ÉPARS ET ISOLÉS DE LA UÉPUBUQUE
Braves frères (TarmeSf
Lorsque les Puissances coalisées, instiguées par les nobles et les prêtres émigrés de la France, vinrent apporter le fléau de la guerre dans notre Patrie, Thonneur commanda notre dévouement; alors nous nous formâmes en phalanges guerrières; nous suivîmes ou plutôt nous précédâmes nos généraux au champ de la gloire, et fidèles au serment que nous prêtâmes tous (de vaincre ou de mourir) nous ne vimcs plus que le danger de la Patrie; nous eûmes à supporter toutes les privations, surmonter tous les obstacles, vaincre nos ennemis, les forcer à faire la paix, et faire respecter nos droits, c'est-à-dire ceux de la République, de notre Gouvernement.
Quelle satisfaction pouvait être au-dessus de la nôtre? Déjà la Prusse, l'Espagne, la Sardaigne et le Piémont étaient devenus ses alliés; la Batavie, à l'imitation de la France, s'était constituée en République; la Belgique, la rive gauche du Rhin et une partie de l'Helvélie, en agrandissant le territoire français, s'étaient organi» sées et rangées sous les mêmes lois. Par suite de vos travaux et de vos exploits, un traité de paix avait été passé entre la France et l'Autriche, mais, par suite aussi de circonstances dont le temps seul peut développer l'intrigue et faire connaître les iniquités, 45000 braves furent déportés en Egypte; la Russie se coalisa avec l'Autriche, et au lieu de l'Angleterre qui nous restait seule pour ennemie, la torche de la guerre se ralluma, et nous fûmes obligés de refranchir encore les Alpes et les fleuves tant de l'Italie que de rAUemagne, et de forcer de nouveau cette triple coalition à abandonner ses folles entreprises contre la France.
Ayant obtenu le prix de tant de sacrifices; étant enfin parvenus à faire conclure cette paix générale, objet de toute notre sollicitude et des vœux de tous les Français, que devions-nous espérer après un résultat aussi heureux? Nos ennemis satisfaits le présentent déjà ! Pleins de confiance dans le Gouvernement, que la maturité de l'expérience et la sagesse des philosophes et des hommes éclairés devaient nous avoir donné, nous comptions sur la justice de ce Gouvernement que devaient toujours guider la raison et les lumières!... Mais frémissez avec nous, vous qui avez combattu pour la liberté; nos plus cruels ennemis, ceux qui ont armé toutes
les puissances de TEuropc contre nous, viennent, par la duplicité d*un traître, par la perfidie de Bonaparte enfln, de mettre la France à deux doigts de sa perte ; il vient de faire rentrer des émigrés; il a rétabli le clergé! Ils n'ont point encore les rênes du Gouvernement, mais ils circonviennent ce Cromwell, le dirigent dans sa marche despotique, et chaque jour de son règne est marqué par le renversement des principes et la destruction de rédiUce de la liberté; la République enfln, Touvrage de vos soins, de votre courage et de votre constance pendant douze ans, n'est plus qu'un vain mot; bientôt, sans doute, un Bourbon sera sur le trùne, ou bien Bonaparte lui-môme se fera proclamer Empereur ou Roi.
Y a-t-il rien de plus dérisoire et de plus hypocrite que sa conduite à réglise Notre-Dame, où il se flt accompagner par tous les généraux et toutes les troupes de Paris, pour assister à la messe du légat du Pape? Intérieurement il méprise cet homme et toutes ses grimaces dont il Ta ennuyé durant toutes les représentations de son spectacle mystique ; mais il en avait besoin pour affermir sa puissance. L'air faux d'un cagot devait donner du poids à sa conduite aux }reux du vulgaire; dès lors, il ne vit plus que son ambition. En Egypte, il se flt reconnaître cousin de Mahomet; à Paris, s'il n'est le neveu de Jésus-Christ, il doit être au moins le père de Pie VII! En effet, c'est un pape de sa façon; il est bien juste qu'il contribue à donner du relief à sa gloire!!! Cependant ce faux prophète en Egypte ne peut être seulement demi-pontife à nos yeux; il s'est prosterné devant l'idole, il a baisé la patène; mais plus religieux que lui, car la première religion c'est d'être de bonne foi, nous ne nous humilierons jamais devant l'imposteur; la Divinité seule aura notre hommage. .
Comme tout bon citoyen, nous eussions vu avec satisfaction accorder une amnistie aux prêtres rebelles ou égarés qui ont porté les armes contre la France; mais la trahison est manifeste; Bonaparte les protège ouvertement, puisqu'il ne s'entoure plus que de ces êtres malfaisants, puisqu'ils sont replacés dans toutes les autorités civiles et militaires et que les prêtres, par le moyen du Concordat qui les réhabilite pourront plus que jamais fanatiser et nuire à la tranquiliité publique en troublant la conscience des âmes faibles. Depuis deux ans, que S(^t devenus les Républicains? Voit-on Bonaparte les accueillir, reconnaître les services qu'ils ont rendus? Non, ils sont tous éliminés des emplois, ou s'il y en reste encore, la politique seule les a fait conserver. Pourrions-nous douter que nous ne sommes pas rendus à l'esclavage? Consultons seulement les ouvrages des folliculaires et feuillistes publics, nous n'y trouverons aucune expression philosophique, et surtout un mot de liberté : il n'en est aucun qui ne soit vendu
au Gouvernement, et qui ne soit le plat apologiste du petit tyran qui nous dicte ses lois; sa famille seule est puissante; elle seule obtient exclusivement de diriger les expéditions que les intérêts de la France exigeaient qu'on envoyât dans nos colonies; les généraux, ses beaux-frères, semblent déjà les regarder comme leur propriété; ces capitaines-généraux, les cadets mais très petits cadets des Moreau, des Bernadotte, des Jourdan, des Masséna, des Macdonald, des Riçhepanse, des Brune, des Lecourbe, etc., oublient qu'ils ont une Patrie, et ne respirent déjà plus que pour rassasier leur ambition et se gorger de richesses, et ce qu'ils appellent des honneurs. On ne parle plus des traités de paix de Lunéville et d'Amiens, que pour en citer les diplomates, qui, h leur tour, en reportent toute la gloire à Bonaparte ; il semblerait que les généraux et les armées qui ont vaincu en Italie, en Helvétie, et à Hohenlinden sont disparus et dissipés comme de la fumée; le Premier Consul, Lunéville et Amiens, Amiens, Lunéville et le Premier Consul; voilà donc tout ce qui constitue la gloire de la nation française !
Oh faiblesse de l'esprit humain ! oh honte et humiliation de la raison et de la philosophie! Quoi, dans le xix* siècle, après dou^e ans de révolution et d'expérience, l'hypocrisie d'un homme est assez puissante pour en imposer à l'énergie, à la justice et à la vertu ! Et de quel droit Bonaparte abuse-t-il de la faiblesse qu'ont eue les Français d'oublier sa conduite en vendémiaire, et de lui pardonner son usurpation des rênes du Gouvernement au 18 brumaire? de quel droit cet Ambrion bâtarde de la Corse, ce Pigmée républicain veut-il se transformer en Lycurgue ou en Solon, pour donner des lois à un pays qui ne peut s'honorer ni de sa sagesse, ni de ses vertus? Quand, factieux impudent et ambitieux, il ne veut qu'avilir la gloire des héros et des hommes éclairés qui ont fondé la République. De quel droit ce lâche apostat du culte sacré de la liberté a-t-il voulu faire un être de raison de sa constitution pour faire valider sa nomination du Premier Consul? Croit-il que cette absurdité ne révolte pas tous les êtres pensants? Croit-il qu'on ait oublié qu'il n'a lâchement déserté l'armée d'Egypte que d'accord avec les puissances étrangères et pour renverser le gouvernement républicain, en chasser tous les membres et se substituer à leur place. Soldats, vous le savez, tout déserteur devant l'ennemi est puni de mort. Cependant Bonaparte vit encore, non seulement il vit, mais il vous trahit puisqu'il accorde une amnistie aux émigrés et aux prêtres avant de songer aux malheureux militaires qui languissent dans les fers pour cause de désertion. Et qu'a-t-il fait encore pour justifier sa conduite et les bonnes intentions où il aurait dû être pour réaliser les hautes destinées de la République? Il a salarié le clergé, sup-
primé des généraux, réformé des officiers et renvoyé des militaires sans être payés; pour jouir de l'activité ou de leur traitement, il faut qu'ils servent de nouveau dans la guerre contre les nègres; enfin ce nouveau tyran a désorganisé les corps qui étaient trop républicains, afin d*y faire passer des émigrés et des hommes qui lui sont dévoués.
Dans ce malheureux état de choses, il n'y a pas de temps à perdre; les arrestations partielles ne tarderont pas sans doute à se faire. Déjà plusieurs proscriptions ont eu lieu, et quelques individus ont été conduits à Téchafaud; les militaires républicains ne manqueront pas sûrement d'être en butte à la perfidie et à la scélératesse du déloyal Chevalier de Saint-Gloud; formons donc une fédération militaire, annonçons à nos chefs que nous leur ferons un rempart de notre corps, si l'on vient à les inquiéter; que nos généraux se montrent, qu'ils fassent respecter leur gloire et celle des armées; nos baïonnettes sont prêtes à nous venger de l'outrage qu'on nous a fait en les faisant tourner contre nousmêmes à la fatale journée de Saint-Cloud ; qu'ils disent un root et la République est sauvée.
Républicains paisibles et honnêtes, en voulant nous immortaliser, c'est vous dire que nous voulons assurer votre bonheur. Émigrés, prêtres, ou qui que vous soyez maintenant dans la République, nous ne connaissons plus que des citoyens aimant et respectant les mêmes lois. Troubler la société, ce sera un arrêt de mort pour celui qui en aura eu la témérité.