manière assez satisfaisante ; les photographies des artistes, des décors. Des boutiques en plein vent débitent du papier à lettre, des enveloppes, des cartes- postales avec des vues du théâtre, le portrait du Maître, ou bien encore un leitmot.c d’une de ses œuvres.
Un magasin de blanc exhibe des nappes et des serviettes avec le profil du compositeur tissé dans l’étoffe. Ici, ce sont des pantoufles qui représentent les traits de l’auteur de Parsifal; là, des chopes et des verres. Mais la grande nouveauté de cette année, c’est une cravate qui contient dissimulée sous le nœud, la photographie du musicien !!! Tout cela est bien puéril, bien peu digne du grand artiste. Ce sont les misérables côtés de la célébrité. A Bayreuth, on bat monnaie avec Wagner, d’une façon éhontée, tout comme dans les lieux de pélérinage avec un saint quelconque.
Comme je veux me contenter de donner sur Bayreuth et sur les fêtes de cette année une vue d’ensemble, je n’ai pas l’intention de faire ici une analyse détaillée de Y Anneau du Nibelung, Cependant, il me semble nécessaire d’indiquer, à grands traits, le sujet de la Tétralogie.
Wagner a pris l’idée de son œuvre dans le vieux poème allemand des Nibelung en et dans les Eddas Scandinaves. Mais il lui revient l’honneur d’avoir condensé tous les éléments épars et souvent contradictoires des antiques légendes et d’avoir su leur imprimer un cachet de symbolisme grandiose.
Au fond du Rhin dort, sous la garde des ondines, un bloc d’or vierge. Seul, celui qui commettrait l’affreux sacrilège de maudire l’Amour et d’y renoncer, pourrait s’emparer de l’Or et en forger un anneau qui le rendrait tout puissant. Un nain, le Nibelung Al berich, ne recule pas devant cet acte monstrueux : il s’empare de l’Or et forge l’Anneau.
Cependant Wotan, le maître des dieux, s’est fait bâtir par les géants un altier palais. Ceux-ci exigent comme paiement Freïa, déesse de la Jeunesse.
LE VINGTENAIRE DE LANNEAU DE NIBELUNG
Ils consentent pourtant à renoncer à cette dernière qui, pour les dieux, est un gage indispensable de vie, si on leur donne en échange le trésor du Nibelung. Les géants, à leur tour, sont tentés par l’Or et le préfèrent à la Femme. Wotan, aidé par Loge, le dieu du Mensonge et du Feu, s’empare par ruse d’Alberich et fait main basse sur le trésor et l’Anneau. Le nain maudit le bijou et voue au malheur et à la mort tous ceux qui le porteront. Wotan livre l’Or aux géants, mais veut conserver T Anneau, symbole du pouvoir et de la richesse ; cependant, il se décide à suivre les conseils d’Erda, la déesse originelle, la Sagesse, et il abandonne aussi la bague. Une dispute s’élève aussitôt entre les deux géants, et le possesseur de l’Anneau maudit tombe frappé par son propre frère.
Tel est le sujet de la première journée : Rheingold (L'Or du Rhin).
Des années se sont écoulées. Wotan veut reconquérir l’Anneau, stupidement gardé par le géant Fafner qui s’est, par la vertu d’un heaume enchanté, métamorphosé en dragon. Le dieu aspire à rendre aux Filles du Rhin l’Orqu’elles ne cessent de pleurer. Si le métal retourne dans les ondes salvatrices, la malédiction qui pèse sur la race divine restera sans effet. Mais Wotan ne peut enlever à Fafner l’Anneau, qu’il lui a donné en paiement, sans violer des traités librement consentis. Il veut donc trouver un héros libre qui puisse arracher au dragon le bijou fatal.
Wotan a eu d’une mortelle deux enfants jumeaux, Siegmund et Sieglinde. Ces enfants, séparés dès leur jeune âge par une catastrophe, se trouvent réunis par hasard. Siegmund arrache du frêne qui, soutient la demeure de Sieglinde, l’épée invincible que Wotan y a plantée un jour en la dédiant au plus brave, et il enlève Sieglinde, lepouse opprimée du farouche Hunding.
La déesse Fricka, épouse de Wotan, gardienne des lois morales, exige le châtiment des amours incestueuses de Siegmund et de Sieglinde. Elle force le dieu à al andonner son fils à la vengeance de Hunding. Wotan, désespéré, ordonne à sa fille préférée, la walkyrie Brünnhild, de ne pas protéger Siegmund dans le combat qui va s’engager. Mais Brünnhild se laisse toucher par le malheur des deux amants. Elle désobéit à son père et couvre Siegmund de son bouclier. Wotan intervient et brise le glaive de son fils qui est tué par Hunding.
Brünnhild entraîne Sieglinde. Elle protège sa fuite et lui remet les deux tronçons d’épée qu’elle a ramassés sur le lieu du combat. Que Sieglinde les conserve pour l’enfant qu’elle porte dans son sein, pour Siegfried, le héros futur. Wotan rejoint Brünnhild. Furieux il la déclara déchue de son rang de déesse et il la condamne à rester endormie sur un rocher, pour être la proie du premier homme qui la réveillera. Le dieu, pourtant, se laisse toucher par les supplications de sa fille qui l’adjure de ne pas la
livrer à un lâche et, après lavoir endormie, il entoure le rocher dun océan de flammes.
Ici s’achève la seconde journée : la Walkyrie.
Sieglinde est morte en donnant le jour à Siegfried. Celui-ci a été élevé par le frère d Alberich, le nain Mime, qui convoite, lui aussi, la possession de l’Anneau. Siegfried a grandi librement dans la forêt. Mime excite son jeune courage contre le dragon Fafner. Mais pour frapper le monstre il faut à Siegfried une épée bien trempée et, jusqu’ici, il a brisé comme des fétus de paille toutes celles que lui a faites Mime, l’astucieux forgeron. Le jeune homme se décide à forger lui-même son glaive. Saisissant les deux morceaux d’épée, son seul héritage, il en refait une arme nouvelle.
Accompagné de Mime, Siegfried part pour l’antre du dragon. Il tue le monstre et s’empare de l’Anneau et du Heaume enchanté, grâce auquel on change de forme à volonté. Tout à coup, voici qu’en portant à sa bouche son doigt dégouttant du sang du dragon, Siegfried comprend le chant d’un oiseau de la forêt. Celui-ci le prévient que Mime, envieux de l’Anneau, médite sa mort. Il devance le nain et le frappe, puis il part à la suite de 1 oiseau qui lui a révélé l’existence d’une femme merveilleuse endormie dans les flammes.
En vain Wotan se dresse devant le hardi jeune homme et veut lui barrer le chemin avec sa lance, Sicgfrfed brise l’épieu divin d'un coup d epée et s’élance, joyeux, dans la mer de feu. Il réveille Brünnhild d’un baiser. La vierge guerrière devient sa femme.
C’est la donnée de la troisième journée : Siegfried .
Siegfried quitte Brünnhild pour parcourir le monde. Il la laisse sous la garde des flammes après lui avoir donné l’Anneau en gage de son amour. Le jeune homme arrive chez le roi Gunther.- Là, grâce à un philtre, — qui n’est encore qu un symbole, — il tombe amoureux de Gutrune, sœur de Gunther. Siegfried oublie Brünnhild à un tel point que lorsque Gunther, poussé par le perfide Hagen, son frère utérin, fils du Nibelung Alberich, manifeste le désir de prendre pour femme la guerrière endormie dans les flammes, il s’offre à aller la conquérir, après avoir pris, grâce au heaume enchanté, l’aspect de Gunther.
Solitaire, Brünnhild attend sur la roche le retour de l’épaux. Tout à coup, à sa grande surprise, Waltraute, l’une de ses sœurs, accourt tout effarée. Elle a quitté le Walhall, où règne maintenant la désolation, pour venir supplier Brünnhild de rendre l’Anneau aux filles du Rhin afin de libérer les dieux de la malédiction. Mais Brünnhild refuse. Que lui importe désormais Walhall et ses habitanls ? Elle aime, elle est aimée, elle ne jettera pas le gage de la foi de Siegfried. Waltraute repart,
LE VINGTENAIRE DE L’ANNEAU DE NIBELUNG
désespérée. Alors, voici qu’un homme, visière baissée, surgit devant Brünnbild et lui ordonne de le suivre. La jeune femme veut résister, mais Siegfried, car c’est lui, lui arrache l’Anneau dont elle le menace. Sans force, maintenant, Brünnhild, la mort dans lame, est forcée de céder.
Gunther a pris auprès de Brünnhild la place de Siegfried. Ils arrivent au burg et Brünnhild se trouve face à face avec Siegfried qui se prépare à épouser Gutrune. La Walkvrie démasque la trahison de son époux ; Siegfried ne reconnaît pas celle qu’il a éveillée et jure qu’il ne comprend rien à ses reproches. Les deux mariages ont lieu ; mais Gunther, qui se croit trompé, Brünnhild qui veut se venger et Hagen, qui espère s’emparer de l’Anneau, complotent la mort de Siegfried.
Siegfried, chassant sur les bords du Rhin, est interpellé par les ondines qui le supplient de leur rendre l’Anneau. Un moment, il est sur le point de céder, mais quand il apprend la malédiction attachée au bijou, il le repasse à son doigt, considérant comme une lâcheté de l’abandonner. Gunther et les autres chasseurs rejoignent Siegfried. Pendant que ce dernier leur raconte sa vie, Hagen, traîtreusement, le frappe par derrière. Alors, les yeux du héros se dessillent et il meurt en prononçant le nom de Brünnhild.
Le cadavre est ramené au burg. Gunther et Hagen veulent s’emparer de l’Anneau ; Hagen tue le roi. Brünnhild, sublime dans sa douleur, fait déposer sur un bûcher le corps de Siegfried et elle s’élance dans le feu avec son cheval, après avoir fait entendre de sages, de solennelles paroles et avoir restitué aux ondines l’Anneau fatal. Dans le lointain, on aperçoit les reflets d’un gigantesque incendie : c’est le Walhall qui flambe. Les dieux de la vieille mythologie s’effacent et disparaissent devant l’Amour, l’Abnégation, la Charité, qui vont maintenant régner sur le Monde.
Telle est la quatrième journée : Gœtterdœnimerung (Le Crépuscule des dieux).
Il m’a fallu négliger, dans cette brève analyse, une foule de faits de prime importance, qui éclairent d’une radieuse lumière ces deux grandes figures de Wotan et de Brünnhild, déterminent leur psychologie, expliquent leur symbolisme. De môme, ai-je dû passer sous silence nombre d’épisodes, tour à tour gracieux et terribles, d’où Wagner a su tirer un merveilleux parti. Le poème de Y Anneau du Sibelung est d’une grandeur incontestable. Comme œuvre littéraire, il peut être placé sans désavantage parmi les plus belles productions du génie allemand. Son symbolisme qu’on a voulu qualifier d’incompréhensible est, au contraire, d’une lumineuse clarté.
Wagner, sous l’affabulation dramatique des vieilles légendes Scandinaves, a voulu nous montrer les malheurs et les catastrophes engendrés par la soif de l’Or et du Pouvoir, qui arrive à étouffer dans l’âme tout autre sentiment.
Quiconque touche au métal maudit subit, par là-même, une déchéance. Seul, l’Amour, pris dans son accept’on la plus large, peut, en arrachant le Monde aux basses préoccupations, lui rendre l’innocence première et par là même, le Bonheur. Certes, c’est. là une haute idée morale.
Parlerai- je, maintenant, de la musique après le poème? Non, car alors il me faudrait encore des colonnes et des colonnes.
Depuis l’adorable premier tableau de l'Or du Rhin , où les mélodies des ondines, si pures et en même temps si enlaçantes, nous bercent délicieusement, jusqu’à la catastrophe finale où le chant de Brünnhild s’élève à des hauteurs inconnues jusqu’alors à la musique, les partitions de l'Anneau du Nibeling ne sont qu’un long enchantement. Et que de choses merveilleuses avant d’arriver à la page suprême : le salut au Wafhall, le chant de Loge, l’apparition d’Erda, l’orage, dans Rheingold ; le duo d’amour, l’annonce de la mort, la chevauchée, les supplications de Brünnhild, les adieux de Wotan, dans la Walkyrie ; la forge de l’épée, les murmures de la forêt, l’évocation d’Erda, le réveil de Brünnhild, la scène d’amour, dans Siegfried ; la marche au Rhin, la scène entre Brünnhild et Waliraute, l’enlèvement de Brünnhild, la scène de reconnaissance, l’épisode des ondines, la mort de Siegfried, la marche funèbre, dans le Crépuscule des dieux ! ! !
Oui, l’homme qui sut écrire des symphonies si troublantes, des mélodies pareillement ensorceleuses, fut un magicien véritablement extraordinaire. Par son ascendant universel, par les victoires que remporta son foudroyant génie sur des gens de nationalités si diverses, il estdevenu, comme l’écrivait un jour dans le Figaro , M. Jules Roche, plus grand que César et que Napoléon. Plus grand, oui certes, mille fois plus grand que ces conquérants, car, au lieu de tuer, de dévaster, lui, du moins, n’a su que consoler l’Humanité et la rendre meilleure !
Un mot maintenant sur les interprètes et la mise en scène.
Du côté des hommes, l'interprétation, sauf trois exceptions, n’a été que convenable, tout juste convenable. Le ténor Vogl, malgré ses soixante ans, a tenu encore d’une remarquable façon le rôle de Loge et même celui, plus fatigant, de Siegmund. Il est vrai de dire, néanmoins, que s’il a satisfait les artistes, les amateurs du colpo di gola et de l 'ut dièze — heureusement il n’en est pas à Bayreuth — l’eussent trouvé insuffisant. M. Friedrioks fut un Alberich de tout premier ordre. Comme chanteur, comme comédien, on n’a que des éloges à lui faiie. M. Breuer se révéla, dans le rôle, si difficile, de Mime, un artiste en tous points parfait. Il joua ce personnage à la fois terrible et grotesque, avec une étonnante variété de gestes et d’attitudes. M. Breuer est un élève de lecole de chant fondée à Bayreuth par Mn'e Wagner. 11 lui fait honneur.
LE VINGTENAIRE DE L ANNEAU DE NIBELUNG
Si certains i oies d’hommes — les plus importants malheureusement — n’ont pas trouvé en 1896, les belles interprétations auxquelles nous avaient habitué autrefois les Betz, les Scaria, les Reichmann, les Wiegand, les Van Dyck, les rôles de femmes étaient, par contre, excellemment tenus.
Brünnhild a rencontré en Mme Lilli Lehmann une grande, une admirable interprète. Sa belle voix, fière et vaillante, a supporté sans fatigue le poids de ce rôle écrasant pendant trois soirées consécutives. Elle a merveilleusement chanté le duo final de Siegfried et elle a rendu le génial chant suprême avec une extraordinaire intensité d’expression. M,ne Sucher, l’inimitable Isolde, a tenu à la perfection le rôle de Sieglinde. Mmes Brema et Schumann-Heinck, douées toutes les deux de magnifiques organes, furent excellentes dans Fricka et dans Evda. Les filles du Rhin et les Walkyries firent entendre des voix d’une fraîcheur, d’une pureté, d’une justesse incomparables. Enfin, les chœurs de Gœtterdœmmerung fuient chantés avec un ensemble remarquable.
Mais le grand triomphateur fut l'orchestre, d une souplesse, d’une légèreté, d’un fondu, d une sonorité superbes sous la direction des deux illustres Kappelmeister, Richteret Mottl. Une seule imperfection — une grosse par exemple — m’a chagriné pendant ces quatre soirées. Au prélude du Rheingold, le cor, chargé de dérouler la Ur-Mélodie , a joué scandaleusement faux. Les mânes de Wagner ont dû, ce soir là, rugir de fureur.
Arrivons à la mise en scène qui, très remarquable en certains points, laissa aussi, par d’autres, quelque peu à désirer. Je sais bien que la réalisation scénique, absolument adéquate à la pensée du poète, est une pure utopie. Quoiqu’il en soit, on pouvait atteindre de plus près à la perfection. La vue du Walhall, représentée par un amoncellement de marabouts arabes, inexplicable dans une mythologie du Nord, est choquante ; l'arc-en ciel n'est pas assez vaporeux, ses arêtes sont trop vives ; les changements à vue des transformations d'Albérieh sont un peu lents ; les trésors des Nibelungen sentent par trop la ferblanterie ; la Chevauchée est très inférieure à celle de Paris, — l’envol général des Walkyries ne dépassant pas le niveau des rochers a l’air d'un manège de chevaux de bois — ; les béliers de Fricka sont en carton ainsi que tous les animaux du sacrifice dans le Crépuscule ; l’embrasement général de la Walkyrie est des plus mesquins, — là encore, la mise en scène de l'Opéra est supérieure à celle de Bayreuth ; — le dragon est ridicule ; de même l’ours, — un ours de carnaval ! Enfin l’incendie suprême du Walhall, plus que raté, a fait sourire. Certains costumes prêtaient aussi à la critique. Les filles du Rhin étaient affligées, notamment, de robes d’une désespérante rigidité.
Par contre, des décors comme ceux des abîmes du Rhin, de la caverne de Mime, de la forêt, des bords du Rhin, sont de pures merveilles. Les
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jeux de lumières sont réglés avec une précision, un naturel étonnant. Le lever du soleil, dans la forêt, est vraiment féérique.
La reprise du Ring , à côté de choses admirables comme interprétation et comme réalisation scénique, a donc présenté certaines imperfections qui auraient pu, qui auraient dû être évitées. C’est pourquoi j’estime que l’on doit les signaler très carrément pour que, dans la suite, on n’ait pas à les regretter encore, si du moins, à Wanhfried, l’on fait quelque cas des critiques justifiées et formulées en toute franchise.
Avant de terminer, il faut encore louer particulièrement la parfaite discipline de tout le nombreux personnel nécessité par le Ring, depuis les premiers artistes jusqu’aux plus humbles comparses, la complète annihilation de toutes ces différentes personnalités devant le caractère des héros qu’elles incarnent. Avec le respect absolu de l’Œuvre exécutée intégralement et éclairée par là même, d’un jour tout nouveau, cette discipline fait la grande force du théâtre de Bayreuth. C’est par là qu’il est unique au monde et que, malgré certaines taches, il demeurera la plus haute, la plus noble entreprise artistique du XIXe siècle.
LA WALKYRIE
(Munich : Juin 1870. — Bayreuth : Août 1876. — Paris : Mai 1893)
La Walkyrie est la seconde partie de la Tétralogie : L 'Anneau du Nibelung , mais cette partition forme un tout bien distinct qui permet aux auditeurs, les moins familiarisés avec les légendes wagnériennes, d’en comprendre le sujet sans la moindre difficulté. Il me paraît bon, toutefois, avant de commencer l’analyse détaillée de l’œuvre, de rappeler qu’elle nous transporte aux époques mythiques Scandinaves. Wotan (autrement dit Odin), le roi des dieux, a eu de la déesse Erda neuf filles, les Walkyries, qui sont chargées d’amener au Walhall, la céleste demeure, les héros morts en braves dans les combats. De ses amours avec une mortelle, Wotan a eu aussi deux jumeaux, Siegmund et Sieglinde, séparés dès l’enfance. Dans sa pensée divine, son fils Siegmund est destiné à reprendre aux Géants l’anneau fatidique, forgé avec l'or volé aux Filles du Rhin par le nain Alberich, et à le rendre à celles-ci, pour préserver les dieux de la fin misérable prédite par Erda, dans Rheingold , première partie de la Tétralogie. Ceci dit, arrivons à la seconde partie, la Walkyrie .
Au premier acte, la scène représente la salle d’une habitation primitive soutenue par un frêne énorme au tronc duquel est enfoncée une épée. Au dehors, la tempête se déchaîne avec fureur. Un prélude emporté où rugit aux bass-tubas, puis aux trompettes et aux trombones le thème caractéristique du Tonnerre nous la décrit de saisissante façon. La porte s’ouvre. Un homme paraît, haletant, sans armes, et vient tomber auprès du foyer. C’est Siegmund. A lorchestre persiste le leitmotiv qui lui est affecté. La
maîtresse du logis, Sieglinde, arrive et, tout émue, elle ranime l’étranger, pendant qu’un thème d’une exquise douceur, murmuré par le quatuor, affirme, à plusieurs reprises, sa compatissante pitié. Mais pendant que Siegmund se désaltère à la corne remplie par Sieglinde d’une eau fraîche, ses yeux se fixent sur le visage de la jeune femme avec une croissante sympathie. Deux leitmotive , d’une beauté souveraine, unis étroitement l’un à l’autre, ceux de la Détresse (’) et de Y Amour, soulignent cette scène avec une intensité extraordinaire. Un violoncelle solo les déroulent sur un délicieux accompagnement de quatre autres violoncelles. Remis, l’homme veut partir, car partout où il s’arrête il amène le malheur. « Reste, lui dit Sieglinde, depuis longtemps le malheur habite ici ! » Et, de nouveau, émus par un trouble de plus en plus fort, ils se regardent longuement.
Ces pages, d’une poignante et adorable simplicité, sont commentées à l’orchestre par les motifs de la Compassion , de la Détresse , de Y Amour et par un nouveau thème, d’une grande force expressive lui aussi, qui, dans le coms de la Tétralogie, est chargé de désigner la famille des Wœlsungen.
Un motif farouche retentit aux cors. Le guerrier Hunding, le maître de la maison, revient de la chasse. Il offre le repas à l’étranger et lui demande de lui conter ses infortunes. Siegmund, sans donner son nom véritable :
Friedmuntl, je ne puis être î
Frohwalt, m’eût été doux !
Mais Wehwalt, c’est le nom juste (2)
narre son histoire et les circonstances qui l’ont amené à fuir. Ilundi ng ne tarde pas à reconnaître en Siegmund un ennemi de sa race. Il le provoque pour le lendemain matin, car, pour la nuit, l’hôte est sacré. Hunding se retire en emmenant sa femme.
Dans cette scène, outre les leitmotive cités précédemment et qui reviennent sans cesse, il faut en signaler trois autres fort importants. D’abord celui du Walhall , d’une si souveraine majesté; il apparaît quand Siegmund raconte la disparition de son père, révélant ainsi la divinité de Wœlse (8), qui n’est autre que Wotan ; puis celui des Héros , d’une brève et fière allure et, enfin, celui de YEpée , l’un des plus puissamment évocateurs créés par le génie de Wagner. Celui ci se fait entendre, pour la première
(1) Certains commentateurs donnent à ce thème le nom de motif de la Fuite , car il apparaît, pour la première fois, dans l’Or du Rhin, quand Freïa fuit devant les géants. Une étude approfondie du rôle qu’il joue dans toute la Tétralogie m’a prouvé qu’il vaut mieux lui donner une signification plus large en l’appliquant à tous les sentiments de Détresse.
(2) Friedmund (don du repos) ; Frohwalt (celui qui agil dans la joie) ; Wehwalt (celui qui agit dans la douleur) ; uoms symboliques qu’il est impossible de bien rendre en français, si l’on veut conserver exactement le texte de Wagner. Alfred Ernst a judicieusement agi en n’essayant pas de les traduire.
(3) Wœlse est le nom sous lequel Wotan.se cachait pour ses courses sur la terre.
LA WALKYR1E
fois, pendant la scène muette où Sieglinde, du regard, indique à Siegmund le tronc du frêne où dort le glaive vengeur.
Siegmund, resté seul, se couche, anéanti, près du feu. Où estlcfer que jadis son père lui promit pour l’heure du danger ? Pianissimo le motif de 1 Epée est ébauché par les tubas ; il s’affirme maintenant, plus nettement, à la trompette basse, mais en mineur. Le jeune homme, avec mélancolie, pense alors à la femme compatissante qui, tout à l’heure, l’a secouru. Mais encore une fois le souvenir de la promesse de son père lui revient. L’épée ! Où est donc l’épée ? A ce moment, le foyer mourant jette un dernier éclat ; à l’orchestre la trompette en ut proclame victorieusement le thème du Glaice. Un reflet brille au tronc du frêne, dessinant la poignée de 1 arme enfoncée dans 1 arbre. Mais les yeux fatigués de Siegmund ne discernent pas exactement 1 objet qui s’est éclairé d’une lueur fugitive. Dans une hallucination poétique, il croit voir, dans la lueur lancée par la garde d’or, l’éclat des yeux de la femme aimée. Le thème de Y Epée résonne tour à tour au hautbois, à la trompette, au cor, diminuant d’intensité avec la flamme du foyer. La scène, en son entier, est un chef d'œuvre, tant au point de vue de 1 expression vocale, d’une richesse mélodique inouie, que du tissu orchestral.
Sieglinde revient. Elle a versé un narcotique à son époux. A son tour, elle raconte ses malheurs à l'homme errant dont la vue a fait battre son cœur. Tout enfant, elle a été arrachée au foyer do ses parents par une tribu ennemie, et, plus tard, elle a été vendue comme femme au farouche Hunding. Le jour de ses noces, un vieillard inconnu est entré dans la salle et a enfoncé dans le frêne une large épée, l'offrant à qui pourrait l’en retirer. Jusqu ici, nul n’a pu le faire. Siegmund tressaille ; c'est à lui que ce fer est destiné.
Les thèmes du Walliall, de Y Epée, ainsi qu'un nouveau motif, fanfare vibrante et joyeuse, comme sous le nom de Y Appel des Waelsungen, accompagnent la scène. Des cœurs enivrés des deux jeunes gens s’exhalent des chants d’allégresse. En ce jour, Siegmund a trouvé l’épée promise et la femme rêvée et toujours, à l’orchestre, le motif de Y Appel sonne allègrement.
Brusquement, la porte s'ouvre poussée par un souffle invisible. Au dehors la lune baigne de sa blanche clarté la forêt endormie.
Ah ! qui sort ? Qui vient ici !
s écrie Sieglinde effrayée. Siegmund la calme :
Nul ne sort ? Quelqu’un entra.
Vois ! le printemps rit dans la salle !...
Et alors, des lèvres de Siegmund jaillit un lied où il glorifie l’Aviil et l’Amour vainqueurs. Ce fragment, d'une adorable fraîcheur, est l'une des
inspirations les plus exquises de Wagner. Maintenant s’engage un duo passionné au cours duquel tout finit par s’éclairer aux yeux de Siegmund et de Sieglinde. Ils sont frère et sœur : Wælse est leur père commun et l’épée, plantée jadis dans le frêne par un voyageur inconnu, est destinée à Siegmund que la jeune femme nomme joyeusement de son nom véritable. Dans toutes ces pages, débordantes de chaudes et prenantes mélodies, le motif d’amour joue un rôle prépondérant. On retrouve aussi, çà et là, les thèmes de la Détresse , du Walhall, révélateur comme toujours de la divine origine de Siegmund et de Sieglinde, de Y Epée, des Héros.
Siegmund saute sur un banc, étend la main vers la poignée du glaive et, dans une invocation d’une puissance extraordinaire, il s’adresse à l’épée qu’il baptise du nom symbolique de NOT HUN G (').
D'une violente secousse, le héros arrache le fer du tronc du frêne, tandis que trois trompettes lancent, triomphalement, le leitmotic de 1 Epée. Dans un chant de victoire et de joie, où reparaît le thème de l’Appel, Siegmund célèbre le glaive qu’il vient de conquérir et l’amante qu’il arrache au joug détesté de l'époux
Ta propre sœur est à toi comme à loi est l’epée !
s’écrie Sieglinde. Siegmund la saisit dans ses bras :
Sœur, épouse, sois à ton frère,
Fleurisse donc, Waelse, ton sang !
Et tous deux s’élancent hors du logis d’ Hunding, à travers la forêt illuminée par un radieux clair de lune d’ Avril, pendant qu'à l’orchestre flamboie la fanfare de Y Epée et chante, éperdument, le motif d 'Amour.
Le prélude du second acte est bâti sur des transformations des thèmes de Y Epée, de la Détresse, de Hunding. Quelques mesures avant que le rideau s’écarte sur un défilé, dans des montagnes sauvages, apparaît un nouveau leitmotiv, celui des Walkyries, d’une allure caractéristique très
frappante.
Hunding, dès le matin, s’est mis à la poursuite des deux amants, vv otan ordonne à°là Walkyrie, Brünnhild, la plus aimée de ses filles, de protéger Siegmund pendant le combat. La vierge s’éloigne en lançant son farouche cri de guerre. Toute cette scène est soutenue par le thème des Walkyries.
Survient Fricka, l’épouse légitime mais stérile de Wotan. Gardienne des lois morales, elle n’a jamais su que comprendre et que vouloir la Lettre au lieu de chercher l’Esprit qui, seul, vivifie. Elle descend de son char, traîné par deux béliers, et demande au dieu le châtiment de
(1) Celle qu’on trouve dans la Détresse.
LA WALKYRIE
1 adultère, compliqué d inceste, commis par Siegmund et Sieglinde. Wotan n’est pas si sévère.
De quel crime est-il chargé.
Le couple uni par l'Avril?
L’amour charmeur enchanta leur sens Comment châtier l’amour?
répond-il en une délicieuse mélodie soutenue par le liebesmotic.
Mais la déesse insiste :
Je tremble d’effroi î
La sœur s’abandonne aux bras de son frère !
Quand donc a t-on vu oser sans remords uu tel crime ?
Wotan, quelque peu sceptique, ne se laisse pas émouvoir :
Vois-le maintenant !
Apprends ainsi comment vient tout seul,
Ce qui fut inouï jusqu'alors.
L’amour de ce couple brille à tes yeux !
Aussi retiens ce conseil :
Veux-tu bénir le bonheur et l’ivresse,
Bénis, riant à leur tendresse Siegmund et Sieglinde unis î
Un exquis rappel du lied du Printemps, confié au violoncelle, accompagne ce passage où revient encore le motif i' Amour. Un autre thème, celui de Fricka, fait son apparition au moment de l'arrivée de la déesse.
Fricka, de plus en plus irritée, exige la mort du jeune homme. Wotan résiste. Siegmund est son fils; déplus, il l’a élu pour le rachat des dieux. Mais Fricka lui démontre que ce rachat ne peut être accompli que par un héros agissant librement. Or, Siegmund n’est que le reflet de la volonté de Wotan. Vaincu, celui-ci promet d’abandonner son fils et d’enlever à l’Epée la puissance magique. Outre les thèmes déjà connus qui reparaissent fréquemment, il faut en signaler, dans ces pages, quatre nouveaux : celu i de Y Anneau, celui du Contrat, celui qui symbolise avec tant d’intensité la Douleur impuissante de Wotan, et enfin le terrible motif de la Malédiction qui se fait entendre aux trombones lorsque Fricka se retire.
Quand Brünnhild reparaît, elle trouve son père en proie à un sombre désespoir, commenté à l’orchestre parles leitmotice de la Douleur et de la Malédiction. Effrayée, elle s’agenouille avec une inquiète tendresse aux pieds de Wotan et elle appuie sa tète sur les genoux du dieu qui la regarde longuement en caressant, tout songeur, les boucles de sa blonde chevelure.
Le thème d’ Amour murmure à la clarinette basse. Alors Brünnhild, dans une phrase d’une douceur pénétrante et grave, interroge son père :
A ton vouloir, lu parles, me disant ten désir.
Qui suis-je, hors ton vouloir vivant ?
Dans un long récit — que l'on supprime dans presque tous les théâtres, malgré les nombreuses beautés musicales qu’il contient, — Wotan raconte à sa fille chérie tous les faits qui se sont déroulés dans L'Or du Rhin et il lui dévoile le fond de sa pensée.
Voué au malheur pour avoir jadis détenu l’Anneau fatal, Wotan est forcé d’abandonner son fils à l’ire de Frielca. 11 faut qu’Hunding tue Siegmund. Brünnhild essaie en vain d’intercéder pour le Wœlsung; le dieu, le désespoir au cœur, maintient son otdre et s'éloigne. A l’accompagnement des lamentations de Wotan, on retrouve les thèmes de la Douleur , de l'Anneau, de la Malédiction, de l 'Epée, et trois autres motifs, déjà entendus dans Rheingold, ceux de la Renonciation, de la Fin des Dieux et des Nomes.
Dans un magnifique récit soutenu par les thèmes des Walkyries, des Wœlsungen et de la Douleur, Brünnhild dit son découragement et son amertume de ne plus pouvoir protéger Siegmund.
Le thème de la Détresse murmure d’abord, puis éclate à l’orchestre. Brünnhild se dissimule dans une caverne voisine. Siegmund paraît, soutenant Sieglinde épuisée. Celle-ci, sachant que Ilunding les poursuit, se reproche d’être la cause du combat qui va bientôt mettre aux prises l’amant et l'époux. Siegmund essaie de la rassurer ; elle s’évanouit. Ce passage est presque entièrement construit sur les motifs de Détresse et à' Amour. On y trouve aussi ceux des Héros et de Y Epée.
Aux tubas résonne un leitmotiv, simplement composé de trois notes, mais qu’on ne peut plus oublier une fois 1 avoir entendu. C est celui du Destin. Un autre thème, d’un caractère non moins beau, celui de Y Annonce de la Mort, lui succède presque aussitôt, exposé par les trompettes.
Alors commence une scène, d'une grandeur vraiment eschylienne. Brünnhild s’avance et annonce à Siegmund qu’il va mourir et que l’heure est venue de monter au Walhall. Peu importe au héros si Sieglinde doit le suivre. Mais, quand il apprend que la bien aimée doit rester sur terre, il se révolte. D'ailleurs, il ne craint rien de son ennemi Hunding. Ne possède-t-il pas le glaive magique, gage d'une victoire certaine ? Brünnhild, tristement, apprend à Siegmund que Wotan a retiré tout pouvoir à l’Epée. Désespéré, le jeune homme lève sur son amante le glaive qui le trahit à l'heure du danger. Brünnhild, émue, retient le bras du guerrier. Une sainte pitié emplit l’âme de la vierge insensible jusque là aux douleurs humaines. Elle se résout à désobéir à Wotan et à protéger Siegmund dans le combat. Les motifs du Destin et de l’annonce de la mort s’entremêlent à ceux du Walhall, des Walkyries, de Y Amour, de la Détresse, de Y Epée, pour former la trame symphonique de ces pages qui comptent parmi les plus colossales de Wagner.
Siegmund dépose un tendre baiser sur le front de Sieglinde et s'élance, plein de confiance, vers Hunding dont la trompe retentit au loin. Quelques
LA WALKYRIE
mesures auparavant, les violoncelles ramènent délicieusement le motif du lied du Printemps.
Sieglinde revient à elle au moment où Ilunding a rejoint Siegmund syr un pont de pierre. La Walkyrie le couvre de son bouclier. Mais Wotan apparaît dans un éclair. D'un coup de lance, il brise le glaive de Siegmund qui tombe alors frappé à mort par Hunding. D’un geste méprisant, le dieu foudroie ensuite ce dernier. Brüunhild se précipite vers Sieglinde, la hisse sur son cheval et fuit en toute hâte. Wotan, en fureur, se met à sa poursuite.
A l’orchestre passent et repassent les thèmes de la Détresse , de Y Epée, des Walkyries, du Contrat , des Héros, du Destin et delà Douleur impuissante.
Le troisième acte se déroule sur le haut sommet d’une montagne. A gauche, un sapin gigantesque ombrage un éboulis de rocs.
Le prélude de cet acte est universellement célèbre sous le nom de Chevauchée des Walkyries . Ce morceau, d'une fougue endiablée, d’une puissance, d’un éclat incomparables, est l’une des inspirations les plus étonnantes de Richard Wagner. Il est entièrement construit sur le motif des Walkyries, déjà entendu au second acte, et sur un nouveau thème, celui de la Chevauchée .
Au milieu des nuées orageuses, les Walkyries arrivent, tour à tour, au galop de leurs coursiers, pour se réunir avant de monter ensemble au Walhall. Chacune d’elles porte un guerrier mort à l’arçon de sa selle.
Cette scène, avec les appels énergiques des vierges guerrières et leurs brefs dialogues, est d’une grande originalité.
Mais les Walkyries s’inquiètent de ne pas voir Brünnhild. Seule, en effet, elle manque au rendez-vous. Mais la voici qui accourt, soutenant Sieglinde. Wotan la serre de près. En quelques mots, Brünnhild explique à ses sœurs quelle est cette femme inconnue et elle essaie de les intéresser à son triste sort. Où fuir la colère du dieu ? Où se cacher ? Mais les Walk)ries refusent de s’associera la désobéissance de Brünnhild. Sieglinde désespérée, à bout de forces, supplie la vierge de l'abandonner. Elle ne désire plus qu’une chose, rejoindre dans la mort son Siegmund bien-aimé. Mais Brünnhild lui révèle qu’elle porte dans son sein le gage sacré de l’amour du héros qui n’est plus. Brusquement, l’instinct maternel s’éveille dans la malheureuse et c’est elle, maintenant, qui supplie qu’on la sauve. Alors, Brünnhild se dévoue. Elle attendra son père pour donner à Sieglinde le temps de se réfugier dans la foret où vit, couché sur son or, le dragon Fafner. Wotan n’ira pas la chercher en ce lieu.
Ici reparaît le motif de Y Anneau et se fait entendre, pour la première fois, dans la Walkyrie. le thème du Dragon.
Brünnhild, en de nobles paroles, traduites éloquemment par la musique, encourage Sieglinde :
Va ! bravant tout danger,
Faim et fatigue, ronce et rocher.
Ris dotes maux, des âpres tourments !
Qu’un seul savoir en toi demeure :
Le plus sublime Héros,
Femme, grandit, caché dans ton sein.
A ce moment, doublant la voix, deux cors proclament un fier et admirable motif qui, dorénavant, dominera les deux dernières parties de Y Anneau du Nibelung : c’est celui de Siegfried .
La Walkyrie remet à Sieglinde les fragments de l’épée de Siegmund :
Conserve ces deux moitiés du glaive,
Près du corps de Siegmund ma main les a prises !
Qui brandira le fer reforgé.
De moi reçoive son nom :
Siegfried, joyeux et vainqueur !
Le motif de Y Epée sonne aux trompettes, celui de Siegfried revient aux altos. Sieglinde, avec une émotion grandissante, bénit Brünnhild en une radieuse mélodie bâtie sur un thème qui servira, plus tard, de conclusion au Crépuscule des dieux et qui symbolise la Rédemption par V Amour.
Au loin, on entend la voix de Wotan. Sieglinde s’enfuit en toute hâte, tandis que les Walkyries cachent, au milieu d’elles, Brünnhild toute tremblante.
Le dieu arrive plein de fureur et, tandis que plusieurs fois à l’orchestre, gémit le thème de sa Douleur impuissante, il menace ses filles qui osent dérober la coupable à ses yeux. Celle ci, résignée, se décide enfin à paraître. Wotan laccable de foudroyants reproches. Elle, sa fille bienaimée, elle l’a trahi, elle a transgressé ses ordres. Et toujours, à l’accompagnement, pleure le motif de la Douleur . Dans un chant d’une merveilleuse beauté où Ton retrouve, vers le début, le thème de Y Annonce de la Mort, Wotan apprend à Brünnhild quel sera son châtiment :
Vis loin des deux, loin du Walhall !
Tes pas n’iront plus vers les héros,
Mener les vainqueurs au divin séjour !
Aux banquets des dieux, fêtes célestes,
Ta main ne doit plus m’offrir l’hydromel !
Ma bouche oubliera ta bouche d’enfant!
Du peuple sacré tout te sépare !
Loin du tronc la branche morte est tombée !
Je romps ici notre lien.
De mes regards divins je te bannis !
Tu me dépouilles de tous tel dons ?
s’écrie douloureusement Brünnhild
LA WALKYRIE
Et Wotan lui répond :
Ton vainqueur va te les prendre !
Ici, sur ce roc, reste en exil !
Inerte et sans armes, dors ton sommeil !
En vain, les Walkyries intercèdent pour leur sœur. Le dieu reste inflexible. Il ordonne à ses filles de partir au plus vite. Outre le thème de la Douleur, qui se maintient toujours à l’orchestre, celui du Contrat reparaît plusieurs fois dans ces pages.
Brünnhild reste seule avec Wotan, écroulée à ses pieds. Alternant avec une transformation du motif de la Douleur , confiée aux bassons, aux violoncelles et aux contre-basses, un autre thème, d’un non moins beau caractère, se fait entendre à la clarinette basse, puis au cor anglais. On le retrouvera, maintenant, presque jusqu’à la fin du drame, soulignant l’ardente Supplication de Brünnhild. La vierge se relève peu à peu et, à genoux devant son père, elle le conjure, en des phrases d une déchirante expression, de lui éviter le suprême outrage. Elle n’est pas si coupable, car si elle a désobéi à l’ordre de Wotan, elle a obéi à sa volonté secrète. Mais le dieu n’accepte pas cette excuse. En dehors des thèmes de la Supplication êt de la Douleur, on réentend les leitmotice de la Malédiction, du Destin et de Y Amour. Brünnhild, devant l’irrévocable volonté de son père, finit pourtant par accepter le châtiment; elle demande une seule grâce: que celui qui l eveille soit, au moins, un brave. Et, mystérieusement, elle confie au dieu son dernier désir : Sieglinde va mettre au monde un fils ; que celui-là soit l’éveilleur promis. Au thème des Héros qui passe aux cors et aux bassons, succède celui de Siegfried, insinué par un cor. Wotan refuse.
Trop fier ton rêve! Trop haut ton vœu*!
A cet instant apparaît, chanté par les violons et les violoncelles, le motif caractéristique du Sommeil qui va bientôt peser sur Brünnhild.
La supplication de la Walkyrie se fait alors plus pressante :
Entends l’unique prière !
Ou brise ta fille embrassant tes genoux !
Détruis l’aimée ! écrase son corps î
Que sa chair sanglante empourpre ta lance t
Du moins, barbare, épargne-lui le suprême affront !
A ton appel qu’un feu se déchaîne !
Qu’il ceigne la roche, cercle embrasé !
Qu’il brille, qu’il brûle et broie dans ses dents,
Le lâche, qui ose, infâme,
Du roc de terreur approcher !
Uni au thème des Walkgries qui éclate, farouche, aux trompettes, à la
trompette-basse et aux trombones, voici un nouveau leitmotiv , celui du Feu, qui flamboie aux bois et aux cors. Wolan, saisi d’une émotion profonde, relève sa fille et la serre dans ses bras. Il exaucera son voeu héroïque.
Adieu, vaillante, ô noble enfant !
Toi, de mon être, sainte fierté !
Adieu, adieu, adieu!
Dois-je éviter tes yeux,
Et dois-je ne plus te faire accueil tendre et grave ? Dois-je ne plus te voir chevaucher à ma droite, Ou bien m’offrir la coupe ?
Dois-je te perdre, toi que j’adore !
O rire et bonheur de ma vie !
Qu’un feu nuptial pour ta couche s’allume ! Pareil n’a jamais flamboyé!
Rouge splendeur défende le rocher?
Qu’un mur d épouvanté chasse le lâche!
Que nul infâme n’ose approcher !
Qu'un homme ici t’éveille seul,
Plus libre que moi, le dieu !
Ces yeux baignés de clarté.
Ces yeux baisés tant de fois.
Quand mon baiser payait ta vaillance,
Et quand s’ouvraient pour le los des braves, Tes douces lèvres d’enfant !
Ces deux yeux, soleils de mon cœur,
Eclairs des jours de combat,
Lorsqu’un espoir plus immense qu’un monde Brûlait mon sein d’éperdus désirs, D’angoisses sans mesure.
Ma lèvre encore goûte leurs larmes.
En l’adieu dernier du dernier baiser !
Qu’à l’homme enviable brille leur feu !
Pour moi, dieu misérable,
A jamais ils se ferment!
Le dieu qui s’écarte de toi,
Te prend d'un baiser le divin !
Ce chant sublime, rehaussé par la plus enveloppante des orchestrations, est l une des choses les plus émouvantes créées par le génie de Richard Wagner. Les thèmes du Sommeil , du Feu , de Siegfried , de la Supplication , du Destin, de la Renonciation , enchâssés au milieu de figures d’accompagnement, toutes plus éloquentes les unes que les autres, forment la trame symphonique et psychologique de ces merveilleuses pages.
Wotan dépose un long baiser sur les paupières de Brünnhild. Un magique sommeil s’empare d’elle. Et, tandis que les cordes chantent l’adorable phrase par laquelle, tout à l'heure, il célébrait les yeux adorés de sa fille, le dieu conduit la vierge à l'abri d’un haut sapin, la couche doucement sur une roche moussue et, après l’avoir couverte du large
LA WA LK Y RIE
bouclier, il rabat sur son visage les blanches ailes du casque. Le motif du Destin se fait entendre à deux fois, celui du Contrat éclate a toute force et Wotan, saisissant sa lance, en frappe les rochers.
Lôgue (1), entends ! viens à ma voix !
Autrefois tu brûlais, brasier dévorant,
Jusqu’au jour de ta fuite, lueur ondoyante!
Gomme jadis sois enchaîné !
Jaillis, mer flamboyante !
Défends le roc, rouge clarté !
Lôgue ! Lôgue ! ici î
De tous côtés jaillissent des flammes qui grandissent peu à peu, entourant d’un cercle redoutable la Walkyrie endormie. Comment rendre avec des mots l’impression inouïe que tout spectateur, même le plus profane, ressent à l’audition de cette extraordinaire fin d’acte. L orchestre, littéralement, s’allume, flambe et pétille. Pendant que l’ondoyant thème de Lôgue vibre aux petites flûtes et aux harpes, les bois et les cors lancent celui du Feu , et des gerbes d’étincelles fusent du gloçkenspiel et du triangle. Wotan d’un geste souverain, étend son épieu :
Qui de ma lance craint la pointe,
N'aborde ce feu jamais!
Alors sous le motif du Sommeil dont l’apaisée mélodie plane, radieuse, sur toute la péroraison, les cors et la trompette basse, puis les trompettes et les trombones, clament le thème de Siegfried , prophétisant ainsi la venue du héros futur qui réveillera la vierge endormie dans les flammes. Un peu plus loin les altos et les violoncelles ramènent la phrase de Wotan :
Ma lèvre encore goûte leurs larmes.
Les sonorités orchestrales diminuent peu à peu et s éteignent dans un aérien pianissimo. Implacables, les trois notes du motif du Destin retentissent deux fois encore. Le dieu jette douloureusement un suprême regai d sur Brünnhild, puis il disparaît au milieu du feu qui brûle haut et clair, protégeant la Walkyrie contre tout affront.
Telle est cette œuvre admirable qui, des quatre partitions formant la gigantesque 7 étralogie de Y Anneau de Nibelung , est la plus apte à être rapidement comprise et appréciée par un public français.
Sous l’affabulation mythique, les personnages mis en scène par Wagner sont tous profondément humains. Leurs passions et leurs douleurs nous
(1) Lôgue, le dieu du feu.
émeuvent et nous touchent, car ces dieux et ces héros aiment, souffrent et agissent en hommes, malgré le merveilleux de l’atmosphère légendaire qui les entoure.
Quant à la musique, elle passe tour à tour du charme le plus enlaçant à la grandeur la plus sublime. Des mélodies d’une richesse étonnante et toujours renouvelée, d’une extrême pureté de lignes, d’une lumineuse clarté, vivifient cette partition de la première à la dernière scène.
L’orchestration, de son côté, est un véritable enchantement. Traitée d’une façon prestigieuse, elle captive l’auditeur par des sonorités tantôt d’une exquise suavité, tantôt d’un éclat fulgurant. Jamais pourtant les instruments ne sont inutilement bruyants, jamais ils ne couvrent les voix. Lorsque l’œuvre est jouée comme elle doit l’être, c’est à dire avec l’orchestre complètement invisible, on ne perd pas un mot du chant.
« Il était réservé à Wagner d’unir le drame d’Eschyle à la symphonie de Beethoven », a écrit un jour Alfred Ernst. La Walkyrie est l’une des meilleures preuves de la justesse de cette affirmation.
La première Partition de JVIireille
(Théâtre Lyrique. — Mars 1864)
La Mireille qui se joue partout, à Paris comme en province et à l’étranger, n’est pas la Mireille primitive, celle qui est sortie du cerveau du grand artiste auquel l’art français est redevable de Faust , de Roméo et Juliette et de tant d’autres belles inspirations. L’œuvre, telle que nous l’entendons aujourd’hui, est indignement mutilée. M. Carvalho a coupé, ajouté, tripatouillé, et Gounod, trop aimable et trop faible, a laissé faire. Tous les musiciens n’ont pas la fermeté de caractère de l’illustre auteur de Sigurd . Gounod a accepté ces compromis, à contre cœur, il est vrai, mais il les a acceptés, 11 y aurait un chapitre bien curieux à écrire sur l’influence néfaste de Mme Miolan Carvalho sur Gounod. Si le compositeur, dans ses œuvres, a fait à la virtuosité des chanteurs de ces concessions qui paraissent aujourd’hui ridicules, c’est à la pression de Mme Carvalho qu’il a cédé. S’il a laissé mutiler Mireille , s’il a consenti à ajouter à cette œuvre exquise de déplorables banalités, c’est Mme Carvalho qui doit en être rendue responsable.
Mireille fut jouée au Théâtre Lyrique le 19 mars 1864. Michel Carré avait extrait de l’admirable poème de Mistral un livret d’opéra suivant assez exactement l’œuvre provençale. Le succès du nouvel opéra de Gounod fut très modéré. La presse se montra sévère. Scudo, l’ébouriffant critique de la Revue des Deux-Mondes, fit un article qui serait à citer tout entier comme un modèle de bêtise. Bornons-nous seulement à reproduire ce passage :
c La figure idéale de Mireille a été complètement défigurée par le pinceau gris de M. Gounod. La partition est remplie de phrases boiteuses, laides, tourmentées, écrites avec une prétention et un style qui en double l’ennui. Rien de plus commun et de plus prosaïque que la phrase par laquelle
M. Gounod traduit le dialogue charmant : Ainsi, plus que ta sœur, tu me trvuves gentille ? »
« O musique, où es-tu ? » s’écrie le sieur Scudo. Et il termine son article en disant : « Vive Verdi ! car il y a plus de musique dans Rigoletto que dans toutes les œuvres de Gounod. » Pauvre homme ! A force d’insulter Wagner, Berlioz et Gounod, il est devenu fou furieux.
Dans l’œuvre de Gounod, Mireille semble occuper la meme place que le Pardon de Ploërmel dans l’œuvre de Meyerbeer. L’analogie entre ces partitions est frappante, — les deux -sujets sont une paysannerie, mais le livret de Mireille est de beaucoup supérieur à celui du Pardon, — et il y a dans les deux opéras la même recherche de musique descriptive. Seulement, on n’a pas touché à l’œuvre de Meyerbeer, tandis qu’on a porté sur celle de Gounod une main sacrilège. Les exemplaires de la première version de Mireille en 5 actes sont assez rares ; aussi, bien des musiciens l’ignorent-ils complètement. Une analyse de la partition primitive pourra donc offrir un certain intérêt.
L’ouverture, chaude, vibrante, colorée, est restée la même. De même, le joli chœur de la cueillette, d’une grâce toute juvénile, la belle phrase d’entrée de Mireille, d’un sentiment si pénétrant, d’une déclamation lyrique si juste, existent dans la première comme dans la seconde version. A la scène II, signalons une importante différence. La valse vulgairement brillante: O légères hirondelles... a st absente. Elle a été rajoutée, après coup, sur la demande de Mme Carvalho. La scène III, remplie par le délicat duo entre Mireille et Vincent, n’a subi nul remaniement.
Aucun changement au second acte qui est resté l’un des meilleurs de la partition, avec le pittoresque duo de Magali, la jolie chanson de Taven, les énergiques couplets d’Ourrias et le magnifique moderato de Ramon : Et quand Noël vogait, devant la table sainte... Il est fâcheux que l’air de Mireille contienne, à son début, un point d’orgue détestable, et se termine par un allegro vulgaire.
C’est au troisième acte que les modifications deviennent importantes. Le premier tableau de cet acte représente le Val d' Enfer, site sauvage où demeure Taven. Il nous fait assister au meurtre de Vincent par Ourrias.
Les récits de ce dernier sont assez expressifs, mais les chœurs de la première scène sont franchement mauvais. Voilà certes une coupure tout indiquée. Le duo entre les deux amoureux de Mireille, malgré quelques passages d’une forme conventionnelle, ne manque pas d’allure. Il faut y remarquer surtout la phrase sauvage d’Ourrias : Tu veux donc que ma main te ploie ! ! Le bouvier frappe Vincent de son trident. Le vannier est recueilli par Taven qui maudit Ourrias.
Le second tableau nous amène sur les bords du Rhône. Ourrias, poursuivi par le remords, erre sur le rivage en proie à des idées funèbres. 11 appelle