‹ Consonnances et dissonancesChapitre 57 sur 60 · GOUNOD DISCIPLE DE WAGNER · texte numérisé non relu

GOUNOD DISCIPLE DE WAGNER

M. Camille Saint-Saëns a publié dans la Nouvelle Revue un intéressant article sur les oratorios de Gounod. L’auteur de la Danse macabre et de la Symphonie en ut mineur est un fervent du grand charmeur qui a écrit Faust : on sent qu il parle avec amour des oeuvres de l’illustre musicien français. D ailleurs, Gounod rend bien a Saint-Saëns son affectueuse admiration.

Un matin que je me trouvais chez le maître, dans son vaste cabinet de 1 hôtel de la place Malesherbes, la conversation vint à tomber sur les compositeurs contemporains. Quand le tour de Saint-Saëns fut arrivé, Gounod me dit, avec ce ton de prophète qui lui est particulier : « Celui-là, c’est mon fils bien-aimé, mon petit Camille! »

Dans son étude, M. Saint-Saëns a parfaitement analysé le style religieux de Gounod; il a bien fait ressortir ce mysticisme mélangé d un peu de sensualité qui en est la caractéristique. Les deux grands oratorios de Rédemption et de Mors et Vita sont surtout étudiés en détail. Mais je m étonné que M. Saint-Saëns n’ait pas signalé une particularité remarquable de ces œuvres. Je veux parler de l’emploi du Leitmotiv . Il est vrai que, wagnérien ardent jadis, M. Saint-Saëns est, aujourd’hui, — du moins en paroles, — un partisan plus que tiède du maître de Bayreuth.

Qu’on me permette de réparer cet oubli, — volontaire, sans doute, — de M. Saint-Saëns.

Le titre de cet article a dû faire sourire bien des gens. Gounod, disciple de Wagner ! Allons donc! ! Personne n’ignorequele chantre de Marguerite est loin d’aimer les théories du chantre d’Yseult, Cela est vrai, et je le sais plus que tout autre, mais, — et c est une preuve frappante de la puissante influence "que Wagner a exercée et exercera encore sur les musiciens

contemporains, — malgré tout, malgré ses vives répugnances pour celui qui avait traité sa musique, — injustement, avouons-le, — de musique de lorette, Gounod, dans ses dernières œuvres religieuses, est arrivé à adopter l’un des principaux préceptes de la théorie wagnérienne.

Rédemption possède un Leitmotiv des plus caractéristiques: celui de Y Homme Dieu Rédempteur. Cette mélodie typique revient, de l'aveu de l'auteur lui-méme, jusqu’à neuf fois dans la partition. Il serait plus juste de dire qu’elle apparaît dans neuf des principales situations de l'œuvre, car, en réalité, elle est employée plus souvent.

11 est impossible de nier l’emploi constant de ce thème. D ailleurs, Gounod a parfaitement avoué son intention de caractériser le Christ et sa mission terrestre par cette phrase pleine de tendresse.

Le compositeur, en tête de sa partition, a placé un fort curieux commentaire que je recommande à ceux qui se moquent des notices explicatives publiées en Allemagne sur les chefs-d'œuvre de Richard Wagner. Ils y liront qu'un espace de tierce exprime que le Christ a triomphé de la mort. L'auteur de Parsifal s'est contenté, et avec raison, de caractériser des personnages, des sentiments des situations, des choses, par des mélodies expressives ou des harmonies facilement reconnaissables, mais il n’a jamais songé, je crois, à faire exprimer par des intervalles une idée quelconque. Gounod, en cela, l'a dépassé !

Dans Mors et Vita , les Leitmotive , que Gounod appelle des formes, ce qui, — soit dit en passant — ne signifie rien, régnent absolument en maîtres. Deux, surtout, dominent dans cette œuvre: ce sont ceux de la Terreur et des Larmes .

J'ai eu la patience de compter combien de fois ces deux Leitmotive reviennent dans la partition. Celui de la Terreur apparait environ quarante fois, celui des Larmes trente-sept. 11 est vrai que ce dernier est à double fin, car, lorsqu’il est employé dans une tonalité majeure, il devient le motif des Consolations et des Joies. C'est un peu subtil.

C'est dans Y Epilogue de la première partie, — page d’une grande beauté, — que ces deux thèmes atteignent leur point culminant. Ce morceau sst entièrement construit sur eux.

La partition de Mors et Vita contient encore d'autres motifs typiques. La Félicité des bienheureux et le Réveil des morts sont exprimés par une phrase spéciale. Mais l'emploi de ces derniers thèmes est peu fréquent.

M. Camille Saint-Saëns n'ayant pas cru devoir signaler l'usage fait par Gounod dans Rédemption et dans Mors et Vita , du Leitmoti v que Wagner a été le premier à employer d'une façon raisonné et voulue, j ai pensé qu'il n’était peut-être pas inutile d'attirer 1 attention *ur ce fait intéressant.

CiOUNOI) DISCIPLE DE WAGNER

Gounod, dans une de ses dernières œuvres, s est encore servi du thème caractéristique. En effet, toute la Messe de J. IL de la Salle est bâtie sur les sept notes du Credo liturgique : « sol, mi, fa, mi, ré, sol, la ». Ce th< me qui ic\ient constamment dans la messe ne peut-il pas être considéré comme un véritable Leitmotiv, celui de la Foi, par exemple?

11 faut que les idées wagnériennes aient vraiment une force extraordinaire pour que des hommes qui leur sont entièrement opposés se laissent pénétrer par elles et arrivent à les suivre inconsciemment.

Rédemption et .Mors et 1 lia ne sont pas des œuvres wagnériennes, loin de là ; quoi qu’il en soit, Gounod, en se servant comme il l'a fait du Leitmotiv a rendu un hommage, involontaire sans doute, mais qui n en a pas moins une réelle portée, au puissant génie à qui l’art musical doit Y Anneau du Nibelung, les Maîtres Chanteurs et Parsifal.

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