EVANGÉLINE
La partition de M. Xavier Leroux, bien que très moderne sous certains côtés, notamment sous ceux de l’harmonie et de l’instrumentation, n’est guère, en somme, qu’une œuvre de transition. On y trouve des thèmes conducteurs, mais ces thèmes ne sont pas, en réalité, traités en leitmotive ; ils ne se transforment pas, ils restent, presque toujours, figés sous leurs formes premières. De plus, la plupart ne possèdent pas la première qualité nécessaire à un leitmotiv , c’est-à-dire la brièveté; à peu d’exceptions près, les thèmes de M. Leroux sont de véritables mélodies qui, dans leur développement primitif, trouvent un obstacle pour des transformations successives. Le rappel, toujours judicieux, que le compositeur fait de ces mélodies caractéristiques, suffit néanmoins pour maintenir l’unité musicale de l’œuvre.
Dans les premières mesures du court prélude, les violons et les altos exposent, légèrement altérée, la phrase qui se rapporte à la Foret vierge , et sur laquelle va se développer la plus grande partie du prologue. Ce dernier est chanté, comme celui de Roméo et Juliette , par tous les artistes de la pièce. La seule différence c’est que, seuls, Evangéline et Gabriel sont en scène. Toute cette préface est excellemment traitée ; la phrase finale en ré bémol est notamment d’un grand charme ; à l’accompagnement apparaissent deux motifs s’appliquant, l’un à la Terre natale , p. 9, m. 9, 10, l’autre à la Mère Patrie , p. 10, m. 5.
Un thème plein d'une douce mélancolie, confié d’abord au hautbois, puis à la flûte et aux violons, retentit au lever du rideau et persiste à l’orchestre pendant presque toute la première scène. La ballade chantée par Dahra est d’une jolie couleur. La réponse d’ Evangéline : Quand ma mère chérie vivait encore , d’une grâce mélodique simple et expressive, ramène les deux derniers motifs signalés dans le Prologue. Le chant des (lieuses, bâti sur le motif de hautbois et célébrant les doux souvenirs du pays de France, est d’une heureuse délicatesse. Par contre, les récits des deux pères me paraissent ternes, insignifiants, quelconques. Ils sont généralement soutenus à l’orchestre par deux thèmes : celui des Anglais , exposé, p. 31, m. 3, 4. par les violoncelles et les contre-basses, et celui qui paraît s’appliquer à la Terre natale . Page 37, m. 10, 11 et p. 38, un thème de Bonheur accompagne l’élan d’ Evangéline affirmant sa confiance dans le prochain retour de son fiancé. Ce motif persiste au début de la scène IL Le récit de la défaite des Français, fait par Gabriel, pendant que l’on entend, dans le lointain, sonner la retraite anglaise, est fort pittoresque. Le thème de Bonheur revient, p 48, sous la phrase de Gabriel : Oh! Vheureuse journée ! Citons aussi le gentil chœur de femmes : -4 demain , chère Evangéline !
CONSONNANCES ET DISSONNACES
Nous arrivons maintenant àla partie la plus intéressante de l’œuvre entière : le duo d’amour entre Evangéline et Gabriel. Cette scène est d’une sonorité ravissante et Ton ne saurait trop louer la beauté de son instrumentation exquise. Elle débute par une page symphonique dont le motif, chanté d’abord par les cordes avec sourdine, ensuite par la flûte et le hautbois, puis continué successivement par le violoncelle et le violon solo, semble symboliser la douceur et le calme de la nuit d’été. Ce thème passe ensuite à la voix. Page 58, m. 8,9 et p. 59, nous trouvons la mélodie d' Amour, qui reviendra continuellement dans la partition. Elle est exposée par le ténor en la langoureuse tonalité de ré bémol et est doublée à l’orchestre par le violon solo, soutenu par les notes cristallines de la harpe. Un autre passage, tout à fait remarquable, est celui où Gabriel rappelle à Evangéline le commencement de leur amour, de la page 67 à la page 71. Sous les paroles : Un beau matin de dimanche. .. Oh! V exquise fraîcheur ! il y a une curieuse imitation de sonnerie de cloches lointaines confiée aux clarinettes sur un accord persistant de hautbois. Quelques mesures plus haut, au commencement de la page, une imitation non moins originale est donnée par les cors et la harpe, sur une tenue de bassons et de trombone, pendant que les bois ramènent le motif d' Amour. L'amoureuse mélodie reparaît dans les dernières pages de ce duo, dont le musicien a su rendre, avec une rare habileté de touche, la poésie tout embaumée de jeunesse et de passion.
La scène du mariage, qui remplit la plus grande partie du second acte, est conçue dans une forme qui commence déjà à être trop connue. Lalo, dans le Roi d’Ys , en avait donné une large esquisse. Bruneau, dans Y Attaque du Moulin , en a fourni le dessin, on peut même dire le tableau complet. Il n’y avait donc aucune utilité à recommencer une scène dont la répétition finit par dévoiler ce qu’elle possède, en réalité, de conventionnel. Cette critique faite, je reconnais que M. Leroux a traité avec bonheur cet épisode. Le chœur d'entrée, écrit dans un bon sentiment populaire, ne manque pas d’allure, et le moderato de Gabriel : Chantez la chanson de la bien aimée, est une charmante mélodie.
L 'andante d’ Evangéline : Salut , je le salue au sein du mariage. . . , dont la seconde partie est soutenue par les chœurs, ramène encore les motifs de la Terre natale et de la Mère-Patrie. J’aime moins les pages qui suivent, notamment l'unisson d’Evangéline et de Gabriel et celui de Basile et de Bénédict. L’exclamation de Gabriel : Heure douce aux cœurs amoureux , et l’élan d’Evangéline : Salut , azur ! . . sont des phrases à effet. Morceau à effet, aussi, le chœur: La voix sonore des cloches a vibré, écrit presque entièrement à l'unisson. La scène de la révolte ne contient rien de particulièrement saillant. Elle se déroule sur les motifs des Anglais et de la Terre natale et sur un nouveau thème, propre à l’officier ennemi, que Ton trouve, pour la première fois, à la page 118, m. 4. A la fin de l'acte, reparaît