‹ Consonnances et dissonancesChapitre 39 sur 60 · PHRYNÉ · texte numérisé non relu

PHRYNÉ

qu’elle prenait dans la mer, la prirent pour Aphrodite, est un morceau d’un grand style et d’une superbe inspiration. Il contient des phrases délicieuses, telles que celle-ci :

Si doux était l’adieu de l’heure frémissante,

Si pur était le ciel aux feux mouran's du jour,

d’une expression adorable. Quant à l’orchestre, il est d’une merveilleuse couleur. Cet air est, à mon avis, une des plus belles, des plus pures pages qui soient sorties de la plume de Saint-Saëns. Le trio chanté à l’unisson par Phryné, Nicias et Lampito est, lui aussi, un passage de tout premier ordre. L’idée mélodique est d’un charme indicible, et l’accompagnement, avec sa pédale de violons à l’aigu, entrecoupée par la harpe à contre-temps et un adorable dessin des flûtes, est une véritable trouvaille.

L 'ariette de Lampito : C'eut ici qu'habite Phryné est fort délicate et les couplets de Dicéphile d’une bonne bouffonnerie. Le duo entre Dicéphile et Phryné est une scène excellente qui contient nombre de passages remarquables, notamment celui de l’apparition de la statue. Le final ramène le chœur du premier acte célébrant la gloire de Dicéphile.

Phryné est une œuvre de gaieté, de grâce et de charme. Saint-Saëns y a jeté à pleines mains des trésors d’esprit, d’ingéniosité, de science discrète et, parfois aussi, de véritable inspiration.

EVAfJGÉLiIJ'lE

(Théâtre de la Monnaie, de Bruxelles: décembre 1895)

MM. Stoumon et Calabresi viennent encore d’ouvrir, avec leur bienveil-

lance ordinaire, les portes de leur Théâtre à une œuvre française. Il s’agit, cette fois, d' Ecangéline , premier ouvrage dramatique de M. Xavier Leroux, l’un des meilleurs élèves de Monsieur Massenet et prix de Rome de l’année 1885.

Le livret d Ecangéline a été tiré par MM. L. de Grammont, Georges Hartmann et Alexandre, du ravissant poème de Longfellow. Cet ouvrage fourmille d’idées poétiques propres à offrir au compositeur l’occasion d’heureux développements. La musicalité du sujet est donc évidente ; ce qui l’est beaucoup moins, c’est sa facilité à subir une transformation scénique. Les adaptateurs ont donc été forcés, en maints endroits, de s écarter de l'œuvre primitive. L’intrigue d' Ecangéline est fort mince ; tout le charme de l’œuvre de Longfellow repose dans les descriptions. En passant au théâtre, la grêle ossature du drame devient plus visible et l’action, qui procède par série d’épisodes, apparaît trop souvent délayée, monotone et vide d’intérêt.

La partiiion d'Ecangéline est divisée en quatre actes précédés d'un prologue et suivis d'un épilogue.

Le décor du prologue représente une forêt vierge dans laquelle se tiennent Evangéline et Gabriel, pendant qu’un chœur invisible célèbre la forêt et la touchante légende des deux jeunes gens.

Au premier acte, nous sommes en Amérique, dans 1 ancienne colonie française d'Acadie, qu’un traité a livrée jadis à l’Angleterre. Les Acadiens sont restés Français de cœur ; aussi suivent-ils avec intérêt les combats que se livrent, au Canada, les troupes de Louis XV et celles de Georges II. Le rideau se lève sur l'intérieur d’une ferme. Le fiancé d’Evangéline est

allé combattre avec les Français ainsi que plusieurs jeunes gens du village. Mais ceux que les Acadiens considèrent comme leurs compatriotes ont été vaincus. Pourtant Gabriel a pu revenir à Grandpré qui est occupé par un détachement anglais. Les parents de Gabriel et d’Evangéline décident de les marier dès le lendemain.

Le second acte se déroule sur la place du village. Tout est en fête, car l'on s’apprête à célébrer les noces de Gabriel et d’Evangéline, mais, au moment où le cortège va entrer dans 1 église, celle-ci apparaît pleine d’Anglais. L'officier qui les commande communique aux habitants un arrêté du roi Georges expulsant de l’Acadie ses habitants. Bien plus, il fait mettre le feu dans le village. Gabriel et quelques jeunes gens veulent résister. Ils sont faits prisonniers. Evangéline, brusquement séparée de son fiancé, jure de rechercher partout sa trace.

Le troisième acte nous transporte dans la Louisiane, au bord d’une rivière. Evangéline a perdu son père et, suivie de sa fidèle servante Dahra, elle cherche partout et toujours Gabriel. Accablées de fatigue, les deux' femmes entrent dans la cabane d’un pâtre. Quelques instants après, une troupe de chasseurs traverse la scène. Parmi eux se trouve Gabriel et son père. Comment le jeune homme s’est-il échappé des mains des Anglais, comment le père n’a t il pas conservé .près de lui la fiancée de son fils, devenue orpheline? autant de points obscurs que les librettistes ont négligé d’éclairer, ce qui, pourtant, n’aurait pas été inutile. Gabriel, le cœur brisé, part pour une expédition lointaine et il s’embarque avec ses compagnons. Cependant, un pressentiment pousse Evangéline hors de la cabane. Tout à coup, elle entend dans le lointain une voix bien connue qui lance aux échos son propre nom. Elle court au bord de la rivière et elle aperçoit Gabriel, dont la barque fuit sur les eaux. En vain elle l’appelle, il n’entend pas.

Après la Louisiane, nous voici, au quatrième acte, en Pensylvanie, dans une maison de refuge. Désespérée, Evangéline s’est consacrée à Dieu et au service des malheureux. Hâve, chancelant, épuisé, un homme vient tomber dans la cour aux pieds d’Evangéline. Celle ci, en se penchant sur lui, reconnaît Gabriel. Les deux fiancés tombent dans les bras l’un de l’autre. Tout palpitants de bonheur, ils se racontent leurs tribulations. Halluciné, Gabriel croit que c’est aujourd’hui leur jour de noce. Un hymne de foi et d’amour s’échappe de sa bouche et de celle d’Evangéline, puis, brusquement, il s’affaisse. Evanoui ou mort ?? Les auteurs ne nous le disent pas. Alors, l’obscurité envahit le théâtre, quand la clarté revient, l’on se retrouve dans le décor du Prologue. Pendant qu’Evangéline et Gabriel se tiennent enlacés, le chœur invisible célèbre, comme au début de l’opéra, leur amour impérissable.

Raconter cette pièce le plus clairement possible est la meilleure critique qu’on puisse en faire. Je n’insisterai donc pas sur son invraisemblance et sur son manque entier d’action tant intérieure qu’extérieure.

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