‹ Consonnances et dissonancesChapitre 38 sur 60 · PHRYNÉ · texte numérisé non relu

PHRYNÉ

(Opéra-comique : Mai 1893)

L’illustre musicien à qui l’Art, — je dis l’Art tout court, laissant aux doux maniaques du nationalisme, le soin d ajouter français, si cela leur fait plaisir, — est redevable de Scttnson et Dalila et de la Symphonie en ut mineur, des trios, des quatuors, des concertos pour piano, de la Danse Macabre et du Déluge, aura, au cours de sa carrière glorieuse, abordé tous les genres, depuis la symphonie jusqu’à l'opéra-bouffe. Dans la longue série des ouvrages du Maître, ouvrages qui, certes, ne sont pas d une valeur égale, mais qui se recommandent, tous, par l’impeecabilité de la facture, Phrgnë occupera une place à part par son étincelante fantaisie, la grâce mélodique de certaines pages, la forme comique de certaines autres.

Le livret de Phryné e st de M. Augé de Lnssus. L’intrigue en est assez mince et ne sort guère des sentiers battus. La scène se déroule, au premier acte, sur une place publique d’Athènes où l'on vient d’inaugurer le buste du vieil archonte Dicéphile, qui passe, dans la ville, pour un parangon de vertus. Dicéphile serait parfaitement heureux si son neveu Nicias avait une meilleure conduite. Ce dernier essaie d'emprunter de l’argent à son vieil

oncle. Dicéphile se contente de lui donner . quelques bons conseils.

Cependant, comme l’archonte se méfie de Nicias, il imagine de le faire arrêter et de l’envoyer en prison calmer son humeur libertine.

Mais le jeune homme déjoue le tour de Dicéphile et il fait rosser les démarques venus pour l’arrêter. Phryné, dont Nicias est amoureux, lui offre l’hospitalité afin de le soustraire aux recherches de la police. Mais avant d’entrer dans la maison de la belle courtisane, Nicias coiffe le buste

de son oncle d’une outre de vin. Quand Dicéphile, la nuit tombée, revient pour admirer son effigie, il se trouve en face d’une figure ridicule toute barbouillée de lie.

Le second acte se passe dans une salle de la maison de Phrvné. Nicias veut quitter son asile croyant qu’il n’est pas aimé de la courtisane, mais celle-ci lui fait bientôt l’aveu qu’elle partage sa flamme. Cependant Dicéphile arrive, tout furieux contre son neveu. L’archonte est reçu par Phryné. Celle-ci le fascine par sa beauté et, à un moment, pour le séduire complètement, elle fait apparaître aux yeux charmés du vieillard, la statue d’Aphrodite pour laquelle elle a posé. Dicéphile tombe aux pieds de Phryné. Sur ces entrefaites, Nicias arrive avec ses amis. Devant le ridicule qui le guette, Dicéphile n a plus qu’à passer par les volontés de son neveu.

Une courte introduction d’une facture habile et d’une jolie sonorité, sinon

d’idées très originales, précède le lever du rideau. Le chœur, chanté pendant la cérémonie d’inauguration du buste de Dicéphile, est d’une amusante emphase ; celui qui accompagne le passage de Phryné à travers la foule, est des plus gracieux. Toute cette scène contient de charmants détails d’orchestre. Au point de vue vocal, je signalerai la phrase chantée par Phryné, p. 17 : En ce qui touche la vertu, je suis , il est vrai , peu savante . Une malencontreuse vocalise comme on en rencontre parfois chez Saint- Saëns, — vraiment à propos débottés, — gâte quelque peu la spirituelle expression de ce passage.

Le duo entre Dicéphile et Nicias est écrit dans un excellent style comique. Les motifs sont quelquefois d’allure assez vulgaire, mais ils sont mii en œuvre avec une prestigieuse habileté. 11 faut remarquer, dans cette scène, un original accompagnement de bassons du plus drolatique effet. Le cantabile de Nicias : O ma Phryné . . . est une délicieuse bluette d’une simplicité pleine de distinction. Suit un chœur dansé dont l’exquise orchestration fait encore oublier la banalité de l’idée mélodique. Dans la dernière scène, fort animée, un joli allegretto de Phryné : Si le front couronné de roses , plaît par sa grâce aimable et facile. Quant au final, d’une vulgarité évidemment voulue, il est d’une gaieté folle. Saint-Saëns a eu la fantaisie de rivaliser avec Offenbach. La comparaison serait peut-être plutôt favorable au père de la Belle Hélène. Du moins, lui, en écrivant ces chahuts, était-il sincère !

La courte introduction du second acte ramène le motif du cantabile de Nicias : O ma Phryné. . . Le duo entre la courtisane et le jeune homme est d’une note légèrement émue tout à fait charmante. L’accompagnement est d’une délicatesse et d’une élégance dont Saint-Saëns a le secret.

Nous arrivons, maintenant, aux deux pages capitales de l’œuvre. L’air où Phryné raconte que des pêcheurs, un jour, en la voyant sortir nue du bain

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