VICTIME DE TYRAN I
avec patience. Derrière la porte close du citoyen Bertrand, ils entendaient tout un remue-ménage; le c particulier » se démenait, ouvrait des tiroirs, battait le briquet, allumait son feu ; bientôt la che* minée ronfla, et une odeur de brûlé se répandit dans la maison. Enfin, lieutenant de gendarmerie, commandant d'armes, commissaire de police, juge de paix arrivèrent. Cette fois Bertrand ouvrit.
— Votre épéel On vous arrête 1 Où sont vos papier^?
— Les voici !
Et, gouailleur, le vaguemestre leur désigna la cheminée où fumait un monceau de cendres....
— Quoi! vous avez détruit vos papiers?
Mais lui, faisant le plaisantin :
— Bah, des lettres d'amour! Un militaire français ne doit jamais compromettre les dames!...
Le juge de paix apposa les scellés; puis, menottes aux poings, encadré de gendarmes, le joyeux Bertrand fut conduit à la prison de la Tour-Lebat.
Sa grotesque aventure mit en fureur le philosophe Mounier.... Quelle comédie, ou plutôt quelle mystification ! Ainsi tous ces militaires s'étaient donné le mot pour dauber un civil ! Encore et toujours le mépris du pékin!...
A son tour, il se transporta au logis qu'habitait Bertrand. Hélas! la gabaline avait été complète! Envolé, disparu, parti en fumée, le secret de la conspiration!... Le juge de paix brisa les scellés et
farfouilla dans les tiroirs. Rien!... Si, pourtant! Une lettre oubliée par mégardei... Mounier s'en empara;... elle était signée « Ursule!... 9 Quelque autre plaisanterie?... Mais non, énigmatique et fleurant le mystère, ce poulet doux était une pièce relative au complot :
€ Dans les premiers jours de prairial, un de nos c amis passera par Rennes. Il remettra au citoyen € Bertrand les paquets attendus. Ursule C.., c 20 floréal. »
La lettre portait le timbre de Saint-Malo.
Les tribulations d'un préfet consulaire.
Saint-Malo!... La ville par où, selon Desmarets, Georges Cadoudal avait envoyé ses libelles!... Le chef de la police secrète avait donc raison !... Fouché voyait clair dans les ténèbres de cette aventure!... Un complot royaliste ! !
Mounier demeura, quelque temps, perplexe; mais bientôt il écarta la troublante hypothèse.... «c Non : encore une comédie, un trop grossier torquet!... Et d'abord quelle était cette Ursule? Une femme, à en juger par l'écriture fine et menue de son billet. Sans doute; mais dans ses pattes de mouche pas une faute d'orthographe!... » Cette absence de cacographie avait rendu sceptique le raisonnant préfet. Principal de collège pendant l'émigration, il était resté grammatiste, quelque peu fesseur de cahiers, professant un superbe dédain pour les connaissances féminines : toute femme ignorait fatalement l'orthographe.... Naïvement cet
homme subtil transmit ses doutes à deux ministres : « Je me suis bien trompé en croyant que cette Ursule était une femme; un court examen de la lettre m'a vite désabusé : l'orthographe y est trop exacte ». Communiquée à Bonaparte, la dépêche misogyne dut égayer ce bon ami de M"'' de Staël.... Mais déjà d'autres soucis travaillaient la craintive cervelle de Mounier : sa police venait de l'avertir qu'une redoutable effervescence se propageait dans les casernes.
L'arrestation du vaguemestre avait mis en émoi la garnison de Rennes, et la 82'' s'excitait jusqu'à la fureur.... « De quel droit un civil, un fuyard d'émigré osait-il porter la main sur les militaires? Bertrand avait été promené à travers la ville, entouré de gendarmes, et tel qu'un malfaiteur! Aflront à l'uniforme, outrage à l'épaule tte!... » Dans les cafés, au quartier de Saint-Cyr, les officiers tenaient des propos de révolte. Les Archives de la Guerre nous ont conservé les noms de quelques meneurs; des capitaines et des lieutenants : Lelidec, Boutinière, Doriol, Boussard, Rousseau. Le plus enragé de tous était un chef de bataillon, le commandant Millier : « On en veut à notre liberté! déclamait-il; mais malheur à qui la menace! Moi, je ferai battre la générale, prendre les armes, déployer le drapeau, et alors, on verra!... » Toujours faible et se gardant de sévir, le colonel Pinoteau laissait crier tous ces furieux.
Sa conduite était des plus louches. Loin de vouloir calmer des colères menaçantes, il semblait prendre plaisir à exciter les mutins.... Bientôt le bruit courut que Bertrand, trop malmené par les gendarmes, meurtri et couvert de blessures, était mourant : on l'avait mis à la question.... Coquin de préfet!... Aussitôt, les officiers se rassemblent en tumulte, choisissent des délégués, et les dépêchent à Thôtel de llntendance....
Affable comme un monsieur des anciens jours, Mounier reçut avec d'aimables sourires les envoyés :
— Que désirez-vous, citoyen?
Mais eux, proférant des offenses :
— Donnez-nous des nouvelles du camarade....
On Ta torturé!... Est-il vivant encore?
— Très vivant; même il se porte à merveille.
— Eh bien, montrez-le-nous!
Tout autre magistrat que ce préfet débonnaire eût renvoyé au corps de garde de pareils insolents. Mais c'était une âme très douce, éprise d'un idéal de mansuétude, et d'ailleurs dépourvue d'énergie. Obéissant aux injonctions, il céda, et fit amener le prisonnier dans son cabinet. Alors, durant une demi-heure le goguenard Bertrand put converser avec ses chers amis, sous le regard anxieux du paternel Mounier.... Le martyr était bien vivant : les délégués se retirèrent. Oui; mais quelques heures plus tard nouvelle députation : d'autres épaulettes de la 82% accompagnées d'artilleurs, de dragons, de chasseurs, de vétérans. Eux aussi
demandaient qu'on leur exhibât la victime. Cette fois, le fonctionnaire éprouva des scrupules : « Vraiment on abusait de sa complaisance! » Et il refusa. Les officiers le quittèrent, furibonds.
Infortuné grand homme ! Soupçonneux à présent, mais ahuri et mystifié, il ignorait quel parti prendre. L'autorité militaire ne lui témoignait qu'une sympathie douteuse. De sournoises avanies ou d'injurieuses nasardes! Le commandant d'armes Mayeux s'amusait à lui estropier son illustre nom : « Citoyen Lemonnier », et le général Delaborde s'ébaudissait aux tribulations d'un préfet trop novice. Le célèbre Constituant et toutes ses gloires passées n'imposaient guère à l'ancien caporal, fils de boulanger : une vieille lune du vieux style, pensait-il; vieux habits, vieux galons, tout cela n'était plus d'ordonnance!... Au surplus, cette histoire de libelles l'intéressait à peine. Invention de police et amusement de mouchards!
L'instruction de l'affaire se poursuivait, sans rien apprendre. Chaque jour, escorté d'un greffier ou du commandant d'armes, le préfet se faisait ouvrir les geôles des deux prisons de Rennes. Tantôt il y rendait visite à l'imprimeur Chausseblanche, et tantôt au vaguemestre Bertrand; mais les deux inculpés
lui servaient une comédie qui ne l'amusait guère
Chausseblanche niait avec assurance, et geignait avec énergie. Il se disait mourant : la goutte, un érisypèle, trois ulcères à la jambe ; vraiment l'humidité de son cachot le tuait. Puis, il se lamentait,
— pauvre homme ! — sur son épouse enceinte, ses enfants en bas âge, sa mère octogénaire, ses traites impayées, sa faillite certaine : lui faudrait-il léguer à des êtres chéris la misère et le déshonneur? Au demeurant, il ne savait rien!... Avec Bertrand, la farce était moins éplorée, et se faisait impertinente.
— Vous connaissez Jourdeuil, votre domestique?
— Oui, certes; je l'ai congédié : un coquin, émissaire des chouans.
— Émissaire des chouans?
— Parfaitement! Il a soigné un cheval dans récurie d'un ci-devant noble.
— Vous connaissez aussi Chausseblanche, l'imprimeur Chausseblanche?
— Attendez donc,... je me rappelle : il m'a vendu parfois de la cire à cacheter.
— Des libelles outrageant le Premier Consul ont été déposés aux Messageries de Rennes.
— Vous me faites frémir. Mais c'est abominable!
L'interrogant préfet sortait alors de ses dossiers six enveloppes, — de larges enveloppes rouges ou bleues, et en désignait les suscriptions :
— Connaissez-vous cette écriture?
— Aucunement.
— On affirme, pourtant, qu'elle ressemble à la vôtre.
— Ce griffonnage?... Moi, je calligraphie!
— Les experts vous contrediront.
— Des ignorants !
— ^^Eh bien! voici une plume : écrivez.
— Plaisantez- vous? Suis-je devant un conseil de guerre? Moi, militaire, je ne vous connais pas.
— Je désire avoir un spécimen de votre écriture.
— Eh bien? transportez-vous à Mayence; j'ai habité cette ville : vous y trouverez de mes autographes.
— Ah, prenez garde! Ne bravez pas les sévérités de la loi !
— Ouf! qu'il fait chaud, citoyen préfet! L'été est vraiment torride, et la Tour-Lebat bien brûlante. Tant d'émotions m'ont épuisé. Ne pourrait-on me laisser en repos?
Donc, rien à obtenir de tels bailleurs de bourdes, et Mounier se désolait. Pour surcroît de soucis, la correspondance du ministre de la Police lui arrivait, déplaisante : Fouché s'y montrait cassant, hautain, voire injurieux. Il ressentait une vive irritation contre un subalterne qui, trop honnête homme, ne l'avait point servi.... « Occupez-vous des royalistes b, et ce Mounier emprisonnait des jacobins!... « Georges est l'inspirateur du complot », et cet étrange préfet d'IUe-et- Vilaine osait accuser Bernadotte!,., Mortifié par Bonaparte, Fouché prétendait à son tour humilier une créature du Consul. Ses dépêches relevaient avec bonheur les naïvetés ou les bévues policières du Constituant, trop féru de légalité; il le blâmait, le tançait, le gourmandait avec une ironie cruelle; on eût dit
d'un magister morigénant un mauvais écolier : «... Vos lettres ne m'apprennent pas les résultats « que j'attendais.... L'importance et l'atrocité du « complot n'admettent ni les considérations ni les « formes.... Votre amour pour la forme a failli tout
< compromettre.... Quand vous éprouvez des soup- « çons, il convient de me les communiquer.... Péné-
< trez-vousde mes ordres, et procédez avec célérité. » Expressions d'une colère impuissante, ou bien témoignages d'affolement, Fouché, plus impassible d'ordinaire, ne ménageait pas ses bourrades. Il demandait aussi qu'on lui expédiât, sans retard, l'imprimeur et le vaguemestre. Le ministre les voulait avoir sous la main afin de poser des questions, d'insinuer des réponses. Ce grand menteur possédait de merveilleux secrets pour faire mentir les autres.
Le style acrimonieux de pareilles mercuriales froissa le susceptible Mounier : il se plaignit à son ministre de l'Intérieur : « Je persiste à croire que, « seuls, les anarchistes sont compromis dans le « complot.... Je le répète : les chouans ne sont pour « rien dans cette affaire. On a voulu vous donner « le change par des histoires d'émigrés et de bateaux « anglais! » On, — c'était Fouché que le prudent fonctionnaire n'osait désigner autrement.
Il prêchait du reste un converti. Chaptal ne croyait plus à une conspiration royaliste; il avait reçu la visite de Routhier, et le jouvenceau, amateur de police, l'avait convaincu. Mais, savant dis-
tingué, ce chimiste était un fort médiocre ministre. Le « nitrogène », la teinture du coton, V «Art de faire du vin », le préoccupaient beaucoup plus que l'administration de la République continentale. Il s'absorbait, en ce moment, dans les triturations de la betterave sucrière : le manieur de cornues se trouvait dépaysé au milieu de la paperasserie bureaucratique. Et puis, de vieux prurits jacobins travaillaient encore une àme longtemps jacobine. Sans énergie comme sans conviction, il était lié avec Fouché, et, tout en le desservant, le redoutait.... Ghaptal écrivit donc à son préfet de solennelles banalités, le félicitant de montrer tant d'ardeur, et l'engageant à continuer. Ses lettres sont un modèle accompli de pompeuse insignifiance
Piqué au vif, Mounier enfin se rebiffa. Soudain, un curieux revirement se fit en sa conscience.... Ah! l'on voulait imputer à une tiédeur de zèle son amour de la « forme » ; on traitait d'imbécile son respect pour la légalité. Eh bien! on allait voir ce qu'un homme de robe était capable d'inventer!... Le Constituant, ami des lois, venait de disparaître; l'ancien juge royal se retrouvait soimême, Dauphinois retors, et procureur madré.
Alors, se joua une autre et dernière scène de comédie, — la plus extravagante de tout cet extravagant imbroglio.
Un matin, il se fit amener Chausseblanche dans son cabinet. Se faisant très doux, le préfet compli-
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monta le pauvre hère sur sa discrétion.... Honorables scrupules! Oui, mais le ministre de la Police ne les comprenait pas. Il exigeait qu'on lui expédiât le pauvre malade, et dame! dans un cachot du Temple, la goutte, Térysipèle se guérissent difficilement.... « Voyons, citoyen, songez à votre famille! Vous n'êtes pourtant pas si criminel! Le vrai coupable est celui qui n'a pas craint d'abuser de votre détresse, d'exploiter vos besoins d'argent. Un militaire, un général?... Un général, et nous le connaissons! Écrivez donc à cet homme qu'il ferait bien de fuir au plus vite. Nous ne tenons pas à l'arrêter, car nous voulons éviter un scandale. Rendez-nous ce service, Chausseblanche, et vous en serez bientôt récompensé ! »
Le pauvre hère ne protestait plus ; l'amorce l'attirait, et le préfet reprit :
€ Surtout, n'allez pas croire que je vous tende un piège. Non, certes! Je m'engage à faire parvenir votre lettre; j'attendrai même pour vous revoir, qu'elle soit arrivée à destination. Alors, et quand nous saurons votre corrupteur en sûreté, nous en reparlerons. »
Mots bénins, voix affectueuse, ton paternel, rien ne manqua sans doute à cette grimace d'attrapeminon.... Si monstrueux que puisse nous paraître un semblable procédé d'instruction, il n'en fut pas moins employé par cet homme de grand honneur, qui s'appela Joseph Mounier. Mais la morale du magistrat n'est pas l'éthique du philosophe, et la
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âlO LE COMPLOT DÈS LIBELLES
conscience de Tancien juge royal était demeurée celle d'un robin.... On ramena Chausseblanchc dans la maison d'arrêt. Là, il demanda de quoi écrire, et rédigea sa lettre délatrice : Tastucieux manège avait réussi.
\ Au général Simon. — La MoineriCy — Thorigné-les-Hennes .
€ Citoyen, le préfet, m'a donné la latitude de « prévenir les auteurs des libelles que, quand ils « seraient dans un lieu de sûreté, de les déclarer. « On a de forts soupçons sur vous. Je vous engage « donc de prendre la fuile....
« Je vous préviens que je ne puis garder le secret « plus longtemps. Père d'une nombreuse famille, « vous ne voudriez pas que je reste sous le Coup € qui doit être dirigé contre moi. Il m'est dur d'être « votre dénonciateur ; mais, si vous n'avez pas pris iK un parti d*ici deux ou trois jours, je révèle toute « la vérité au préfet.
« Salut. »
Le générai Simon!... Le chef d'état-major de Bernadotte!..*
Très ému, Mounier expédia la lettre sur-lechamp; puis, au lieu d'agir, il attendit!... Sa conduite devenait fort étrange. Redoutant à Rennes une révolte de la garnison, ce finasseur d'homme à principes laissait à l'accusé toute faculté de fuir
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et d'aller se faire prendre dans quelque autre département....
' Plusieurs jours s'écoulèrent, anxieux et sans nouvelles. Enfin, dans Taprès-midi du 5 messidor, le préfet ressentit une violente commotion de surprise. Son huissier venait de lui annoncer une troublante visite, coup de théâtre bipn déplaisant : ... le général Simon.
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Un dernier Romain.
Edouard-François Simon, général de brigade, et longtemps chef de Tétat-major à TArmée de l'Ouest, n'avait encore que trente-trois ans. Petit et maigriot, avec son front bas et brûlé parle hâle, ses yeux noirs et vrillés, son nez rond, son menton en galoche, ce gringalet ne payait pas de mine. Mais un stigmate de gloire corrigeait la trivialité de cette laideur : une cicatrice, coup de sabre de TAutrichien, qui lui balafrait le visage. En outre, une balle anglaise le faisait boiter légèrement... : c'était un brave.
Ses états de service disaient tout son mérite : neuf campagnes en neuf années, et maintes batailles, aux armées du Nord, de Sambre-et-Meuse, de Batavie, des côtes de TOcéan. Edouard Simon avait combattu avec Dumouriez, Pichegru, Moreau, Hoche, Brune et Bernadette, mais, par malchance, n'avait jamais servi sous Bonaparte. Sa car-
rière, d'ailleurs, avait été parcourue, presque tout entière dans les états-majors, car il était réputé un « savant ». Au milieu de tant de généraux, parvenus de répée, naguère encore valets de charrue, palefreniers ou mitrons, glorieux fils d'eux-mêmes, mais demeurés des cerveaux. inaptes à toute culture, — cet enfant de bourgeois passait, à juste titre, pour un grand clerc...
Son père, un médecin de Troyes, l'avait élevé mieux qu'un aristocrate. Amateur de belles-lettres et rimaillant dans VAlmanach des Muses, ce père, aujourd'hui bibliothécaire du Tribunat, avait jadis lâché le bistouri pour caresser l'écritoire. C'était un des poétereaux à la mode, mais d'une espèce tout autre qu'un Coupigny ou qu'un Saint-Ange : — helléniste et latiniste, satirique et anacréontique ; tantôt philosophant comme un Volney, et jetant son « Coup d'œil sur les tableaux de l'Europe » ; tantôt aussi libertin qu'un Parny, et traduisant — ô Cabanis! — un choix de vers erotiques! Le plus pur de sa renommée était une tragédie antique : Mucius ou Ronie libre, d'ailleurs jamais représentée, mais qu'on affirmait plus sublime encore que le plus sublime Lemercier. On en citait des tirades, des vers, des hémistiches; l'admiration environnait cette chose à moitié mystérieuse, et le Parnasse jacobin avait sacré grand homme cet illustre Simon (de Troyes).... Le fils avait hérité du style paternel, conquérant et méritant ainsi l'enthousiaste amitié de Bernadotte. Bien qu'il eût fort peu de lettres.
Tancien sergent de Royal-Marine affichait de plaisantes prétentions littéraires ; son ignorance native se vernissait de pédantisme. Souvent, il posait des < colles » à ses aides de camp, et s'amusait à les stupéfier par son érudition de date récente, acquise dans une lecture, parfois le matin même. Aussi estimai t*il un chef d'état-major qui savait le latin, le grec, Thistoire, la géographie, et, — oiseau rare, en ce siècle de Lumières, — connaissait l'orthographe....
A son réel mérite Edouard Simon joignait une haute probité, une horreur de la rapine, bien méritoire, en des jours d'universelle et inconsciente pilierie. Alors que tant de camarades, réputés € vertueux », s'emplissaient les^ poches et gonflaient leurs bagages, il avait toujours gardé les mains nettes : pauvre, il était parti pour les batailles et en était revenu plus pauvre encore : c'était une conscience. Et cependant, de lourdes charges pesaient sur son maigre traitement : sa femme et sa fillette, sa sœur aussi, la citoyenne Rodolphe, qui végétait à Paris, avec cinq enfants; mais son brave homme de frère nourrissait toute la maisonnée. De plus, beaucoup de tenue, une conduite morale exemplaire. Marié à l'âge de vingt-neuf ans et déjà général, Simon avait épousé une demoiselle Sophie Goulard, la fille d'un patriote tombé en Italie, au champ d'honneur. Le ménage était très uni. La jeune femme, névrosée et maladive, avait le culte de son époux, adorait son balafré jusqu'à
rexaltation. De ce mariage une enfant était née, créature délicate que le père aimait tendrement..,. Tout semblait donc être bonheur en Texistence modeste de ce très honnête homme. Ses campagnes, son savoir, la dignité de sa vie avaient mérité au général Simon Testime du soldat comme de Tofficier. Populaire autant que respecté, il se pouvait croire le véritable chef de l'Armée de rOuest....
Oui; mais hélas! ce vaillant, cette conscience, ce très honnête homme était un utopiste qui se compliquait d'un sectaire. Il rêvait d'une République idéale, — non certes celle d'un Père Duchesne, car il avait failli lui-même être « raccourci » comme officier « belle-cuisse », — mais d'un Eldorado vertueux, militaire et romain, tout peuplé de Brutus, de Publicola, de Camille où l'intègre et valeureux Simon aurait pu devenir Fabricius. Le malheureux avait beaucoup trop de belles -lettres!... Et puis, il était franc-maçon, — de cette maçonnerie d'alors, franchement matérialiste et athée. Quel grade le F.*. Edouard Simon pouvaitil avoir dans les loges? Assez élevé, sans aucun doute, car divers actes de sa vie semblent indiquer chez cet adepte un ardent faiseur de propa» gande. Suivant l'usage de son époque, il s'était fabriqué des armoiries démocratiques : l'équerre surmontée du bonnet phrygien et reposant sur deux mains enlacées, des faisceaux d'armes pour supports, et, au chef du blason, un œil ouvert da^ns un
soleil; — les prétentieux symboles de ceux-là qui ont la Lumière....
Le Concordat, la cérémonie de Notre-Dame et son « triomphe de la calotte » avaient exaspéré le franc-maçon. « Je fus saisi d'un accès de fièvre, a-t-il raconté plus tard, et j'éprouvai comme un délire.... » L'athéisme, lui aussi, a donc ses dévots qui font des martyrs!... Or, c'est en pleine attaque d'une pareille frénésie que la lettre de Chausseblanche avait surpris Simon. « Prenez la fuite..., mettez- vous en sûreté... ». Allons donc! Un militaire, un Romain de Fan X ! Et Régulus était venu se livrer aux sufiètes de Carthage....
Maintenant en tête à tête avec Mounier, Edouard Simon faisait une emphatique, théâtrale, mais fort étrange déclaration : assumant sur lui seul tous les péchés d'autrui, il s'offrait en bouc émissaire aux vengeances de Bonaparte. De la grandeur d'âme, — certes; de la jactance aussi! Chez tout martyr ostentatoire de sa croyance ou de ses idées, il y a quelquefois un héros; le plus souvent, un vaniteux. L'antiquité classique, Fhistoire décevante du Grec et du Romain, est remplie de comparses, de conjurateurs subalternes, qui sous les gênes du tortionnaire voulurent avoir été, eux seuls, la tragédie, le complot tout entier. Ces gens-là éprouvaient le besoin d'une draperie de gloire, et prétendaient à
rimmortalité. Ainsi raisonna l'enfant de l'auteur de Mucius. En s'abritant derrière les instructions secrètes de Bernadotte, peut-être aurait-il encouru de moindres châtiments, mais devant sa conscience jacobine, il se fût trouvé bien petit. Entre les deux alternatives, le fanfaron de vertu antique n'hésita pas. Ce franc-maçon, Romain de la Champagne, n'était, au demeurant, qu'un fils de notre Gaule, dont les Latins ont dit : « race grandiloquente, très légère et très vaine » .
Sa confession déclamatoire semblait d'un personnage à la Tite-Live, faisait penser à quelque Scévola. « On ne parlait a Bennes, disait-il, que du Concordat et des victoires de l'obscurantisme, du Consulat à vie et de sa dictature. Moi j'écoutais, et la rage me mordait au cœur; la fièvre me torturait de ses insomnies. Non, la France ne pouvait subir de pareils déshonneurs!... Un jour, sur la place Égalité je rencontrai le citoyen Bertrand. Je le connaissais depuis longtemps, et le savais un fervent patriote. Nous échangeâmes nos pensées et je fis passer mon âme dans son âme. Nous résolûmes alors de pousser un cri d'alarme vers nos légions. Oh, si l'éclat de nos voix pouvait secouer la torpeur de nos guerriers, soulever contre le despotisme tous ces vainqueurs de rois!.., Bentré à La Moinerie, je composai ma Pétition de Saint-François et r Appel aux Armées : « Soldats de la Patrie... ». Quelques jours plus tard, Bertrand m'apporta son Adresse : « Braves frères d'ar-
mes... ». Il y parlait un fier et beau langage : j'en fus charmé. Mon ami connaissait un typographe, et ce digne citoyen voulut acquérir la gloire d'imprimer nos manifestes : il en tira trois mille exemplaires.... C'est à La Moinerie que le complot fut perpétré; c'est là qu'on discuta les libelles, prépara leurs envois. Une personne étrangère à la conspiration était dans notre confidence : ma femme. Elle voulut bien écrire quelques adresses, et nous.... Mais, citoyen préfet, vous n'allez pas, j'espère, abuser de mes aveux ! La citoyenne Simon a toujours ignoré le texte des placards : vous l'épargnerez! Sévir contre cette innocente serait me punir trop cruellement de ma franchise et de ma loyauté. »
Mounier protesta aussitôt de son respect pour une épouse dévouée, une vertueuse citoyenne : on ne l'inquiéterait pas. D'ailleurs, il écoutait, à la fois sceptique, effrayé et ravi. Plusieurs données de l'obscur problème lui semblaient bien s'élucider : le choix de Rapatel, aide de camp du général, comme premier distributeur des pamphlets; l'énigme du mystérieux personnage habitant la campagne; les fréquentes absences de Bertrand; l'écriture féminine signalée sur maintes adresses; enfin, la lettre signée Ursule, saisie dans les tiroirs du vaguemestre. Ursule, l'introuvable Ursule se nommait donc Sophie Simon. L'emploi d'enveloppes bleues ou rouges s'expliquait également. Une enquête récente venait d'apprendre à la police
que Bernadette usait de ce papier aux criardes couleurs : de Testhétisme de mauvais goût, une autre gasconnade.
Et cependant l'incrédule Mounier ne se tenait pas pour satisfait : il voulait pénétrer dans le tréfonds de l'affaire, obtenir l'explication rationnelle du complot....
— Est-il possible, général, que vous ayez de vous-même, rédigé de tels écrits? Je ne vous comprends pas 1 Quel était votre espoir?
— La Liberté, citoyen préfet, la Liberté!...
Durant des années, j'ai combattu pour elle : enfant de la Révolution, j'ai voulu son triomphe. Nous, les républicains, nous n'acceptons d'autre maître, d'autre dieu que la République!
Des phrases! Et l'ancien Constituant les connaissait trop bien les phrases : il avait présidé une assemblée française. Au lieu d'une tirade à là Marie-Joseph, il aurait préféré entendre un mot révélateur, — un nom, rien qu'un nom : Bernadette....
— Ainsi vous, simple général de brigade, vous aviez la prétention de faire insurger l'armée? Allons donc! Un homme de votre esprit ne commet point de pareilles incartades. Vous devez avoir un complice, un conseiller, un inspirateur : soyez franc; nommez-le!
Mais Simon s'emporta.... Le citoyen préfet se moquait-il? A quoi bon des insinuations ! Qui voulaitil désigner? Moreau ou Bernadotte? Eh bien, l'un et
Tautre étaient demeurés étrangers à la conspiration! € Sur mon honneur de soldat, je le jure : moi seul j'ai conçu l'entreprise, et moi seul ai prétendu l'exécuter. Je ne suis pas assez niais pour faire le jeu de gens qui ne savent ni oser, ni vouloir, »
Ne croyant guère à tant de beaux serments, le préfet ordonna au général de résumer par écrit ses demi-aveux : cette déclaration serait envoyée au Premier Consul. Simon obéit, et bientôt on le déposait à la prison de la Tour-Lebat....
Alors, Mounier fit appeler d'urgence le lieutenant de gendarmerie Dénouai. Redoutant une mutinerie de la soldatesque, peut-être même une attaque contre la maison de justice, cet homme prudent voulait se débarrasser d'un détenu dangereux, et l'expédier à Paris, au plus vite : là on éclaircirait le surplus de l'affaire. Il donna donc de rapides instructions à son gendarme : l'officier devait se procurer une voiture, et conduire, en toute hâte, lami de Bernadotte au ministère de la Police.
La nuit était avancée déjà, et les rues de la ville se développaient désertes, quand les portes de la Tour s'ouvrirent avec précautions. Une berline attendait, Simon et le lieutenant y montèrent, puis le dolent équipage roula sur le chemin de Paris. Il emmenait vers le donjon du Temple Dénouai et son jacobin, mais emportait aussi le secret de la conspiration.... Personne encore ne soupçonnait à Rennes, l'arrestation du général.
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On pratiqua, le surlendemain, une perquisition à La Moinerie. Le juge de paix Leblanc et le commissaire Simoneau crochetèrent en conscience et fouillèrent les tiroirs, puis il revinrent, quinauds, à la préfecture.... Ces habiles gens n'avaient rien pu trouver.
Comme un frère.
La berline qui voiturait Edouard Simon employa trois jours pour atteindre la barrière des Bons- Hommes, surprenante lenteur, et cependant toute la vitesse d'un courrier. Le 8 messidor (27 juin) elle entrait dans Paris, et, vers les six heures du soir, s'arrêtait devant les bureaux du ministère dé la Police.
Ces bureaux occupaient alors une maison située dans la rue des Saints-Pères, à droite, en descendant vers la Seine, entre les débouchés des rues de Lille et de Verneuil. Fort à l'étroit dans, ce local, les commis s'y trouvaient entassés l'un sur l'autre, et l'espace manquait à leurs chefs pour caser au large la moisson chaque jour foisonnante des dossiers et l'amas envahissant des cartons Derrière ce logis des terreurs, verdoyaient les massifs d'un ombreux jardin qui, s'allongeant vers le quai Vol-
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