‹ Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf (volume 2)Chapitre 20 sur 34 · DU TRIBUN DU PEUPLE · texte numérisé non relu

DU TRIBUN DU PEUPLE

à l'armée de l'intérieur l .

Soldats >

Dtans U9£ république qui, dans un temps , valut mieux que la nôtre à l'époque actuelle , l'armée et le peuple eurent ce que nous n'ayons pas. Rome eut ses tribuns du peuple et ses tribuns militaires. C'étaient des magistrats que la loi instituait les défenseurs perpétuels du peuple et de l'armée. Les tribuns du peuple étaient élus par le peuple , et devaient veiller sans cesse à ce qu'il ne fût porté aucune atteinte à ses droits ; ils devaient être sans cesse attentifs à réfréner l'ambition et les injustices du sénat et des patriciens ou des riches , et ils avaient la faculté de s'opposer à toute loi qui leur eût semblé contraire à l'intérêt et au bonheur général. Les tribuns militaires , également choisis par le soldat , avaient le même emploi de surveiller pour lui , de défendre ses droits , de s'opposer toujours a ce qu'il fût vexé , trahi ou trompé.

En France, cette auguste magistrature tribu-

* Entrait dun« 4l du Tribun du Peuple.

nitienne n'a pas été constitutiomiellement établie. Celui qui tous parle a senti l'utilité qu'elle existât au moins moralement. Je me suis feit , par la voie d'un écrit périodique , tribun du peuple. Cette ferme n'est qu'un grand diminutif du tribunal des Romains. Je ne jouis que du droit ( encore m'est-il bien conteste ) de suivre et de surveiller la marche du gouvernement, et d'avertir me» concitoyens lorsque j'aperçois des actes qui me semblent blesser la justice et contraires k leur intérêt commun. Le droit iï opposition me manque. Je n'exerce qu'une portion d'influence sur l'opinion, et cette portion se mesure sur le degré de confiance que j'inspire.

Si j'en juge bien , l'évidence frappante que je suis parvenu à mettre à côté de toutes les vérités que j'ai présentées au peuple, m'a attache la bonne partie de ce peuple , la partie majeure , intéressante , utile ; celle d'où vous êtes tirés , soldats ! enfin la partie qu'on nomme plébéienne : de manière qu'indépendamment de l'institution constitutionnelle , ce titre de tribun , par l'assentiment et la sanction du peuple , n'est pas illusoire. Le peuple a donc , en France comme à Rome, réellement le tribunat. J'ose dire qu'il l'a aussi véritablement que les Romains Font eu sous les meilleurs tribuns , sous Lucius- Junius , sbtts Vïscet lihw, sous Àrsa , sous Dentatus , sous Canuléus ,

sous Stolon , sous le6 Gracques. Comme eux , je m'enorgueillis d'avoir mérité la haine des tràî* très , la confiance et l'estime du plus grand nombre de mes concitoyens.

Avec cette confiance , le droit d'opposition que je n'ai pas , à défaut de l'institution légale , se réalise néanmoins en grande partie au profit du peuple , au moyen de ce qu'il partage généralement mes réprobations sur ceux des actes du gouvernement que je démontre être contraires à ses justes intérêts et a ses droits. Le peuple , éclairé sûr toutes les injustices qu'il éprouve , infirme les décisions de ses coupables mandataires ; et cette vaste et universelle expression de mécontentement qu'il fait entendre, vaut une opposition formelle, parce qu'il est impossible que la tyrannie la plus habile fasse subsister long-temps ce que toute une nation repousse.

Pourquoi donc, avec des avantages presque égaux à ceux des tribuns de Rome , n'ai-je J>as déjà obtenu les mêmes succès qu'ils avaient coutume d'obtenir ? Ah ! mes frères , vous avez du le pressentir. Vous apercevrez , d'après ce que j'ai dit , que quelque chose nous manque encore pour être en même mesure que les Romains. Je ne suis que tribun du peuple. Vous n'avez point de tribuns militaires. ■

Aussi , si l'on s'en rapporte an dire de quel-

qués personnes , s'aperçoit-on facilement de! cette lacune. A. les en croire, votre esprit public, vos lumières en révolution, ne sont point, en génénéral , à la même hauteur que les lumières et l'esprit public des autres citoyens......; on veut

assurer que vous seriez dans le cas de justifier par votre conduite, ce mot échappé a quelquesuns des gouvernans : nos soldats nous défendront. Je sais» pourtant qu'il s'en faut extrêmement... que la totalité d'entre vous soit renfermée;., dans ce cercle étroit et sefcvile d'idées et d'opinions.

On ne peut se dissimula: toutefois qu'une forte portion d'hommes, simples parmi vous ne puisse se laisser eihporter aux égaremens funestes* que produit le défaut de bonnes instructions. Je vous en offre de telles , et je me propose aussi pour votre tribun militaire. Ce titre ne s'allie-t-il pas tout naturellement avec celui de tribun du peuple N'êtes- vous pas peuple aussi ?.... Vos intérêts diflferentils de ceux de vos frères qui composent la cité ?... et celui qui a leur confiance... , peut-il ne pas inspirer la vôtre?... Ecoutez-le donc y et entendez-le plaider franchement votre cause ! soutenir courageusement vos plus beaux droits! et vous dire ce que vous avez a faire... pour vous et pour le peuple dont vous faites partie, et k qui vous appartenez...

Que faites- vous, réunis en si gràfcd nombre ^ autour de la cité par excellence ? de la ville de la révolution ? du berceau de la liberté ?. . . Pourquoi y êtes- vous appelés ?.. . Ses babi tans sont-ila rebelles ? S'agit - il de les subjuguer p Ce sent la des questions qu'il n'est pas indifférent déclaircir ! ! !

Oe n'est paà pour le véritable peuple que vous formez , autour de nos murs , une enceinte formidable ! Ce véritable peuple , le peuple laborieux , le peuple ouvrier. . . . y est maltraité , muselé , méprisé , affamé , ruiné par le peuple d'agioteurs et de fripons!... donc celte dernière espèce de peuple y est bien en rébellion la plus criminelle contre le bon peuple!!! Mais, est-ce pour subjuguer la partie oppressive ,iet para défendre la partie opprimée , que vous offres un triplé rang de baïonnettes dans toute là circonférence de Paris ? Nota ! c'est tout le contraire. . . t On veut fail-e servir vos armes et vos forces a accabler totalement lbpprimé sous le joug des oppresseurs ! à maititenir ceux-ci dans leur odieuse domination , et le peuple dans ses souffrances et sa chétive langueur ! Eh ! si c'était lé peuple que 1W voulût défendre , il ne faudrait pas distraire ceux de ses frères dont la destination est de combattre les ennemis extérieurs! le peuple se suffirait de reste a kti -même! Mais c'est quand on

veut immoler Ja masse a une pdrtion, qu'on a besoin de secours étrangers..,; c'eàt alors qu'on croit les trouver dans les hommes que l'on dit devoir être essentiellement obéissons... C'est, quand le gouvernement et la caste perverse qu'il pro-' tége exclusivement , ont perdu toute honte f r c'est lorsque 9 sans pudeur et sans votf e , et par la plus infâme complicité , ils ont , avec des règlement atroces qu'ils osent appeler lais ,, . . consacré les injustices en tout genre ! la misère la plus épouvantable! l'esclavage le plus révoltant!.*, c'est quand la mesure de leurs forfaits est portée a un tel comble et à une telle évidence..* que la longue patience du peuple est lassée et que sa crédulité

également n'y tient plus! c'est alors qu'ori

jette les yeux sur vous! ce sont vos bras que l'on arme pour conserver , pour perpétuer une telle oppression ! c'est le gouvernement mili-r taire, qu'on établit pour forcer le peuple a se soumettre à un régime où l'on prétend qu'il vive sans nourriture , sans habits , sans liberté ! Et ce sont les pères,... les époux,... les fils v .. les frères ,... les parens ,... que l'on, veut qui en imposent, qui frappent même (si le cas, y écheqit), leurs enfans , leurs femmes , leurs pères , leurs frères , leurs soeurs ,. . . leurs ainis » leuis parens ! Et c'est vous qui êtes peuple ! c'est vous Soldats de là république ! que l'on oppose ainsi à .uqs

autre portion du peuple!... c'est J>ar vous qu'on Veut consolider cet état de servage, d'avilisse* ment et de famine , mille fois pire que l'ancienne servitude... contre laquelle nous nous sommes insurges il y a six ans !

Non ! vous ne serez point les vils satellites , les instrumens cruels et aveugles des ennemis du peuple!... et par conséquent dés vôtres!... Je vous le répète , ce n'est que dans les occasions où l'autorité s'est rendue coupable,... et où elle a voulu le devenir encore, qu'elle s'est entourée de baïonnettes.... Quand le pouvoir est juste, il est toujours assez fort de la force du peuple! C...» s'était fortifié d'une armée avant le 14 juillet.... ; on sait quels étaient ses desseins, et de quelle somme de crimes il voulait par-là s'assurer l'impunité... Serait-on coupable pour examiner si ceux qui limitent ne le font point parce qu'il y a exacte parité de motifs P

Souvenez-vous , soldats ! que cette armée de G.... , quoiqu'élevée k l'école de la discipline monarchique , s'est souverainement bien conduite ! Elle s'est ressouvenue qu'elle était du peuple ! Les gardes-françaises... baissant leurs faisceaux devant les sans-culottes. :.. , c'est la un exemple qui passera à l'admiration de tous 1& siècles. . .

Hélas! pourquoi fout -il nous rappeler une époque plus récente et moins glorieuse ? Au

12 germinal et au I er prairial , des bataillons... i nés avec la république... , et qui s'étaient illustrés dans les combats contre les satellites des rois... , ont terni leurs lauriers en obéissant k deux esclaves nommés l'un Pichegru , l'autre Meaoul en poursuivant avec eux le peuple couvert de haillons et mourant de faim !.. Àh ! sans cette conduite fatale et déshonorante, notre avilissement et notre misère ne dureraient plus ! Cette bataille contre le peuple... lui a fait plus de mal que toutes les victoires gagnées en son nom ne kii ont procuré de bien. Les armées françaises... ont beaucoup a faire pour réparer ce mal. On leur sait gré du i3 vendémiaire; car,. si, en thèse générale , larme du soldait doit toujours fléchir k l'aspect du vrai peuple , il y a uhe exception à l'égard du peuple en dorures. Maivcom^ bien faudrait-il de i3 vendémiaire pour expie* les infâmes journées de prairial? En vende' solaire, vous avez vaincu , vous avez fait mordre la poussière au patriciat et au royalisme ( c'est toujours bien... Tout ce qui frappe ces deux espèces monstrueuses, est utile et cligne d'elles. Mais il fimt encore savoir ce qu'on se propose en frappant. Suffit-il de vaincre? Non, il faut, de plus, mettre a profit la victoire. ■ C'est ce qttte Vous n'avez point fait en vendémiaire. On lit ces paroles dans l'adresse SoUgnèe , qui vient de pa-

raitre sous le nom de la première division de l'armée 'de l'intérieur : Les korrtmes du i3 *ven* démiaire, combattaient pour h gouvernement.

C'est la une triste vérité, et peut-être la seule vérité contenue dans cet écrit méprisable. Le vil adjudant Solignac , était aussi digne de la tracer que de. commettre le faux insigne d'attacher le nom de l'armée de l'intérieur à son œuvrç de servitude. Oui! malheureusement.,.,, vous n'avez combattu et vaincu en vendémiaire que pour le gouvernement !... Vous eussiez pu rendre la victoire fructueuse et décisive pour le peuple et pour vous ; au lieu que le gouvernement , pour qui vous l'avez remportée /vous a exprimé sa reconnaissance, en enchaînant de plus belle le peuple et vous. Pourrez-vous n'être point plus sages quand l'occasion s'en présentera ? Sera-ce cette fois pour le peuple que vous combattrez P. . . Je ne puis ne le pas croire. Ce langage avilissant , ces phrases rampantes qu'un déshonoré Solignac vous a prêtées , ne peuvent exprimer vos sentimens !.... Quoi ! vous auriez dit : Ce sont nos chefs qui dirigent nos baïonnettes!., nos bras sont armés en faveur des dépositaires de V autorité nationale!.... nous sommes les protecteurs... , du gouvernement!*... Dieux! cette langue d'esclaves aurait été parlée par des soldats républicains ! leur bouche aurait été souillée par ces blasphèmes

liberticides !.. Ce serait vous qui auriez dit: « Gouvernans ! usurpateurs de tous les droits du » peuple , soyez paisibles , ne craignez rien . . . mé- » prisez le cri unanime qu'élèvent contre vous et » ce peuple indigné et ses hardis tribuns ! Fer- » mez l'oreille a toutes ses plaintes ; foulez aux: x» pieds ses réclamations importunes contre votre » oppressiQn , qu'après tout il est fait pour sup- » porter... Tyrans , nous sommes vos soldats!" » Nous soutiendrons votre despotisme et tous » Vos brigandages. Nous écraserons, s'il le faut, » nous foudroyerons nos pères et nos frères ! J » noup éventrerons nos soeurs et nos mères ! *

» nous exterminerons nos fils : .

» pour maintenir votre domination insupporta* » ble et sans exemple ! I ! Nous devons voua aider » à consolider l'esclavage de la patrie ! nos pro~ » près fers doivent être rivés par nos mains!... » Eh quoi? sommes-nous autre chose que de»

» machines mobiles , des pantins vivans, des ma- » rionnettes insensibles qui devons obéir aveu- » glément à toute impulsion de nos conducteurs ? » Ce sont nos chefs qui dirigent nos baïonnet- » tes... Nous, sommes les protecteurs du gouver- » ne m en t. Au surplus, ne nous paie-t-il pas, » aœez bien pour cela ? Qu'avon&-nou& à nous.

» plaindre ? n'avowHnous pas , depuis quelque » temps , doujbfe et triple pitancié à! eau-de-vie ? » y a-t-il quelque chose qui puisse valoir cela? » Qu'importe que pour prix de cette douceur » inestimable , ou exige que nous enchaînions no» » contemporains et la postérité ? qu'importe que » bientôt, dans un mois, dans huit jours, dès )> demain, nos familles et nous mêmes, n'en 7) ayons plus? Nous avons aujourd'hui de Xeaun p de-vie!.,... On nous avait autrefois promis, » et même assuré, par des décrets solemnels, une

>> propriété, des terres, des pensions,..*

» mais r sommes^nous donc faits pour de pareils » avantages ? N'est-ce pas une sottise de croire » que. la révolution ait été faite pour nous? À 1* » bonne heure pour nos chefs- Ne. devonsrnous » pas avoir été assez flattés de voir le directoire >} donner à notre général Buonaparte, 800,000 » francs pour monter sa maison F Al Duvigneau , » chef de notre étafrmajor, la plus belle voiture » de feu d'Orléans , etc * Tout cela est charmant*

* On dit que les mêmes moyens corrupteurs ont été essayés auprès 4e Jourdan. On ajoute que , mesurant leur efficacité , fur le 4egré de résistance , prévu de la part de ce général , ces moyens ont été choisis d'un genre encore un peu plus séduisant que ceux employés pour tous les autres. On a parlé de six chevaux fins , et d'une armure complète ; de galas magnifiques , ohe? le baron de Bénézech; de fêtes brillantes données par ce ministre chéri du directoire , à la femme du héros de l'armée du Nord ; de l'honneur tout particulier de donner encore à la citoyenne Jourdan la

» Tout cela doit réjouir la vue du soldat , . et » sans doute , c'est bien assez pour lui , que ses » yetut soient rassasiés d'un tel spectacle. Que » voutonshnous de plus? nous , la plupart misé- » râbles paysans , fils d'ouvriers et de malotrus ? » Nos pères étaient un troupeau de canailles qui » se comptaient trop heureux de pouvoir admirer » les gentillesses de leurs maîtres et seigneurs, » C'était même une grâce que «Je leur accorder » de regarder en face les gens comme il faut* » Leur bonheur consistait & travailler comme » quatre , à ne featisfaire qu a moitié leur appé* » tit , et à aroir la satisfaction d'apprendre que » le fruit de leufrs sueurs comblait les plaisirs et » les jouissances d'un petit nombre de fainéanta » ; corrompus dans tous les vices. Que demandons- » nous davantage ? Ne sommes-nous pas les des- » cendans de cette populace ? N'est-ce point elle » qui nous a foi t naître le cul tout mtdj* Or, noua » lie devons prétendre que les mêmes droit* » qu'elle. Que nous parle-t-on de terres, de pen« » sions pour récompenser nos exploits contre les, » ennemis de la révolution ? Non , non , ces ré- » compenses ne sont point faites pour nous. Elles » furent bonnes k promettre dans le temps qu'il

disposition des voiture* d* la «ou» luxembourgeoise. Mais on assurf que Jouwjan , très-peu sensible à ces cajoleries , n'en reste. pas moins le général 4e la liberté , et (ju'il continue de mériter la, confiance du peuple et des soldats.

» fallut nous décider a nous enrégimenter pour » < repousser ceux qui roulaient mettre le feu aux » quatre coins de la France : mais , nous lie de- >> vons point croire que ce soit sérieusement qu'on » nous ait fait ces promesses. En retournant chez » nos gueux de pères , nous devons nous attendre » à être gueux comme eux; a ramper comme eux » sous l'insolente domination des riches ; a être » leurs forçats; a travailler pour un vil salaire, » depuis la première jusqu'à la dernière heure ; » à n'avoir que nos sueurs pour rafraîchir le » demi-morceau de pain noir desséché aux ar- » deurs du soleil ! . . Encore heureux ceux d'entre » nous qui pourront ainsi prolonger leur exis-

» tencel Le reste, ira mendier. On verra

» les éclopés , les jambes de bois , ceux qui ai* » ront la mâchoire et les bras fracassés, etc., » couvrir les rues et les chemins ; se traîner péni* » blement vers la porte de ceux qui regorgent ; » présenter leur humiliante requête & cent d'en- » tre eux ; essuyer quatre-vingt-dix-neuf refus , » avec des outrages , et recevoir à. la centième » porte une obole , la millième partie de ce qu'on » vendra la portion de pain nécessaire pour dé-

» jeûner Mais /soldats de la république,

» moquons-nous de tout cela. Le gouvernement » nous donne a présent de Xeavrde^yie, étourdis- » sons-nous, ne voyons pas dans l'avenir, iN'exa-

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