‹ Consonnances et dissonancesChapitre 56 sur 60 · UNE VISITE A VERDI · texte numérisé non relu

UNE VISITE A VERDI

Dans le courant du mots d’ avril 1890 , alors que j effectuais un voyage en Italie , il me fut donné de rendre visite à Verdi. Aussitôt sorti de chez l'auteur de Falstaff, je courus griffonner le récit de mon entrevue et l'expédiai au Monde Artiste. Voici cet article :

La semaine dernière, en passant par Gênes, j’appris que Verdi n était pas encore parti pour sa villa de Sant'Agata. Je n’eus garde, cette fois, de laisser échapper l’occasion de voir le célèbre compositeur.

Je suis loin d’être un partisan de lecole italienne et bien des œuvres de Verdi lui-même ont particulièrement le don de me porter sur les nerfs. Cependant je professe, malgré tout, une admiration sincère et profonde pour le musicien qui, après avoir écrit Nabuco , Il Trovatore , Ernani , a pu composer Aida e t Oiello, pour l’artiste qui, arrivé, en son pays du moins, au premier rang, ne s’est pas volontairement immobilisé dans sa gloire, comme Gounod, chez nous, en a donné le triste exemple. Verdi, lui, a franchement reconnu que, pendant qu’il écrivait avec sa facilité native, tant de partitions oubliées déjà pour la plupart, l’art avait marché à grands pas dans les nouvelles voies ouvertes par le génie du Titan de Bavreuth. Mais devant cette constatation, l’auteur de Rigoletto ne recula pas. Sans hésiter, il se remit au travail, piocha les nouveaux traités d’harrnonie et d’instrumentation avec une ardeur toute juvénile, étudia soigneusement les parti tions des grands maîtres allemands, refit en quelque sorte son éducation et composa enfin Aida à la stupéfaction du monde musical. Celui-là qui offre un pareil exemple de conscience artistique n’est pas un homme ordinaire et, malgré les divergences d’école, on peut s’incliner respectueusement devant lui sans arrière-pensée.

Une recommandation de M. Arrigo Boïto, le compositeur de Méphisiophèlès , m'ouvrit la porte de la maison du Maître.

Pendant tout l'hiver, Verdi habite à Gènes une partie du premier étage du beau palais Doria. On entre d’abord dans une vaste antichambre aux murs de laquelle sont suspendues, modestement encadrées, des gravures coloriées, dans le genre de celles que les journaux anglais donnent en prime. Je passai ensuite dans le salon, très haut d’étage, orné d un beau plafond et éclairé par de grandes fenêtres, ouvrant sur une terrasse qui domine les jardins du palais et offre sur le port une vue splendide. En attendant le compositeur, j'examinai rapidement ce salon : tentures rouges, sièges dorés, garniture de cheminée en bronze doré aussi, deux ou trois meubles de Boule, enfin, dans un angle, un canapé avec un coussin en tapisserie aux couleurs criardes, représentant un faisan. Oh ! ce coussin, il ferait la tentation d'un curé de campagne ! ! Tout, dans cette pièce, respire un luxe profondément bourgeois. Quelle différence avec la sévérité majestueuse de Wahnfried , l’arrangement "i artistique de l'hôtel de Gounod, le pittoresque fouillis oriental de la garçonnière de Reyer ! A gauche de la cheminée, dans une vitrine, sont rangées les innombrables décorations de Verdi. On y voit aussi différents souvenirs : médailles, couronnes de lauriers en or ou en argent, avec le nom des principaux opéras gravé sur les feuilles, un bâton de chef d’orchestre en ivoire, enfin le magnifique sceptre, ivoire et or. rehaussé de pierres précieuses qui fut offert au musicien lors de la première à'Aïda, à Milan.

Verdi parut. 11 porte gaillardement ses soixante-seize ans. La taille est droite, la barbe et les cheveux ne sont pas encore entièrement blancs. La figure est intelligente, expressive, un peu olympienne ; le front, très élevé, est coupé de rides profondes. Tel qu’il est aujourd’hui, le grand compositeur italien ressemble beaucoup à Victor Hugo vers 1875.

Je reçus un accueil très franc et très cordial.

„ — Et Saint-Saëns ? me demanda Verdi après quelques minutes d entretien. ♦

Naturellement je ne lui donne aucun renseignement précis.

— Il faut qu’il ait le cerveau malade ! Un artiste comme lui ne se désintéresse pas ainsi de son œuvre, de la fille de sa pensée ! Ce n’est pas dans la nature humaine! Je ne connais pas M. Guiraud, on dit que c’est un homme de talent, mais, malgré tout, il n’a pu remplacer entièrement le compositeur (’).

Mais il me tardait d'arriver à un sujet plus intéressant.

il) Ascanio venait d’être joué à l’Opéra et Samson et Dalila pour la première fois en France, à Rouen. Saint-Saëns élait alors en voyage et personne ne savait où il se trouvait réellement.

UNE VISITE A VEHDI

Et Roméo et Juliette , maître ? Pour quand sera-ce ?

— Pour jamais !

— Mais alors ce qu’on avait annoncé...

"7 ï)e purs racontars (lue F ne prends même pas la peine de démentir. Mais je vous affirme qu Otello est ma dernière œuvre. C'est une résolution irrévocable. A mon âge, voyez-vous, il vaut mieux se taire. J'ai pris mon paiti. Ma tâche est finie. Je quitte la scène et deviens spectateur à mon tour. Et pourtant, quel sujet tentant que Roméo ! Je vois, je vis cette œuvre. Elle est bien dans ma tête. Comme fond, la haine, les querelles sanglantes des Montaigus et des Capulets, et, comme premier plan, le tragique amour des deux enfants. Puis, toute la partie comique, négligée par Gounod, est à traiter. J aurais voulu faire une œuvre plus animée, plus en dehors, non pas un long duo.

Verdi s’était échauffé en parlant ainsi, mais il reprit vite son calme ordinaire.

A quoi bon vous dire tout cela ! puisque je n’écrirai pas Roméo et Juliette.

Vous en mourez d’envie.

Je suis trop vieux. Et puis, je m en voudrais de déranger Boïto de son Nérone. 11 est temps qu’il l’achève !

- Au moins n’aurons nous pas Otello à Paris ?

— Ce n’est pas probable. A Bruxelles plutôt. Ritt et Gailhard ont trop tardé, et puis j’aurais voulu Mme Caron. J’ai entendu cette artiste dans une grande et belle œuvre, dans Sigurd. La musique et l’interprète m’ont fait une impression profonde. Oui, Mme Caron serait une belle Desdémone !

Le nom de M. Ambroise Thomas ayant été prononcé au cours de la conversation . . .

— Et sa Tempête y interrogea Verdi ?

Bien mauvaise. Un fournoir et mérité.

Que voulez-vous ! il est comme moi, vieux et fini.

— Avec cette différence, maître, que vous faites Otello et que lui écrit Françoise de Ri mini et la Tempête .

Eh bien, il y a encore quelques belles choses dans Françoise . Mais oser s attaquer à Dante ! et avec un livret pareil ! i ! Ce que je préfère dans 1 œuv re de 1 homas, c est Mignon. Quant à llamlet , la plus grande partie en est manquée. Quand on veut traiter Shakespeare, il ne faut pas craindre, ainsi qu on dit en France, de prendre le taureau par les cornes. Quelles situations musicales dans llamlet et combien j’aurais aimé les traiter.

— 11 est temps encore.

\ ous oubliez mon âge, moi je m'en souviens.

Lu conversation continua, allant d’un sujet à un autre, mais revenant presque toujours a 1 art musical. A un moment je la lançai sur Wagner.

J’étais curieux de connaître l’avis de Verdi sur l’auteur de Parsifal. Le vieux musicien ne me répondit que deux mots : « Oh ! celui-là ! » prononcés sur le ton qu’on prend en parlant de colosses comme Bach ou Beethoven.

Verdi est d’une simplicité charmante. Comme tant d’autres il ne pose pas, il ne pontifie pas. Les deux heures que j'ai passées avec lui m’ont paru bien courtes et j’en conserverai toujours l'excellent souvenir.

Cet article eut un retentissement auquel je ne in attendais guère. Les principaux journaux de France , d Allemagne , d' Italie, d' Angleterre et même d’Amérique le reproduisirent avec des commentaires passionnes.

En France, la Presse se montra des plus dures pour Verdi, quelle accusa d'insulter les musiciens français.

Dans un écho du Monde Artiste, je protestai contre ces insinuations malveillantes. Je crois bon de protester encore aujourd'hui contre elles.

L’illustre maître italien me parut bien loin d’éprouoer contre ses confrères français le moindre sentiment d'animosité ou de mesquine jalousie. Ce n'est pas insulter Gounod que de trouver Roméo un veu monocorde. Rossini fut autrement dur en disant de cet ouvrage : « C’est un duo en trois parties : l’une avant, l'autre pendant, la troisième après.

■1 propos d’Ambroise- Thomas, notamment, les journaux français, supprimant, la plupart, un membre de phrase important, reprochèrent à Verdi, en termes plus ou moins aigres, de l'avoir traité « d'homme fini. »

Or, Verdi en disant : « Il est comme moi, vieux et. fini ! » n'avait certes jamais eu la pensée d'injurier l’auteur de Mignon.

Quant à Saint- Saëns, l'illustre vieillard avait eu, sur les mots : Un artiste comme lui ! une telle intonation admirative qu on ne pouvait se tromper sur ses sentiments envers le compositeur de Samson et Dalila.

Si les journaux français accusèrent Verdi d'avoir traîné dans la boue nos gloires musicales, les journaux italiens, eux, prétendirent que j’avais déversé l’outrage sur leur plus célèbre musicien contemporain. Et cela parce que j’avais trouvé bourgeois l'ameublement du salon du palais Dori a !

Mais on était alors dans la période tendue des relations francoitaliennes et les journalistes des deux pays cherchaient toutes les occasions d envenimer les haines nationales.

Depuis lors, tout a bien changé.

Page 1