‹ Conspirateurs et gens de policeChapitre 15 sur 46 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Bernadette en 1802.

L'accusation qu'apportait son préfet de police ne pouvait surprendre le Consul : ce grand connais^ seur d'hommes connaissait trop bien Bernadotte. De vieille date, il en avait deviné les ambitions fermentantes, les vanités maladives, les jalousies bilieuses, les souriantes perfidies, et, dans cette âme en souffrance, il soupçonnait des rêves de trahison. Tout chez cet autre favori de la Fortune lui déplaisait : une fatuilé outrecuidante, une médio* çrité se gonflant d'importance, un esprit d'intrigue sans cesse en travail, et surtout une inquiétante duplicité. Cette bouche qui débitait, à la Malmaison, tant de flagorneries, — Bonaparte la savait prodiguant ailleurs, les critiques et la diffamation ; il estimait capable de vilenies un homme qui vantait trop souvent son honneur, ^t Le Gascon! » disait-il, pour désigner le capitan à double face, né

i84 LE COMPLOT DES LIBELLES

pourtant Béarnais. Mais, dédaignant d'ordinaire Fimpuissance d'un ennemi, il laissait en repos ce malveillant qui paraissait tranquille. La haine de Napoléon fut toujours un hommage rendu à ceux qu'il redoutait : il craignit Moreau, et le persécuta; il méprisa Bernadotte, et en fit une Altesse.

Jean de Bernadotte, « fils légitime de Henri, procureur au sénéchal de Pau, et de demoiselle Jeanne de Saint- Jean », çivait alors trente-neuf ans. Un portrait, peint vers cette époque, a curieusement rendu la cauteleuse physionomie de ce personnage, et contient même, en son dessin, toute une psychologie. La figure a de la noblesse; mais sa fausseté alarme l'observateur qui l'étudié : le menton s'avance et fait saillie sur le visage; des lèvres minces esquissent un sourire que dément aussitôt le fuyant regard des yeux inquiets; le nez, aux narines pincées, s'allonge et se courbe, par trop semblable à un bec d'oiseau de proie; le front, receleur de tant de sournois projets, se cache sous les boucles prétentieuses dé la chevelure; le modèle incline la tête, comme sous l'accablement de ses puissantes pensées, et tout nippé de noir, austère et sévère, vertueux et dédaigneux, il pose, grimace, joue au puritain : c'est un philosophe portant l'épée, une façon de quaker maniant le sabre, le Franklin des armées!... Tel devait être, assurément, le Bernadotte de 1802, — avant qu'un coup de la Fortune a'eût fait de l'ancien sergent

« Belle-Jambe » un prince royal, plus tard un roi... En ces jours-là, ce soldat de la France ne songeait pas encore à mitrailler l'uniforme français. Général de division depuis 1794, ayant même commandé en chef deux armées, jadis ambassadeur et ministre de la Guerre, aujourd'hui conseiller d'État et apparenté à Bonaparte, on le pouvait croire une sorte de puissance en le gouvernement consulaire.... D'aucuns toutefois prétendaient que sous l'habit doré à collet écarlate se cachait un sans-culottes, un jacobin. Sa faveur sous le Directoire, l'assistance morale qu'il avait prêtée au coup d'État de fructidor, ses liaisons avec les « enragés » du Manège, sa conduite indécise ou calculée au Dix-huit Brumaire, tout dans le passé de Bernadotte semblait lui mériter un tel renom *. Depuis deux ans d'ailleurs, dans ses dépêches ou ses proclamations, le général en chef de l'Armée de l'Ouest parlait le pur langage du jacobin. Il appelait la Vendée un « égout »; le Vendéen était pour lui « le fléau de l'espèce humaine ». Il abominait le prêtre et l'émigré, « bandits ou vagabonds du royalisme, cargaison de brigands vomis par l'Angleterre ». « La force des lois, ni celle de la raison, ne peuvent plus atteindre ces infâmes; la triste humanité gémit des ravages que trop de tolérance a propagés.... La perfidie des prêtres ne sera jamais ramenée par l'indulgence. Ils scrutent les consciences et portent la désolation

1. Voir le beau livre de M. Albert Vandal : U Avènement de Bonaparte, p. 306.

dans les familles.... Ennemis éternels de tout ordre social, pour eux la justice ordinaire a des formes trop lentes, car nos prisons sont encombrées de

pareils scélérats » Parfois à ces féroces formules

de terroriste se mêlait une rhétorique ampoulée, qui dénotait l'amateur de littérature à laBarrère... : « Oh! mes frères d'armes,... portez dans vos familles l'exemple des vertus civiles ; ce sont elles qui ont enfanté nos prodiges!... Élevez vos âmes aux plus sublimes idées; ne perdez jamais de vue que l'élan de la Liberté vous a toujours conduits... ». Mais tout cela n'était que mots sonores, déclamations, pures gasconnades. Pour seul jacobinisme, Bernadotte avait au cœur l'amertume de ses déceptions, et le fiel de ses jalousies. Médiocre général à l'armée du Rhin, inférieur en gloire aux Delmas, aux Richepanse, aux Lecourbe, ses compagnons de bataille, il se croyait un génie militaire. Diplomate ridicule et bafouer durant un court passage à Vienne, il s'estimait un génie politique. La vanité, autant que l'orgueil, faisait délirer ce cerveau, madré pourtant et très calculateur. A présent, l'un des premiers dans l'État, il rêvait devenir le maître de l'État. Surtout, il ne pardonnait pas au petit Bonaparte, son cadet sur l'Annuaire, d'avoir gagné tant de victoires et d'être aujourd'hui le Grand Consul.

Une femme exacerbait par ses propos les souffrances de cette âme ulcérée : l'épouse était la mauvaise conseillère de l'époux. Dans sa maison

de la rue Cisalpine, près de sa chère Désirée, Bernadette n'entendait jamais quelqu'une de ces paroles qui, douces ou prudentes, savent apaiser les rancœurs, assagir les résolutions. Pareille à M"** Hulot poursuivant son gendre d'objurgations ambitieuses, M"'*' Bernadotte obsédait son mari de doléances irritées. Elle aussi abhorrait le Premier Consul, et les motifs de cette haine pourraient former un chapitre instructif de psychologie féminine....

Jadis Bonaparte, épris de cette femme, l'avait demandée en mariage. C'était aux temps lointains où, modeste général de brigade, petit jeune homme d'aspect farouche et ridicule, encadrant son maigre visage dans une crinière hirsute qui retombait en « oreilles de chien », il végétait très besogneux. Ce chétif, cependant, s'était flatté d'avoir su inspirer l'amour. Sa chère âme, sa beauté, son idole se nommait Désirée, l'enfant de feu Clary, gros marchand d'huiles, à Marseille. Déjà, Joseph Buonaparte avait épousé une autre fille du savonnier, la maigriotte et couperosée Julie; aussi, activait-il ces fructueuses amourettes. La citoyenne Clary s'était montrée coquette, aimable, encourageante; on avait échangé des lettres, des portraits, des serments. Mais, un jour, la bien-aimée était partie pour Gênes. Adieu, alors, la tendre correspondance et ces niaiseries charmantes que roucoulait toute femme sensible : pas même un envoi de nouvelles!... « Ah çà! pour arriver à Gênes on tra-

verse donc le fleuve Léthé? » et, quelques mois plus tard Napoléon avait épousé Joséphine.... Certes, la volage petite personne n'avait guère pleuré sur son roman perdu, mais aujourd'hui citoyenne Bernadotte, elle se dépitait d'avoir si bien manqué la fortune. Peut-être sa vanité de femme reprochaitelle au soupirant éconduit de s'être consolé trop vile ; peut-être encore sa jalousie d'épouse soutfraitelle de voir l'époux de son choix si inférieur à l'amant dédaigné. Sa blessure était d'autant plus cuisante que Bonaparte ne semblait pas se souvenir; il accueillait en protecteur son infidèle; même, parrain d'Oscar, un fils de Désirée, il l'avait affublé d'un prénom ossianesque : tous les pardons de l'indifférence.... Et, froissée dans son amourpropre, mais possédant le cœur de son. mari, cette femme poussait aux aventures un ambitieux que torturait l'envie.

La dislocation de l'Armée de l'Ouest avait âprement chagriné Bernadotte. Revenu à Paris dès les premiers jours de frimaire, il se montrait mécontent du Consul, assez. peu satisfait de soi-même. Et de fait, ce glorieux s'était acquis bien peu de gloire durant une campagne de vingt-deux mois. Pas la moindre escarmouche, aucun autre Quiberon; mais d'incessantes et fastidieuses battues, simples opérations de gendarmerie! Il regrettait son commandement; ses treize demi-brigades de fantassins, de cavaliers et d'artilleurs; son quartier général de Rennes; sa maison militaire nombreuse et bien

empanachée, ses dragons-gardes cavalcadant autour de lui, pareils à des mamelucks consulaires, ses quatre-vingts adjudants-généraux, officiers d'ordonnance, aides de camp, — tout Tattirail, toute la puissance, toutes les griseries de sa dictature.... Eh quoi, « Toreille fendue », — lui le héros de Neumarck, de Palma-Nuova, de Caporetto ! ! On aurait dû le choisir pour commander l'expédition de Saint- Domingue! Mais non; toujours et toujours les passe-droits, les flatteurs, la camarilla de la Malmaison!... Et pour donner le change à la malignité publique, le vaniteux souffre-douleurs se disait malade, harassé de fatigue, condamné par les médecins à un impérieux repos.... Ah! s'il pouvait s'en aller à Plombières respirer l'air de la montagne!... Un anémié, un moribond!

Ce moribond, toutefois, avait bonne mine, tenait des assemblées, donnait des fêtes et des raouts. Dans sa maison de la rue Cisalpine, — un champêtre ermitage, habillé de lierre et de fleurettes montantes, bâti à l'orée de Mousseaux, au bout d'un long jardin où se dressait un labyrinthe (les Grecs et la Nature!) — il recevait force visites. Des généraux, de nombreux officiers venaient montrer leurs uniformes dans les salons d'un camarade, et le malin Fouché dînait souvent chez cet autre malin. Une croissante affection unissait maintenant les deux hommes. Mécontents l'un et l'autre, ils s'étaient rapidement compris, et déjà leur amitié tournait au compérage.... Du reste, dans la Chau-

mière de la rue Cisalpine, rien de suspect, en apparence. Chacun y admirait les vertus du Grand Consul, exaltait son génie, respectait son pouvoir : c'était, du moins, ce qu'affirmait Fouché.

Pourtant, les familiers de Bonaparte, un Savary ou un Davout, lui racontaient tout autre chose.... Le gendarme et le grenadier tenaient chacun leur bureau d'espionnage et facilement accueillaient la délation. Assistés par Dossonville, ils prétendaient connaître bien des mystères. La verdoyante et fleurie chartreuse était, à les en croire, une officine sans cesse en travail, où s'élaboraient des intrigues politiques, où se préparaient de criminels complots. Bernadotte y prodiguait conseils et encouragements aux tribuns cabaleurs, derniers champions du jacobinisme; aux opposants du Sénat, libéraux férus d'idéologie : on venait chez le général recevoir le mot d'ordre. Il excitait ces têtes brouillonnes, calomniait le Consul, lui attribuait des projets liberticides, et, poussant à la résistance, promettait l'appui de son épée. « Conspiration flagrante!... »

Mais d'autres racontages, beaucoup moins vraisemblables, se débitaient aussi à la Malmaison. Davout et sa police y avaient fabriqué du roman : acharnés contre Bernadotte, ils cherchaient à le compromettre dans l'affaire Donnadieu.... « Conspiration à mort! » disaient-ils. Des conjurés se sont réunis plusieurs fois dans le logis du général Delmas : Bernadotte assistait à ces conciliabules.

Googk

Assemblées, d'ailleurs tumultueuses, et discussions confuses! Comment devait-on se défaire du Bonaparte? Fallait-il Tabattre à coups de pistolet, durant la parade du Carrousel? Valait-il mieux l'assaillir dans sa voiture, le sabrer, jeter son corps sur le sol, le faire piétiner par les chevaux? Grave problème d'assassinat. Sans approuver le meurtre, le « Gascon » acceptait le guet-apens : « Ne tuez pas : enlevez! » Mais les conjurés aussitôt avaient réclamé la mort du tyran....

La mise en scène d'un tel complot et sa fabulation de tragédie auraient dû éveiller la méfiance de Bonaparte; pourtant, toujours soupçonneux, et voulant croire aux stupéfiants avis, il faisait surveiller Bernadotte. Le gasconnant malade sentait donc rôder autour de lui tous les mouchards de Dossonville. Ils se montraient peu discrets; même un de ces messieurs avait loué une chambre d'où son regard plongeait sur la maison rustique. De son observatoire, il apercevait l'étroit et long jardin, ses tonnelles, son labyrinthe en colimaçon : tous les mystères du prétentieux cottage.... Intolérable! Ne pouvoir goûter le repos, au sein de la Nature, de la famille, de l'amitié!... L'époux de Désirée Clary avait alors crié vers son beau-frère, — et Joseph, aussitôt, d'accourir à la Malmaison. Jalousant son cadet, mécontent de soi*même, entouré d'intrigants qui excitaient sa vanité souffrante, Joseph éclatait en violences. Il défendait l'honneur de son parent, se portait garant de sa loyauté.

engageait Napoléon à se méfier des calomnies. Mais le Consul, qui n'aimait pas recevoir de leçons, et traitait volontiers ses frères comme autrefois les charretiers de ses batteries, rabrouait durement le sermonneur. Faute de preuves, toutefois, il n'avait pas fait encore arrêter Bernadotte.

Ces preuves, il croyait bien les tenir aujourd'hui : Dubois lui en apportait d'accablantes. Fourcart et Marbot inculpés, — n'était-ce pas leur général convaincu lui-même ? Les soupçons de Bonaparte se détournaient à présent de Moreau. A l'œuvre on connaît l'ouvrier, et, dans ces lâches placards, les perfidies, l'emphase du style, les grands mots jacobins, tout dénonçait à sa clairvoyance le haineux Béarnais,... « Misérable! Oui, les révélateurs avaient dit vrai : cet homme était le complice de Donnadieu. Ignoble histoire, digne à peine du Bas-Empire! L'assassinat expliqué par l'outrage ! Ah çà, prenait-on le sang d'un Bonaparte pour de l'eau de fossé? Misérable! Misérable!!... » et autres expressions habituelles à ses colères....

Sur-le-champ, il enjoignit au préfet de police de faire incarcérer les aides de camp de Bernadotte. L'ordre fut exécuté sans retard. Le commissaire Regnault, « le quart d'œil » de la rue Verte, enleva le jeune Marbot dans l'appartement de sa mère. A Versailles, Fourcart fut cueilli, à son tour, par cet autre commissaire, son précieux ami.... Dubois avait conduit, à lui seul, cette affaire; il triomphait. Alors, rinfatué personnage éprouva le besoin d*hu-

milier le ministre, son ennemi. II laissa passer vingt-quatre heures sans avertir Fouché ; puis quelques billets laconiques lui adressèrent comme un défi :

« Le Premier Consul m'a donné Tordre de faire arrêter le nommé Marbot.... En vertu des mêmes ordres, j ai fait arrêter le nommé Fourcart.... Je crois indispensable de faire arrêter tout de suite le nommé Bertrand, sous-lieutenant à la 82"" demibrigade. »

Dubois semblait maintenant diriger la police tout entière.

LE COMPLOT DBS UBELLE8. 1*>

Victime de tyran!

Certes le citoyen Nicolas-François Bertrand pouvait passer pour un militaire malchanceux. Intelligent, instruit et sachant son métier, il n'était encore, à quarante ans passés, que sous-lieutenant. Ses parents, — il est vrai, — petits bourgeois de Metz, s'étaient toujours montrés d'impénitents jacobins; même son frère avait, sous la Terreur, occupé les fonctions d'accusateur public. « Médiocre avocat, anarchiste et adonné au vin », disait de ce minime Fouquier-Tinville une note facétieuse de son préfet..,.

Oui, sans doute : famille compromettante; mais de bien autres raisons avaient forcé Bertrand à marquer le pas sous la contre-épaulette. Son dossier renfermait une déconcertante énigme. Ofticier depuis quelque douze ans, et jadis élu capitaine de grenadiers aux Volontaires de la Moselle, ce raté, ce fruit sec de l'épée ne pouvait invoquer

YicrriME DE tyran! 195

en sa faveur ni blessure ni campagne : à une époque d'universelle bataille, il n'avait assisté à aucun combat. « Mission particulière », expliquait sèchement le dossier, — c'est-à-dire, en style moins sibyllin, emploi dans la police. Très finaud, ce grenadier de la Moselle avait exercé l'espion* nage partout où, en Belgique, ses volontaires avaient fait claquer leurs sabots. Maintenant, il le pratiquait en Bretagne; Bernadotte l'avait choisi pour vaguemestre de son armée, « mission particulière », grâce à laquelle Bertrand pouvait manier, palper les lettres, même les décacheter : il fonctionnait mieux qu'un cabinet noir. Bernadotte, du reste, s'amusait fort de ce garçon, lettré, voire littérateur, qui façonnait, comme un Garât, de la prose éloquente, et troussait tel qu'un Piis la gaudriole et le couplet. Mais, à Paris, le ministre de la Guerre, Berthier, appréciait mal des talents si divers, et l'incompris Bertrand, prosateur et poète, sentait pousser les cheveux gris, tout en restant à perpétuité simple sous-lieutenant.

Ignorant ses « missions », les camarades s'apitoyaient sur cet infortuné. Le vaguemestre était populaire dans les cafés et les tabagies que fréquentaient les officiers ; on y vénérait, on y régalait une victime du tyran.... C'était, — nous l'avons esquissé déjà, — un fort et haut gaillard, à la trogne colorée, aux joues que balafraient des favoris en croissants de lune. Jovial et trivial, François Bertrand faisait, à Rennes, la joie de la gar-

GooqIc

nison. Il Tamusait par son bagout, sa jactance, ses calembredaines, le récit de ses bonnes fortunes, — car il était Tenfant chéri des dames, ce grand flandrin, un ravage-cœur pour le trottin et la grisette; même il collectionnait leurs lettres d'amour : histoire de rire, en savourant l'omelette au schnick de la pension. Ses douze cents francs de solde lui permettaient toutes les folies!... Le départ de Bernadotte avait, pourtant, ouvert une brèche dans son budget; il n'était plus vaguemestre, et demeurait toujours sous-lieutenant. Logé longtemps chez une aristocrate, ce dépensier des fonds secrets avait dû déguerpir. Il habitait, maintenant, au n"" 6 de la rue de l'Horloge, dans une chambre juchée sous les combles : Bertrand le jacobin se voyait réduit à vivre en Spartiate.

Or, dans la journée du 24 prairial, les boutiquiers, ses voisins, purent assister à une scène d'insigne bouffonnerie, plus folâtre vraiment qu'un acte de Radet, ou qu'un chapitre de Pigault-Lebrun.... Ce jour-là, au coup de midi, deux brigades de gendarmes à pied s'engagèrent dans la ruelle : ils venaient arrêter le « nommé Nicolas-François Bertrand, accusé de manœuvres criminelles contre la sûreté de l'État ». Un maréchal des logis, le chevronné Caron, les dirigeait, — quelque malin, sans doute, de cette quatrième légion que commandait le colonel Mignotte. Ces gendarmes avaient pour mission d'enlever le conspirateur et

Googk

VICTIME DE tyran! 497

de le conduire à la Tour-Lebat, la prison militaire de Rennes ; un juge de paix allait venir, qui poserait des scellés dans Tappartement.... Préparée en grand mystère par le préfet dllle-et-^ilaine, cette opération, pensait Mounier, devait produire d'importants résultats. L'ordre d'arrestation transmis par Fouché lui était parvenu ; il n'ignorait plus que Bertrand était l'expéditeur des libelles; même, une délation récente lui avait signalé cet homme comme un agent de Bernadotte....

L'accusation était formelle : Maffran, le mouchard amateur, avait enfin forcé la porte du délicat préfet. Triomphant des répugnances de l'ex-Constituant, le jeune Routhier lui avait amené l'indicateur, un des flambeaux de sa police. Ce Maffran savait tant de choses, et il dénonçait tant de monde!... « A surveiller Pinoteau, Mûller, et la 82" demi-brigade ; Godard et la 79® ; le colonel Lami et la 30* légère; mais surtout à coffrer au plus vite le vaguemestre Bertrand, séide et mameluck de Bernadotte! intermédiaire d'une correspondance occulte, ce tripotier d'intrigues possédait bien des secrets : un examen de ses papiers pouvait élucider l'Affaire.... Au surplus, ajoutait le Maffran, tous ces gens-là étaient des francs-maçons ! On s'agitait dans les loges du Grand Architecte; compagnons, maîtres, vénérables, chevaliers-kadoches, — tous les porteurs du bijou s'exaspéraient contre le Concordat : il pleuvait sur le Temple!... » Bernadotte et les francs-maçons! Effaré, le préfet aussitôt avait

dépêché à Paris son secrétaire général, lui murmurant les plus mystérieuses instructions : « Une grande réserve, monsieur, vis-à-vis du ministre Fouché; un * entier abandon avec le ministre Ghaptal! »... Et, dans cet après-midi du 13 juin, nerveux, impatient, palpitant d*espoir, Texcellent homme attendait les résultats de la perquisition....

Le gendarme Caron, cependant, avait pénétré dans la maison de la rue de THorloge; mais, dès le seuil, il n*alla pas plus loin. Un voisin obligeant venait d'intervenir : « Personne là-haut, marchi! L'officier est absent. Il dîne.... » Fort bien! On l'attendrait, et, l'arme au pied, les brigades attendirent. Une demi-heure plus tard, le sous-lieutenant rentrait, et remontait placidement son escalier. Les gendarmes le suivirent; pas assez vite, toutefois, car ils s'aheurtèrent à la porte refermée :

— Ouvrez, au nom de la loi!

Pas de réponse : une rébellion!... Et soudain, rhonnête Caron éprouva un scrupule de conscience. Avait-il le droit, — lui simple galonné, — de forcer le logis d'un officier?... Il courut prendre l'avis d'un « supérieur ». A son tour, le supérieur se montra perplexe ; le lieutenant Dénouai avait bien reçu la « réquisition » du préfet, mais non les ordres du général. Il se rendit à la Place.... Chez le commandant d'armes Mayeux, hésitation nouvelle, nouveaux retards : il n'avait averti ni juge de paix, ni commissaire.... Et, tandis que duraient ces allées et venues, les gendarmes attendaient

Page 1