HÉRODIADE
Le chœur des marchands, par lequel commence l’opéra, me semble l’une des meilleures choses écrites par Massenet. La première partie est accompagnée par deux intéressants dessins d’orchestre qui reparaissent à la sortie du chœur. A l’arrivée de Phanuel, retentit une belle phrase qui revient plusieurs fois dans l’interpellation du Chaldéen aux marchands, fragment déparé par une agaçante répétition de mots. Un scintillant motif à 3/4 éclate quand Salomé entre en scène. La danseuse apercevant Phanuel, qu’elle a connu on ne nous dit pas comment, lui fait aussitôt ses petites confidences amoureuses. Le thème apostolique de Jean accompagne le gracieux récit: Celui dont la parole efface toute peine. . . On le retrouve dans l’air de Salomé : Il est doux, il est bon , page pleine de charme qui peint bien les aspirations de la cour tisane vers un amour désintéressé. Curieuse particularité : les deux premières mesures de cet air, qui est vite devenu célèbre auprès de la clientèle féminine de Monsieur Massenet, ont une ressemblance frappante avec un fragment delà splendide phrase de l 'allegro appassionato du 15e quatuor de Beethoven. A la fin de la scène entre Phanuel et Salomé, se trouve un effet fort réussi produit par les voix qui, au loin, chantent, vocalisé, l’un des dessins accompagnant le chœur d’introduction. La musique sur laquelle défilent les danseuses du palais a de l’originalité. Au langoureux cantabile en la bémol d’Hérode, qui vaut surtout par son orchestration enveloppante, je préfère le récit: Déesse ou femme au charme séducteur. Le thème révolutionnaire de Jean se fait entendre quand Hérodiade narre au roi sa rencontre avec le Prophète et les imprécations qu’il a lancées contre elle. L’air où elle rappelle à Hérode leurs souvenirs d’amour est d’une mièvrerie élégante mais déplacée. Le trio qui suit est fort médiocre. Signalons, seulement, un retour du motif révolutionnaire, en valeurs augmentées. L’acte se termine par un duo débordant de passion et de religiosité entre Salomé et Jean. Après un beau récit de ce dernier, la danseuse accourt pendant que se fait entendre, à nouveau, le dessin qui accompagnait, tout à l'heure, sa première entrée L'andante : Ce que je ceux, ô Jean , dont le thème caressant sert de leitmotiv à la courtisane amoureuse, est l’une des inspirations les plus remarquables de Massenet. Le début de la réponse de Jean, où revient ce meme motif, est infiniment supérieur à Yallegro : Non, je ne veux pas C entendre, d’allure quelque peu commune. La phrase éperdue de Salomé, étalant aux pieds de Jean sa blonde chevelure est, à la fois, lascive et chaste. I Mandante: Aime-moi donc alors..., où réparait, confié aux clarinettes, aux saxophones, aux bassons et aux cors, le thème de l’apôtre, a un indéniable charme mystique. L 'allegro: Nentends-tu pas les saints cantiques? écrit, en partie, sur le même motif, possè de un chaleureux enthousiasme. L’acte se termine par un ensemble qui ramène la phrase d’amour de Salomé.
Le premier tableau du 2e acte nous transporte dans la chambre d’Hérode.
Etendu sur sa couche, le roi rêve à Salomé. Après un petit chœur d’une jolie couleur et un récit assez réussi d’Hérode, les Babyloniennes exécutent une agréable danse qui se trouvait, autrefois, à l’acte du Temple, sous le titre les Filles de Manaliim f1). A remarquer que les trois premières mesures reproduisent le motif papillotant qui, à l’acte précédent, a retenti à chaque entrée en scène de Salomé. Une jeune fille chante ensuite, sur des paroles différentes, l’originale mélodie de la Sulamite, transportée, elle aussi, du troisième acte au deuxième, Puis vient, précédé d’une phrase de saxophone, l’air plein de morbidezza : Vision fugitive... qui se chantait, jadis, au deuxième tableau du troisième acte. Une esclave tend à Hérode, toujours obsédé par le souvenir de la courtisane, une coupe remplie d’une sorte de breuvage aphrodisiaque. L’effet n’est pas long à se faire sentir. Le roi, fou de désir, croit voir Salomé devant ses yeux et, dans son hallucination, avec des paroles brûlantes, se figure l’entraîner sur le lit où il tombe lui-même, épuisé, en murmurant dans un dernier spasme :
Sois à moi ;
Encor ! viens plus près ! je te veux !
Cette scène d’un érotisme plus que risqué, a été fort bien traitée par le compositeur quia su trouver, pour rendre cet accès de satyriasis, des mélodies maladives et cantharidées comme le breuvage pris par Hérode. Phanuel survient sur ces entrefaites et rend compte au roi de sa mission chez les peuplades voisines. La révolte contre les Romains est prête. Hérode du moins l’affirme. Ce duo n’a rien de remarquable; il languit et ennuie. Signalons, pourtant, une phrase d’Hérode, parlant de son amour ; un rappel, p. 103, du motif du cantabile : Salomé ! Salomé ! enfin le nerveux dessin des violons et des altos qui accompagne le récit de Phanuel, racontant son voyage.
Un changement à vue nous transporte sur la grande place de Jérusalem, où le peuple est réuni. Hérode lui fait part de ses projets. 11 faut secouer le joug de Rome. Tout à coup, des trompettes retentissent : c’est le consul Vitelius qui arrive. Terreur générale. Mais, grâce à la présence d’esprit d’Hérodiade, les soupçons du consul sont détournés. La nuit est venue, des chants retentissent, c'est Jean qui entre dans Jérusalem, escorté par des femmes ; Salomé est parmi elles. A la vue de la jeune fille Hérodiade se trouble ; la reine remarque cette agitation et se sent mordue par la jalousie. Ce tableau est le plus mauvais de l’ouvrage. Les ensembles sont traités à l’italienne et orchestrés d’une façon assourdissante ; les récits n’ont aucune originalité. Une longue phrase, chantée à l’unisson par deux saxophones, la clarinette
(l) Diverses modifications ont été apportées par l’auteur à sa partition lors delà représentation au Théâtre Italien. Deux tableaux ont été ajoutés et plusieurs morceaux ont été transportés d’un acte dans un autre.
HÉR0D1ADE
basse etlequatuor, accompagne l'entrée d’Hérode. Le dessin signalé au tableau précédent sous le récit de Phanuel, reparaît p. 120, 121 L’entrée de Jean à Jérusalem vient effacer un peu la déplorable impression produite par les discussions anti dramatiques et anti-musicales qui occupent la plus grande partie de ce tableau. Le chant de Y Hosannali, confié aux soprani sur un accompagnement de harpes, est d’une délicieuse fraîcheur. Le motif apostolique revient lors de l’interpellation de Jean à Vitellius. La phrase, apparue précédemment à l'entrée d'Hérode, est reprise à la fin de l'acte.
Le troisième acte est, lui aussi, divisé en deux tableaux, Le premier se déroule dans la demeure de Phanuel. Ilérodiade vient le prier de lire dans les astres sa destinée et celle de Salomé, qu’elle sait maintenant sa rivale. Le Chaldéen lui parle de sa fille dont elle ignore le sort. La reine, émue, se laisse aller à la regretter. Phanuel lui montre par la fenêtre Salomé et lui dit que c’est son enfant. Ilérodiade pousse un cri de fureur et s’enfuit.^
L’air de Phanuel : Astres étincelants ... est bien écrit pour la voix, mais les idées en sont quelconque. A l’accompagnement on trouve un retour du thème de YHosannah , et une forme condensée du motif révolutionnaire.
La scène entre le mage et Hérodiade n’a pas favorisé le compositeur. A part un andante d’une mélodie assez agréable : Si Dieu Vavait voulu ... tout le reste n’est qu’une suite de lieux communs sans le moindre intérêt.
Le second tableau nous introduit dans le Temple. Le Prophète a été arreté et conduit dans les souterrains. Salomé erre, désespérée. Hérode arrive et lui fait une brûlante déclaration. Salomé la repousse. Fureur d’Hérode. La foule pénétre dans le Temple pour le sacrifice. La reine et Vitellius entrent à leur tour. Le grand prêtre demande au consul de condamner Jean qui prêche une foi nouvelle. Le prophète est amené. Mais Hérode veut le sauver, espérant qu’il servira ses projets de révolte contre les Romains. Joie de Salomé à la vue de Jean. Le roi s’aperçoit alors que c’est le prophète qu’elle aime, et il accuse à son tour le Précurseur.
Ce tableau est précédé d’un court mais superbe prélude où les cuivres déroulent, dans une andante en ut majeur , l’un des principaux motifs de la Marche sainte , que l’on entendra tout à l’heure. Le chœur de femmes, chanté au dehors. A tous deux richesse et bonheur... grâce à un accompagnement pittoresque confié aux flûtes, aux clarinettes, au glockenspiel, à la harpe, aux cymbales, au triangle et au tambour, instruments placés dans la coulisse, revêt une certaine couleur orientale qu’il n’a pas par lui-même, car c’est un simple 2/4, sans aucune originalité mélodique. Après quelques récits vieillots de Salomé, le cantabile : Charme des jours passés... basé en partie sur la mélodie d’amour de la courtisane, délicieusement murmurée au début par la clarinette, s’entend avec un réel plaisir. Je n’en dirai pas autant du médiocre moderato qui suit. Ce passage est criard et sans émotion vraie. Le monologue d’Hérode est d’une rare vulgarité d’idées. Dès que le
musicien na plus à rendre un sentiment tendre, il est littéralement frappé d’impuissance. Massenet se retrouve dans Yandante : Demande au prisonnier.,. qui est d’une expression très passionnée. La phrase du premier acte: Salomé ! Salomé l est reprise à la fin de ce fragment. Le duo entre la jeune fille et le tétrarque, écrit dans un style d’un italianisme très accusé, est complètement manqué. A un moment, p. 228, m. 3 et 4, le motif de la romance : Vision fugitive est murmuré par l’orchestre. Ces banalités ne tardent pas, heureusement, à faire place à des pages de valeur réelle : la Marche sainte, le beau chant hébraïque : Schemah Israël et la Danse sacrée , qui est instrumentée d’une ravissante façon. L’accusation portée par les prêtres contre Jean a un certain caractère. Le thème de YHosannali est murmuré par la clarinette basse, les cors, les violons et les altos, quand Jean est amené dans le sanctuaire. L’interrogatoire du Prophète est une page réussie. Les réponses du Précurseur, sur une plaintive phrase de hautbois, sont d’une simplicité qui ne manque pas de grandeur. L 'allegro de Salomé : C'est Dieu que l'on te nomme... respire l’enthousiasme et une foi ardente. Il est précédé d'un rappel de la phrase d’amour. Quand Hérode, plein de fureur, livre Jean au supplice, le thème de l’accusation des prêtres reparaît : L ’andante con moto: Frappez les Apôtres... où les motifs symbolisant le double caractère évangélique et révolutionnaire de Jean éclatent fortissimo à l’orchestre, a de l’allure. Massenet a supprimé le médioere final qui terminait autrefois cet acte et l’a remplacé par la reprise en ensemble de Y allegro : C'est Dieu que l'on te nomme ! Le rideau tombe sur le motif apostolique.
Au premier tableau du quatrième acte, nous nous trouvons dans le souterrain du Temple où le prophète a été enfermé. Jean, dans sa prison, songe malgré lui à Salomé et à son amour. La jeune fille pénètre dans le souterrain. Le Prophète ne résiste plus et tombe dans les bras de la courtisane. Mais l’heure du supplice est arrivée. Des soldats séparent les deux amants.
Le Prélude ramène, délicieusement chanté par le quatuor con sordini, l’enlaçant motif d’amour de la courtisane. On le retrouve aussi quelque peu modifié, pages 296, 297, 390 et 301. Mandante de l’air de Jean est d’une heureuse expression mais, à partir du piu mosso de lap. 297, il tombe dans des formules d’une insipide banalité. Le duo entre Jean et Salomé est d’une fadeur écœurante. L’austère mangeur de sauterelles, le farouche habitant du désert, transformé en un roucoulant tourtereau, cela est vraiment par trop grotesque. Seul, Yandantino de Salomé, — du moins jusqu a la lettre O : Ami , la mort n'est pas cruelle... est d’un sentiment ému et sincère. Quanta l’ensemble : Ilestbeau de mourir... c’est une des plus pitoyables choses de tout l’ouvrage. Ce passage est d’une platitude d’idées vraiment attristante. Le thème accusateur des prêtres gronde à l’orchestre quand