L'oubli de cette égalité a introduit parmi les hommes
Les fausses idées de bonheur ;
Les ëgaremens des passions ;
Le dépérissement de lespèce ;
Les violences , les troubles , les guerres ;
La tyrannie des uns et l'oppression des autres;
Les institutions civiles , politiques et religieuses qui en consacrant Tinjustice dissolvent enfin les sociétés après les avoir long- temps déchirées.
La vue des distinctions , du faste et des voluptés dont on ne jouit pas , fut et sera toujours pour la multitude une source inépuisable de tourmens, et d'inquiétudes. Il n'est donné qu'a un petit nombre de sages de se préserver de la corruption , et la modération est un bien que le vulgaire ne sait plus apprécier dès qu'il s'en est écarté.
Quelques citoyens se créent-ils de nouveaux besoins et introduisent-ils dans leurs jouissances des raffinemens inconnus à la multitude.? la simplicité n'est plus aimée , le bonheur cesse d'être dans une vie active et dans une ame tranquille , les distinctions et les voluptés deviennent le suprême des biens , personne n'est content de son état et tous cherchent envain le bonheur auquel l'inégalité a fermé l'entrée de la société.
Plus on obtient de distinctions, plus on en désire , plus on excite la jalousie et la convoitise; de là tant d'entreprises extravagantes; delà cette soif si insatiable et si criminelle de l'or et du pouvoir;
de là les haines , les violences et les meurtres ; de là ces guerres sanglantes causées par l'esprit de conquête et par la jalousie de commerce qui ne laissent pas à la malheureuse humanité un instant de relâche.
Au milieu de ce bouleversement d'idées, la mollesse et les chagrins détruisent une partie de l'espèce , énervent l'autre et préparent à la société des générations incapables de la défendre. De l'attachement aux distinctions naissent les précautions que l'on prend pour les conserver , malgré l'envie et le mécontentement qu'elles engendrent; ces précautions sont les lois barbares , les formes exclusives de gouvernement , les fables religieuses , la morale servile , en un mot la tyrannie d'un côté , l'oppression de l'autre. Cependant, la voix de la nature ne peut être entièrement étouffée ; elle fait pâlir parfois ses enfans ingrats ; elle venge par ses éclats les larmes de l'humanité , et si elle parvient rarement à la rétablir dans ses droits , elle finit toujours par bouleverser les sociétés qui en méconnurent les lois,
Si l'égalité des biens est une suite de celle de nos organes et de nos besoins, si les malheurs publics et individuels, si la ruine des sociétés sont les effets nécessaires des atteintes qu'on lui porte, cette égalité est donc de droit naturel.
Art. h.
Le but de la socie'te' est de de' fendre cette égalité , souvent attaquée par le fort et le méchant dans l'état de natm^e , et d'augmenter, par le concours de tous , les jouissances communes.
Preuves.
I . On entend ici par société l'association réglée par des conventions; et par état de nature , celui de société casuelle et imparfaite , dans laquelle se trouvèrent nécessairement les hommes avant de se soumettre a des lois.
Sans examiner ici si des attentats, du genre de ceux dont il est fait mention dans l'article , ont pu avoir lieu dans l'état de nature, il est évident que si les inconvéniens de cet état déterminèrent les hommes à établir des lois, ce ne furent que ceux qui naissaient de la violation de l'égalité. Quoi qu'il en soit , la conservation de l'égalité est le but de l'association, parce que ce n'est que par elle que les hommes réunis peuvent être heureux.
2. En réunissant leurs forces, les hommes voulurent assurément se procurer le plus grand nombre de jouissances dont ils avaient l'idée , par le moins possible de peine.
Or , l'abondance des choses nécessaires assure ces jouissances , et est elle-même assurée par le
travail des associes , cpi n'est pour cliacun d eux le moindre possilîlc , que lorsqu'il est réparti sur tous.
Art. 3.
La nature a impose à chacun l'obligation de travailler ; nul n'a pu , sans crime , se soustraire au travail.