‹ Consonnances et dissonancesChapitre 41 sur 60 · EVANGÉLINE · texte numérisé non relu

EVANGÉLINE

la phrase d 'Amour, soulignant le serinent d’Evangéline. Page 129, m. 6 et suivantes, pendant que Gabriel dit adieu à Evangéline, les violons et les violoncelles déroulent une mélodie qui, au dernier acte, apparaîtra au chant ; elle se rapporte aux souffrances du jeune homme.

Un beau prélude, d’un caractère tranquille et mystérieux, bâti sur un motif exposé, p. 133, par la flûte, la clarinette, deux premiers violons et deux seconds, et repris ensuite par différents instruments, au milieu d’enveloppantes sonorités orchestrales, peint bien le calme majestueux des paysages du Nouveau-Monde. L’acte s’ouvre par une mélodie du pâtre (soprano), dont la tonalité ferait sourire d’aise M. Bourgault-Ducoudray. La scène entre Evangéline, Dahra et le berger est peu intéressante. La fin, cependant, à partir du choeur lointain de chasseurs, est d'un pittoresque effet. Le passage où Evangéline clame son désespoir est heureusement rendu. Page 154, m. 10, la clarinette, la flûte et les seconds violons exhalent un court motif de quatre notes qui reparaît dans la page suivante. Il symbolise la Vie religieuse que la jeune fille vient de se décider à embrasser si elle ne retrouve pas son fiancé. L’air de Dahra: Pauvre cœur blessé ! . . écrit dans les notes graves de la voix de contralto, est d’une très belle venue. Pendant que, dans la cabane, l'Indienne reprend la ballade du premier acte, le cor anglais soupire, p. 160, m. 6, un thème très expressif ; d’après son emploi, il parait caractériser la Vie errante, qui est désormais 1 apanage de Gabriel. Ce motif persiste à l’orchestre pendant la scène entre le jeune homme et son père. Le chœur de coulisses, entendu précédemment, est bâti sur ce thème d'une grande tristesse. La mélodie d 'Amour revient aussi dans ces pages, dont le fragment le plus remarquable est le moderato de Gabriel : Prononce encore mon nom. . . délicieusement doublé à l'orchestre par les seconds violons et le violoncelle solo, au mileu d’aériennes envolées de harpe. Cette belle phrase fait, en partie, les frais de la fin de l’acte. Il convient de citer néanmoins, d’une façon particulière, le passage où ce brûlant appel de Gabriel revient déformé, haletant, sur les lèvres d Evangéline, et la chaleureuse invocation de cette dernière : Pâlissantes étoiles ! Toute cette scène est commentée par l'orchestre d’une remarquable façon. A signaler, p. 177, m. 3 et suiv., un motif de grande allure qui reparaît plusieurs fois dans ce final.

Le quatrième acte débute par un chœur d une joliesse un peu banale. A l'arrivée d’Evangéline, deux nouveaux motifs se font jour à 1 orchestre. Le premier (p. 197, m. 3, 4, 5) dit la Résignation de la jeune fille ; le second, (p. 198, m. 3, 4, 5) personnifie sa Charité. Dans les deux pages suivantes, on retrouve aussi le thème de la Vie religieuse. L allegro : Est-ce vous, mes amis est gracieux ; j’aime encore assez l'air d’Evangéline, morceau important et d’une belle expression, sauf dans sa partie médiane (p. 208 et cinq premières mesures de la p. 209) dont l’inspiration me paraît torturée

et vide. Les motifs de la Charité , de la Vie religieuse et de la Résignation trouvent naturellement leur place dans l’accompagnement de cet air. Quand Gabriel apparaît, le motif de la Vie errante gémit au cor anglais. La dernière scène, hormis deux passages, est composée avec des fragments des actes précédents, quelquefois pourtant légèrement modifiés. 11 est donc inutile de s’étendre sur elle ainsi que sur l'épilogue, reproduction du prologue. Les pages inédites sont Yallegro de la p. 216 et 1 "allegro moderato de Gabriel : T ai subi bien des souffrances ... dont l’idée avait été exposée au second acte, p. 129, par les violons et les violoncelles. A partir d’ici le duo est traité d’une façon assez vieux jeu. Evangéline reprend le chant de Gabriel, puis arrive l'inévitable unisson du temps jadis. D’ailleurs, avant que le rideau ne tombe, le bon public aura le plaisir d’en entendre encore deux autres !

La partition d Evangéline est l’œuvre d’un musicien consommé, sinon très personnel. Le manque de personnalité, voilà, en effet, le principal défaut de cet opéra fort distingué, mais où l’on sent trop, parfois, l’influence de Bruneau et aussi celle de Monsieur Massenet. Néanmoins, l’harmonie de M. Xavier Leroux est plus relevée et plus féconde en imprévu que celle de l’auteur de Manon. Evangéline brille par la clarté, l’élégance de ses idées mélodiques et surtout par son instrumentation absolument ravissante, où l’on trouve, à chaque instant, des sonorités délicieuses. C’est par ce dernier côté que la partition de M. Xavier Leroux mérite d’ètre appréciée des musiciens. Le public, lui, fera plus de cas de la ligne vocale. Les premiers, par contre, regretteront quelle soit trop souvent doublée à l’orchestre ou appauvrie par un emploi vraiment abusif de l’iinisson. Il faut reconnaître aussi que les récits, en général, n'offrent aucun intérêt. On sent que l’auteur « déblaye », au plus vite, cette partie de l’œuvre pour arriver à la phrase mélodiquement développée, pour l’amour de laquelle il retombe souvent dans la vieille erreur de la répétition de mots ou de certains membres de phrase.

Evangéline , enfin, par suite de la nature de son livret, est un peu monotone. C’est charmant, mais c’est trop toujours la même chose. Quoi qu’il en soit, cette partition renferme assez de qualités pour tenir un rang des plus honorables parmi les récentes compositions françaises. De plus, il ne faut pas oublier que c'est la première œuvre dramatique de son auteur, un essai en quelque sorte. Le début, en somme, est brillant et plein de promesses. M. Leroux a assez de talent pour les réaliser.

UOUISE

(Opéra-Comique : Février 1900)

Après le Hère et Messidor, Louise marque l’étape la p us caractéristique de la musique dramatique française à la fin du XIXe siècle. Cette partition eut la chance, si rarement réservée aux belles œuvres, de remporter, de prime abord, le succès qu elle mérite si bien. La chose est tellement extraordinaire qu’elle vaut la peine d’y insister. Les applaudissements du public vont de préférence, hélas ! aux ouvrages médiocres flattant bassement son mauvais goût et non à ceux écrits avec une male indépendance. Louise n’a fait que confirmer le magnifique talent de son auteur; mais elle a révélé que, chez M. Gustave Charpentier, le grand musicien est doublé d'un homme heureux.

Le triomphe de Louise est, en effet, d’autant plus remarquable qu'il s'est produit â l’Opéra-Comique, théâtre des familles par excellence, local choisi, depuis d’innombrables années, comme terrain des rencontres ayant pour but les légitimes noces devant M. le Maire et M. le Curé. Or, le sujet de Louise repose sur la lutte entre l’autorité des parents et la fantaisie amoureuse des enfants. Les deux principaux protagonistes exposent, avec complaisance, des théories sur l’union libre ; ils bafouent la famille, excitent à la révolte contre sa tyrannie, proclament hautement le droit au Plaisir qu’ils semblent considérer comme le but unique de la Vie. Par surcroît, les personnages ne prennent pas de gants pour exprimer leurs pensées et leurs sentiments. Les chastes échos de l'Opéra-Comique,

habitués à répéter les vers anodins et fades des Mignon et des Lakmè , ont dû rougir en entendant des phrases du genre de celles ci :

Un frais désir fait-il durcir tes seins d'amoureuse ?

La chair de l’Amante a parlé ; elle appelle son Maître !

Ton cher corps me désire !

Je veux du plaisir! Prends-moi!

Régalez-vous , Mesdames! Voilà le plaisir!

N'en mangez pas , jeunes filles , ça fait grossir !

En imposant au publie bourgeois et collet monté de la salle Favart une pièce non pas, certes, — comme certains le prétendent, — le moins du monde immorale, car elle dégage une impression d’une salutaire tristesse, mais simplement hardie, M. Gustave Charpentier a bien mérité de l’Art. Le succès de Louise est appelé à émanciper le répertoire de F Opéra- Comique. Et si jamais directeurs ou public voulaient arguer contre un ouvrage de son sujet plus ou moins en rapport avec les convenances admises sur notre seconde scène lyrique, on aurait beau jeu, après raccneil fait à Louise , pour les taxer d’hypocrisie.

M. Gustave Charpentier a écrit lui-même son livret d’un réalisme très vivant et, en même temps, d’une indiscutable poésie. Pour une raison qui m’échappe absolument, il a intitulé son œuvre roman musical. Je ne puis arriver à m’expliquer cette dénomination et à lui trouver même une apparence de logique. Roman musical ? ?? Ce titre inusité ne se justifierait qu’appliqué à une œuvre d’un genre tout nouveau. Or, Louise est purement et simplement une comédie-drame lyrique. Pas autre chose. Dans la coupe de sa pièce, M. Charpentier n’a rien innové.

Louise est une petite couturière qui est étroitement surveillée par sa famille. La mère est, envers la jeune fille, brutale et maladroite ; le père l’adore et la gâte, mais il se laisse dominer quand même par sa femme. Louise a fait connaissance d’un artiste qui habite la même maison quelle. Les deux jeunes gens s’aiment. Julien a adressé une demande en mariage aux parents de Louise, mais, renseignements pris, l’artiste a été éconduit. Julien est, en effet, un assez mauvais sujet, un bohème coureur de filles et de cabarets. Cependant les deux amoureux continuent de se voir. Une seconde demande n’ayant pas été mieux accueillie que la première, Louise finit par céder aux sollicitations du poète et, un beau jour, elle quitte son atelier pour aller le rejoindre. Les amants se sont installés dans une maisonnette de la butte Montmartre et là, ils vivent heureux. Les Bohèmes qui ont choisi Louise comme Muse viennent la couronner. Mais la mère a découvert le refuge de la jeune fille. Elle accourt lui apprendre que son

LOUISE

père est au plus mal et qu’il voudrait la voir avant de mourir. Julien laisse aller sa maîtresse après que la mère lui a fait la formelle promesse de la laisser libre de revenir. Rentrée au foyer, Louise est rentrée en servage ; l’autorité familiale s’abat sur elle, plus dure, plus tyrannique que jamais. Son père est guéri, il a recommencé son travail. Un soir, Louise revendique ses droits et déclare qu’elle veut rejoindre son amant pour vivre librement avec lui. Une scène terrible éclate et, dans un moment de fureur, le père chasse sa fille. Quand il veut courir après elle, il est trop tard. L’enfant a disparu et, cette fois, pour jamais.

Tel est, dans toute sa simplicité, le schéma du drame. Autour des quatre rôles principaux, il en gravite une foule d'autres, tous épisodiques, mais qui contribuent à donner à l’œuvre son caractère si spécial. Enfin, il est un autre personnage à*qui est réservé un rôle extrêmement important, analogue à celui de la Fatalité dans la tragédie antique : c est Paris, Paris tentateur, Paris corrupteur, Paris qui, par sa seule exhalaison, grise et affole les filles et les détourne du Devoir pour les jeter au Plaisir et à la Débauche. Paris, captivant et fatal, domine donc toute la pièce. 11 a trouvé en M. Charpentier un chantre ému et pénétré pour exprimer tout un côté de son âme protéiforme, pour magnifier par la magie des sons ce petit coin si particulier de Montmartre où les bohèmes de la peinture, de la sculpture, de la littérature, de la musique, coudoient les petites ouvrières aux doigts de fées et la foule des humbles travailleurs.

Pour évoquer ce quartier pittoresque de la Butte Sacrée, pour créer autour de sa pièce cette atmosphère de vérité, de vie intense, de libre expansion qui en est le plus grand charme, M. Charpentier a fait choix des différents cris bien connus des petits marchands parisiens. 11 s’est servi de leurs thèmes, instrumentalement aussi bien que vocalement. 11 les a enchâssés, avec une habileté extrême, dans la trame symphonique, pour leur y faire jouer un rôle des plus importants. C'est ainsi que l’appel de la marchande d’oublies : Voilà le Plaisir ... est devenu le leitmotiv , non pas de la pâtisserie légère, comme je l’entendais dire, un jour, à un incorrigible railleur, mais bien du Plaisir pris dans son acception psychologique. Cet heureux emploi

des cris de Paris n’est pas une des moindres originalités de la partition de

Louise .

Vingt-cinq courtes mesures précèdent le lever du rideau. Deux motifs qui, en eux seuls, résument le drame tout entier, s’y font entendre, sans aucun habillement harmonique, dans une nudité mélodique complète. C’est d’abord, répétée à six fois, une phrase tantôt majeure, tantôt mineure, exposée dans un allégretto à C par les bois, les cors, les harpes et le quatuor, sauf les contre basses. Ce motif, d’un élan spontané, irrésistible, symbolise le Désir qui pousse l’un vers l’autre Julien et Louise et brise tous les obstacles s’opposant à son libre contentement. 11 subit, p. 1, m. 17

et 19, deux légères modifications. Le prélude s’achève dans un mouvement plus lent par un thème à 3/4 affirmé ff par les bois, moins les flûtes, les cors et le quatuor. C’est celui du Foyer Familial .

Au premier acte, nous sommes dans un logement d’ouvrier. Sur le bord de la scène, à gauche, une grande fenêtre ouverte sur un balcon Vis à vis, mais un peu plus élevée, une terrasse précédant un atelier d’artiste. Six heures du soir, en avril. Julien, du haut de la terrasse, appelle Louise sur le thème du Désir . La jeune fille s’avance et la conversation s’engage. Julien s’est décidé à faire auprès des parents de Louise une seconde démarche ; mais, si elle échoue, il supplie la petite de fuir avec lui. Louise hésite, car elle sait le chagrin quelle causerait à son père. En attendant, elle demande au jeune homme de lui raconter comment son amour prit naissance. Elle-même lui narre ses premières impressions Ce doux tête à tête est interrompu par la mère qui, après avoir écouté un instant la conversation, saisit Louise par le bras, l’entraîne dans la cuisine, l’y enferme et revient ensuite à la fenêtre invectiver Julien qui se met à jouer de la clarinette en la narguant. La mère, après avoir fermé la croisée, fait des reproches à Louise. Si le père savait sa conduite !!

Un leitmotiv , qui joue un rôle important dans l’ouvrage, se fait entendre fragmentairement p. 4, m. 7, 8, aux violons. Il s’applique à Y Amour de Julien et de Louise. Il revient, en valeurs diminuées, mais, cette fois, en son entier, p. 20, m. 3, 4, et transformé, p. 38, m. 7, 9 (seconde édition (’), p. 3G), et p. 39, 40 et 41 (seconde édition, p. 37, 38 et 39). Deux autres thèmes servent encore de base au juvénile dialogue des deux amoureux. Le premier, déroulé par les violons, p. 4, m. 11, 12, semble vouloir exprimer, par son allure tranquille et insidieuse, la Persuasion que Julien essaie de faire pénétrer en Louise. Le second, que l’on trouve p. G, m. 1 et 2, souligne la Séduction de l’ouvrière. Ces deux thèmes, ainsi que celui du Désir , qui subit plusieurs modifications, reviennent nombre de fois dans les premières scènes. Un autre motif, d’une très belle expression, celui de l'Aveu, est à signaler au 3/4 de la page 2G, chanté par le violon solo et le violoncelle solo. On le retrouve p. 42, m. 1, 3, en valeurs diminuées (seconde édition, p. 40). Au moment où la mère intervient, p. 30, m. 10 et 11 (seconde édition, m. 6, 7), les altos font entendre un thème de Colère , qui revient page suivante, m. 11, traité en diminution, Ce motif n’est, en réalité, qu’une forme crispée et rageuse de celui du Foyer Familial . Les différentes phrases des jeunes gens et de la mère sont d’un naturel parfait et d’une juste sobriété d’accent. J’attirerai surtout l’attention sur les pages où Julien narre sa première rencontre avec Louise, sur le début de la scène II jusqu’à l’intervention de la mère, enfin sur le passage où Louise prend chaleureusement

(1) Il existe deux éditions de Louise Le pagination diffère par suite de quelques coupures.

LOUISE

contre celle-ci la défense de Julien. Tandis que Louise s occupe de mettre le couvert, le père entre pendant que les violoncelles et les contre-basses amènent un développement, en valeurs diminuées, du thème du boyer . L’ouvrier s’assied et décacheté la lettre de Julien qui lui a été remise avant de monter. Le cor anglais, le basson, le cor, les altos et les violoncelles murmurent alors p. 44, m. 8, 9 (seconde édition, p. 42), un délicieux motif exprimant à merveille toute la Tendresse du brave homme pour sa fille. Le thème à! Amour réparait à la flûte et au hautbois. Et quand les regards de Louise et de son père se croisent, le motif de la Tendresse chante, cette fois, à la clarinette et se superpose, trois mesures plus loin, à celui du Foyer. La page d’orchestre qui accompagne cette scène muette est vraiment de toute beauté. Le père est fatigué, mais sa bonne humeur ne l’abandonne pas. Il ne sert à rien de récriminer. C’est cela la Vie. Les riches ne sont pas plus heureux. Et le père, attirant sa fille, l’embrasse. Il y a là, p. 52 et 53 (seconde édition, p. 50, 51), des phrases d’une simplicité exquise, accompagnées par les thèmes du Foyer , en sa forme diminuée, et de la Tendresse. Précédemment, à l 'allegro moderato de la p. 48 (seconde édition, p. 4G), un nouveau leitmotiv , exposé d’abord par les flûtes, les clarinettes, les bassons et le quatuor, achève de peindre le caractère du vieil ouvrier dont il dit la Résignation. 11 reparaît souvent dans les pages qui suivent. Le thème du Désir , sous des formes plus ou moins altérées, revient appuyant les vagues allusions faites par la mère à Julien, allusions qui ne sont comprises que de Louise. Joyeux, le père saisit sa femme par la taille et lui fait exécuter un tour de danse autour de la table, tandis que l’orchestre ramène le motif de la Résignation et celui du Foyer , sous une forme modifiée.

L’homme s’approche du feu, bourre sa pipe et se met à fumer tranquillement pendant que le thème de la Résignation éclate^.

Louise, en essuyant la table, aperçoit la lettre de Julien. Elle l’apporte à l’ouvrier qui la relit en regardant malignement sa fille. Nous trouvons, là encore, un superbe morceau d’orchestre où s’entrecroisent et se superposent les thèmes du Foyer , de Y Amour et de la Tendresse. La mère, quand elle apprend que la lettre vient de Julien, se retient de tout dire. Le père, plus accommodant, consentirait à la rigueur, à accepter Julien comme gendre, car il a l’air d’être devenu plus sérieux. La femme s’emporte. Lui, plus sérieux! Allons donc? Elle sait des infamies sur son compte! Ce nest pas vrai ! s’écrie Louise. La mère lui répond par une maîtresse gifle. Le père s’interpose. Cette scène est soutenue par les motifs du Foyer , de la Colère , en valeurs diminuées, et du Désir qui, caricaturé à l’orchestre souligne les insinuations perfides de la ménagère.

Louise, tout en pleurs, tombe sur une ;haise. Le père console maintenant son enfant et essaie de l’apaiser par de douces paroles notées sur le

motif du Foyer. Puis il se met à la raisonner : A ion âge , dit-il, on voit tout beau , tout rose ; prendre un mari , c’est choisir une poupée . Ce passage, d'une agréable ligne mélodique, est accompagné par de forts jolis dessins du quatuor. Louise discute tendrement avec son père et plaide sa cause. Les thèmes du Foyer Familial et de Y Amour alternent avec ceux du Désir et de la Colère ; ce dernier est réservé aux éclats d’emportement de la mère qui, rageuse, répète entre ses dents certaines phrases, surprises par elle, du duo de Julien et de Louise.

La jeune fille se laisse enfin persuader parles conseils de son père qui la supplie, p. 74 (seconde édition : p. 72), en une phrase pleine d’émotion construite sur une transformation du leitmotiv de Tendresse, et elle lui promet de l’aimer toujours. Allons, sèche tes belles mirettes, dit le brave homme, qui ne cesse pas de voir en Louise une petite fille et ne devine pas l’éveil de son cœur et de ses sens, et lis-moi le journal. Alors, tandis que la flûte, puis les hautbois et les basses susurrent le thème du Foyer et que le timbre de la pendule laisse tomber dix heures, Louise, sous la lueur discrète de la lampe familiale, commence d’une voix étranglée par les sanglots : La saison printanière est des plus brillantes ; Paris , tout en fête ... L’ouvrière s’arrête : Paris ! murmure-t elle. Et le rideau tombe sur cette scène intime qui produit une impression poignante par sa simplicité même.

Le premier tableau du deuxième acte se passe dans un carrefour, au bas de la butte Montmartre. Le Prélude, d’une originalité extrême, porte pour épigraphe : Paris s’éveille. M. Charpentier y évoque d’une façon merveilleuse les matinales impressions procurées par la grande ville. Pour construire cette page de haute valeur musicale, le musicien s’est servi, presque exclusivement, des cris des marchands parisiens. Pianissimo dans un 3/4 tranquille et majestueux, le quatuor expose un thème d’une contexture extrêmement simple : c’est celui de la Rue. 11 forme la base symphonique du prélude ; tous les autres motifs se déroulent au-dessus de lui. Après sept mesures, pendant lesquelles le thème de la Rue se fait entendre seul, on distingue, tout au loin, lancé par le basson, le cri du marchand dg Mouron ; voici, maintenant, au hautbois, celui de la marchande de Plaisirs, dont le rôle, je l’ai dit plus haut, est essentiellement psychologique. Ce motif alterne avec l’appel du marchand de Carottes, proclamé par les cors, appel qui s’unit bientôt à l’agreste mélodie du Chevrier confiée à la petite flûte. Le thème du Mouron reparaît, cette fois, aux flûtes et à la clarinette au milieu des cristallins arpèges du célesta et des frôlements de harpes, alternant avec celui du Plaisir , lancé dans un mouvement un peu plus animé, par les violons et les altos et superposé, au bas de la p. 79 (seconde édition, p. 77) avec l’appel du marchand de balais déroulé par deux cors auxquels viennent se joindre, bientôt, les bassons. Ce dernier thème se mêle

LOUISE

p.80 (seconde édition, p. 78), avec celui du Chevrier. Les sonorités s’accroissent, mais bientôt tout s’apaise et, après un retour des motifs du Mouron à la clarinette et au basson, du Chevrier et du Plaisir murmuré par la flûte, le prélude finit, comme il a commencé, par les simples notes du thème de la Rue , exhalées par les violoncelles et les contre-basses.

Il est cinq heures du matin. Un léger brouillard enveloppe la Ville. Des chiffonniers, une glaneuse de charbon, un bricoleur, une laitière, une petite plieuse de journaux, s’entretiennent des duretés de la vie. Un noctambule passe, s’arrête et rôde autour de la plieuse à laquelle il débite des plaisanteries. La laitière lui demandant qui il est, le noctambule rejette son manteau sur l’épaule et apparaît dans un costume de Printemps, éclairé par des lampes électriques dissimulées sous les vêtements : Je suis le plaisir de Paris, s’écrie-t-il ; Je vais vers les amantes que le Désir tourmente . C’est là le point faible de la belle œuvre de M. Charpentier. Ce Monsieur, qui s’illumine tout à coup, déconcerte et choque avec raison l’auditeur. Le symbolisme tangible du Plaisir, habillé de vert tendre et couronné de roses, n’était nullement nécesaire. Loin de renforcer l’idée, elle l’affaiblit. Le noctambule en habit noir, sortant d’une orgie et venant rôder autour des fillettes du peuple, dans un carrefour de Montmartre, était plus simplement vrai, plus hautement évocateur que le personnage d’irréalité conçu par le musicien. Pendant que le noctambule s’éloigne, un chiffonnier lui montre le poing. Un jour, sa fille lui a été enlevée par un être de cette espèce et, à ce souvenir, il sanglote. Ce passage, merveilleusement orchestré, est d’une intensité d’expression poignante. Le bricoleur le console. Bah ! dans toutes les familles c'est la môme chose l j'en avais deux, je n'ai pu les tenir.

Le scherzando du noctambule, p. 83, et sa déclaration p. 88, 89, 90 (seconde édition, p. 81, 86, 87, 88), ne manquent pas d’une certaine grâce mélodique un peu facile, il est vrai, mais rehaussée par une orchestration délicieuse. La phrase : Je vais vers les amantes est écrite sur un autre cri de marchand que l’on entendra tout à l’heure, celui de la raccommodeuse de chaises. Le motif du Plaisir , dont une transformation est à citer au 3/4 de la page 82 (seconde édition, p 80), se fait réentendre plusieurs fois dans ces pages, où l’on retrouve aussi les thèmes du Désir et de la Résignation .

Le soleil illumine peu à peu la Butte. Le motif de la Rue reparaît. Le quartier s’anime. Des balayeuses, des gardiens de la paix, des gamins vont et viennent. Philosophiquement une balayeuse raconte qu’elle fut jadis une des reines de Paris. Tombée aujourd'hui dans la crotte, elle ne regrette rien, elle s’est tant amusée! ! Un nouveau thème, celui qui s’applique au Travail, est lancé p. 97, m. 15 (seconde édition p. 95), par les quatre cors en sons bouchés. Il reviendra très souvent désormais. Sur un autre motif, allègrement exposé par les altos et les violoncelles divisés, s’avance un

groupe de bohèmes et, parmi eux, Julien. Ce dernier confie à ses amis qu’il compte enlever Louise. Le motif à* Amour réparait p. 104, 105 ; celui du Désir p. 106 (seconde édition : p. 102, 103, 101), légèrement modifié. Pendant que les jeunes gens dissertent en lorgnant les fenêtres où se montrent quelques jolis minois, un bohème lance une chanson d une vulgarité voulue. Mais, voici que le père de Louise traverse le carrefour s’en allant au travail. Il est accompagné à lorchestre par les thèmes du Foyer et de la Résignation. En passant près des bohèmes, le vieux entend la conversation. L’un d'eux déclare en ce moment : L'idéal des ouvriers , cest d'être des bourgeois , le désir des bourgeois , c'est d'être des grands seigneurs , le rêve des grands seigneurs devenir des artistes , et le rêve des artistes être des dieux ! Sous ce dernier mot, par une spirituelle fantaisie d’artiste, M. Charpentier fait éclater les thèmes du Contrat et du Walhall , de la Tétralogie. Tous les wagnériens souriront à cette évocation inattendue. Le père se mêle alors à la conversation : Soyez d'abord des hommes , dit-il. Et, dans une courte scène où reparaissent les motifs de la Résignation et des Bohèmes , il lance à la tête de la bande joyeuse quelques dures vérités. Dans la seconde édition ce passage a été supprimé.

Cependant Julien éloigne ses camarades. L’heure approche où Louise va passer par là se rendant à son atelier. Julien se demande anxieusement comment il va la décider à la fuite. Ce passage est accompagné par le thème du Plaisir et par un nouveau motif, le Bonheur , qui apparaît pour la première fois p. 119, m. 12, 13 (seconde édition : p. 113), à la clarinette et aux contre-basses. Qui viendra à mon aide*? s’écrie le jeune homme. Alors, comme une réponse, éclatent et grandissent, peu à peu, les différents cris des marchands de Paris. Dans une symphonie vocale et instrumentale magistralement traitée, s’entrecroisent et se superposent les appels de la raccommodeuse de chaises, des marchands de chiffons, d’artichauts, de carottes, de mouron, de pommes de terre, de tonneaux, de balais, la mélodie du Chevrier , les leitmotioe de la Rue et du Plaisir.

L’élan de Julien : Ah ! Chanson de Paris où vibre et palpite mon àmc ! est d'une belle et chaleureuse expression. Il faut remarquer p. 126, m. 12 et suiv. (seconde édition : p. 120) la superposition du motif du Désir chanté par presque tout l’orchestre et du cri du marchand de carottes ramené fortissimo par les trombones.

Plusieurs ouvrières traversent la scène en babillant pendant que revient le thème du Travail. Cependant, Julien s'inquiète de ne pas voir Louise. La phrase du Désir dit son impatience. Quand il aperçoit la jeune fille, une transformation de celle de ï Amour exprime sa joie. Celle-ci est de courte durée, d’ailleurs, car lanière accompagne Louise et la conduit jusqu’à la porte de l’atelier en l’accablant de reproches. Citons dans cette courte scène des transformation du thème du Foyer p. 131, m. 1 et suiv., 132,

LOUISE

m. 13, et 133, m. 1, 2, 3, et do celui du Plaisir, p. 133, ni. 5 et suiv. (seconde édition : p. 125, 126, 127). La mère disparue, Julien s’élance dans l’allée de la maison et il en ramène Louise. Tandis que, dans le lointain, on réentend, çà et là, les cris des marchands, il la supplie de le suivre lui promettant Joie et Plaisir. Mais, grave, le motif du Foyer retient encore l’enfant tentée de l'abandonner. Louise se dégage de l’étreinte de Julien et monte à l’atelier. Outre le thème du Foyer, reviennent aussi ceux du Plaisir, de la Rue, de la Tendresse, du Travail et du Désir. Julien s’éloigne désespéré. Un marchand d’habits traverse la scène en lançant son cri mélancolique. A l’orchestre murmure le thème du Plaisir et, tout là-bas, on distingue encore les cris des marchands de mouron et d’artichauts ainsi que la flûte du meneur de chèvres.

Le deuxième tableau de cet acte nous transporte dans un atelier de couture. Le prélude nous fait connaître un nouveau motif, celui de la Gaieté, p. 148, m. 9 (seconde édition : p. 142) et suiv. aux hautbois. Il ramène, de plus, ceux du Travail, des Bohèmes, du Désir et du Plaisir ces deux derniers parfois superposés.

Autour des tables, les ouvrières travaillent en caquetant. Tout ce babillage de l'atelier, accompagné par le ronflement de la machine à coudre, a été supérieurement rendu par M. Charpentier. Les thèmes du Travail et de la Gaieté reviennent continuellement. Les ouvrières taquinent Louise qui garde un mélancolique silence et elles lui demandent de leur conter ses amours, car sûrement elle doit être amoureuse. Louise les envoie prome* er. Alors Gertrude, Camille, Irma, se font part de leurs rêves de bonheur et de leurs aspirations ; elles disent la griserie qui leur monte à la tête quand elles passent dans les rues de Paris. 11 y a là quelques mélodies d’un charme pénétrant. 11 importe de signaler deux leitmotice qui font ici leur première apparition; l’un, auquel je donnerai le nom de thème de la Tentation p. 165, m. 12 et suiv. (seconde édition : p. 160) déroulé par les violons et les altos et îcpris, plus loin, par divers instruments, domine toute la scène ; l'autre, celui de Paris, du Paris enjôleur et pervertisseur, est exhalé p. 177, m. 9 et 10 (seconde édition p. 172) par la flûte et le hautbois. Tout à coup, éclate au dehors une fanfare travestissant d’une façon quelque peu canaille le thème des Bohèmes. Puis, après un prélude de guitare un chant s'élève. Les ouvrières se précipitent aux fenêtres, sauf Louise qui a reconnu la voix de Julien. Celui-ci commence une banale sérénade à la Delmet, dont le motif avait déjà été exposé, au tableau précédent p. 105 m. 8, 9, 10 (seconde édition : p. 103). Sa fadeur bébête va tout de suite au cœur de ces demoiselles qui se pâment de plaisir, dans un court ensemble caressant et frais. Touf cela est observé justement et rendu avec une grande vérité. Cependant lechantde Julien, qui voit que Louise reste sourde à ses accents, devient plus expressif et plus pénétrant. Immédiatement les petites ouvrières ne comprennent plus.

Pareille mélodie n’est pas dans leur esthétique. Le chanteur les ennuie, elles lui réclament un air plus gai. Comme Julien ne les écoute pas, les jeunes filles l’abroquent, l’insultent et l’apprentie se met à lui jeter des chiffons. Les bohèmes s’éloignent. Louise n’y peut plus tenir; elle prétexte une indisposition et sort. L’apprentie qui la guette constate, en se roulant à terre, quelle part en promenade avec le beau chanteur. Les thèmes de V Amour et du Traçait forment la trame symphonique de toute cette scène.

Le troisième acte se passe dans le jardinet de la petite maison que les deux amants sont venus habiter au faîte de la butte Montmartre. Le Prélude de cet acte est une page symphonique extrêmement remarquable. Deux nouveaux motifs conducteurs s’y affirment. Le premier, murmuré dès le début du morceau par le cor et qui sera repris au 3/4 de la p. 217 (seconde édition, p. 210), par les bassons, les corset la trompette, symbolise la Liberté . Le second, exposé par la clarinette, p. 218, m. 6 et suiv. (seconde édition, p. 213), semble désigner Y Enchantement éprouvé par Louise devant tous ses vœux réalisés. Les autres éléments qui constituent la trame de ce prélude, vers la fin duquel il fait signaler un délicieux effet de trompette dans le lointain, sont des transformations des thèmes du Désir , du Plaisir , de Y Amour, et des retours du cri de la raccommodeuse de chaises et de la sérénade de Julien, à l’acte précédent.

Dans un fort bel air, accompagné par les motifs du Désir et du Bonheur , Louise redit, une fois de plus, à son amant, la joie qu’elle éprouve de s’être donnée. A la fin du morceau, et quelques mesures plus loin, quand Louise affirme qu’elle est trop heureuse, les flûtes, la clarinette, le cor, et puis la petite flûte, le hautbois, le cor anglais et le basson font entendre le cri du marchand de carottes. Est-ce une allusion d’une plaisante philosophie, à cette éternelle duperie qu’est l’amour ? Le motif de la raccommodeuse de chaises reparaît lui aussi. Page 226, m. 1 et suiv. (seconde édition, p. 222), une trompette, tout là-bas, murmure une ravissante phrase dont le début ressemble d’une façon frappante à l’hymne catholique : Ace Maris Stella ? Cette similitude serait elle voulue et justifiée par le soir qui tombe? Dans le courant de l’acte on retrouvera ce même effet de trompette qui est d’une réelle poésie. Louise raconte à Julien ses ennuis d’atelier et de famille ; sa mère la rendait si malheureuse ! Tout ce récit est excellemment rendu avec des accents d’une remarquable justesse. A l’orchestre, les thèmes de la Tentation , du Foyer , en valeurs diminuées, du Traçait et de la Colère reviennent continuellement. La jeune fille, en raillant, répète textuellement à son amant les conseils que son père lui a donnés au premier acte : A ton âge on voit tout beau , tout rose ... et Julien répond comme jadis répondait Louise. Dans ces pages, vraiment charmantes, le motif A Amour alterne avec celui du Foyer . Peu à peu le jeune homme s’emporte. Il accuse la Routine, la Tradition, le Préjugé, de s’opposer toujours à la Passion. Pour

LOUISE

lui, l’Amour des parents pour les enfants n’est que pur égoïsme et il revendique hautement pour tout être le droit d’être libre.

Toutes ces tirades sont traduites musicalement avec beaucoup de vigueur. A plusieurs reprises reparaissent les thèmes du Foyer et de la Liberté , du Désir et de la Tentation , ce dernier sous une forme quelque peu modifiée. Julien attire Louise dans ses bras et lui montre, au loin, la Ville dont le panorama s’étage au-dessous d’eux. Dans une magnifique mélodie soutenue par les motifs de Paris , de la Tentation, du Travail et du Désir , il identifie la petite ouvrière à la grande cité • Je t'aime en elle et je V adore en ta beauté. Alors, du cœur des deux amants monte à leur bouche un hymne enthousiaste à Paris. Ils le terminent par une invocation à l’unisson et s’agenouillent devant la Ville en fête qui commence à s’illuminer. Les motifs du Plaisir , du Désir et de Y Amour commentent à l’orchestre ce beau passage où reparaît aussi, aux cors en sons bouchés, le cri du marchand de mouron. Page 219 (seconde édition, p. 244), pendant l’extase des deux amants devant Paris, Y Amour chante délicieusement à la clarinette, aux altos et au cor anglais. Julien et Louise se relèvent et ils continuent de célébrer leur libre bonheur qye viennent approuver les cris lointains montant de la Ville immense. Cette seconde partie du duo n’est pas moins réussie que la première. Il y circule une juvénile ardeur, une conviction ardente, et les chants des amants sont rehaussés encore par une instrumentation d’une merveilleuse couleur. Je ne puis citer tous les passages saillants de cette scène passionnée. J’attirerai, néanmoins, particulièrement l’attention sur le joyeux allegro de Louise : Oh ! la promesse idéale ! que soutient à l’orchestre le motif du Bonheur ; sur la phrase de Julien : Depuis le jour où je Y ai prise toute , construite sur le thème de \Aveu, déjà signalé au premier acte ; sur Y allegro éperdu de la jeune fille : Ah ! prends moi vite, mon bien aimé !... enfin sur l’entraînant ensemble qui termine le duo. Les motifs du Désir et du Plaisir se superposent p. 250 et 255 (seconde édition, p. 245, 250). Ce dernier, p. 254 (seconde édition, p. 249), alors que les amants s’étreignent avec extase, vibre, mystérieusement, à des cloches lointaines. L’effet est délicieux. A l’orchestre, se croisent aussi les thèmes de Y Amour, de Paris, de la Liberté, de Y Enchantement, du Bonheur,, de Y Aveu, du Travail, ainsi que les cris du marchand de carottes et de la raccommodeuse de chaises. Louise haletante, continue à murmurer : Des baisers ! Julien, des baisers ! Son amant 1 entraîne dans la maison.

Au loin, une trompette égrène les notes du marchand de mouron; un bruit de tambours approche peu à peu et les Bohèmes, escortés par leur motif, envahissent le jardin au milieu d’amusantes cabrioles orchestrales. Des grisettes, des artistes escaladent la Butte en chantant l’appel du Plaisir . Les habitants du quartier se groupent pour regarder passer cette

jeunesse travestie et joyeuse, dont les allures débraillées ne sont pas sans les scandaliser. Chœur amusant et spirituellement traité. Quand sur une sedia, portée par des filles de joie, apparaît le noctambule costumé en Pape des Fous, un ensemble d’une sonorité brillante s’élève, accompagné par le thème du Plaisir et traversé par des éclats de trompettes lançant le cri du marchand de mouron. De toutes parts on réclame Louise. Les Bohèmes l’ont choisie pour Muse et veulent la couronner. Auparavant a lieu un court divertissement basé sur les motif de la Tentation et de Paris . Puis le Pape des Fous entonne, en un mouvement de valse où reparaissent, en plus de ces deux derniers thèmes, ceux du Plaisir et du Désir , un hymne à la Danseuse et à Louise. Ces deux fragments sont d’une gracieuse idée mélodique. Le discours du vieux bohème couronnant Louise est franchement vulgaire et le grand chœur qui termine la scène brillant et animé.

La fête est interrompue par l’arrivée de la mère de Louise. Devant cette farouche apparition la folle assistance se retire peu à peu, tandis que gronde, dans les profondeurs de l’orchestre, le thème de la Colère en valeurs augmentées. Louise se réfugie dans les bras de Julien. Le motif du Foyer revient à plusieurs reprises luttant contre .celui du Désir. La scène dans laquelle la mère supplie Louise de retourner à la maison et demande à Julien de lui permettre d’aller voir son père très malade, promettant de la laisser revenir, est d’une indicible tristesse. L’orchestre gémit et pleure avec la pauvre femme. Des transformations du thème de la Tendresse , les motifs du Foyer et du Désir vont et viennent à l’orchestre. Louise hésite. Une voix lointaine redit le motif de la valse : O jolie ... accompagné par le thème de Paris . Sur le sentier du fond passe le chiffonnier. Il chante quelques mesures d’une amère mélancolie, où il rappelle le souvenir de sa fille volée par Paris. Julien, le cœur déchiré, consent au départ de Louise. Les deux amants se séparent sur un long embrassement. Le thème enjôleur de Paris reparaît au hautbois. Il cède la place à celui de la Liberté qui, par la voix du cor, se grave dans le cœur et dans l’esprit de Louise, enfin le rideau tombe sur le motif de Paris ramené par les bois et finalement par le cor.

Meme décor pour le dernier acte que pour le premier. Un seul changement. La terrasse de Julien a été démolie et, par le vide laissé, on aperçoit tout un coin de Paris. Le court prélude est bâti sur deux derniers leitmothe : l’un, confié aux clarinettes, à la harpe et aux altos, p. 362, m. 1 et suiv. (seconde édition, p. 350), dit la Douleur , assise maintenant à la maison jadis si gaie, si tranquille ; l’autre, plus expressif, même page, m. 4, murmuré par les violoncelles, s’applique à la Fatalité qui pèse, implacable, sur la famille détruite. Au milieu du morceau, une transformation du thème du Désir apparaît plusieurs fois.

Le père est assis près de la table. On voit, dans l’autre chambre, Louise

LOUISE

qui travaille tristement près de la fenêtre ouverte. Il est neuf heures du soir, en été. Les thèmes du prélude continuent quelques mesures après le lever du rideau. La mère conseille à son mari de se rapprocher de la fenêtre. Il y fait si bon depuis que les démolisseurs ont balayé le vieux faubourg et ouvert à Paris le chemin de la chambre dans une belle trouée d'air, de lumière et de vie. Oui ! répond l’ouvrier, une fameuse trouée , où sont disparues bien des choses ! — Bien des gens ! réplique la femme. Et du bonheur ! murmure le père. Sous ce dialogue, d une pénétrante mélancolie, les basses, puis le basson, la clarinette et les altos ramènent le thème de la Rue. Bien que le père prétende avoir pris l'habitude du chagrin , il est mal résigné et, s’animant peu à peu, il se plaint de l’ingratitude des enfants. Ce passage, douloureusement traduit, est commenté à l’orchestre par les motifs de la Douleur , de la Fatalité et deux modifications de ceux du Désir et du Foyer. Il est bon de remarquer p. 371, m. 5 et suiv. (seconde édition, p. 359), une transformation aux bassons et aux altos, du thème de la chanson du chiffonnier entendue à la fin du troisième acte.

Au point de vue vocal, les passages les plus saillants de cette scène sont Yanimato : Bête de somme que je suis... et l’adorable lento d’une grâce si émue : Voir naître' une enfant... écrit sur une transformation du thème du Foyer. Au bas de la page 375 (seconde édition, p. 363), après la phrase du père sur les galants qui s’empressent autour des jeunes filles, revient encore le thème de la Rue. Lorsque Louise regarde mélancoliquement les lointains de Paris, la flûte et le violon solo égrènent le début de l’air du troisième acte : Depuis le jour où je me suis donnée. Cependant, la mère appelle la jeune fille et, dans la chambre voisine, elle lui demande d’avoir pitié de son père et de ne pas bouder ainsi. Louise revendique ses droits à la liberté et à l’amour ; la vieille se moque d’elle et elle l’envoie se coucher après lui avoir recommandé d’embrasser auparavant le père. Louise s’avance, tend sèchement le front à l’ouvrier. Lui, la saisit dans ses bras et l’embrasse longuement, tandis que la Tendresse chante aux flûtes, aux hautbois et à la clarinette. Sans lui rendre son baiser, l’enfant se dégage et s’éloigne glaciale. Le père la ramène, l’assied sur ses genoux et so met à la bercer en essayant de l'égayer et d’endormir sa douleur. Mais Louise ne peut se faire à sa nouvelle vie. Privée de liberté et d’amour, elle se sent mourir. D’ailleurs, elle aime toujours Julien. Elle ne veut pas mentir à son serment comme ses parents ont manqué au leur. N’avaient-ils pas juré de la laisser retourner près de son amant, une fois le père guéri ? La mère se mêle à la discussion et ses mots acerbes et maladroits ne font qu envenimer les choses. Le vieil ouvrier essaie encore de ramener sa fille à lui. Il la supplie dans une phrase d’une expression déchirante : N’est-ce plus mon enfant ? Mais Louise ne se laisse pas émouvoir. Elle répète à son père, stupéfait, les théories de Julien sur l’amour et sur la famille. Le

malheureux père ne reconnaît plus sa fille chérie ; ce n’est pas elle, certes, qui parle par sa bouche ? L’étonnement du père est souligné par le motif de la Séduction apparu déjà au premier acte. Les autres thèmes qui, reviennent dans la trame symphonique de ces pages sont ceux du Désir , du Foyer , de la Colère , de la Tendresse , qui, p. 395 (seconde édition : p. 383), subit une transformation, et de la Liberté , qui, p. 399 (seconde édition : p. 387), se superpose au thème de la Rue. Cependant, tout là-bas, des voix murmurent le début de la valse du troisième acte, tandis que le leitmotiv de Paris scintille à la harpe et aux premiers violons divisés. Les voix se font plus pressantes. Louise, hallucinée, croit que la Ville l’appelle ; elle veut obéir à cet ordre qui la convie au bonheur. Elle entonne un hymne ardent à Paris et au libre amour et elle invoque le Bien-Aimé qu’elle veut à tout prix rejoindre. C’est en vain que son père essaie de lui imposer silence. Elle tourne autour de la chambre, criant toujours plus haut son chant d’allégresse amoureuse et appelant Julien à son secours. Le père furieux, se précipite alors sur sa fille et, lui montrant la porte, lui ordonne de partir. Il la laisse libre de courir les rues : elle n’est plus son enfant! La femme, effrayée, veut retenir son mari. Louise, maintenant, hésite à sortir ; mais, devant un nouvel éclat de son père, elle s’enfuit. A peine est-elle sortie, que le bonhomme comprend son imprudence ; il se précipite dans l’escalier, rappelant Louise ; mais il revient seul, chancelant et, pendant que les thèmes du Foyer et de la Douleur gémissent une dernière fois , il tombe terrassé sur une chaise en tendant le poing à Paris. Dans cette scène terrible, orchestrée d’une admirable façon, l’entrecroisement des thèmes atteint son summum d’intensité. Successivement reparaissent ceux du Travail , du Désir , de la Tentation , du Plaisir qui, p. 407, m. 2, 3 (seconde édition, p. 391), se superpose au cri du Marchand de mouron, ramené par les cors de Y Amour, du Foyer , de la Liberté, de Paris et des Bohèmes.

Louise est une œuvre pleine à la fois d’humanité vraie et de fantaisie excentrique. De ce mélange est né l’un des opéras les plus attachants du répertoire contemporain. Si le caractère de Julien demeure assez flou et peu intéressant, par contre, ceux du Père, de la Mère et de Louise sont magistralement campés. La Musique est là, heureusement, pour donner à Julien le relief qui lui manque au point de vue dramatique. Elle se fait mur à tour caressante et vibrante avec le jeune artiste ; tendre, émue, douloureuse avec le brave ouvrier ; revêche avec sa femme ; résignée, hésitante, puis passionnée et révoltée avec Louise. Mais, ce que M. Charpentier a su rendre d’une façon vraiment personnelle et particulièrement

LOUISE

remarquable, c’est l’atmosphère de la pièce. Il a évoqué avec une prestigieuse puissance, une originalité incontestable, le Paris de Montmartre.

L’instrumentation de Louise , d’un coloris exquis, d’une plénitude et d’une sonorité admirables, est l’une des plus intéressantes qui soient. Elle fourmille de trouvailles curieuses : certains instruments sont employés de la façon la plus amusante. Toute l’œuvre, malgré le débraillé apparent de quelques parties, démontre l’habileté technique, la souplesse d’écriture, la parfaite maîtrise d’un musicien qui sait ce qu’il veut et où il va.

Quand une Ecole a produit des œuvres comme le Rèce, Messidor , VOuragan c t Louise , elle peut regarder fièrement et avec un juste orgueil les Ecoles étrangères. Des partitions d’une inspiration aussi haute, d’une réalisation si indépendante et si neuve, suffisent pour sauver l’honneur artistique d’un pays que les œuvres commerciales et malsaines de certains musiciens compromettent hélas ! trop souvent.

LE JUIF POLONAIS

( Opéra-Comique — Avril 1900)

Le drame d’Erckmann-Chatrian, d’où est tiré le livret du Juif Polonais, remporta un gros succès à sa création, en 1869. Depuis lors, il fut souvent repris et toujours avec bonheur.

Rappelons-en brièvement le sujet. Dans un village d’Alsace, vit, entouré de l’estimede tous, l’aubergiste Hans Mathis,qui, au moment où commence le drame, se prépare à marier sa fille avec un jeune brigadier de gendarmerie. Pendant la veillée de Noël, les amis réunis autour de la table de Mathis se rappellent le crime commis il y a quinze ans, jour pour jour. Un juif polonais était venu fraper à la porte de l'auberge, il s’y était reposé quelque temps, puis était remonté dans son traîneau et avait repris, dans la nuit neigeuse, le cour de son voyage. Or, le lendemain matin, on avait retrouvé, sous le pont de la rivière, alors gelée, le traîneau et le cheval ; quant au juif, il avait disparu. A ce moment, on frappe à la .porte. Un marchand polonais paraît, demandant l’hopitalité. Mathis pousse un cri et tombe, frappé d’une congestion.

Soigné à temps, l’aubergiste est revenu à lui. Il se raille lui-même de la peur à lui causée par ce juif, que la similitude de costume lui a fait prendre pour un revenant. Mais l’émotion s’explique quand on sait que c’est lui qui a tué le juif polonais ponr s’emparer de sa ceinture pleine d’or. Son crime commis, l’assassin a jeté le cadavre de sa victime dans un four à plâtre. Mathis presse le mariage de sa fille. Après la fête des fiançailles, il se couche, mais alors il a une hallucination terrible; il se voit traduit devant

la cour d’assises et condamné à mort. Une nouvelle congestion frappe l’aubergiste et, cette fois, elle le tue. Quand on vient pour réveiller Mathis, on le trouve mort dans son lit. Tout le monde regrette le parfait honnête homme qui vient de disparaître.

En tant que bon mélodrame, le Juif Polonais avait fait ses preuves. Portait-il pour cela, en lui-même, les éléments nécessaires à une transformation musicale ? M. Erlanger l’a cru ; nous, nous n’en sommes pas persuadés. L’action du Juif Polonaise st beaucoup trop extérieure pour appeler impérieusement les commentaires et les développements musicaux. Pendant quinze ans, Mathis a vécu tranquille et sans remords. Ce sont des causes toutes physiques : une ressemblance de costume, l’identité de certaines paroles, l’apparition, pendant une nuit de Noël, d’un autre juif polonais venant frapper à sa porte, — signalons en passant la parfaite invraisemblance de ce moyen dramatique, — qui éveille, très vaguement d’ailleurs, la conscience endormie de l’aubergiste. C’est ensuite un bourdonnement dans les oreilles qui rappelle à Mathis son crime, en lui donnant la sensation d’entendre le bruit des grelots d’un attelage. Enfin, c’est un rêve, réalisé scéniquement pour le public, qui amène le dénouement. Pas un seul instant, dans le drame primitif, Mathis n’éprouve un vrai remords de l’assassinat qu’il a froidement prémédité. Il n’a que la crainte des gendarmes et des juges. S'il se savait à l’abri du châtiment, le poids de sou forfait le laisserait parfaitement tranquille. Et voilà justement le point faible du Juif Polonais en tant que drame lyrique. L’essence de la musique est de nous révéler l’âme des personnages, de traduire par l’art des sons leurs états psychologiques. Or, la psychologie de Mathis, dans l’œuvre d’Erckmann- Chatrian, est des plus rudimentaires. Comme nous l’avons dit tout à l’heure» elle consiste uniquement dans la crainte du gendarme. Il en eût ‘été tout autrement et l’action serait devenue lyrique si les auteurs n’étaient passés à côté de « la scène à faire », comme disait Sarcey. Il aurait fallu pour cela que, dès le second acte, le meurtrier eût son rêve, mais que ce rêve ne le tuât pas. Et alors vous aviez Mathis en face de cette situation : risquer de laisser échapper son secret, malgré lui, devant quelqu’un, et tout son passé d’honnête homme croulant d’un coup, la vie de sa femme brisée, l’avenir de sa fille perdu. A tout prix, l’aubergiste veut conserver sa réputation intacte ; il ne faut pas que le moindre soupçon puisse jamais l’eflleurer. Alors, dans cette âme obscure, dont l’unique vertu est l'amour de la famille, apparaît nettement la nécessité de disparaître. Mathis doit mourir afin de rester pour tous un honnête homme, mais il doit mourir d’une mort naturelle, il ne peut pas se suicider ouvertement, car alors on pourrait rechercher les causes qui ont poussé à la mort un homme réputé heureux entre tous. Et comme l’aubergiste connaît le danger du vin pour sa constitution sanguine, il boit outre mesure aux fiançailles de sa fille et l’apoplexie fait son œuvre.

LE JUIF POLONAIS

Est-il utile de montrer combien le personnage de Mathis, ainsi traité, prend de la grandeur, combien est propre au développement musical la lutte qui se livre en lui, quand la nécessité de mourir pour sauver l’honneur du nom s’impose à son esprit, juste au moment où le mariage de sa fille chérie vient mettre le comble à ses vœux ?

Conçue de telle sorte, l’œuvre devenait essentiellement lyrique. Il est vrai que lorsque Erckmann-Chatrian l’écrivirent, ils ne pouvaient penser qu’on en tirerait jamais un opéra. Mais, même sans cette perspective, au point de vue artistique seul, le Juif Polonais , traité cfe pareille manière, eût été infiniment supérieur à la pièce telle qu’elle existe. La charpente du drame d’Erckmann-Chatrian est vraiment par trop rudimentaire. Les auteurs n’ont pas jeté assez de lumière sur les sombres recoins de l ame de ce Mathis qui, en un jour de vertige, a commis un assassinat, et qui, pendant quinze ans, a porté sans souci ce souvenir sur la conscience. Les spectateurs délicats demandent autre chose que d etre touchés par des effets purement physiques.

Les librettistes MM. Cain et Gheusi eussent été bien inspirés en remaniant, dans le sens indiqué plus haut, la pièce d’Erckmann-Chatrian. Je comprends que l’on respecte de la façon la plus absolue un chef-d’œuvre littéraire, — malheureusement, Messieurs les librettistes ne nous ont pas assez habitués à ce repect ; — mais enfin le Juif Polonais est loin d’être un chef-d'œuvre, c’est tout simplement un brave mélo , solidement charpenté et possédant un clou: la réalisation scénique du rêve de Mathis. Il semble donc que les auteurs du livret auraient pu légitimement se permettre les changements qui auraient introduit dans l’ouvrage le véritable élément lyrique qui lui fait défaut.

Cela aurait mieux valu évidemment que de changer, pour une raison difficile à saisir, les noms de certains personnages. C’est ainsi que la fille de Mathis, Annette, est devenue, de par la volonté de MM. Cain et Gheusi, Suzel. Le docteur, dans la pièce d’Erckmann-Chatrian, s’appelle Frantz, et le garde-chasse Heinrich ; MM. Cain et Clieusi ont changé ces noms en ceux de Nickel et Walter, appartenant en réalité à des personnages du drame supprimés dans l'opéra.

Les librettistes, d’ailleurs, ne se sont nullement gênés avec le drame primitif. Ils ont éliminé certaines scènes, dont une fort utile, celle où Christian, par déduction, arrive à penser que le corps du juif a dû être jeté dans un four à plâtre. Ils ont condensé d’autres parties, ajouté au dernier acte un duo d’amour entre Christian et sa fiancée, et une scène entre Mathis et ses deux amis. Enfin, se rendant parfaitement compte, au fond, de l’indigence de l'élément lyrique dans le drame d’Erckmann Chatrian, ils ont semé, par ci par là, de grands récits pour arriver à masquer le plus possible ce défaut primordial.

Sauf un ou deux, tous les personnages du Juif Polonais ont été octroyés d’un récit plus ou moins poétique. Nous avons celui de l’hiver, par Walther ; celui de la Messe de minuit, par Suzel ; celui de la naissance de la jeune fille, par le docteur ; celui où Christian compare l’hiver alsacien à celui des autres provinces ; celui où Mathis raconte son retour à travers la neige* Toujours pour la meme raison, ils ont introduit dans leur pièce le personnage épisodique du veilleur de nuit, et ils ont quelque peu développé le caractère de Mathis. Dans le drame primitif, celui-ci gardait davantage son sang froid et sa tranquillité de criminel sans remords. C'est ainsi que la scène où Mathis interroge anxieusement sa femme sur les paroles qui lui sont échappées dans le délire et, tranquillisé, se laisse ensuite aller avec Catherine à ses rêves de bonheur, est de l’invention de MM. Cain et Gheusi.

Dans la pièce d’Erckmann-Chatrian comme dans l’opéra, l’assassinat du polonais a été causé par la saisie dont était menacé Mathis. Seulement, dans la pièce, cette saisie ne devait avoir lieu que plusieurs jours après Noël et Mathis a le temps d’expliquer la provenance de son argent par un soi-disant héritage. Dans leur livret, MM. Cain et Gheusi ont négligé ce détail important pour la vraisemblance. Ils nous disent, au contraire, que la saisie devait avoir lieu le lendemain. Comment se fait- il alors que la justice n’ait pas soupçonné Mathis ? Signalons enfin une dernière divergence entre le livret et le drame. Dans ce dernier, le second acte se passe le surlendemain de Noël. Dans l’opéra, la maladie de Mathis est beaucoup plus longue, et l’acte deuxième se déroule en plein printemps. Ceci n’a guère d importance. C’est une simple nécessité de décors et de mise en scène qui a rendu ce changement nécessaire.

M. Camille Erlanger m’adressa, jadis, la lettre suivante en réponse aux quelques réserves faites, dans les premières pages de cette étude, sur la plus ou moins grande musicalité du drame d’Erckmann-Chatrian.

Il est toujours intéressant d’entendre un auteur défendre lui-même ses idées; aussi ne puis-je mieux faire que donner place, dans ce travail, au plaidoyer *de M. Erlanger.

Le voici :

Cher Ami,

Paris , 28 octobre 1900.

Je n’ai pas encore reçu le dernier numéro de Y Ouest- Artiste, mais je n’e nai pas moins lu le premier fragment de votre étude sur le Juif Polonais. Voulezvous me permettre d’y relever deux critiques et de les réfuter sans retard ?

1° Vous dites que l’apparition du second Polonais absolument semblable ou premier (qui fut victime de Mathis) et prononçant les mêmes paroles en pénétrant dans l’auberge alsacienne est une invraisemblance .

LE JUIF POLONAIS

Partout ailleurs votre observation serait exactes mais une tradition constante et très fidèlement gardée lui oppose ici un argument péremptoire : tous les marchands polonais, voyageant fliiver, sont habillés de velours, de fourrures, coiffés d’un bonnet semblable et chaussés de bottes ; ils font leurs étapes en traîneaux et prononcent tous la phrase coutumière « Scholem alechem » (la paix soit avec vous), lorsqu’ils pénètrent dans une habitation quelconque. A l’époque où se passe l’action du Juif Polonais, iis portaient leur argent dans les pochettes de leur ceinture.

Du reste, Mathis dit bien dans son monologue du second acte : « Comme si tous ces Polonais ne se ressemblaient pas ! » Cette phrase, évidemment, fut mise là pour ceux qui, ignorant la mise uniforme des Polonais voyageurs et les paroles traditionnelles dont ils saluent leurs hôtes en entrant, pourraient taxer d’invraisemblance l’entrée d’un Polonais en tout pareil à la victime du bourgmestre Mathis.

2" Vous prétendez que l’action du drame d'Erckmann-Chatrian, étant tout extérieure , n’aurait pas du tenter un musicien dont le rôle est de traduire des sentiments intérieurs. Moi, j’estime, précisément, qu’il n’existe pas de sujet plus humain que le Juif Polonais dont le troisième acte (qui est une effroyable tempête sous un crâne), la majeure partie du second, et au premier les deux scènes finales, sont les divers états d'âme du meurtrier, partagé, selon qu’il domine ou non ses visions ou ses craintes, entre son assurance scélérate et ses terreurs tragiques.

Vous affirmez que Mathis n’a pas de remords et moi je dis qu'il se défend d’en avoir ; c'est une erreur de nuances, mais elle est très importante; la preuve, c’est qu’ayant échappé à la justice trop aveurjle des hommes, Mathis n’échappe pas à sa conscience , qui finit par le terrasser et l’écraser. Et comme les trois dernières phrases dites par le docteur, Christian et Walter indiquent avec une concision admirable ce que les merveilleux conteurs alsaciens ont voulu prouver.

Ceux qui reprochent au Juif Polonais de n’ètre point une œuvre humaine» me rappellent l’obstination de Nickel, attribuant au vin blanc les attaques de Mathis, — la déférence de la loi, le gendarme Christian vantant son honnêteté, — la perspicacité de Walther certifiant que Mathis a eu la plus belle mort, celle qui ne fait pas souffrir, alors que le malheureux... mais je n’ai pas besoin de vous raconter le troisième acte.

Voilà cher ami, tout ce que je voulais vous dire après avoir lu le commoncementde votre étude. A présent, il ne me reste plus qu’à vous tendre une main... soulagée et cordialement amicale.

Votre tout vôtre,

Camille Erlanger.

Je n’ai jamais dit que le sujet du Juif Polonais n’est pas un sujet humain. Je suis absolument d’accord, sur ce point avec M. Erlanger. Mais un sujet peut être humain sans être pour cela musical . Quel roman plus humain que Madame Bovary ? Quelle pièce plus humaine que la Parisienne ? Quels sujets moins musicaux pourtant ! J'ai dit seulement que l’action du

Juif Polonais — et j’entends le drame d'Erckmann-Chatrian, — beaucoup trop extérieure, n’appelait pas impérieusement les commentaires et les développements musicaux. Où l’excellent compositeur a-t-il vu que je niais pour cela l’humanité du sujet qui l’a tenté. M. Erlanger vient de nous faire une très pénétrante psychologie du personnage de Mathis. Est-il sûr qu’Erckmxnn-Chatrian en aient cherché si long? Le llans Mathis qu’il nous a analysé c’est le sien, celui que la musique a grandi, illuminé ; celuilà succombe, je le veux bien, sous le poids de sa conscience, mais celui d’Erckmann-Chatrian, le type primitif, celui que j’ai entendu discuter de prime abord, est terrassé uniquement par la peur, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le remords. Ces deux sentiments sont complètement indépendants l’un de l’autre.

M. Erlanger nous dit que Mathis se (( défend d’avoir des remords », mais qu'il en a. Je viens de relire encore le drame des auteurs alsaciens. Pas un mot n’y peut faire supposer le moindre trouble moral chez Mathis, en dehors de la crainte seule.

La vérité, c’est que le Mathis de la partition n’est pas identiquement le même que celui du drame. J’ai déjà signalé cette différence en faisant remarquer que les divergences que l’on peut signaler entre le même personnage dans les deux versions vient justement de ce que les auteurs ont fait en sorte de lui donner plus de lyrisme dans la seconde.

M. Erlanger, à propos du troisième acte, nous parle de tempête sous un crâne . Là encore, je ne partage pas son opinion. Certes, la scène du rêve de Mathis, terriblement dramatique, était très propre à fournir au musicien l’objet d’un beau développement symphonique, — et comme on le verra tout à l’heure, M. Erlanger n’y a pas manqué, — mais combien elle reste loin, en tant que crise morale , de l’admirable chapitre intitulé : Une tempête som un crâne , des Misérables .

Dans le roman de Hugo, Jean Valjean, en pleine conscience, se heurte à un dilemme terrible, discute avec soi-même, envisage la situation et, en tout^ lucidité, sait prendre une résolution. Dans le Juif Polonais , Mathis a un rêve effroyable ; ce rêve est causé par les troubles de sa conscience, c’est entendu, mais enfin, ce n’est toujours qu’un rêve. Et quelques souffrances que puisse causer un songe à un homme endormi, cela n’équivaudra jamais aux souffrances morales d’un homme en pleine possession de son libre arbitre. Mais je ne prolongerai pas davantage cette discussion, ayant hâte d’arriver, enfin, à l’œuvre personnelle de M. Camille Erlanger.

M. Camille Erlanger est, à l’heure actuelle, un des jeunes musiciens français sur lesquels on peut justement compter. Sa première œuvre, Saint-Julien V Hospitalier, légende symphonique de proportions considé-

LE JUIF POLONAIS

râbles, contient des parties de tout premier ordre, notamment le tableau de la chasse fantastique d’un extraordinaire effet. Ker maria , le second ouvrage de M. Erlanger, mit encore en lumière sa maîtrise musicale et son extrême originalité dans l’art de l'accouplement des timbres. Malheureusement, la médiocrité du livret fit échouer ce drame lyrique qui contient, pourtant, de délicieuses pages. Enfin, un recueil de mélodies : Poèmes russes , dont trois, au moins, sont de véritables chefs-d’œuvre d’expression et de sentiment, a attiré sur son auteur l’attention des artistes et des délicats.

Après l’insuccès de Ker maria , insuccès du uniquement, on ne saurait trop le répéter, au livret, M. Erlanger résolut de traiter un sujet de vie réelle et il choisit le Juif Polonais , auquel il pensait, d’ailleurs, depuis longtemps.

Une courte introduction nous fait faire connaissance avec plusieurs motifs descriptifs de l’œuvre. Le dessin chromatique qui, dès la première mesure de la page 1, apparaît aux basses, symbolise avec bonheur l’aigre Bise d’hiver. Ce motif revêt, à la mesure 10, une physionomie nouvelle par l'accompagnement des violons en sourdines et le changement d’instrumentation confiée, maintenant, à trois flûtes. Sous celte forme, il s’applique plus spécialement à la Neige. Même page, mesures 3 et suivantes, superposée au motif de la Bise , nous trouvons aux bois et aux violons la phrase caractéristique et d’une réelle beauté de ÏHiocr. Toujours à la page 1, m. 13 et suiv., la clarinette et le hautbois déroulent une mélodie agreste qui n’est autre que le chant de Noël que l’on entendra, tout à l’heure, dans la coulisse. Le Prélude est entièrement basé sur ees quatre thèmes.

Le rideau se lève sur l’intérieur d’une auberge alsacienne. Catherine, la femme de Mathis, est assise à son rouet. Au loin, tinte une cloche et retentissent des voix de femmes et d’enfants chantant le Noël, dont le motif a été exposé dans le Prélude. La porte s’ouvre et le garde forestier Walter entre tout transi. Il fait un froid terrible et la neige tombe à gros flocons. Au moment de l’entrée du garde, un thème d’une allure joyeuse et bon enfant caractérisant V Amitié qui unit Mathis, Walter et le docteur Nickel, retentit, p. 5, m. 1 et suiv., aux bassons, aux cors, aux violons, aux altos.

La conversation s’engage entre Mrae Mathis et Walter qui se met à boire en attendant le docteur Le garde s’étonne de ne pas voir Mathis. Catherine lui explique que le bourgmestre est absent depuis cinq jours. On comptait le voir revenir ce soir même, mais par cet abominable temps !... Les motifs de la Neige , de i’ Amitié, de Y Hiver, commentent, à lorchestre, le début de ce dialogue. Un nouveau motif paraît p. i), m. 12, lancé par l’iiarmonie de* bois et les pizzicati des cordes, au moment où, sur l’ordre de Mme Mathis,

la servante apporte à Walter une bouteille de Hûnevir. Ce thème s applique au Vin ; il reparaîtra dans le courant de l’ouvrage chaque fois qu’il sera question de beuverie.

C’est p. 10, m. 2 et 3, que le thème propre à Mathis fait sa première apparition au quatuor. Celui particulier à Catherine se trouve, même page, m. 5, 6, à la clarinette

Au point de vue vocal il faut citer, tout particulièrement, l’hymne enthousiaste chanté par Walter en l’honneur de l’hiver, inspiration saine et forte, d’une très belle Venue, magnifiquement soutenue par l’orchestre.

Walter inet-, maintenant, la conversation sur le prochain mariage de Suzel Mathis avec Christian, le brigadier de gendarmerie. Ce mariage fait du bruit dans le pays, car si Suzel est le plus beau parti des alentours, en revanche, Christian n'a que sa solde.

Trois autres léiimoiive s’affirment dans ces pages. Celui du Village , déroulé, p. 19, m. 3, 4, 5, par le hautbois et que suit immédiat ment celui do Suzel , phrase alerte et pleine de fraîcheur, exposée, p. 19, m. 0. 7, 8, par la flûte ; enfin, celui de Christian , de franche et brave allure, que la trompette lance p. 20, m. G, 7, 8, 9. Le thème de Suzel subit, p. 21, m. 10 et 11, une modification rythmique.

Un groupe de femmes revenant de la messe de minuit passe dans la rue. En un joli petit chœur syllabique, elles souhaitent le bonsoir à Mmc Mathis.

L’orchestre en son entier fait retentir le motif de Suzel et la jeune fille entre dans la salle. L’important récit dans lequel elle raconte les splendeurs de la messe de minuit est l’un des passages saillants de la partition. 11 est presque entièrement accompagné par un thème d’un superbe caractère que l’on trouve pour la première fois p. 27, m. 5, G.

Walter, puis le docteur Nickel qui arrive lui aussi, plaisantent Suzel sur son mariage. Scène alerte et bien traitée. Le toast du docteur et son récit de l’enfance souffreteuse de Suzel sont très réussis. Les Taquineries innocentes de Walter et de Nickel sont soulignées par un dessin que l’on trouve pour la première fois aux cordes, p. 33, m. 9. La transformation rythmique du motif de Suzel, déjà signalée précédemment, revient p. 38, m. 2, traitée, cette fois, en valeurs diminuées. Quand Walter boit à Mathis, p. 42, m. 1 et suivantes, le thème de ce dernier éclate fortissimo en valeurs augmentées.

Christian survient à son tour tout couvert de neige. Pendant que les vieux amis plaisantent affectueusement les fiancés, le leitmotio de la Taquinerie court, moqueur, à l’orchestre.

Le motif spécial à Y Amour de Christian et de Suzel apparaît, p. 45, m 4, 5, 6, chanté par le hautbois et la clarinette. Page 46, m. 9, 10, 11, le cor expose un thème d’une noble et fière allure qui s’applique évidemment à la terre d'Alsace. Le récit de Christian : Là-bas , Vhicer est plus doux... est d’une jolie couleur avec son gracieux dessin de violoncelle solo. Page o2,

LE JUIF POLONAIS

m. 12, 13, 14, il faut signaler une nouvelle transformation du thème de Mat his .

Tout le monde réuni autour de la bonne chaleur du poêle, la conversation est remise sur l’hiver terrible que l’on traverse. L’on n’avait pas eu le pareil depuis quinze ans, depuis le fameux hiver ou le Juif polonais fut assassiné.

A ce moment, p. 54, m. 1 et suivantes, surgit aux cuivres l’un des deux thèmes fondamentaux de toute l’œuvre, celui du Polonais , qui fut l’objet du crime. Christian demande des détails sur cet assassinat dont il n’a jamais entendu parler. Walter lui raconte cette tragique histoire en un long récit d’une expression admirable où la musique s’unit aux paroles avec une saisissante justesse. Le début de ce récit est souligné par un motif sinistre, qui reparaît plusieurs fois dans les pages suivantes, comme pour les entourer d’une atmosphère spéciale de terreur et de mystère. Outre le thème du Polonais qui, naturellement, joue ici un grand rôle, il faut en signaler plusieurs autres, non entendus encore. Page 58, m. 10, 11, motif du Veilleur de mut , aux flûtes, hautbois et clarinette; p. 59, m. 2, motif des Grelots , simple imitation de bruits de sonnailles, d’ailleurs. Un thème plus important est la phrase expressive et sombre, que le cor anglais déroule, p. 60, m. 2 et suivantes. Ce leitmotiv symbolise la Fatalité attachée aux pas du Polonais. Enfin un thème non moins intéressant est celui qui s’applique au Crime . Il est exposé, d’abord, fragmentairement p. 65, m. 11 et 12, et, complètement, par le basson, les violoncelles et les contrebasses, p. 6G, m. 7, 8,9. Le passage où Nickel raconte les soupçons qui atteignirent deux pauvres diables de montreurs d’ours est accompagné d’une originale façon. A citer aussi cette très belle phrase : D'où le corps disparu dont on perdait la trace,.. Le motif du Crime subit, p. 70. ni. 1 et 2, une modification.

Christian appelé pour affaire de service se retire. Le passage où Walter raconte copieusement la chance persistante de Mathis fait quelque peu longueur et paraît froid après le vibrant récit de l’assassinat du juif. On trouve p. 72, 73, 74, 75, une nouvelle transformation du thème de Mathis. Celui de Christian revient p. 74, m. 8, 9, 10, en valeurs augmentées. P. / 5, m. 7, 8, modification du motif du Village . Même page, lorsque Walter dit a Catherine : Votre travail vous a fait riches , la phrase du Crime , en valeurs augmentées, elle aussi, gronde, comme une sourde protestation au basson, aux violoncelles et aux contrebasses.

Des pas résonnent au dehors : quelqu’un s’arrête et pousse la porte. Cette fois c’est Mathis. Sa phrase caractéristique subit encore, p. 77, une nouvelle transformation. Une amusante variation du thème de Suzel se rencontre p. 80, m. 7 ; à la page suivante, m 1 et 2, le motif de la Neige revient en valeurs augmentées.

Mathis, après s’être mis à l’aise, explique son retard. Il a été retenu à Uibeauvillé pour voir un certain Parisien, — un songeur comme il

l’appelle, — qui endort les gens et leur fait dire ce qu’ils ont sur la conscience. Un thème d’une intensité d’expression extraordinaire, d’un caractère mystérieux et fantastique, résonne p. HT, m. 2 et suiv., à la trompette. 11 personnifie le Songeur et symbolise le châtiment dont celui-ci est l’agent indirect. C’est, avec celui du Polonais, le principal motif de l’ouvrage. Il se maintient à l’orchestre pendant les deux pages qui suivent.

Mathis a rapporté de la ville un cadeau pour S3 fille. C'est un charmant bonnet. Un joli motif sur un mouvement de valse surgit aux flûtes et aux violons, p. 86, m. 5 et 6. Il avait été esquissé, page précédente, m. 8. Le Lento con moto, chanté par Mathis : Et plus tard, dans ijuinze ou vingt ans...., d’une émotion -douce et contenue, est un fragment très remarquable. A l’accompagnement on trouve une déformation du motif de Mathis et un retour de celui du Bonnet .

Tout le monde s’attable, et Mathis raconte son retour à travers le llowald, pendant la tourmente de neige, en un récit coloré d'une instrumentation particulièrement intéressante. L’accompagnement est basé, en partie, sur une ligure rythmique qui n’est pas sans rapport avec celle du début et de la fin de Fédia, un des plus beaux lieder des Poèmes russes . Chez M. Erlanger, cette figure semble revenir chaque fois qu’il est question d’une course à cheval ; nous la retrouverons à l’acte second. Le motif du Noël rustique reparaît aussi dans ce passage, qui est des mieux réussis.

Walter rappelle à Mathis que, depuis l'hiver du Polonais, on n’avait pas vu Unit de neige dans tout le pays. Mathis, vaguement troublé par ce souvenir, s’interrompt de boire. Les thèmes du Polonais et du Crime murmurent, le premier à la trompette, le second au cor anglais, aux clarinettes et aux bassons. Au dehors passe le veilleur de nuit, chantant une pénétrante mélopée sur de délicieuses harmonies. Walter revient sur l’assassinat et s’étonne que l’on n’ait jamais pu en découvrir les auteurs. P. 1(34, m. 2, 3 4 et 5, retour du motif du Crime , sous une forme modifiée.

Dans le lointain, se rapprochant peu à peu, un tintement de grelots se fait entendre. Un traîneau s’arrête devant la porte; un marchand, juif polonais, paraît sur le seuil et demande l'hospitalité en des paroles identiques à celles prononcées, il y a quinze ans, par son infortuné compatriote.

Les thèmes du Polonais et de la Fatalité éclatent à l’orchestre. Mathis se détourne ; à la vue de l’homme, il pousse un cri terrible et tombe inanimé. Tous s’empressent autour de lui. Pendant que le rideau descend, le thème du Crime éclate dans un formidable tutti.

Le second acte se passe dans une chambre de l’auberge, donnant sur une vérandah ouverte sur la grand’route.

Une introduction d’une exquise fraîcheur printanière précède cet acte. Derrière le rideau on entend dans le lointain, un ravissant chœur de jeunes filles, et, quand la toile se lève, on aperçoit celles-ci qui passent sur la

LE JUIF POLONAIS

route, on chantant et en dansant joyeusement. Ce petit épisode, avec ses alternances de mesures à 4/4 et à 3/8, est délicieusement traité.

Après plusieurs mois de convalescence, Mathis est aujourd’hui guéri. Il cause de sa maladie avec le docteur. Nickel la met sur le compte du vin blanc qui, bu à la suite du grand froid, a occasionné une congestion. Celleci, rapidement conjurée, avait laissé, néanmoins, Mathis en proie à une grande faiblesse et sujet à des cauchemars terribles. Le bourgmestre commence à s’inquiéter de ce qu’il a pu dire dans son délire. Aussi, quand le docteur l’a laissé seul avec Catherine, il l’interroge avec une certaine anxiété. Celle-çi no comprend rien à la persistance qu’il met à connaître les paroles prononcées. Elle satisfait, pourtant, aux désirs de Mathis, qui reprend bientôt son calme en apprenant qu'il n’a rien dit de compromettant. Tout joyeux à la pensée de la noce prochaine de Christian et de Suzel, dont on va célébrer aujourd’hui même les fiançailles, il se laisse aller avec sa femme à de doux rêves de bonheur, en pensant à leurs futurs petitsenfants. Cette scène a été admirablement rendue par le musicien.

Une très belle phrase de Mathis : Comme il est doux de se sentir revivre , et YAllecjro acjitato de Catherine : Tu criais , tu pleurais , sont à signaler tout particulièrement. Au point de vue thématique, il faut citer, dans ces pages, le retour des motifs de Y Alsace, de Mathis , du Vin , du Polonais , de la Fatalité , de Catherine , du Crime , de Noël, des Grelots.

P. 123, m. M et 12, et p. 124, m 1 et suiv., le thème de Mathis reparaît sous une forme alanguie qui souligne avec bonheur la douce joie du bourgmestre revenu à la santé. Le motif du Crime, p. 140 et 141, grondeà l’orchestre en valeurs augmentées. Celui de Noël revient dans les mêmes conditions, p. 112, m. 10 et 13, mais quelque peu altéré. Enfin, deux nouveaux thèmes sont à signaler, celui de la Noce, p. 131, m. 7 et suiv., délicieusement déroulé par les violons divisés, et celui de la Conscience p. 137, m. 8. A cet endroit, il n’apparaît que fragmentairement ; les bassons, altos, violoncelles et contre-basses en murmurent seulement les quatre premières notes en valeurs diminuées. La conscience de Mathis ne fait que commencer à s’éveiller. Ce thème ne trouvera son complet développement qu’au prélude du dernier acte.

Dans une courte scène entre Mathis, Catherine et Walter qui ne fait que ralentir l’action, un thème épisodique, semblant s’appliquer à la Réjouissance, apparaît p. 153, m. 8, 9, 10 à la flûte et aux violons. Mais voici Suzel ; toute parée, elle arrive pendant que le thème qui lui est particulier, transformé en rythme de valse, résonne gracieusement aux premiers violons. Christian survient bientôt, et on laisse seuls les deux fiancés. Les thèmes du Ronnrt, de Christian, de Catherine et de Y Amour reviennent dans ces pages où il faut noter une jolie phrase de Catherine accompagnée par le motif à' Amour. Ne vous défendez pas, nous savons d merveille...

Les jeunes gens se rappellent avec bonheur comment ils se sont connus, comment ils se sont aimés. Tout le début de la scène est d’une inspiration pleine de fraîcheur et de jeunesse. Le motif d’accompagnement que j’ai signalé, au premier acte, quand Mathis raconte sa chevauchée à travers la neige, reparaît ici lorsque Christian narre la première rencontre qu’il fit de Suzel alors qu’il traversait à cheval le village. Ces phrases de Suzel : J'ai peur qu'un tel bonheur ne puisse durer ... — Moi , pour la première fois , fai senti que je vous aimais ... — Allons , Suzel, ne pleure pas.,., sont vraiment charmantes. Par contre, je n’aime guère Yallegreito : Toi, toute ma vie... qui est ensuite développé en ensemble. Cette valse, bien qu’écrite sur un vieux motif populaire alsacien , n’en est pas moins vulgaire et détonne absolument dans ce jolie duo.

Au clocher du village sonnent joyeusement les cloches. Les amis de Suzel viennent la chercher pour aller à l’église. Ici reparaît le chœur déjà entendu au début de l’acte. Christian accompagne sa fiancée

Mathis, resté seul, met son âme à nu. Maintenant il se croit bien certain d’échapper au châtiment. Il compte les écus de la dot de sa fille, qui pro viennent en grande partie de la ceinture du juif assassiné. A un certain moment, Mathis est repris d’une nouvelle hallucination : il croit entendre encore la sonnette du traîneau. Mais sur une affirmation du docteur, qui met toujours ces bourdonnements sur le compte du vin, il se calme et redevient maître de lui.

Ce très long monologue est d’une déclamation extrêmement juste et d’une grande sobriété d’expression. Sous le rapport purement vocal, les passages les plus saillants sont l’affirmation hasardée : Tu mourras vieux,.. et la phrase mélancolique : Et plus tard, dans le cimetière. Ces frag ments sont accompagnés par un curieux motif qui exprime assez heureusement la Supériorité madrée du vieux paysan. On le trouve pour la première fois au cor, p. 199, m. 9, 10. Un autre thème, celui de l’Or, fait son apparition, page 203. m. 12, confié au hautbois et aux violons ; il revient page 205, m. 3 et 4, et page 206,/ m. 13 et 14, en valeurs augmentées. Enfin, page 193, m. 10. 11, un motif murmuré par le cor anglais souligne Y Inquiétude de Mathis. Les thèmes déjà connus qu’on retrouve dans ces pages, sont ceux de la Conscience, du Polonais, de la Fatalité, qui revient altéré, p. 194, m. 7, 8, 9 et 195, m. 1 et suiv. ; du Songeur, du Crime, de Mathis, de Catherine, de la iXoce et de Suzel. Celui-ci, p. 207, m. 2 et 3, subit une transformation.

Alors que Mathis compte les écus, se déroule un intéressant passage symphonique où se mêlent les thèmes de l’Or, du Polonais et quelques notes de celui de Mathis.

Tout le monde revient de l’église, et les amis du village arrivent, à leur

LE JUIF POLONAIS

tour, pour fêter les fiançailles. Retour des thèmes de Christian , de Y Alsace et de la Noce .

Après un joli chœur de jeunes filles, Suzel chante une chanson qui n est qu’un arrangement ingénieux du Lauterhach , air de valse populaire dans toute la Forêt-Noire et l’Alsace. Le refrain est repris en chœur. Ce morceau est d’un effet très brillant.

Mathis compte ensuite la dot à Christian pendant que le motif de l’Or reparaît sous une forme condensée. Le rideau tombe sur une valse générale à laquelle prennent part Mathis et sa femme. Le bourgmestre, s’imaginant entendre par instant le fatal bruit des grelots, se met à danser d’une façon échevelée et folie, et il tombe bientôt, épuisé et hagard, sur une chaise. La façon dont est orchestré ce final est tout à fait remarquable.

Le troisième acte nous amène dans une chambre haute, chez Mathis. Il débute par un important prélude où le thème de la Conscience est développé d’une tragique façon et revêtu d’un beau coloris instrumental.

Dans la salle du bas on entend les chants des buveurs. Suzel vient de préparer la chambre où son père a résolu de passer la nuit. Suit un duo entre la jeune fille et Christian. Les auteurs se sont justement aperçu qu’il faisait longueur et ils l’ont supprimé pour la représentation. Le motif à' Amour s’y maintient, presque tout le temps, à l’orchestre. Celui de Mathis subit, p. 270, m. 4 et 5, une intéressante transformation. Cathftine, Walther et Nickel arrivent, conduisant Mathis qui vient se coucher. S’il a soif, il boira de l’eau. Walther le raille à ce sujet, mais le docteur l’encourage dans ses bonnes résolutions. Les motifs de Mathis , du Vin , de la Réjouissance, de Y Amitié, forment la trame symphonique de cette scène. Le bourgmestre fait ensuite promettre à Christian de rester toujours au village. Ce dernier passage a été encore coupé, comme retardant inutilement l’action. On y trouve p. 281, m. 7, 8, 9, 10, 11, un retour, en valeurs augmentées des motifs de Suzel et de Christian,

Tout le monde souhaite bonne nuit à Mathis qui se déshabille et se couche. S’il vient maintenant à parler en rêve, on ne l’entendra pas. Le thème de la Supériorité reparaît une dernière fois. Mathis éteint sa chandelle et s’endort.

Alors, peu à peu, des plaintes s’éveillent; des rumeurs vagues, des voix vengeresses lui reprochent son crime et son impunité. Le thème de la Conscience murmure à l’orchestre. Le bourgmestre s’agite dans son lit sous le poids du cauchemar qui l’étreint et qui finit par se préciser, pour les spectateurs, au moyen d’une ingénieuse mise en scène.

Mathis se voit traduit devant la Cour d’Assises appelée à le juger Le président l’interroge. Mais comme il nie toujours, le magistrat fait entrer le Songeur. Celui ci endort l’assassin et le force à raconter toute la scène du crime. Ce tableau est d’un grand effet ; M. Erlanger l’a rendu avec une

réelle puissance dramatique. Dans la solide trame symphonique on retrouve successivement les motifs du Songeur, du Crime , de la Fatalité , de Christian, du Polonais, de Mathis, de l’Or, et les théines descriptifs de Y Hiver, de la Bise, de la Neige, des Grelots, de Noël et du Veilleur de Nuit. Le motif du Crime subit une dernière transformation p, 327, m. 9, et celui du Polonais reparaît déformé p. 333, m. 7 et 8. Signalons enfin une fort belle phrase: Elles vont reposer, dormir leur sommeil calme, et Y allegro agitato : Du sang ! du sang ! !

Mathis, au comble de la terreur, retombe sur le lit en poussant un grand cri. Cependant le jour se glisse à travers les persiennes fermées. En bas éclatent des chants joyeux. Catherine appelle Mathis, il est temps qu’il se lève. Mais comme il ne répond pas, Christian monte pour le réveiller. A la vue du bourgmestre étendu sans vie, il appelle au secours. Le vin blanc Va tué, décrète le docteur, et Walter conclut : C'est la plus belle mort ; on ne souffre pas !

Avec Messidor, Y Ouragan, Louise et Pellëas et Mclisandc , le Juif Polonais est la manifestation dramatique la plus intéressante de la jeune école française pendant ces dernières années.

J’ai dit, précédemment, quelle était, selon moi, l’exacte musicalité du drame d’Erckmann-Chatrian. Je constate avec plaisir que M. Erlanger a victorieusement surmonté les nombreux inconvénients inhérents à la contexture de la pièce originale et qu’il a écrit un ouvrage du plus haut mérite.

Avec le Juif Polonais, comme avec Louise , ce sont les théories d’Alfred Bruneau qui triomphent. Il importe d’en faire hautement la constatation. Le livret du drame lyrique de M. Erlanger est écrit en prose et souvent MM. Cain et Gheusi ont conservé le texte même d’Erckmann-Chairian.

Le Juif Polonais, partition saine et robuste, écrite par un musicien d’une technique solide et brillante, dédommage des œuvres de bas étage fabriquées au mètre par certains négociants d’art aux idées chlorotiques qui affligent, actuellement la musique française par l’étalage de leur maladive impuissance.

UES BARBARES

(Académie Nationale de Musique - Octobre 1901 )

L»e Poème

Le poème sur lequel M. Saint Saëns a écrit la partition des Barbares est signé de MM. Victorien Sardou et P. B. Glieusi. Succédané infé¬

rieur, amalgame plus ou moins adroit de la Vestale , de Salammbô et de

Gfccndolinc, il n’offre qu’un mérite : la clarté. Il est vrai qud lorsqu’il s’agit d’un livret, ce mérite n’est pas sans valeur.

La ville d’Orange, prise d’assaut par les barbares, va être livrée au pillage quand Marcomir, chef des Teutons, se trouve en présence de la grande prêtresse de Vesta, Floria. Sa colère s’apaise devant un regard de la vierge. Fou d’amour et de désir, il consent à épargner la cité si Floria veut être à lui. Après quelques instants de lutte, elle se laisse aller dans les bras du vainqueur. La jeune fille suivra l’époux qu’elle accepte librement, mais, au moment du dépait, Livie, femme du consul Euryale, tué dans la bataille par un inconnu, apprend, grâce à un stratagème, que cet inconnu n'est autre que Marcomir et elle lui plonge dans le cœur le fer du javelot qu’elle a retiré du corps de son époux.

En somme, après Sarnson et Dalila , l'illustre compositeur n'avait pas trouvé un sujet aussi favorable à la musique. Quand on se rappelle les intrigues embrouillées et mélodramatiques du Timbre (V Argent, ü Etienne Marcel , d'Henri VIII de Proserjiine et d'Ascanio qui furent, pour ces

ouvrages où tant d’admirables pages affirment le génie du grand musicien, une véritable pierre d’achoppement, on est tenté de croire, de prime abord, que le livret des Barbares est excellent. Mais quand on l’examine de près, c’est autre chose. Le drame a beau être, pour une part, de l’un des maîtres du Théâtre contemporain, il fourmille des défauts les plus graves. Il commence par outrager, de la façon la plus tranquillement cynique, la vérité de l’histoire pour arriver ensuite à insulter l’éternelle vérité des sentiments humains et même le plus simple bon sens.

L'action de cette œuvre, primitivement destinée à être jouée sur le théâtre antique d’Orange, se passe aux deux premiers actes, dans ce même théâtre, lors de l’invasion de la Gaule par les Teutons et les Cimbres, c’est-à-dire environ 105 ans avant Jésus Christ. Or, à cette époque, non seulement le monument n’était pas construit, — il ne le fut que deux siècles après, — mais Orange n’était même pas encore une ville romaine. Bien plus, le décor nous représente le théâtre comme étant déjà à moitié en ruines!!! Que dirait-on d’un auteur qui donnerait pour cadre à un drame se passant sous Henri IV l’un des nouveaux palais des Champs-Elysées ? L’erreur chronologique ne serait certes pas plus grande. Je n’insiste pas L’héroïne principale, Floria, est grande prêtresse de Vesta. Malheureument, le culte de cette déesse ne fut jamais célébré dans les cités gallo-romaines. Si l’on en croit les gens bien documentés sur les religions antiques, Rome, seule, possédait un collège de Vestales. J’avoue néanmoins que, sur ce dernier point, je suis tenté d’absoudre les librettistes ; mais, quant aux précédents, je m’étonne encore qu’un homme aussi méticuleux que M. Sardou ait pu consentir à couvrir de l’autorité de son nom de semblables absurdités. Comment a-t-il pu approuver aussi le décor du troisième acte où, dans un étrange salmigondis de monuments anciens, on a fait figurer à Orange le temple de Vesta, de Tivoli, et une autre construction qui ressemble fort au tombeau de Cecilia Metella, à Rome, mais dans l'état actuel, c’est-à-dire avec les créneaux que lui ajoutèrent les barons romains du moyen-âge ?

Si nous passons aux personnages, nous constaterons qu’ils n’offrent que de vagues silhouettes. Ils sont sans vie réelle, sans humanité vraie. Le caractère de Marcomir, par exemple, n’a aucun relief. Comme tous ses compagnons, d’ailleurs, ce n'est qu’un barbare d'opéra-comique. Il est impossible de prendre au sérieux ce chef teuton qui échange des amabilités avec le consul Scaurus. Ecoutez ce bout de dialogue :

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