JOSEPH FOUCHÉ
Ministre de la Police générale.
Complot des Libelles, PI. V
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affaire qu'il ne soupçonnait pas?... Et, durant deux jours, Fouché s*intrigua, ennuyé. A la Malmaison, il ne recevait que des rebuffades. Bonaparte se montrait injurieux, lui reprochait de la négligence, parlait même de forfaiture ; mais il n'avait pas com* muniqué les pamphlets. ...
Oui, qu'était donc cela?... N'ayant pas la conscience bien nette, l'ami des jacobins pouvait tout appréhender. Il s'inquiétait. A de sûrs indices, il se rendait compte que Dubois avait contreminé le sol et lui voulait donner le camouflet. Il se sentait, aussi, espionné sans relâche : ... l'odieux Dossonville! Cet homme désirait le prendre en faute, lui posait des traquenards, s'acharnait à sa perte. Il débauchait les meilleurs mouchards du ministère, et les' faisait jaser. Chaque jour, ce barigel de Bonaparte recueillait quelques délations, — et elles étaient nombreuses, car il payait bien. Et cela, sans même se cacher, en toute effronterie, dans un café du Palais-Royal. Fouché savait ces choses, et cependant n'osait sévir. Avec quelle joie il aurait fait coffrer le drôle en quelque cabanon de Pélagie ! Mais non; le Consul eût donné Tordre de l'élargir 1... Gredin!... Enfin, dans la journée du H prairial, cette angoissante incertitude cessa.
Le 31 mai, dans l'après-midi, le citoyen Lagarde, chef du secrétariat, remit à son ministre une importante dépêche. Elle arrivait de Tours, émanait du préfet dlndre-et-Loire, et fournissait la clef de
Ténigme. Ce préfet, le général de Pommereul, un ci-devant aristocrate, naguère jacobin sous le Directoire, bonapartiste avec Bonaparte, fonctionnaire pétulant, en guerre déjà avec son archevêque, et professant l'athéisme dans un département très catholique, racontait une plaisante aventure....
Deux jours auparavant, son receveur général des finances, l'important citoyen Vaucquer, s'était vu mystifié de la belle manière. Le 9 prairial, à l'heure du déjeuner, un porteur des Messageries avait déposé à la « maison des recettes » un assez lourd paquet. Le colis venait de Rennes, par la correspondance d'Angers : envoi de la dame Leblanc. Quelle était cette citoyenne? Nul ne la connaissait à la maison des recettes; mais, « gastronome » sans doute, et financier délicat pour sa table, le receveur ne s'était inquiété d'un si minime détail. La manne ressemblait à une gresle bretonne; elle paraissait contenir des friandises de La Prévalaye : Vaucquer l'avait fait éventrer surle-champ. surprise! pas un seul pot de beurre, — mais des placards, des diatribes contre le Premier Consul ! En outre, le panier contenait un paquet de soixante-quinze lettres, aux enveloppes rouges et bleues. Elles étaient cachetées, adressées à des inconnus, et, sur une feuille volante, on avait grossoyé cette charade : Mettre à la poste en divers endroits, — Discrétion. — Célérité. — Communication. Stupéfait d'un pareil cadeau, l'ahuri Vauc-
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quer avait porté la gresle chez son préfet, et tout aussi prudent, le citoyen Pommereul expédiait placards et enveloppes au ministre de la Police. « Il est probable, écrivait ce philosophe, que la manœuvre partie de Rennes n'aura pas été tentée uniquement à Tours. Puissent tous les paquets être tombés dans des mains aussi fidèles que les nôtres! »
Grand merci!... Fouché les tenait donc ces mystérieux pamphlets! Même, à présent mieux instruit que le Premier Consul, il savait les noms de soixante-quinze destinataires. Tous officiers! Des généraux, des chefs de brigade ou de bataillon, des conseils d'administration de régiments!... Ainsi, l'armée s'agitait tout entière? On l'incitait à la révolte?... Un menaçant et formidable complot!
Mais, si la connaissance des libelles fixait la pensée flottante de Fouché, elle aggravait son inquiétude. Moreau était évidemment l'instigateur de la conspiration! Les généraux, adjudants-commandants, colonels, officiers supérieurs dont Pommereul avait transmis les noms appartenaient à toutes les garnisons de France; les uns se trouvaient en Belgique, les autres en Vendée, d'aucuns, en Italie. Beaucoup d'entre eux avaient servi dans les armées du Rhin, et Moreau seul savait s'en faire entendre. Quel autre que le vainqueur d'Engen et de Biberach, d'Hochstedt et de Hohenlinden pouvait avoir assez d'action pour renverser Bonaparte?... Ainsi raisonnait Fouché, et il supposait
que Dubois raisonnerait de même.... Mais, Moreau compromis, quel contretemps et quel péril!... On allait arrêter le « Breton », fouiller dans son hôtel, examiner tous ses papiers! Que n'y devait-on pas découvrir? Mille preuves évidentes des menées souterraines ou des complaisances policières du ministre! Le jeune Fresnières, son ami clandestin et son entremetteur politique, saurait-il demeurer discret?... Aventure alarmante; disgrâce, destitution certaines!
Fouché, toutefois, n'était pas homme à quitter sans combat le somptueux hôtel du quai Voltaire. Il prétendait lutter, et brusquement ressaisit son audace. La dépêche venue de Tours lui apprenait que les placards avaient été expédiés de Rennes. Heureux avis, car Dubois, dès lors, allait s'agiter en vain : la recherche n'était plus circonscrite entre Paris et sa banlieue,, les « naïades plaintives » de Saint-Cloud et les « vieux sylvains » de Bondy. Seul, le ministre de la Police avait l'autorité légale pour correspondre avec les préfets et leur tracer des règles de conduite. Recouvrant son terrain de bataille, Fouché se retrouvait soi-même. En peu d'instants, il eut dressé un plan de campagne : négliger Dubois, et, en dépit de Bonaparte, évoquer l'afiaire pour l'instruire.
Tout d'abord, il fit appeler son fidèle Desmarets.
Fils d'un petit marchand de Compiègne, Pierre- Marie Desmarets était un ancien prêtre, jadis curé
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constitutionnel de Longueil, au diocèse de Beauvais. Un jureur; un voltairien, surtout. Dans ce clergé bizarre, façonné par Camus, se rencontraient de fort honnêtes gens, fervents chrétiens, jansénistes austères; mais Tabbé Desmarets n'était point de ceux-là. Aussi, en 1792, dépouillant la soutane, et guéri des vaines superstitions, était-il devenu « riz-pain-sel », c'est-à-dire commis dans les subsistances. Métier meilleur, assurément, que celui de « curé patriote », — et durant nombre d'années, jacobin farouche, bien que poète égrillard, il avait grappillé dans les vivres militaires. Hélas! sans grand profit, sans même devenir la monnaie d'un Ouvrard! De la malchance, en dépit de ses habiletés, voire de son mariage l — car il s'était marié, le jureur philosophe, marié ingénieusement à une bourgeoise royaliste.... Mais enfin, aux temps du Directoire, la cruauté du sort s'était calmée. Certain jour, Desmarets avait rencontré, dans un tripot financier de la rue Taranne, un autre manieur d'argent, l'associé de la compagnie Ouen, le citoyen Joseph Fouché. Les deux hommes, — l'oratorien sans robe, et le curé sans calotte, — s'étaient appréciés aussitôt, et aussitôt convenus. A peine en possession de la Police, Fouché avait donc choisi le matois compère pour en faire un autre soi-même....
Chef de la division des affaires secrètes, l'ex-desservantde Longueil était, en 1802, un personnage considérable. Dans les bureaux de la rue des Saints-
Pères, on le redoutait, à Tégal du ministre. Pas très méchant, mais retors, fouilleur de vies privées, doué surtout d'une étonnante mémoire, il connaissait à fond les mille secrets de ses contemporains. Il avait aussi cette triste notion de Tàme humaine qu'un prêtre acquiert dans le confessionnal. Aujourd'hui, dévot à Bonaparte, qui le méprisait et ne s'en cachait guère, Desmarets ne ressentait plus de périlleuses tendresses pour les frères et amis des jours de la Terreur. Son ambition était de garder sa place; son âme de prêtre parjuré observait la religion des émargements. Toutefois, il se montrait dévoué à son ministre. Trop de mystères, d'abus de pouvoir, de vilenies, l'unissaient à son chef, pour qu'il n'en fût pas une âme damnée.... « Mêmes espérances et mêmes craintes, a dit Salluste, cimentent une amitié parfaite. »
Fouché donna des instructions à Desmarets; subtiles et compliquées, elles se résumaient en une formule :
Le complot des libelles était l'œuvre des royalistes.
C'était d'une stupéfiante fantaisie; pourtant, avec beaucoup d'audace l'inventeur pouvait défendre son mensonge.... Des bulletins de police annonçaient, en ce moment, la présence à Jersey d'un certain Prigent, compagnon de Georges Gadoudal, son émissaire et son porteur de lettres. Ce
chouan, au dire des informateurs, débarquait fréquemment à la côte bretonne , et trouvait un refuge, tantôt chez des closiers de Saint-Briac, tantôt chez des bourgeois de Saint-Malo. D'autres rapports s'occupaient de Georges lui-même, et fournissaient de curieux renseignements. Exécrant toujours le Bonaparte, « Gédéon » employait ses loisirs à lui décocher des pamphlets. Dans sa maison garnie de Londres, « Papa » était devenu feuilliste et théologien ; il allait écrire un libelle contre le Concordat, ladresser aux mécontents jacobins, et leur proposer son alliance.... Certains agents racontaient même de merveilleuses histoires.... Georges se promenait tranquillement à travers la France! Le terrible « Papa » était alors la hantise, le cauchemar de toutes les polices; partout elles croyaient voir sa carrure gigantesque, sa tête poupine, ses cheveux frisés, les deux nageoires qui balafraient ses joues. On l'avait reconnu à Saumur; rencontré à Grenoble; entrevu dans un château de la Savoie : ce diable d'homme avait un don d'ubiquité.
Mais tant de beaux récits n'étaient que des sornettes, et Fouché n'en restait pas la dupe. Il savait que, fourbu de fatigue, Georges menait à Londres une existence oisive; il savait surtout que ce balourd, cet illettré était fort incapable de rédiger des pamphlets. Un espion audacieux, familier et commensal de « M. Gédéon », renseignait souvent la police. Ses dernières délations étaient récentes
et ne faisaient prévoir aucun péril. Pensionné par le gouvernement anglais, créé lieutenant général et cordon rouge par Monsieur, frère du Roi, le fils du meunier de Kerléano trouvait que la vie était bonne et que la paix avait ses charmes. Dans son lodging de Broad-Slreet, n* 5, il préférait, aujourd'hui, les brouillards de la Tamise aux brumes de la rivière d'Auray; même, le jovial « Papa »
menait la vie joyeuse. Infidèle à la petite Lucrèce Mercier, sa compagne aux heures dangereuses, r « homme de granit » venait d'installer dans son home une vertu moins farouche. Tune de ces demoiselles qu'on ramassait dans les bagnos . L'ami Prigent suivait ce chaste exemple. Las de courir la brande, et installé près du camarade, il entretenait aussi une nymph of the pavement^ sa beauté du trottoir.... Les autres chouans terrés dans Londres se tenaient également tranquilles. Leur seule conspiration était de se réunir chez un coiffeur de Picadilly pour y vitupérer contre le « Corse », le « petit Caporal ». Ce perruquier et ses merlans, zélés mouchards, dénonçaient, il est vrai, un certain Picot, comme dangereux et capable des plus infâmes desseins; or, le Picot appartenait lui-même à la police. Tout était donc, à Londres, accalmie et repos.... Mais Fouché ne voulait, pour l'instant, paraître aussi bien renseigné; il avait besoin d'un complot royaliste.
Drame ou comédie, l'action semblait s'être engagée à Rennes; dès lors, il s'agissait d'endoc-
triner le préfet d'IUe-et- Vilaine.... Oh! celui-là, Fouché espérait bien en faire sa dupe, et le berner tout à son aise : une belle âme , un Monsieur de 89, l'avocat Joseph Mounier, jadis président de l'Assemblée nationale, Tun de ces utopistes férus des théories anglaises, — « les libertés publiques, la dignité humaine, les droits du citoyen » ; — bref un philosopheur ingénu, un fayettisteî Fouché le montagnard en avait tant connu, poursuivi, mitraillé, de ces naïfs! Le songe-creux, grand homme de la Constituante, ne saurait, pensait-il, donner la moindre tablature!...
Dûment stylé par son ministre, Desmarets écrivit sur l'heure une longue missive à ce préfet. Il lui révélait l'existence du complot et en racontait savamment la genèse.... Un nouvel exploit des « brigands »!... Rien ne manquait à l'ingénieuse histoire : pamphlets écrits par Georges et imprimés à Londres, chaloupe anglaise les jetant à la côte, chouans embusqués pour recueillir l'envoi et le porter aux Messageries. Des arguments psychologiques étayaient pesamment l'édifice de mensonges... :
« En lisant avec attention ces pièces, on voit qu'il € y manque des choses que n'auraient pas manqué « d'y mettre les anarchistes, plus accoutumés à « parler aux passions du peuple ; ils auraient parlé, « par exemple, de la cherté du pain.... De plus, « des militaires anarchistes aurafent-ils dit que le « but de nos guerres avait été la liberté illimitée....
€ Rennes est-il vraiment un foyer d'anarchie? Faut-il « y voir le centre d'une opération aussi étendue, « aussi audacieuse? La ville n'est-elle pas connue, « au contraire, pour son royalisme?... »
Évidemment!
La conclusion s'imposait donc d'elle-même : occupez-vous de Georges et découvrez-nous ses complices!... Leur recherche, affirmait Fouché, était facile; la police, à Paris, les connaissait très bien : des gaillards d'autant plus royalistes qu'ils paraissaient plus jacobins! Et Desmarets osait prononcer quelques noms : un citoyen Ulliac, « fou patriote », mais le frère d'un « fou royaliste » ; le substitut Le Minihi, « exalté jacobin », mais affligé d'une sœur mariée dans la chouannerie; une dame, Desjourné- Gaillard, tout aussi mal apparentée. Enfin, avec une rare effronterie, il indiquait le chouan Achille Biget comme un brouillon « capable d'avoir travaillé dans l'afiaire ». Nous dirons tout à l'heure, quel était cet Achille Biget.
Jamais imagination policière n'avait si bien amalgamé l'odieux avec le ridicule. Sa logique était amusante, et le raisonnement fameux : si ce nest toiy cest donc ton freine, y trouvait un magistral emploi. Est-il besoin de dire qu'aucun des malheureux, ainsi réservés aux cachots du Temple, ne soupçonnait l'existence du complot? Mais Fouché s'inquiétait peu de pareilles bagatelles. Créateur d'un fort beau roman, il venait d'inventer un type
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inédit de conspirateur : le royaliste-jacobin. Sa formule allait obtenir bientôt un vif succès parmi les roués de son espèce.
Rédigée à la hâte, l'imprudente dépêche partit sans retard. Un courrier extraordinaire remporta, dans la soirée du H prairial.
La trouvaille de. Hounier.
Fouché, qui se connaissait surtout en coquins, se trompait lourdement : très honnête, le préfet d'Ille-et- Vilaine n*était pas un naïf. Si le ministre de la Police eût mieux examiné ces lèvres menues, ce regard profond et narquois, cette frimousse dauphinoise où s'étalait une bonhomie finaude, il se fût méfié davantage. Mais Fouché n'avait pas étudié encore cette ingénuité raisonnante qu'il prétendait mystifier.
Le citoyen préfet Jean-Joseph Mounier pouvait se croire un personnage célèbre. Et, de fait, son nom avait eu son heure de gloire, sa minute de popularité; mais déjà, en 1802, il n'était plus qu'un souvenir lointain pour l'oublieuse et volage mémoire du peuple de France. Né à Grenoble et fils d'un riche marchand de cette ville, sa famille avait d'abord destiné à l'Église le petit Jean-Joseph, neveu de chanoine ; mais l'enfant du drapier Fran-
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çois avait préféré la robe de Favocat à la perruque tapée, au manteau court, au petit collet de messieurs les abbés. Du reste, les écus paternels lui avaient acheté bien vite un titre honorifique : la sinécure de « juge royal ». C'était l'époque où la faveur populaire cajolait les gens de loi, leur attribuait un savoir infaillible, les parait de vertus catoniennes. Instruit et très intègre, le juge royal fut donc envoyé par le Tiers dauphinois aux États généraux de Versailles. Député, et ensuite président de l'Assemblée nationale, Mounier occupa une place d'honneur parmi les vaillants et les sages qui révèrent d'établir en France une royauté constitutionnelle, — c'est-à-dire, peut-être, la liberté. Tous les actes de l'Assemblée reçurent de lui une impulsion féconde, et l'on sait avec quelle sérénité de courage il demeura sur son fauteuil de président, lors des ignobles journées d'octobre 1789. « Levez la séance ou trouvez-vous mal ! ricanait Mirabeau.... Quarante mille hommes armés arrivent de Paris! — Eh bien, qu'ils nous égorgent! Les affaires de leur République n'en iront que mieux! » Il était monarchien, et redoutait la République. Pour lui, comme pour les Constituants, l'étiquette d'un pareil mot ne recouvrait qu'une tyrannie, — la plus odieuse de toutes : le despotisme irresponsable des multitudes....
Aussi, bientôt impopulaire en un pays où l'impopularité est un hommage, il s'était vu contraint d'émigrer. Durant douze années, il avait parcouru
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la voie douloureuse que suivirent, eux aussi, les Duport et les Lameth, les Montlosier elles Malouet, autres amants désabusés d'une France idéale. Mounier, chargé de famille, dut pratiquer, alors, bien des métiers : tour à tour précepteur d'un Anglais, publiciste sans lecteurs, maître d'un pensionnat sans élèves. Bafoué, d'ailleurs, par les royalistes intransigeants, insulté parles « Coblentz » à vieilles ou jeunes perruques, l'insolente séquelle du Comte d'Artois : ces messieurs se faisaient plus féroces encore aux libéraux que les jacobins et leur guillotine. A ce jeu des outrages, le proscrit avait senti mourir ses illusions. Monarchien, il ne croyait plus aux Bourbons; libéral, il désespérait de la liberté. Maintenant Mounier était de retour en sa patrie ; un haut renom de probité décorait sa misère, et, de cet émigré, le Premier Consul avait voulu faire un préfet. Bonaparte s'efforçait d'attirer à soi les grands honnêtes gens des temps passés; sa gloire sera toujours d'avoir ennobli la France nouvelle par tout l'honneur de la France d'autrefois : moralisant la Révolution, il l'a su consacrer.
Installé dans sa préfecture, depuis dix jours environ, Mounier était à peine remis des émotions de son exil. Il se sentait dépaysé au vieil hôtel de l'Intendance, dans des fonctions, pour lui nouvelles, sous l'uniforme à broderies, livrée « antiégalitaire ». Et puis, tous ces Bretons semblaient vouloir se gausser d'un débutant. A Rennes, on lui
reprochait déjà une fâcheuse ladrerie. N'ayant plus de compagne pour tenir sa maison, mal consolé de son veuvage, il vivait chichement, près de son fils Edouard, de Victorine, sa fille, de Philippine son dernier-né. Rien ne rappelait en ses manières les insolentes splendeurs d'un duc d'Aiguillon : carrosses, cuisiniers, ni maîtresses, — mais l'existence parcimonieuse d'un petit avocat provincial, d'un bourgeois lésinant pour s'amasser du patrimoine : père de famille in abstracto, comme il eût dit jadis, au temps de ses plaidoiries....
Rempli encore de ces idées humanitaires dont il s'était gavé à la Constituante, il ne soupçonnait rien de son nouveau métier. Les beautés administratives de la loi du 28 pluviôse lui échappaient, et son secrétaire général s'était vite emparé d'un fonctionnaire novice. Garçon intelligent, ce jeune Routhier partageait la manie de son époque, un goût désordonné pour les aventures policières. « Toute bonne administration consiste en une savante police, raisonnait ce logicien : prévenir vaut mieux que réprimer. » II avait donc amené à l'apprenti préfet deux mouchards, ses meilleurs auxiliaires, l'un chouan, et l'autre jacobin. Le chouan se nommait Jean Qiget, dit Achille, dit aussi « Monsieur Achille ». Ce colonel de blancs avait naguère servi dans les états- majors de Georges; mais dégoûté des chauffes au clair de lune, et redoutant le peloton d'exécution, il préférait aujourd'hui émarger aux fonds secrets. Beau-
coup des fervents défenseurs du trône et de l'autel s'étaient fait le même raisonnement, et la police de Fouché recrutait parmi eux bien des « observateurs ».... Le jacobin était un militaire, capitaine à la 79" demi-brigade, mais, depuis peu, mis en réforme : le citoyen Maffran. Un malin, aussi, bien que d'une autre malice. Se posant en victime de Bonaparte, ce personnage fréquentait les officiers de la garnison, écoutait leurs propos, les rapportait à son ami Routhier. Certes, les clabaudeurs de la 82' auraient fait sagement de se méfier d'un tel martyr.
Mounier avait mal accueilli les deux espions. Idéologue et moraliste, il professait, comme ses pareils, un imprudent dédain pour les choses de la police ; son cœur de philosophe croyait à la Vertu. . . . En ce moment, la question religieuse l'absorbait tout entier. Très gallican, teinté même de jansénisme, il prévoyait une lutte prochaine avec son évêque, M. de Maillé-La Tour-Landry. Le citoyenévêque de Rennes — un ci-devant, de haut parage, longtemps persécuté sous la Révolution — prétentendait sévir à son tour ; il commençait à tracasser les prêtres-jureurs; le Constituant les défendait, et le conflit allait tourner à la querelle.... Une bataille livrée à la mitre n'était point pour déplaire à ce franc-robin de Mounier. Déjà même, il se préparait au combat, quand tout à coup son attention dut se reporter sur une aJBTaire urgente : on conspirait dans son département !
Dans la matinée du 31 mai (Desmarets, à cette heure, rédigeait encore sa dépêche), le général Delaborde était venu rendre visite à son préfet. D'ordinaire ils se fréquentaient peu, et les deux hommes ressentaient Tun pour l'autre une assez vive antipathie. Le commandant de la IS*' division, l'ancien porte-sabots, volontaire de la Côte-d'Or, se montrait déplaisant avec un pékin d'avocat, un fuyard d'émigré; mais son cœur, ce jour-là, battait la chamade. Il apportait à Mounier une liasse de pamphlets séditieux, diatribes dirigées contre le Premier Consul.
Expédiés de Rennes, — « envoi du citoyen Thomas », — ces libelles y étaient retournés, après un long circuit. Quatre jours auparavant, le colonel Gauthier, chef de la 38* demi-brigade, à Vannes, avait reçu un panier contenant des placards et une centaine de lettres. Plusieurs adresses de ces missives dénotaient chez l'envoyeur une impudente eSTronterie; deux libelles, notamment, étaient destinés à Berthier, ministre de la Guerre : ce Thomas s'égayait.... Et toujours l'invariable formule : « Discrétion. — Communication! » Mais le peu discret colonel avait communiqué le tout à ses chefs hiérarchiques. Delaborde, inscrit sur les envois, se disait furieux, et s'indignait.... « Quel était le polisson qui s'avisait de compromettre ainsi de loyaux militaires? Un misérable, un scélérat!... » De plus, le général fournissait quelques vagues renseignements...» Il racontait avoir eouru
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vers les bureaux des Messageries pour y compulser les registres, et interroger les commis. Des imbéciles! En deux jours, Thomas venait de faire partir six colis enregistrés, — pour Le Maos, Saint- Brieuc, Vannes, Dinan, Lorient, Saint-Jean-d*Angély; — et ces niais d'employés n'avaient pas su l'apercevoir!... Chose étrange : Delaborde n'attira pas l'attention du préfet sur les couleurs voyantes des enveloppes. Pourtant, mieux que personne, il aurait pu prononcer certains noms et faire cesser bien des incertitudes.
Fort ému d'une pareille aventure, Mounier convoqua, sur-le-champ, le maire, de Rennes, citoyen Guy Lorin, deux juges de paix de la ville et un commissaire de police. Alors, dans le huis clos de son cabinet, tout aussi solennel qu'autrefois à l'Assemblée nationale, il donna lecture des pamphlets, et recommanda la discrétion : « J'exige de vous, ô magistrats, un silence religieux sur cette affaire. Vous détenez un secret d'Etat : n'en parlez à personne, — pas même à vos épouses! » Ils promirent de se taire, et la discussion s'engagea.... Quels pouvaient être les coupables? Des royalistes ou des jacobins?...
Sans hésiter, le maire de Rennes incrimina les royalistes. L'accusation étonna quelque peu le préfet : le style des libelles ne dénonçait la façon de penser, ni la manière d'écrire de l'émigré; il ne fit, toutefois, aucune objection. Une autre question fut ensuite posée.... Se trouvait-il 4 Rennes
un typographe assez royaliste pour risquer les cachots du Temple? On nomma un citoyen Frout, niêlé jadis aux choses de la Chouannerie. Un plan de conduite fut adopté. On allait opérer une descente, rue de la Convention, à Timprimerie suspecte; on y ferait composer des épreuves : le papier et les caractères seraient alors comparés aux placards clandestins, c ... Idée merveilleuse, citoyen préfet!... » Et les magistrats se mirent en campagne.
Royaliste autrefois militant, le citoyen Frout n'était pas en honneur dans les bureaux de la mairie. On lui reprochait d'avoir, naguère, couru la brousse, parmi» les Chasseurs de la Guerche, détrousseur de patauds. Il paraissait maintenant s'être fort assagi, menait une vie tranquille, tenait une papeterie à la mode, et gagnait même assez d'argent. Mais la police, — « Monsieur Achille », en tête, — ne croyait guère à cette conversion commerciale, et supposait au vieux brigand les plus affreux desseins....
A leur vive surprise, le chouan mal repenti reçut avec déférence les enquêteurs. Souriant et empressé, il les guida lui-même dans sa maison, ouvrit secrétaires et armoires, exhiba les multiples caractères de ses magasins, fit tirer tous les mots, toutes les phrases qu'on lui voulut dicter.... Rien!... L'opération finie, alors l'aimable Frout demanda la faveur d'examiner les placards qui lui valaient une si gracieuse visite : peut-être pour-
rait-il être de bon conseil.... c Soit! Regardez!... » — et tout aussitôt le bon chouan se prit à rire : € Ma foi ! citoyens, une imprimerie fort mal tenue, ou bien un imprimeur dans la débine!... Voyez! » Son doigt leur désignait la cause de cette hilarité. C^était, au mot « Armées », leraflure, la coche qui entaillait en blanc le jambage d'un R capitale : la lettre, usée par les tirages, aurait eu grand besoin d'être remplacée. Ignorant le métier de typographe, préfet, ni juges de paix n'avaient rien remarqué.... Frout, selon toute apparence, soupçonnait le nom du coupable; on le pressa d'objurgations, mais, cette fois, il refusa de parler : « Non il ne savait plus rien! »...
Les instructeurs se retirèrent déçus. La journée s'avançait : on prit donc rendez-vous pour le lendemain , puis chacun s'en retourna , emportant au logis le redoutable secret d'Etat.... « Surtout, leur avait dit Mounier, soyez discrets, même avec vos épouses. » Or, quelques heures plus tard tous les bourgeois de Rennes ne parlaient plus que du complot.
Parmi les quatre chercheurs qui revenaient bredouille, se trouvait un homme de police, le commissaire Simoneau. Jeune encore, mais futé, sagace, ayant déjà le flair d'un Mengaud, de Boulogne, ou d'un Licquet, de Rouen, il était de ces limiers qui s'acharnent sur une piste, et ne l'abandonnent jamais. Les paroles prononcées par le
chouan typographe n'étaient pas tombées dans une oreille de sourd, et Simoneau, confus, se reprochait son manque d'observation. Tout en ruminant ses pensées policières, il se dirigeait vers la préfecture : Mounier lui témoignait de la bienveillance, et Texcellent jeune homme en espérait de Tavancement.... Soudain, il s'arrêta, intrigué...; les yeux de ces gens de police perçoivent toujours quelque chose qui les intrigue....
L'objet qui l'avait ainsi fait tomber en arrêt semblait pourtant des plus futiles!... Une affiche de théâtre, mais flamboyante, mirifique, et qui sollicitait le regard du passant. Des officiers, des citadins stationnaient devant elle : non moins curieux que ces badauds, le commissaire s'approcha.... L'affiche annonçait, pour le 14 prairial, une « représentation à bénéfice ». Désireux d'attirer « aux premières » et au « parquet » de la Comédie tous les dilettanti de la ville, l'entrepreneur du spectacle, un certain Douce, leur servait une nouveauté musicale : Ylrato, du célèbre Méhul. Un grand, grandissime succès parisien, une pièce jouée cinquante fois dans la capitale! Représentée en pluviôse de l'année précédente, l'amusante bouffonnerie avait remporté, a Favart, un bruyant triomphe. Tous les adeptes du Suprême Bon Ton, — le beau, coiffé en « coup de vent », et la merveilleuse dévêtue en Cérès, — s'étaient, plusieurs mois durant, ébaudis devant les burlesques fureurs de l'Emporté. Bonaparte lui-même, de sa voix blanche et fausse, en
avait fredonné les ariettes, et d'aucuns, déjà, les chantonnaient en province. ..
Aussi, le mot Irato s'étalait-il, en larges majuscules, au sommet de Taffiche et, sans doute pour le faire mieux vibrer, Timprimeur Pavait gratifié d'une faute d'orthographe : il avait composé Irrato.... Le spectacle, du reste, s'annonçait affriolant. Aux cœurs sensibles qui n'aimaient pas les pantalonnades italiennes, le citoyen Douce offrait de la romance française : V Enlèvement de V Amour y opéra « orné d'évolutions militaires, combats, marches et d'une décoration analogue à la pièce.... Vingt sols le parquet, trois livres les premières... «.Toutefois, ce n'était pas l'annonce des « évolutions militaires » qui attirait, en ce moment, l'attention du commissaire de police. L'œil fixé sur le mot IrratOy il le regardait passionnément. Et il apercevait, — coïncidence bizarre, — même il reconnaissait l'éraflure, l'encoche signalées tout à l'heure par le serviable Frout : ... le second des deux R, — la faute d'orthographe, — était piqué de blanc!... Simoneau se pencha sur l'affiche, prit le nom de l'imprimeur, et s'élança, joyeux, vers l'hôtel de la préfecture....
Une demi-heure plus tard, le préfet d'Ille-et-Vilaine savait pertinemment que l'éditeur des libelles n'était pas royaliste, — qu'il était jacobin, — qu'il se nommait Chausseblanche. C'était l'instant où le courrier extraordinaire de Fouché emportait ses instructions.
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Le lendemain matin, sur les onze heures, le maire, les juges de paix, et Simoneau conférèrent derechef dans le cabinet préfectoral. Un nouveau personnage assistait à cette réunion, le citoyen Legraverend, substitut du commissaire criminel : — toute la Loi et toute sa forme!...
Mounier, cœur pourtant généreux, se montra irrité contre Chausseblanche ; ilFaccusade perfidie, voire d'ingratitude.... Eh quoi! n'avait-il pas luimême averti, morigéné ce fauteur d'anarchie, l'admonestant avec douceur? « Cessez, de grâce, vos escarmouches de plume ; le temps des folliculaires est passé! » Le journaliste avait promis d'être sage, — et voilà comme il observait sa parole! Un grand coupable!... Mais la violente sortie n'indignait pas les auditeurs; ils formulaient des objections, et défendaient le pauvre hère.... « Un brave homme, citoyen préfet; plus malchanceux que criminel! Malade, chargé de famille, criblé de dettes, il a peu de loisirs pour conspirer!... » Plaidoyer inutile : le furieux Mounier ne voulut rien entendre. Il enjoignit une perquisition minutieuse, ordonna une arrestation immédiate. « De grâce, agissons vite!... Pas un moment à perdre!... » Les magistrats promirent de faire diligence, et quittèrent en hâte la préfecture....
Mais, dans la rue, ils se consultèrent.... « Chausseblanche était-il vraiment si coupable? On mettait trop de hâte à l'accuser. Délicate et ennuyeuse histoire!... Au surplus, midi sonnait; l'heure où l'on
dîne. » Et, sur celte judicieuse réflexion, substitut, maire, juge de paix, chacun s'en alla dîner. Le temps s'écoula. Enfin, vers les trois heures du soir, ces gens de peu de zèle se trouvèrent à nouveau réunis sur la place Égalité. Le commissaire Simone au les attendait accompagné de gendarmes, et Ton se dirigea vers la maison n^'S....
Aux coups heurtés contre la porte, un ouvrier, le corrîgeur Crépeau, accourut.
— Le citoyen Chausseblanche ?
— Il est parti.
— Comment! parti?
— Oui, depuis un bon moment.
— Quand re viendra- t-il?
— Je n'en sais rien.
En fuite!... Ils avaient manqué leur homme. La perquisition commença. Dans le cabinet de l'imprimeur, rien d'anormal : on passa dans l'atelier des typographes,...
« Montrez-nous donc la planche en forme qui servit à composer l'affiche de VIrato. »
L'ouvrier se troubla : « Elle n'existe plus ». A d'autres!... et le fureteur Simoneau eut bien vite découvert le châssis, caché dans uu placard. On en retira la lettre R : elle présentait une large cassure, toute une entaille accusatrice. Les derniers doutes se dissipèrent.... Oui, mais ce coquin de Chausseblanche avait dû prendre le large : à quoi bon l'attendre plus longtemps? Étonnés et penauds, les magistrats emportèrent leur trouvaille, et
retournèrent à la préfecture. Quant au commissaire de police, il s'installa dans la maison, pour y pratiquer une souricière.
Le préfet reçut mal ces messagers de fâcheuse nouvelle.... « En vérité, messieurs, anarchistes ou jacobins, tous les artisans de désordre comptent beaucoup trop d'amis parmi vous!... » Mounier, non sans raison peut-être, suspectait quelque trahison. Demeuré seul, il commença la rédaction d'un hargneux rapport au ministre de la Police. Il était ennuyé, honteux de sa déconvenue, et, pour se mieux défendre, accusait les autres. Connaissant bien son Fouché, il s'attendait à quelques représailles. Tout jacobin était, au quai Voltaire, personne sacro-sainte, et lui, un émigré, osait poursuivre un jacobin! Aussi le futé Dauphinois s'efforçait-il, en beau langage, d'amadouer les colères du ministre : « Je surveille avec exactitude <i les chouans, les émigrés et les prêtres; mais mon « devoir est de comprimer également les partis qui « tendent à troubler la tranquillité "publique.... J'ai « toujours témoigné de l'intérêt à tous les amis de a la Liberté, même à ceux chez qui l'enthousiasme « fait oublier les principes de la Justice ». Bien dit, assurément; noble antithèse de savante rhétorique; — mais on n'apaisait pas avec des mots les rancunes de Fouché.... Et, tout en cadençant ses doléances craintives, Mounier se dépitait.... Joli début, ma foi! Qu'allait penser de lui le Premier Consul?
L'arrivée soudaine de Simoneau coupa net la pénible élaboration du rapport : le commissaire amenait Gh^usseblanche . Mais dans quel état, risible et pitoyable! Tirant une jambe goutteuse, Téchine pliant sous un lumbago, la face boursouflée par un érisypèle, — le prisonnier se traînait à gpand peine, suspendu au bras de son fidèle Grépeau. Le malheureux! Il avait bien essayé de fuir; mais où se réfugier, malade et sans argent? Alors, pareil à ce gibier blessé qui s'en revient mourir au gîte, il était retourné dans sa maison. Simoneau l'y guettait, et l'avait empoigné.... Le bonhomme, néanmoins, affectait une fiëre contenance, et faisait le bravache.... « J'aurais pu me cacher, citoyen préfet, mais fort de mon innocence, j'ai préféré me remettre entre vos mains. »
Son innocence!... On écroua le pauvre hère à la prison de Rennes.
La découverte de Dubois.
Bonaparte cependant s'impatientait. L'énigme du complot alarmait sa méfiance; il prétendait la déchiffrer, et désirait surtout pouvoir frapper Moreau. Les libelles, d'ailleurs, continuaient à circuler en France; on en signalait au Mans, à Angers, à Nantes, à Bordeaux, à Saint-Jeand'Angély, à Lons-le-Saulnier, à Boulogne-sur-Mer ; des citoyens Jourdeuil, Leblanc, Thomas, Morland les expédiaient en toute impunité; aux Messageries de Rennes, les commis effarés déclaraient n'y rien comprendre, et on les sermonnait, malmenait,cassait aux gages, sans obtenir le moindre renseignement.
Chez les destinataires, l'arrivée des gresles bretonnes donnait lieu à maintes comédies d'amusante déception. Les uns, épouvantés par le ton des diatribes, pestaient et s'indignaient; d'autres, au contraire, entraient en joie. Au Mans, le sous-inspecteur aux revues, Rostaing, avait trouvé
un mot d'esprit : « Voilà bien le conseil tenu par les rats! Qui de vous, mes amis, attachera le grelot? » Fouché, maintenant, avait dans ses bureaux plusieurs centaines de lettres, toutes adressées à des généraux, des colonels, de moindres officiers : une entreprise exclusivement militaire. Mais le ministre s'obstinait en son système : Georges était le coupable ! Ses dépêches se succédaient, impudentes, racontant à Mounier des bourdes calculées, lui donnant des instructions dérisoires : « Remontez à la source du complot pour « prévenir toute déviation dans l'opinion du Gou- « vernement. Vous verrez alors des hommes dont « l'ignorance et l'exaltation sont exploitées par « l'étranger ».... Les royalistes!... Mauvaise foi et mauvais style, calomnies et lieux communs, — rien ne manquait à ces gabegies.
Mais, tandis que Fouché combinait ses manœuvres, Dubois, son ennemi, s'ingéniait à produire des merveilles. Il s'était, d'abord, occupé de la demoiselle *** et de sa délation amoureuse. On l'avait convoquée, entendue à nouveau, confrontée avec le terrible Bertrand, — et le drame passionnel avait tourné à la farce lugubre. Dans cette affaire où la police pataugeait en pleines ténèbres, la citoyenne indicatrice paraissait bien avoir vu clair, puisqu'elle avait parlé de Moreau. Toutefois il s'agissait de la contraindre à répéter ses dires et à compromettre le général. Ce fut le séduisant Piis qui se chargea de cette besogne.
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Le citoyen Antoine-Auguste de Piis, un ci-devant noble, chevalier, fils de baron, était le secrétaire général de la préfecture de police. Comparé aux divers aigrefins qui peuplaient la rue de Jérusalem, ce royaliste accommodant aurait pu se croire honnête homme; mais il avait trop d'esprit pour devenir sa propre dupe, et il tenait surtout à son renom de bon vivant. Chansonnier et vaudevilliste, il avait longtemps fabriqué des parodies, troussé le couplet « à la poissarde », sans négliger la prose aphrodisiaque du conte libertin. Ses œuvres, — on en vendait de complètes et de choisies, — contenaient déjà, en 1802, une cinquantaine de comédies-parades, « divertissements » ou « facéties », des Cassandre oculiste^ des Sabot perduy des Gâteau à deux fèves, des Abbé vert, et autres joyeusetés. Il est vrai qu'aujourd'hui, fonctionnaire important, M. le chevalier n'agitait plus les grelots de Momus; mais Cornus (une belle rime!) et les repas friands le captivaient encore. Fondateur des « Dîners du Vaudeville », et bientôt du « Caveau Moderne », chaque semaine, ce quinquagénaire impénitent s'en allait, rue de Chartres, célébrer en folâtre compagnie le jus de la treille, les charmes de Catin, l'innocence de Fanchette, et aussi les gloires et vertus du Premier Consul. GouCfé, ou bien Népomucène, suivant le plat du jour!... Oui, mais passe-temps de soirées! Dans les bureaux de Jérusalem, l'homme aux faridondaines travaillait autrement; il y pratiquait l'interrogatoire, et lande-
rirette, faisait empoigner son monde, pour le coffrer à Pélagie, landerira : un aimable garçon I
Donc, le lundi 18 prairial. M"® *** comparut devant Piis. L'auteur du Saint déniché lui donna lecture de sa déclaration première, Textràvagante histoire de beurre destiné à François Rapatel, « l'adjudant du général Moreau ».... Maintenaitelle cette déclaration?Lavoulait elle signer?... Bien stylé par Dubois, l'Anacréon de la police se montra d'une discrétion parfaite. Il savait, notamment, par le registre des Messageries, que la gresle, inscrite au départ « effets et linge », ne pesait en tout que trois livres. A ce compte, chacun des six pots de grès aurait eu la légèreté d'une fiole d'apothicaire. Mais le galant Piis n'abusa pas de ses avantages; M. le chevalier n'était pas homme à faire pleurer une belle, et M"^ *** parapha et signa.... Or, le soir dudit jour, le commissaire Comminges lui raflait son amant pour l'envoyer au Temple. A défaut de François, on enfermait Auguste : péripétie, monsieur de Piis, et situation!
Alors, commença une série de répugnantes pratiques. La police remit à M"**** un permis de pénétrer au Temple, pour y voir librement son « ami ». C'était l'habituel procédé, l'amorce coutumière : on obligeait une maîtresse à soutirer, pour les trahir, les confidences de son galant. Affolée de terreur, Félicie *** se prêta sans résistance à cet ignoble jeu : Dubois abusait sans vergogne d'un désespoir de femme. Elle remit en outre au
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préfet toute une correspondance des Rapatel : la malheureuse l'avait été chercher elle-même dans la maison meublée de la rue de la Michodière. Ces lettres personnelles et intimes n'étaient relatives qu'à la jeune femme, à sa liaison, à ses tristesses, aux espérances de son mariage; mais le douloureux mystère de famille fut versé sans scrupule dans les cartons de la police : on peut l'y voir encore....
Au surplus, tant de gredineries ne produisaient aucun résultat. Jamais la délatrice n'avait fréquenté chez Moreau; ses racontages n'apprenaient rien d'intéressant, et, rentré en soi-même, le prisonnier du Temple ne parlait plus. Dubois, dans sa poursuite, ne trouvait donc que buisson creux, et sa vanité s'enrageait, — quand tout d'un coup il crut apercevoir une autre piste à routailler.
La police possédait à présent les noms de maints distributeurs de libelles ; mais un seul de ces inconnus, Jourdeuil, retenait l'attention des limiers en quête. Il venait d'expédier à Paris un autre envoi suspect, une caisse adressée à la demoiselle Duret, femme de chambre, au quartier de l'Oratoire. On arrêta cette fille, — même, avec elle, quelques douzaines d'autres Duret, — et, sous la menace des Madelonnettes,la chambrière dégoisa ce qu'elle savait : « Jourdeuil?... Un bon jeune homme de son département, un brave garçon de la Haute- Marne! Il était domestique à Rennes, brosseur d'un
officier. Mais Jean-Pierre allait revenir à Paris, et cravance y avait envoyé sa malle.... Voilà! »...
Pourtant, la « caisse cordée » du bon jeune homme était, pour lui, des plus compromettantes. Parmi les nippes et les fripes, elle recelait un exemplaire des placards, et des couplets contre le Premier Consul. La chanson, injurieuse et grossière, était écrite sur du papier rouge, — celui qui servait à fabriquer les enveloppés des libelles. En outre, on découvrit dans ce bagage une sorte de rébus qui intrigua vivement le soupçonneux Dubois : le chiffre 1205, sans autre indication.... Qu^était cela?...
Le préfet donna des instructions à la servante et à son maître.,.. < Quand Jourdeuil viendra demander sa malle, vous renverrez à la Cour Neuve : dépôt des objets trouvés.... » Le piège à rats!... Huit jours plus tard un grancf flandrin de paysan se présentait à la consigne : on Tempoigna.
Aussitôt s'engagea une sinistre parade, joute émouvante entre Tastuce et la violence, le campagnard et l'estafier. Le préfet voulut interroger, luimême, l'infime rustaud. Par deux fois en un seul jour, il fit comparaître Jourdeuil, le harcelant de questions insidieuses, lui tendant des traquenards. Mais il avait affaire à forte partie : le blaisot de Champagne se montrait aussi matois qu'un Lorrain, plus franc conteur qu'un Franc-Comtois. De sa voix traînante il rusait, biaisait, niaisait, faisait son parfait imbécile.... « Eh bien, quoi! Que lui reprochait-on? Il avait trouvé un papier rouge dans
le ruisseau, et Tavaii ramassé. Etait-ce un crime? » Quant à la chanson, il en revendiquait la gloire : le gaillard se déclara poète.... Dubois perdit patience.... « Bouche cousue?... A Bicêtre!... »
Bicêtre était alors une geôle redoutée, la plus infâme de ces atroces prisons qui étalaient leurs noirceurs délabrées dans les rues de Paris ou^la campagne de sa banlieue. Elle était placée sous la surveillance de la préfecture de police, — huitième division, dirigée par le citoyen Parisot. Mais ce Parisot observait assez mal les règles de Thygiène, car son Bicêtre passait pour une « guillotine sèche » . Bien humide cependant! D'effroyables légendes circulaient dans le public sur les horreurs de ses cachots. On parlait surtout de certains cabanons où, dans les moisissures souterraines et les puanteurs ordurières, on déposait un prévenu. Ces légendes, d'ailleurs, n'étaient que vérités. Les cabanons existaient; ils avaient pour emploi d'assagir les mauvaises têtes, ou de rendre loquace la muette obstination d'un inculpé. Destinés aussi aux conteurs de sornettes, aux fabricants de galbanum, l'argot de la police les avait baptisés galbanons. Quarante-huit heures passées dans leur obscurité fétide suffisaient, d'ordinaire, à raviver les mémoires, extirper les aveux, dénouer des lèvres trop bien closes....
Dubois avait espéré en la puissance d'un tel remède et son attente ne fut pas déçue. Deux jours après sa mise en galbanon, le facétieux Jean-Pierre
se décida à parler. Il demanda du papier au « citoyen concierge », et rédigea longuement sa confession : le gaillard mangeait le morceau.
En son langage de paysan, tantôt gouailleur, tantôt pleurard, il raconta une scène que nous avons déjà décrite.... Domestique à Rennes, Jourdeuil y servait de brosseur à un officier de la garnison, le citoyen François Bertrand. Ce Bertrand, aujourd'hui sous-lieutenant à la 82* demi-brigade, avait été longtemps le vaguemestre de l'Armée de l'Ouest. Un raté, un mécontent, un clabaudeur! Certain jour de floréal, il avait envoyé son ordonnance chez un bourgeois de la ville, nommé Chausseblanche, pour en recevoir une liasse d'imprimés.... Les libelles!... Le brosseur, en fouillant dans les poches de son maître, avait dérobé Tun des placards : « Ah! citoyen préfet, à cette lecture, je frissonnai d'horreur! J'ai gardé néanmoins le pamphlet; mais pour le livrer au gouvernement ». Puis, le dolent Jean-Pierre s'apitoyait sur soimême.... Malheureux garçon! lui si dévoué au Grand Consul, comme il avait souffert! Durant toute une décade, son lieutenant l'avait contraint de porter aux diligences des paniers, des ballots bourrés de toute espèce d'infamies! Chaque fois on l'obligeait à changer de nom : le Morland, le Thomas, la demoiselle Leblanc, — c'était lui, hélas! lui, infortuné Jourdeuil! Il protestait pourtant de son innocence : seul, l'officier vaguemestre était coupable! Seul? Non pas; un autre conspir
rait,' plus criminel encore, — un quidam inconnu qui se cachait à la campagne. Celui-là dirigeait le complot. Bertrand le fréquentait; souvent il lui rendait visite ; même, il avait disparu de Rennes, pendant plusieurs jours. Quel nom portait le personnage? Où se « muchait-il? » Jourdeuil l'ignorait. Mais cet homme devait être un militaire, un grand chef, une épaulette à grosse torsade, une graine d'épinards! Oui, certes; peut-être bien un général, car il employait pour ses manigances des sapeurs et des charretiers de la République I « Voilà, citoyen préfet, les seuls faits qui soient à ma connaissance. Si je n'ai pas parlé plus tôt, c'est que je m'estimais innocent. Mes réflexions m'ont aujourd'hui démontré le contraire. »
Bicêtre avait porté conseil, et cette confession était évidemment sincère. Le préfet, cependant, n'en fut pas satisfait.... Plus il avançait dans l'instruction de cette affaire, plus les ténèbres y devenaient épaisses? Quel pouvait être l'inconnu, le monsieur de grosse importance, qui préparait ses mauvais coups dans la campagne de Rennes?...
Dubois fit, à nouveau, comparaître Jourdeuil; mais le gars champenois avait narré tout ce qu'il savait. L'interrogant préfet lui posa donc d'autres questions.... « François Bertrand avait-il de la fortune? — Lui?... Rien que des dettes. — Comment alors avait-il payé l'imprimeur? » Le domestique de Tofficier ne put répondre, et Dubois poursuivit ses demandes :
— Pourquoi, Jourdeuil, avez-vous quitté Rennes?
— Pour venir retrouver un de mes premiers maîtres, le capitaine Fourcart.
— Où demeure le capitaine Fourcart?
— A Versailles.
— Un voyage qui a duré bien longtemps !
— Ah dame! lorsqu'on mène des chevaux en laisse, on ne chemine qu*à petites journées.... D'ailleurs, je me suis arrêté à Versailles.
— Chez Fourcart?
— Oui, un jour durant.
— A qui appartiennent les chevaux?
— Aux officiers Fourcart, Marbot et Maurin.
— Que signifie le chiffre 1205, trouvé dans votre malle?
— C'est l'adresse du citoyen Marbot : 1205, rue de Miromesnil....
Le cadet du Bassigny avait dévidé son histoire ; il parut devenir trop discret : on le ramena donc à ce Bicêtre, inspirateur des sages réflexions.
Ce nouvel interrogatoire avait passionném'ent intéressé Dubois. Jourdeuil, — il n'en pouvait douter, — arrivait à Paris, porteur de quelque message. Mais quels étaient ces officiers, Maurin, Marbot, Fourcart?... Une note explicative du ministre de la Guerre renseigna promptement le curieux préfet. L'adjudant-commandant Maurin, le lieutenant d'infanterie Adolphe Marbot, le capitaine de grenadiers Fourcart appartenaient, tous trois, à
rétat-niajor de Bernadotte...; Étrange en vérilé!... Ainsi, Bertrand, l'expéditeur des libelles, entretenait des relations suivies avec les familiers d un parent, d'un allié du Premier Consul? Et, soudain, l'avisé Dubois crut tenir le mot de l'inquiétante énigme.
Le passé de Marcellin Fourcart la faisait aisément deviner.... Ardent républicain, protégé autrefois par des représentants de la Montagne, cet Ardennois, né à Mouzon, passait pour être un favori de Bernadotte. Il avait su, tout autant que Simon, gagner le cœur du « général, conseiller d'Etat ». Son nom se lit souvent, cité avec éloges, dans la Correspondance de l'Armée de l'Ouest : plusieurs faits d'armes et des missions secrètes; le grenadier, traqueur de Chouans, y apparaît aussi comme un acheteur de consciences royalistes. Et de fait, moitié soldat, moitié agent, le capitaine était de ces finauds qu'appréciait tant l'ancien sergent « Belle-Jambe ». Bernadotte, en ce moment, demandait pour sa créature un grade de chef de bataillon, sans pouvoir l'obtenir. Fourcart le jacobin, mal noté dans les bureaux de la Guerre, venait de recevoir l'ordre de partir pour Rouen, et de changer d'état-major. Il se montrait fort mécontent, se plaignait, et, de jour en jour, différait son départ. La lettre de service datait de floréal; un long mois s'était écoulé, et cependant l'officier n'avait pas encore obéi.... Pourquoi?
Les indicateurs de la préfecture apportèrent
bientôt à Dubois d'autres avis, fort importants. Le suspect Fourcart habitait, à présent, Versailles, il y demeurait, en camp volant, *à Tauberge, au Chariot d'Ovy dans un quartier perdu de la ville. Versailles n'était, en ces jours-là, qu'une vaste solitude où la police fonctionnait mal. Le parc, aux murailles croulantes, les Trianons et leurs massifs servaient de champ d'asile à bien des malandrins; même on avait pu voir, au temps du Directoire, des chauffeurs se clapir dans les bois des Gonards. A l'hôtellerie du Chariot dCOr, Fourcart n'avait donc pas de surveillance à redouter : un espion aurait été brûlé trop vite. Marié, et jeune encore, — il n'avait que trente-ti'ois ans, — le citoyen menait pourtant une existence bien casanière; sa femme et lui ne fréquentaient personne, sauf un commissaire de police. Pourquoi cette précaution? Indice révélateur! signe évident d'une mauvaise conscience!... On savait aussi que cet homme à mystères se rendait à Paris, pour travailler avec Bernadotte; parfois même, il ne rentrait pas au logis.... Pourquoi encore de telles absences? Oui, pourquoi?...
Ces divers renseignements édifièrent tout à fait Dubois, et son fertile cerveau eut vite imaginé une hypothèse ingénieuse.... Disposant de plusieurs chevaux, l'adjoint d'état-major, pensa-t-il, se transportait fréquemment dans la banlieue de Rennes : l'inconnu que Bertrand allait voir en cachette, — c'était Fourcart. L'intrigue paraissait habilement
ourdie; les cabaleurs étaient nombreux. Ils devaient tenir leurs conciliabules dans quelque villa ignorée encore, mais qu'on saurait bien dénicher; Fourcart, sinon Marbot, leur apportait des ordres, et renvoi des libelles annonçait de prochaines révoltes. Sans aucun doute, l'Armée de l'Ouest allait se rebeller!
Très fier de sa puissance divinatoire, Dubois alla soumettre ses inductions à la clairvoyance de Bonaparte. Dans le recueillement de la Malmaison, sous la verdure et les senteurs des hauts tilleuls, il raconta sa découverte, et formula son accusation :
« L'instigateur du complot, Général-Consul, n'est pas Moreau : il se nomme Bernadotte. »
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Complot des Libelles, PI. VI