‹ Conspirateurs et gens de policeChapitre 13 sur 46 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ministre et préfet.

Le conseiller d'État, préfet de police, Louis- Nicolas Dubois, était, en 1802, âgé de quarantequatre ans. Choisi au mois de pluviôse an VIII, pour exercer de nouvelles et délicates fonctions, il était vite devenu une puissance détestée. « Police n'est pas Justice », nous dit un vieil adage, et sans scrupules, Dubois le mettait en pratique. Ignorant sans doute une circulaire célèbre de Fouché, son « humanité », pourvoyeuse de Pélagie ou de Bicêtre, négligeait, d'ordinaire, de revêtir « le voile des deuils », et peu lui importait que ses commissaires fussent ou non proclamés « l'amour des hommes »....

Un portrait d'apparat où il est représenté en grand uniforme nous a fait connaître quels étaient, vers 1806, le visage et la tournure de ce haut personnage. Sur le manteau de velours bleu, à cha-

marrures d'argent, la tête se dresse arrogante, maigre, osseuse, très pâle; le nez se busqué, fortement aquilin; la figure s'allonge, fureteuse; la bouche pincée dessine un sourire, mais le rictus de sa grimace est inquiétant : certes, cet homme que maudirent tant de misérables et qu'ont injurié tant de pamphlétaires ne devait pas être bon....

Ancien procureur au Chàtelet, le citoyen, — plus

tard M. le comte Dubois, — était un des produits de

la Révolution : elle avait choisi le maître chicanoux

de 1783 pour en faire un de ses magistrats. Juge

dans un des six tribunaux parisiens, puis président

du tribunal criminel de la Seine, il avait longtemps

porté ce chapeau à panache noir dont se coiffaient

les Minos et les Brid'oison de la République. Or,

à trop souvent juger les méfaits d'autrui, on se

déforme la conscience, et tel était le cas de cet

inlassable fournisseur de prisons. Spécialiste du

crime, Dubois soupçonnait partout des criminels,

— dangereux état d'àme pour un chef de police!

Avisé, d'ailleurs, et perspicace. Sans être un grand

génie, il avait tout le génie de son emploi : la

finesse et la divination. Ce long museau de fouine

savait éventer à merveille, découvrir à souhait, et

le Premier Consul avait pu l'admirer à l'œuvre,

lors de l'attentat du 3 nivôse....

Mais dur et sec dans le service, l'ancien procureur se montrait, affirmait-on, plaisant et galant en de certaines intimités. Tous ces hauts estafiers de la police étaient, du reste, en leur vie privée de fort

joyeux drilles, et le gros Pâques lui-même, ce colosse, à la poigne si pesante, a laissé un renom légendaire de jovialité. Tel était Dubois, tour à tour grincheux ou badin comme un vieil avoué, et dans ces déjeuners à la fourchette où son ami Real aimait à rassembler une société de bons vivants, il avait la réputation d'un compagnon folâtre. Au demeurant, les mœurs de son époque. En ces jours de l'an X, le Français, né malin, raffolait assez peu du mariage : à l'épouse il préférait la maîtresse légitime, « l'amie », pour employer le pudibond euphémisme à la mode. Ces sortes de liaisons étaient reçues partout, et partout respectées. Les plus vertueuses citoyennes, voire les plus illustres, ont été des « amies », — les unes, comme Pauline de Beaumont, exclusives en leur amour; les autres telles que cette Louise « à la chevelure de soie », M""* de Custine, pliis variées en leurs préférences. Ainsi vivait, pareil à un Chateaubriand ou un Constant de Rebecque, le conseiller d'État, préfet de police Dubois. Mais son amie n'aurait su inspirer Alala, ni composer i)e/phine : c'était une ancienne femme de chambre. Le vieux garçon entretenait publiquement Lisette, et par surcroît la fille de Lisette, une jouvencelle qu'il devait épouser plus tard, barbon de cinquante ans. Un de ses contemporains, — son successeur, il est vrai, — l'austère, sévère et doctrinaire Etienne-Denis Pasquier, nous a laissé un croquis égrillard de ce ménage à trois personnes. Même, le futur chancelier, ce rigoriste à la simarre toujours collet-

monté, s'égaie à ce propos, et nous raconte comment Dubois pratiquait une « amitié » en double. Pour subvenir aux frais des jeunes et des vieilles toilettes, il rançonnait les filles publiques, et l'argent des dispensaires se transformait ainsi en robes, chapeaux et turbans delà bonne faiseuse.... Tant d'ignobles tripotages causaient parfois de gros scandales, et pourtant Bonaparte, si dur aux prévaricateurs, laissait en place l'éhonté fonctionnaire. En son cruel mépris des hommes, il exigeait de sa police moins de morale que d'habileté, et Dubois paraissait habile. Toutes les flagorneries que susurraient ces lèvres si peu franches semblaient être au Consul des mots de dévouement; la souplesse d'une pareille échine plaisait à sa superbe.... Et puis il employait Dubois à surveiller Fouché.

Depuis quelque temps, une sournoise rivalité animait l'un contre l'autre les deux chefs de la police. Ils se détestaient, travaillaient à se desservir, et, en 1802, déjà leur haine avait jeté le masque. Le préfet jalousait son ministre, et le ministre accablait cet envieux sous les dédains et les humiliations. Toutefois, la partie engagée se jouait trop inégale, car c'était le combat d'une astuce sans génie contre le génie même de l'astuce...-

Pâles, maigres, secs tous les deux, et tous les deux retors, madrés, dépourvus de scrupules, ils se ressemblaient en apparence; mais leur dépravation morale différait étrangement. Fouché voyait dans sa police un art des plus subtils, et la traitait en

remarquable artiste ; Dubois, moins délicat, n'exerçait qu'un lucratif métier. Adroit, délié, fort laborieux sans doute, le préfet n'avait ni l'esprit de haute perversité, ni surtout les surprenantes hardiesses de son rival. Ici, un homme d'État, et là, un simple fonctionnaire. Chez l'un, la religion du mal érigeant le mal en système; chez l'autre une vulgaire ignorance du bien que n'éclairait aucune conscience. L'ambition de la toute-puissance et l'appétit des richesses emplissaient l'âme d'un Fouché; le souci de l'avancement et le désir des sordides profits travaillaient seuls le cœur d'un Dubois ; Fouché haussait jusqu'au grandiose Ténormité de ses passions; Dubois ravalait jusqu'au ridicule la mesquinerie de ses vices. Avides l'un et l'autre, ils pillaient sans vergogne; mais, chez Fouché, c'était l'audace des multiples rapines, et alors, les hôtels, les châteaux, le domaine princier de Pont-Carré, bientôt diî^huit millions de fortune : de quoi pouvoir, sur le tard de la vie, épouser une demoiselle de Castellane. Chez Dubois, c'était plutôt le tour de main des honteux grappillages, des gains prélevés sur les tripots, les vidanges, les prostituées : à peine l'argent voulu pour entretenir une servante-maîtresse. Impitoyables tous deux; mais l'un, avec un masque de bienveillance qui en imposait; l'autre, avec un placide sourire qui paraissait féroce. Au jour de leurs disgrâces, lorsque tomba le ministre, d'aucuns le regrettèrent; quand le préfet fut destitué, chacun ricana. Fouché, figure

vraiment perverse, émerge de la mort, se dresse et vit dans l'Histoire; Dubois, moins chargé de haines, reste enfoui tout entier dans la poussière de nos archives.... Et cependant leurs noms demeurent inséparables : trop de malédictions les ont à jamais unis Tun à Tautre.

L'inimitié qui divisait les chefs était passée au cœur des subalternes. A la préfecture, commissaires ou commis, chacun enviait les policiers du ministère, et s'employait à les duper. Pour les mieux engeigner, ils éventaient leurs ruses, traversaient leurs desseins, faisaient échouer les plus habiles combinaisons. Souvent, une trame savamment ourdie par les Desmarets, les Devilliers, ou les Patrice, ces confidents et disciples de Fouché, était détruite comme à plaisir par un Bertrand, un Bauve, ou un Santé rre-Tersé, cette menue monnaie de Dubois. Alors, se rédigeaient, au quai Voltaire, de hargneuses récriminatit>ns, tandis qu'à la rue de Jérusalem on se gaudissait. Parfois cependant, un effronté coquin n'ayant pas même l'esprit de corps qui unissait les camarades, l'étonnant Veyrat, par exemple, allait d'un camp à l'autre, excitait les frères ennemis, les trahissait tour à tour, et avec impudence recevait des deux mains.... Cette rivalité des polices officielles plaisait à Bonaparte : elle forme un amusant chapitre dans l'éclatante et romanesque épopée du Premier Empire.

Dubois, en ce moment, caressait d'ambitieuses

illusions : conseiller d*État depuis vingt jours à peine, il convoitait déjà le portefeuille de son ministre. Tout semblait lui présager la capture de sa chimère, car sa rapiJe étoile montait sur Thorizon. A d'évidents indices il sentait qu'il pouvait devenir un homme de très grosse importance : le Conseil d'État, peu bienveillant d'ordinaire aux nouveaux venus, l'avait accueilli avec distinction; dans la salle des Tuileries Dubois avait parlé, même fort adroitement parlé. On discutait, ce jour-^à (20 floréal, 10 mai), la délicate affaire du Consulat à vie, et l'ancien procureur avait su déployer l'éloquence d'un bel avocat, exhiber l'artifice d'un subtil courtisan : « Les rapports de ma police m'annoncent qu'à Paris l'opinion publique s'est hautement prononcée. Elle réclame à grands cris la nomination à vie du Premier Consul! » Si parfaite connaissance du mystérieux Paris avait charmé Bonaparte.... Un garçon d'esprit , ce Dubois; un précieux auxiliaire, bon à mettre en réserve pour remplacer Fouché!... Or, seul de tous les ministres, Fouché n'avait point été convoqué à la mémorable séance : injurieuse exclusion, symptôme inquiétant de méfiance et de disgrâce. Pour des yeux clairvoyants, cette disgrâce s'annonçait prochaine : Fouché déplaisait. L'avidité de l'homme et ses déprédations, la duplicité du ministre et ses perpétuelles intrigues irritaient le Consul. D'ailleurs, on savait bien exacerber ses colères. Un des agents, trigauds payés par sa police

particulière, le citoyen Dossonville, lui apportait souvent d'alarmantes révélations. Cet homme, royaliste déporté au 18 fructidor , exécrait les jacobins, et, dénonciateur redoutable, s'acharnait à leur perte. Longtemps dévoué aux Bourbons et^ aujourd'hui encore, un de leurs émissaires, l'énigmatique personnage s'était fait policier amateur. Il opérait avec Davout, lui faisait fréquemment visite en sa maison de la terrasse des Feuillants, et le général soumettait au Consul les avis de « l'informateur ». Bonaparte écoutait beaucoup trop ces délations intéressées, et soldait très chèrement une agence interlope où travaillaient surtout des prêtres et des femmes.... Pour l'instant, l'espion double poursuivait d'une haine furieuse le ministre de la Police, et l'accusait sans relâche. Fouché, à l'en croire, ami et conseiller de Bernadotte, préparait de souterraines manœuvres; de plus, Fouché recevait secrètement Fresnières, et Fresnières, c'était Moreau lui-même; Fouché, enfin, recelait des anarchistes, conspirateurs dangereux condamnés à la déportation. Sa police, il est vrai, paraissait les poursuivre; mais elle avait pour instruction de ne les pas trouver... : des camarades et des complices! Vérités ou mensonges, ces rapports inquiétaient Bonaparte. Il attribuait maintenant à un travail du perfide Fouché la sourde résistance que les projets de dictature rencontraient dans le Sénat. Et puis, toute la famille « Napoléone », — ainsi la nommait Louis XVIII, — détestait le ministre ; Lucien

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et Joseph, cherchaient à miner son crédit; Lebrun et Talleyrand venaient à la rescousse : c'était comme une coalition de rancunes ou de haines.... Seule, toutefois, Joséphine défendait en pleurant « son cher Fouché », un « loyal et sincère ami ». Le bon apôtre avait su conquérir ce cœur, à présent en détresse; il était devenu le confident des jalousies conjugales^ le complaisant des absurdes dépenses, le pourvoyeur des trop luxueuses toilettes. L'argent des fonds secrets, celui des jeux publics, servait souvent à payer la couturière et la modiste de la gaspilleuse créole, — les trente-huit chapeaux achetés chaque mois, un « esprit » coûtant huit cents livres, des « hérons » cotés à deux mille francs. Mais le mari qui ne connut jamais ces sortes de services voulait en finir avec un homme qu'il méprisait.... Durant les quinze années de sa vie politique, Napoléon désira toujours « en finir » avec Fouché ; il le disgracia, par deux fois, et par deux fois dut le remettre en place; il l'abreuva d'humiliations, et néanmoins le bourra d'argent, — jusqu'au jour où ce maître accompli en l'art de trahir perpétra, après Waterloo, sa trahison suprême. A vrai dire, Empereur ou bien Consul, le fataliste Bonaparte eut toujours peur de cette toujours souriante incarnation du Mal.

Pourtant, au mois de mai 1802, il ne lui cachait pas son aversion. Le temps n'était plus où Fouché venait, deux fois par jour, travailler avec le Consul ; où, très avant dans la nuit, ils discutaient ensemble

sur les choses et sur les hommes. Aujourd'hui, le ministre devait expédier son rapport avant midi; Bonaparte écoutait méfiant, contrôlait cette police officielle avec les avis de ses propres agents, et, maintes fois, la séance s'achevait par des emportements et des reproches. Fouché ne souriait plus à ces colères ; dépité, il se faisait moins laborieux, et, par les soirées attiédies de prairial, quittait trop tôt le ministère, pour s'en aller à son château de Pont- Carré. Là, il déversait sa bile « au sein de la famille et de l'amitié » , près de sa très laide compagne, la Nantaise Jeanne-Bonne Coiquaud, une épouse en perpétuel état de grossesse amoureuse; de leur nichée d'enfants, Joseph-Liberté, Armand et Athanase; de vieux copains de l'Oratoire, Gaillard, Lecomte ou Maillocheau, ses partenaires de whist et ses dévots espions : une existence vertueuse de jeune patriarche.... Oui, mais, pendant ces parties de cartes, Dubois besognait avec le Consul. Il entrait aux Tuileries, vers les six heures du soir, arrivait, un peu plus tard, à la Malmaison. Souvent, après quelque long tête-à-tête, Bonaparte le gardait à dîner, — dans cette étrange salle à manger aux fresques effarantes, toute peinte et décorée d'armyires babyloniennes, de boucliers romains, de framées sicambres, de claymores ossianesques. Heureux homme, il plaisait! « La faveur du prince, a dit un psychologue, n'exclut pas le mérite, et ne le suppose pas non plus.... » Telle était la situation respective des deux grands mal*

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très de la police, quand le 8 prairial, vers les cinq heures du soir, le citoyen Bertrand se présenta devant le préfet Dubois : il lui apportait les libelles qu'avait livrés M"* ***.

C'était vraiment une belle affaire! Outrage au chef de TÉtat, provocation au mépris du gouvernement, tentative de corrompre Tarmée, appel à la révolte militaire, rien ne manquait à ces factums.... Ainsi, une pareille œuvre d'infamie avait pu librement s'imprimer! Une telle invite à la sédition se distribuait en toute impunité ! Voilà qui allait édifier le Premier Consul sur l'habileté ou la bonne foi de son ministre de la Police! Et Dubois se sentait fort joyeux.... Au reste, Bertrand ni lui ne croyaient au mensonge débité par Félicie ***, à l'histoire mirifique des pots de beurre, expédiés de Rennes. Non, pensèrent-ils, le complot avait été machiné à Paris, au profit de Moreau, dans son entourage, peut-être sous son regard. La délatrice n'avait-elle pas d'ailleurs prononcé le nom du général?

L'examen des libelles corroborait leur hypothèse.... « Eh.»» oui, mystère facile à pénétrer!... Placards fabriqués à Paris,... dans quelque maison clandestine, imprimerie mal tenue... ; ouvrage d'un typographie marron!... Ils pullulaient, ces jacobins, au faubourg Saint- Antoine ; mais le ministre, leur ami, savait très bien ne les pas découvrir!... » Ces libelles, en effet, avaient été tirés sur un gros papier

à journal, et dans Ten-tête du second on remarquait une éraflure. Au mot Armées, la lettre capitale R était fouillée par une encoche, et tachée de blanc par Tusure du métal.... Mais Dubois ni Bertrand n'attachèrent d'importance à ce détail.

L'heure pressait, le moment du travail quotidien avec le maître. Emportant les diatribes, Dubois se hâta de monter en voiture et gagna le château de la Malmaison.

A la Malmaison.

Depuis environ deux semaines, le Premier Consul résidait à la Malmaison. Délaissant le palais des Tuileries, il était venu se recueillir dans ce bourgeois et bizarre ménil, où son âme, toujours en tourmente, trouvait parfois un peu de silence et de repos.

Napoléon Bonaparte traversait alors une des époques les plus agitées de sa courte vie d'agitation : il s'apprêtait à franchir la dernière étape qui le séparait d'un trône impérial. La question du Consulat à vie était posée à la nation française, le peuple allait se réunir dans ses comices; des affiches convoquaient déjà les électeurs, et les registres de vote sollicitaient leurs suffrages. Tout était donc excitation dans les cent deux départements de la République continentale, tout y était aussi engouement pour le Grand Consul, enthousiasme de sa dictature. Lui, cependant, affectait Tindifférence, et

rien ne semblait changé à ses habitudes quotidiennes. Travailleur opiniâtre, il recevait, comme à Tordinaire, ses ministres, écoutait leurs rapports, les discutait, les annotait, — absorbant en lui seul le gouvernement tout entier. Il continuait à être la pensée. Faction, la vie même de cette France, éprise et de gloire et de paix, qui s'abandonnait affolée à son soldat pacificateur.... Mais d'incessantes visites troublaient, à chaque instant, Thypocrite recueillement de sa retraite. Ce n'était qu'un défilé sans fin de sénateurs, de conseillers d'Etat, de tribuns, de législateurs, de hauts fonctionnaires, accourus de Paris pour apporter des nouvelles. Elles étaient excellentes. « L'homme devant qui se taisaient la terre », — ainsi l'avait exalté Portalis, — allait remporter la plus éclatante de ses victoires : « le triomphe décerné par l'amour et la reconnaissance... ». Et Bonaparte, très maître de soi-même, écoutait négligemment ces rumeurs lointaines, — pareil à un philosophe que les honneurs importunent, mais qui veut bien se résoudre à subir sa destinée.... Jamais cette ambition surhumaine n'avait encore joué plus amusante comédie de désintéressement.

Joséphine Bonaparte affectionnait beaucoup l'ombreuse retraite du modeste châtel. Entichée, elle aussi, de littératures romantiques, émue comme son mari en écoutant tinter Y Angélus du soir, elle aimait la verte monotonie de ces pelouses, les profondeurs et les frissons de ces futaies, toutes ces

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A LA MALMAISON 13i

mélancolies silencieuses qui s'étageaient sur les coteaux et se perdaient à Thorizon du ciel : — c'était une âme sensible et un cœur à la mode. Un peu de bruit, toutefois, lui rendait plus charmante Toisiveté de ses rêvasseries, et elle s'ingéniait à peupler sa chère solitude. En mai 1802, la Cour consulaire était à peine formée; les dames du Palais n'existaient pas ; aucune citoyenne Rémusat- Vergennes n'était encore là pour observer, écouter et satisfaire plus tard ses rancunes féminines; le deuxième étage du vaste cottage appartenait donc aux invités de la « consulesse ». Sa fille Hortense, depuis six mois l'épouse du chef de brigade Louis Bonaparte, y logeait en ce moment. L'aimable blondinette se trouvait déjà en état de grossesse apparente, très lasse, fort triste, car les absurdes frasques et la honteuse santé de son mari la chagrinaient. Aussi, pour la distraire, sa cousine germaine, Emilie, — M"** Beauharnais-Chamans-Lavalette, — l'était venue rejoindre. Les deux jeunes femmes étaient alors inséparables, et, l'année précédente, leurs exubérantes folies avaient quelque peu déridé la toujours grogneuse M"* Letizia. Mais, à la Malmaison, Hortense avait trouvé un visage plus morose encore que le sien, celui de Joséphine sa mère.

Jamais la fantasque créature ne s'était montrée moins maîtresse de ses nerfs, plus prodigue de larmes courroucées, ou de propos extravagants. La grave et délicate affaire du Consulat à vie, Tenthou-

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i32 LE COMPLOT DES LIBELLES

siasme des courtisans, les critiques de quelques censeurs, affolaient sa futile cervelle, épouvantaient son âme timorée. Elle redoutait pour son mari les coups de poignards du jacobin, les machines infernales du royaliste; mais surtout, personnelle et dolente, elle s'apitoyait sur elle-même. Agée bientôt de quarante ans, quoiqu'elle trichât largement sur ce chiffre, la « petite créole » se disait que Napoléon, « empereur des Gaules », répudierait tôt ou tard une compagne Vieillissante, fille de planteur et non lignée royale, ventre à présent stérile, et qu'en vain Corvisart droguait chaque mois. Le divorce et le remariage de Bonaparte lui apparaissaient menaçants; on en parlait partout, en France et en Espagne ; on nommait la princesse, Tinfante destinée à la couche impériale : les jours mauvais s'étaient levés, car la négresse-griotte avait jadis annoncé tout cela ! . . ,

Haineux aux Beauharnais, le clan des Bonaparte prodiguait à « la vieille » les plus cruelles humiliations; Jérôme lui décochait des insolences, et ce bellâtre de Lucien tenait à sa belle-sœur des propos de cynique... : « Tâchez donc de faire au plus vite un enfant, ou conseillez à votre époux d'en fabriquer à ses maîtresses; vous adopteriez le bâtard, et auriez ainsi un héritier du sang! » Outragée de la sorte, la plaintive Joséphine racontait ses chagrins à tout venant : au secrétaire Bourrienne, un faux ami, qui s'employait à l'exaspérer; même à des inconnus, à Thi bandeau, ce régicide qui croyait

aux Cincinnatus, et soupirait après un Washington. Mais ses chères Beauharnais, sa fille Hortense et sa nièce Emilie, étaient les confidentes habituelles des secrètes douleurs. Par les tièdes après-midi de printemps, assise tantôt près de la source, de la naïade murmurante qui transformait en marécage la courbure du vallon, et tantôt allongée dans le coquet salon pompéien, sous les bergers couleur d'azur et les déesses teintées de rose du peintre Gérard, Joséphine chuchotait les grands et petits mystères de l'alcôve conjugale. Alors, c'était chez elle une explosion de pleurs entrecoupés de rire, tout un pétulant désespoir.... Ah! isi le « bon Fouché » avait pu se trouver là pour l'entendre et la consoler! Mais l'excellent ami ne se risquait plus en de tels entretiens ; maintenant, au sortir de la Malmaison, il ne souriait guère; son maigre visage était verdàtre et sa paupière injectée de sang.

Un homme, bien différent de Fouché par le moral et le caractère, exerçait aussi une action bienfaisante sur la névrose de M"* Bonaparte : le mari de sa nièce, Chamans-Layalelte, directeur général des postes. Ce soir-là, il se trouvait en visite au château. Le 8 prairial tombait un vendredi, l'un des trois jours où, chaque semaine, le Consul recevait à sa table, et Lavalette était presque toujours des invités. Joséphine, d'ailleurs, et les deux cousines projetaient un second voyage à Plombières, et l'époux de la belle Emilie venait passer près d'elle quelques derniers moments.

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Bonaparte appréciait beaucoup ce parent par alliance, son ancien aide de camp dans les marais d'Arcole, un de ses camarades sous le soleil d'Egypte. Lui qu'entouraient tant d'intrigants, estimait la droiture de cet homme et l'aimait pour sa fidélité. Parfois il ouvrait son âme tout entière à un compagnon des premières batailles, et lui dévoilait ses plus intimes desseins : il en^ recevait ainsi de sages conseils. Lavalette, au surplus, lui était un auxiliaire précieux. « Commissaire central du Gouvernement, près les Postes », tel était, en 1802, son titre officiel — ce personnage tenait à sa discrétion les secrets, l'honneur même de toutes les familles. Fort galant homme, il avait rendu moins odieuse l'improbe administration façonnée par le Directoire, bien que trop souvent il se fît le pourvoyeur contraint du « Cabinet noir».... En ce temps de crise politique, Lavalette venait donc, chaque soir, renseigner le Premier Consul, et le préfet Dubois devait le rencontrer à la Malmaison.

Par les radieuses journées de prairial fleuri, Bonaparte travaillait, d'habitude, en le silence de l'ermitage qu'on entrevoit, à droite, blotti dans lès lilas, sous la parure des clématites grimpantes. Volontiers il préférait la simplicité de ce pavillon aux superbes lambris de sa bibliothèque, à ses colonnes doriques, ses incrustations de cuivre, ses caissons italiens, ses fresques pompéiennes. Ouvrant sous les ombreuses profondeurs d'une avenue

de tilleuls, cet oratoire voué au labeur permettait au Consul de se livrer à son fiévreux et perpétuel besoin d*agitation. Fort jeune, droit et svelte en sa taille exiguë, n*étant pas encore alourdi par cette obésité impériale dont les premières menaces le chagrinaient déjà, il se complaisait à la marche, et, par les chauds après-midi d'été, l'habit vert à collet écarlate, les bottes à revers anglais, le petit chapeau à cocarde, passait et repassait avec lenteur sous les arceaux bleutés des hautes frondaisons. Dans le cabinet de travail, un secrétaire, — Bourrienne et plus tard Meneval, — attendait, au milieu des dossiers d'affaires, la brusque parole et le geste impérieux de ce maître exigeant. Et soudain, le promeneur faisait irruption dans la pièce, dictait d'un ton saccadé quinze ou vingt phrases de suite, puis reprenait aussitôt son va-et-vient méditatif. Les contemporains ont raconté quel supplice était, pour l'infortuné secrétaire, la transcription de ces commandements prononcés à voix rapide, avec un accent corse, et dont les mots techniques ou les noms propres étaient dénaturés souvent.... C'est là, dans le mystère de cette retraite, que Bonaparte écoutait d'ordinaire soit Fouché, soit Dubois; et c'est là, sans doute, que le préfet de pglice lui remit les libelles.

Selon toute apparence, la colère du Consul dut éclater, furieuse. Jamais encore il ne s'était senti plus grossièrement offensé. « Embryon bâtarde de la Corset...» on osait outrager jusqu'à sa mère!

La blessure dut pénétrer jusqu'au plus profond de son cœur. Le descendant des « Anciens d'Ajaccio », le fils de Charles Buonaparte, tenait saintement à rhonneur de sa maison ; lui aussi exerçait la vendette contre les insulteurs, et son implacable vengeance, c'était le Temple, les commissions militaires, la déportation.

Le complot que venait de. révéler le préfet de police était une machination d'officiers « anarchistes ». Or, à ce moment même, une autre conspiration militaire causait un vif émoi aux familiers de la Malmaison.... Quinze ou vingt jours auparavant, vers le milieu de floréal, un mouchard amateur, grand homme dans le jacobinisme, le citoyen La Chevardière, avait fait savoir à Bonaparte que plusieurs mécontents en voulaient à sa vie. L'histoire était tout un roman parsemé d'amourettes, de perfidies féminines, de félonies policières. Une fillette de seize ans, subornée et jalouse, avait raconté que son galant se proposait d'assassiner le « Grand Consul ». Ce galant, le chef d'escadron Donnadieu, s'était juré, affirmait-elle, d'abattre le tyran à coups de pistolet, lors d'une revue au Carrousel. Des militaires, chefs de brigade et généraux, — le colonel de hussards Fournier, Delmas, l'ami, le compagnon, le commensal de Moreau, — approuvaient l'attentat. Tel était le récit de la gamine, et l'on avait sévi. Pour l'instant, Delmas se cachait; Fournier, puis Donnadieu,

venaient d'être enfermés au Temple, et Fouché commençait des poursuites. Mais il ne procédait qu*ayec une insouciante mollesse, des lenteurs calculées, — et, dans l'entourage du Premier Consul, on criait à la trahison.

Le nom de Moreau revenant dans le rapport que lui faisait Dubois exaspéra Bonaparte : il ne douta pas que les deux affaires ne fussent une seule et même conjuration.... Moreau!.... Encore cet homme! Il en était excédé. Depuis un an, tous les bulletins de sa police l'entretenaient de l'odieux « Breton », de ses bravades impertinentes, de ses absurdes provocations. Les injurieux propos tenus à table, les lazzis débités au fumoir, les grossièretés de corps de garde outrageant Paulette ou Caroline, les mille quolibets sur la « gale du petit Corse », les facéties brocardant la Légion d'honneur, — la casserole d'honneur décernée à un maître-queux, et le collier d'honneur fabriqué pour un chien, — toutes ces insultes d'une vanité souiTrante étaient aussitôt répétées à Bonaparte. Oh ! comme il le détestait ce « clabaudeur » crevant d'envie ! Avec quel bonheur il l'aurait, en champ clos, haché à coups de sabre, — ou plutôt traduit devant une commission militaire, fait dégrader, transporter, fusiller! Mais non, il fallait patienter encore; Moreau était trop populaire chez les soldats; on verrait à le frapper, plus tard!...

Dans l'avenue de tilleuls, au long du rideau d'arbustes qui domine la cour de la Malmaison, Dubois

dut assister à Tune de ces formidables scènes, monologues de fureur que Talleyrand trouvait si discourtois.... « Moreau, toujours Moreau! Si mauvais général, cependant! L*homme des retraites, le vaincu des archiducs, le soldat plus souvent en fuite que victorieux! Comme il avait sottement mené ses entreprises! Sa bataille de Hohenlinden n'était qu*un succès de raccroc! D'ailleurs, chef improbe, voleur autant que ses amisl Dans sa dernière campagne, il avait empoché des millions : le Consul en avait la preuve!... Et puis, si lâche 'de cœur, si faible de caractère : tenu en laisse par deux méchantes femmes! Quoi! c'était un pareil sire qui prétendait gouverner la France?... Pauvre France! »

Une autre affaire inquiétait aussi Bonaparte. L espion du grenadier Davout, Dossonville, affirmait q^'un comité de généraux cabalait à Paris, sous Tœil bénévole du ministre de la Police.... Donc, ces libelles étaient leur œuvre! Adoptant l'avis de Dubois, le Consul les supposa fabriqués à Paris même, dans quelque imprimerie clandestine. Son ombrageuse colère s'en prenait à Fouché..., Comment ignorait-il de telles manœuvres?... On pouvait donc conspirer à présent, en pleine sécurité!.... Le drôle était de connivence avec les anarchistes!... Misérable!

Oui, mais il fallait à tout prix empêcher l'appel à la révolte de pénétrer dans les casernes, d'arriver en Bretagne où les demi-brigades s'agitaient mena-

A LA MALMAlSOIf 139

çantes.... Bonaparte fit appeler Lavalette et, de sa voix tranchante, lui donna des instructions. « Saisissez tout eiivoi d'apparence suspecte : les lettres adressées en Bretagne devront fixer votre attention.... Opération urgente! travail à commencer sans délai, — avant le départ des courriers, — cette nuit même!... Dubois vous est adjoint, et seul conduira l'instruction.... Surtout, pas de Fouché, dans cette affaire! »

Deux heures plus tard, Dubois et Lavalette se mettaient au travail, dans la Maison des Postes, à rhôtel de la rue Coq-Héron.

Le courrier de Rennes ne partait que le lendemain matin; mais le triage des lettres, exécuté d'abord dans les huit bureaux parisiens, devait être déjà terminé. Un nouvel examen de cette correspondance n'exigeait, cependant, un labeur long ni difficile : on écrivait si peu à cette époque. Du reste, une équipe d'habiles commis, dirigés par le citoyen Courcelle, se tenait en permanence à l'Hôtel central. Experts à palper les enveloppes, ces messieurs possédaient à merveille la science délicate du décachetage et du rescellement. Parfois même, en cas d'erreur, ils s'épargnaient la peine de refermer l'épître suspectée, et l'expédiaient impudemment ouverte....

Ce n'était point, toutefois, à la Maison des Postes que fonctionnait le redoutable et légendaire « Cabinet noir », l'ancienne « commission inspectante »

OÙ s'était mis en verve Rétif de la Bretonne. Les employés de la « section des lettres » n'opéraient qu'au ministère de la Police, dans le « Bureau particulier », sous l'œil de leur chef Desmarets, — mais Lavalette s'en faisait l'habituel fournisseur. A certains jours, il envoyait, rue des Saints-Pères, tout un courrier, et trop souvent papiers de négoce, confidences familiales, billets musqués d'amante étaient lus, scrutés, commentés par les maroufles de la police. Fouché, fort amoureux en ces jours-là de la blonde Gustine, avait ainsi décacheté les poulets doux de sa chère Louise, et surpris en jaloux les galanteries de la perfide avec ce vaniteux Chateaubriand.... Au ministère seulement, on pouvait travailler à loisir, prendre avec art l'empreinte d'un cachet, déchifi'rer l'écriture sympathique, interpréter les noms de guerre, les mots de convention, deviner que « Gédéon » ou bien « Papa » voulait dire Georges Cadoudal; « Balle de Coton », fusil; « Grande combinaison, » assassinat. Les Patrice, les Devilliers du Terrage, les Deseigne et autres farfouilleurs de secrets, ne besognaient qu'avec Fouché; mais fréquemment ils exhibaient chez Lavalette leurs mines fureteuses et leurs sourires cafards. Ils rapportaient quelque lettre saisie, pour qu'on la pût timbrer, à date récente, et pratiquer un « amorçage ». D'ordinaire, il est vrai, la pièce accusatrice restait enfouie dans les réserves des mystérieux dossiers.... Tout cela était monstrueux, et tout cela, ignoble 1

Les neuf lettres rouges et bleues, glissées dans les boîtes par Rapatel, furent aisément découvertes : le poids et les couleurs voyantes de leurs enveloppes les dénonçaient à première vue. Elles ne contenaient que des placards; ce fut une déception. Lavalette déposa la saisie entre les mains de son ami Dubois, et, nanti de ce butin, Theureux préfet s'en retourna à son hôtel. L'un et l'autre se sentaient contents d'avoir mis en défaut l'incessante et furtive surveillance de Fouché...

Or, quelques heures plus tard, dans la matinée du 29 mai, on annonçait au Commissaire central une déplaisante visite. Un très haut employé du ministère de la Police demandait impérieusement à lui parler : affaire urgente! L'homme au verbe cassant était le citoyen René Patrice de la Fuye, chef du « Bureau particulier ^^Valterego de Desmarets, et fort gros personnage dans la maison de la rue des Saints-Pères. Lavalette le reçut aussitôt.... Patrice lui apportait un billet de Fouché. Déjà, le ministre avait connaissance de l'opération clandestine, et réclamait les lettres interceptées. Même il savait, l'habile homme, qu'elles recelaient des pi a* cards séditieux.

Fouché inquiet.

Qui donc avait si bien avisé l'ennemi? Sans aucun doute, Tun de ces discrets, fidèles et dévoués serviteurs en qui Lavalette plaçait une entière confiance. Desmarets et Patrice entretenaient maints « observateurs » parmi les employés des postes, et beaucoup de ces messieurs émargeaient aux fonds secrets. Au demeurant, ils n'étaient point seuls à faire ainsi de Tespionnage. Les administrations publiques regorgeaient toutes d' « informateurs » variés ; les ministres ne l'ignoraient, et redoutaient toujours quelque trahison.

A la vive surprise de son ministre, Patrice ne rapporta qu'une sèche et laconique réponse du Commissaire central : « Les lettres saisies ont été remises au préfet de police... ».

Qu'était cela?... Lavalette et Dubois avaient-ils obéi à des instructions spéciales?..* Se méfiait-on de lui?.*. Quelle était cette nouvelle et importante

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