DJAMILEH
(Opéra-Comique. — Mai 1872)
Djamileh ! ce doux nom d’Orientale n'éveille, sans doute, que peu de souvenirs. L’opéra qui porte ce titre est inconnu de la foule insouciante. Quant aux musiciens, y en a-t-il beaucoup à l’avoir lu soigneusement?
Pourtant, Djamileh est une partition exquise et son auteur n’est autre que celui de Carmen et de l’ Artésienne. Auprès de ses deux immortelles sœurs, Djamileh fait bonne figure. Cet opéra-comique est infiniment supérieur, à mon humble avis, aux Pêcheurs de perles et à la Jolie fille de Perth. Ces deux ouvrages contiennent de belles pages, il est vrai, mais aussi combien de faiblesses et de concessions au public ! Bizet, en les
écrivant, n'avait pas encore complètement dégagé sa personnalité. Le petit acte qui nous occupe est, au contraire, une œuvre absolument originale et de haute valeur.
Djamileh fut jouée le 22 mai 1872 à l’Opéra-Comique. Le succès, très franc de la première, ne se maintint pas. Les auditeurs d'alors étaient encore peu aptes à saisir les beautés de cette musique. Après dix représentations, l'œuvre de Bizet disparut de l'affiche. Depuis, elle n'y a plus figuré. Il est grande temps qu’elle y reprenne place. Naturellement, on jeta à la tète du compositeur l’accusation de « wagnérisme ». Certains critiques émirent des jugements absolument invraisemblables. Un seul exemple ; écoutons M. Félix Clément, l’amusant auteur du Dictionnaire des opéras : «La musique que M. Bizet a écrite sur ce livret est si extraordinaire, si bizarre, en un mot si désagréable, qu’on dirait qu’elle est le résultat d’une gageure. Egaré sur les traces de M. Richard Wagner, il a dépassé son modèle en bizarrerie et en étrangeté. La succession des sons et des accords, les procédés harmoniques de l’accompagnement, n’appartiennent, la plupart du
temp à aucun système de composition connu et classé. » Je m’arrête; cela suffit.
Le livret de Djamileh a été inspiré a M. Louis Gallet par la Namouna , d’Alfred de Musset. Certes, il n’y avait pas de quoi faire un opéra avec le poème de l’auteur de Rolla ; aussi le librettiste a-t-il été forcé de développer son sujet. L’intrigue peu animée et reposant, presque entièrement, sur l’analyse délicate d’un sentiment, contribua, peut-être, à la chute primitive de Djamileh. Aujourd’hui, il n’en serait pas ainsi. Cette étude psychologique n’ennuierait personne. La musique, d’ailleurs, est la pour lui donner une grande intensité de vie. Voici , en quelques mots , le sujet du poème.
Le jeune seigneur turc Haroun vit, désoeuvré et dégoûté de tout, dans son palais. 11 ne croit à rien, pas même à l’amour. Tous les mois, il change de favorite. Cette fois-ci, il a pour maîtresse une ravissante fille, Djamileh. 11 se sent un réel penchant pour elle, mais il ne veut pas y céder. Le mois est écoulé, et il ordonne à son intendant, Splendiano, de lui amener d’autres femmes à choisir. Celui-ci, qui aime Djamileh, pousse son maître dans cette voie. Cependant la jeune fille est toute triste. Elle est amoureuse d’Haroun et refuse la liberté qu’on lui offre. Splendanio déclare cependant sa passion à Djamileh. Désespérée, elle lui promet de lui appartenir si Haroun la repousse définitivement. Elle obtient de Splendiano, qui se croit sûr de l’insouciance de son maître, d’être présentée, le soir même, voilée à Haroun à la place de la nouvelle favorite. La chose a lieu mais, à un moment, Djamileh se trahit. Haroun, d abord, se fâche et la repousse , mais enfin, touché de tant d’amour, il lui ouvre de nouveau ses bras.
Bizet a écrit, pour cet opéra, une ouverture assez développée. C est un brillant allegro, en mouvement de marche, que l’on retrouve plus tard dans la partition, au moment de l’entrée des esclaves. Djamileh débute par un choeur de coulisses vraiment ravissant. Pianissimo, la mélodie se détache confiée aux sopiani et rythmée par le tambour de basque sur un accompagnement à bouches fermées des ténors et des basses. Les chants se rapprochent, puis, diminuant d’intensité, meurent peu à peu. La rêverie d’Haroun est un morceau de premier ordre. L’idée mélodique est délicieuse. Le dessin obstiné des triolets à l’accompagnement lui donne une saveur toute particulière. Haroun, entouré de la vapeur odorante qui s éehappe de son narguileh, part sur les ailes du rêve pour les pays enchantés. Djamileh paraît ; elle traverse lentement la salle et sort apres avoir jeté un regard plein d’amour sur son maître qui ne s’aperçoit de rien. L’entrée de la°jeune fille est soulignée à l’orchestre par une très belle phrase passionnée et triste, comme savait les écrire Bizet, chantée, dans le grave par les cordes. Cette phrase, digne pendant de celles de Carmen et de 1 Artésienne, peut être considérée comme le leitmotiv de Djamileh.