LA PREMIÈRE PARTITION DE MIREILLE
le passeur; l’écho seul lui répond. Mais du fleuve, qui roule lourdement ses flots, s’élèvent, p<*u à peu, des formes indécises : ce sont les Trêves, c’est-àdire, d’après les légendes provençales, les spectres des noyés engloutis sous les eaux. Ourrias, fou de terreur, hêle encore le passeur. Celui-ci arrive enfin. Le bouvier monte dans le bateau, mais les eaux du Rhône grondent et se soulèvent et la faible barque coule avec ses passagers. Au point de vue purement musical, ce tableau est des plus réussis ; on doit lui réserver une place d’honneur dans l’œuvre complet de Gounod. Il contient de délicieux effets d’orchestration, des sonorités ravissantes qui l’entourent d une atmosphère d’intense poésie L’appel d’Ourrias et son renvoi par l’écho est un épisode heureusement trouvé. Les deux chœurs de fantômes, chantés au loin, sont d’un très bel effet. Le premier, en ai majeur, est confié seulement aux ténors, le second, en la bémol , exclusivement aux soprani. Il est vraiment incroyable que M. Carvalho se soit permis de supprimer entièrement ce troisième acte.
Le quatrième acte contient aussi deux tableaux. Avec ses bribes, on a, dans la seconde version, constitué le troisième acte. Lepremier tableau se passe dans la cour de la bastide de Ramon. Il débute par un charmant chœur de moissonneurs, qui demanderait, pourtant, à être écourté. Ramon, resté seul, déplore dans un bel andante, la passion de sa fille pour un vaurien sans fortune et s’éloigne. Dans la coulisse, on entend Mireille fredonner un fragment de la chanson de Magali ; Vincenette survient et annonce à Mireille que son amoureux est blessé. Mireille prend la résolution de partir pour les Saintes. Le rôle de la sœur de Vincent a été supprimé. On en a donné la partie à Taven, avec qui se chante maintenant le duo : Ah! parle encore , achève . Le second tableau nous transporte dans le Désert de la Crau. Il est précédé d'un prélude, d’un grand intérêt descriptif, qui ramène, dans sa première partie, le commencement de l’ouverture et se compose, ensuite d’un pittoresque solo de hautbois, qui n’a plus le moindre sens à sa nouvelle place. Dans la vaste plaine aride, sous le soleil brûlant, le petit pâtre en gardant ses chèvres, égrène sa chanson naïve qui, par 1 ((ambiance» du lieu, revêt une couleur qu elle n’a plus dans la cour de la ferme où on la fait chanter aujourd’hui. Mireille, en marche vers 1 église lointaine des Saintes Marie de la Mer, arrive près de l’enfant endormi et chante sa gracieuse cavatine : Heureux petit berger . Elle se remet en marche, mais le soleil la blesse de ses rayons ardents. Devant ses regards hallucinés passe la vision des Saintes. Ce passage est fort beau, notamment la phrase: Est-ce Jérusalem ? Epuisée, N. ireille finit par tomber sur le sable, mais l’énergique enfant, après quelques moments d'abattement, se relève et reprend sa route, en chantant un allegro plein d’enthousiasme : En marche ainsi que Maguelonne...
Nul changement dans les premières pages du cinquième acte, aujourd hui 2e tableau du troisième. Les mutilations recommencent dans le duo entre
Vincent et Mireille. La banale phrase: La foi de son flambeau divin, ressassée, d’abord en solo par les artistes, ensuite en ensemble, n’existaitpas d’abord. Cet adjutorium malheureux a été introduit, quand on a changé le dénouement du grand poète provençal avec le plus étonnant sans gêne. Pour plaire aux âmes sensibles, on a fait vivre Mireille afin de lui permettre depouser Vincent. Je ne sais pourquoi Marguerite continue à mourir; elle pourrait très bien se marier, à la fin, avec Faust, et, en bonne Allemande, faire tous les ans un enfant qu’elle n’aurait pas besoin de faire disparaître. Roméo devrait, lui, prendre un antidote et quitter les caveaux, bras dessus bras dessous, avec sa Juliette ! Cela plairait assurément à une certaine partie du public, mais l’Art, dans tout cela? La musique est sœur de la poésie et doit marcher de pair avec elle lorsqu’elle s'inspire de ses chefs-d’œuvre. Les librettistes ayant déjà dénaturé Faust , Hamlet, Mignon, ont pensé qu’ils pouvaient agir de même avec Mireille , Mistral n’étant pas à la hauteur de Shakespeare et de Goethe.
Mais revenons à la scène finale primitive. Dans l’église, on entend s’élever un cantique sur le thème liturgique du Lauda Sion . Mireille, affaissée dans les bras de Vincent, après la phrase: Sous tes regards mon cœur tressaille d'aise, commence à divaguer et croit que le jour de ses noces est arrivé. Ici se place un moderato en si bémol d’un très beau mouvement: Sainte ivresse, divine extase, dont le thème est ensuite repris, en un ensemble d’un grand effet, quand Ramon et le peuple font leur entrée. Mireille expire en murmurant une phrase délicieuse :
Voyez, l’onde étincelle,
La mer est calme et le ciel bleu...
Vincent tombe à genoux près d’elle avec un cri de désespoir. Alors, dans les airs, une voix de soprano laisse tomber ces mots :
O Mireille, suis nous vers le divin séjour :
Viens goûter dans les deux la douceur infinie,
Et la grâce ineffable et l’ivresse bénie De l’élernel amour !
Le rideau tombe sur quelques mesures d’un chœur entonné sur le thème du Lauda Sion.
La partition primitive de Mireille, en cinq actes, a une tout autre allure que la version réduite en trois actes. Cet opéra, d’une poésie si intense, d’une distinction d’idées si remarquable, d’un coloris orchestral si pittoresque, n’a pas certaines grandes envolées de Faust et de Roméo, cela est incontestable; mais il possède un charme pénétrant et délicat qui a bien, lui aussi, son prix. Malheureusement, avec les mutilations qu’on lui a fait subir, il