DU TRIBUN DU PEUPLE
à Vcurmée de V intérieur ^ Soldats ,
Dans une république qui, dans un temps, valut mieux que la nôtre à 1 époque actuelle , l'armée et le peuple eurent ce que nous n avons pas. Rome eut ses tribuns du peuple et ses tribuns militaires. C'étaient des magistrats que la loi instituait les défenseurs perpétuels du peuple et de l'armée. Les tribuns du peuple étaient élus par le peuple , et devaient veiller sans cesse a ce qu'il ne fut porté aucune atteinte à ses droits ; ils devaient être sans cesse attentifs a réfréner l'ambition et les injustices du sénat et des patriciens ou des riches, et ils avaient la faculté de s'opposer a toute loi qui leur eut semblé contraire a l'intérêt et au bonheur général. Les tribuns militaires , également choisis par le soldat , avaient le même emploi de surveiller pour lui , de défendre ses droits , de s'opposer toujours a ce qu'il fut vexé, trahi ou trompé.
En France, cette auguste magistrature tribu-
» Extrait du uo 4i du Tribun du Peuple.
ni tienne n'a pas e'te' constitutionnelîement établie. Celui qui vous parle a senti Futilité qu'elle existât au moins moralement. Je me suis fait , par la Yoie d'un écrit périodique , tribun du peuple. Cette forme n'est qu'un grand diminutif du tribunat des Romains. Je ne jouis que du droit ( encore m'est-il bien contesté ) de suivre et de surveiller la marche du gouvernement, et d'avertir mes concitoyens lorsque j'aperçois des actes qui me semblent blesser la justice et contraires à lem* intérêt commun. Le droit êH opposition me manque. Je n'exerce cju'une portion d'influence sur l'opinion , et cette portion se mesure sur le degré de confiance que j'inspire.
Si j'en juge bien , l'évidence frappante rpie je suis parvenu à mettre a côté de toutes les vérités que j'ai présentées au peuple, m'a attaché la bonne partie de ce peuple, la partie majeure, intéressante , utile ; celle d'où vous êtes tirés , soldats ! enfin la partie qu'on nomme plébéienne : de manière qu'indépendamment de l'institution constitutionnelle , ce titre de tribun , par l'assentiment et la sanction du peuple , n'est pas illusoire. Le peuple a donc , en France comme a Rome , réellement le tribunat. J'ose dire qu'il Ta aussi véritablement que les Romains l'ont iwx sous les meilleurs tribuns, sous Lucius-Junius, sous Viscellinm, sous Arsa , sous Dentatus , sous Canulcus ,
sous Stolon, sous les Gracques. Comme eux, je m'enorgueillis d'avoir mérité la haine des traîtres , la confiance et l'estime du plus grand nombre de mes concitoyens.
Avec cette confiance , le droit ô^ opposition que je n'ai pas, à défaut de l'institution légale, se réalise néanmoins en grande partie au profit du peuple , au moyen de ce qu'il partage généralement mes réprobations sur ceux des actes du gouvernement que je démontre être contraires à ses justes intérêts et a ses droits. Le peuple , éclairé sur toutes les injustices qu'il éprouve, infirme les décisions de ses coupables mandataires ; et cette vaste et universelle expression de mécontentement qu'il fait entendre , vaut une opposition formelle y parce qu'il est impossible que la tyrannie la plus habile fasse subsister long-temps ce que toute une nation repousse.
Pourquoi donc, avec des avantages presque égaux a ceux des tribuns de Rome, n'ai-je pas déjà obtenu les mêmes succès qu'ils avaient coutume d'obtenir ? Ah ! mes frères , vous avez du le pressentir. Vous apercevrez , d'après ce que j'ai dit, que quelque chose nous manque encore pour être en même mesure que les Romains. Je ne suis que tribun du peuple. Vous n'avez point de tribuns militaires.
Aussi , si l'on s'en rapporte au dire de quel-
ques personnes , s'aperçoit-on facilement de cette lacune. Aies en croire, votre esprit public, vos lumières en révolution , ne sont point , en gënëne'ral, à la même hauteur que les lumières et
l'esprit public des autres citoyens ; on veut
assurer que vous seriez dans le cas de justifier par votre conduite , ce mot échappé à quelquesuns des gouvernans : nos soldats nous défendront. Je sais pourtant qu'il s'en faut extrêmement.... que la totalité d'entre vous soit renfermée... dans ce cercle étroit et servile d'idées et d'opinions.
On ne peut se dissimuler toutefois qu'une forte portion d hommes simples parmi vous ne puisse se laisser emporter aux égaremens. funestes que produit le défaut de bonnes instructions. Je vous en offre de telles , et je me propose aussi pour votre tribun militaire. Ce titre ne s'allie-t-il pas tout naturellement avec celui de tribun du peuple N'ctes-vous pas peuple aussi ?.... Vos intérêts différent-ils de ceux de vos frères qui composent la cité ?... et celui qui a leur confiance... , peut-il ne pas inspirer la votre?... Ecoutez-le donc , et entendez-le plaider franchement votre cause ! soutenir courageusement vos plus beaux droits! et vous dire ce que vous avez a faire... pour vous et pour le peuple dont vous faites partie, et à qui vous appartenez...
Que faites-vous , réunis en si grand nombre , autour de la cité par excellence ? de la ville de la révolution ? du berceau de la liberté ?... Pourquoi y êtes- vous appelés?... Ses habitans sont-ils rebelles? S'agit -il de les subjuguer? Ce sont là des questions qu'il n'est pas indifférent d'éclaircir ! ! !
Ce n'est pas pour le véritable peuple que vous formez , autour de nos murs , une enceinte formidable ! Ce véritable peuple , le peuple laborieux , le peuple ouvrier y est maltraité , muselé , méprisé , affamé , ruiné par le peuple d'agioteurs et de fripons!... donc cette dernière espèce de peuple y est bien en rébellion la plus criminelle contre le bon peuple!!! Mais, est-ce pour subjuguer la partie oppressive , et pour défendre la partie opprimée , que vous offrez un triple rang de baïonnettes dans toute la circonférence de Paris ? Non ! c'est tout le contraire. . . . On veut faire servir vos armes et vos forces a accabler totalement l'opprimé sous le joug des oppresseurs ! a maintenir ceux-ci dans leur odieuse domination , et le peuple dans ses souffrances et sa chétive langueur ! Eh I si c'était le peuple que l'on voulut défendre , il ne faudrait pas distraire ceux de ses frères dont la destination est de combattre les ennemis extérieurs! le peuple se suffirait de reste à lui - même ! Mais c'est quand on
veut immoler la masse à une portion, quon a besoin de secours étrangers. . . ; c'est alors qu'on croit les trouver dans les hommes que Ion dit devoir être essentiellement ohéissans... C'est quand le gouvernement et la caste perverse qu'il protège exclusivement , ont perdu toute honte ; c'est lorsque , sans pudeur et sans voile, et par la plus infâme complicité , ils ont , avec des réglemens atroces qu'ils osent appeler lois ,... consacré les injustices en tout genre ! la misère la plus épouvantable! l'esclavage le plus révoltant!... c'est quand la mesure de leurs forfaits est portée a ua tel comble et a une telle évidence... que la longue patience du peuple est lassée et que sa crédulité
également n'y tient plus! c'est alors qu'on
jette les yeux sur vous! ce sont vos bras que l'on arme pour conserver , pour perpétuer une telle oppression ! c'est le gouvernement militaire, qu'on établit pour forcer le peuple à se soumettre a un régime où l'on prétend qu'il vive sans nourriture , sans habits , sans liberté ! Et ce sont les pères,... les époux,... les lils ,... les frères,... les parens ,... que l'on veut qui en imposent, qui frappent même (si le cas y: échcoit), leurs enfans, leurs femmes, leurs pères;, leurs frères, leurs sœurs ,... leurs amis , leurs parens ! Et c'est vous qui êtes peuple ! c est vous soldais de la république! que l'on oppose ainsi bjnine 3 i3.
autre portion du peuple!... c'est par vous qu'on veut consolider cet état de servage, d'avilissement et de famine, mille fois pire que l'ancienne servitude... contre laquelle nous nous sommes insurge's il y a six ans !
Non î vous ne serez point les vils satellites , les instrumens cruels et aveugles des ennemis du peuple ! . . . et par conséquent des vôtres ! . . . Je vous le répète , ce n'est que dans les occasions où l'autorité s'est rendue coupable,... et où elle a voulu le devenir encore , qu'elle s'est entourée de baïonnettes.... Quand le pouvoir est juste, il est toujours assez fort de la force du peuple! C... s'était fortifié d'une armée avant le i4 juillet.... ; on sait quels étaient ses desseins, et de quelle somme de crimes il voulait par-là s'assurer l'impunité... Serait-on coupable pour examiner si ceux qui l'imitent ne le font point parce qu'il y a exacte parité de motifs ?
Souvenez-vous , soldats ! que cette armée de C... , quoiqu'élevée à l'école de la discipline monarchique , s'est souverainement bien conduite ! Elle s'est ressouvenue qu'elle était du peuple! Les gardes-françaises... baissant leurs faisceaux devant les sans-culottes... , c'est la un exemple qui passera a l'admiration de tous les siècles... .Hélas! pourquoi faut -il nous rappeler une époque plus récente et moins glorieuse ? Au
12 germinal et au i^'^ prairial , des bataillons... ^ nés avec la république... , et qui s'étaient illustres dans les combats contre les satellites des rois... , ont terni leurs lauriers en obéissant a deux esclaves nommés Fun Pichegru , Fautre Menou ! en poursuivant avec eux le peuple couvert de haillons et mourant de faim !. .. Ah ! sans cette conduite fatale et déshonorante, notre avilissement et notre misère ne dureraient plus ! Cette bataille contre le peuple... lui a fait plus de mal que toutes les victoires gagnées en son nom ne lui ont procuré de bien. Les armées françaises... ont beaucoup à faire pour réparer ce mal. On leur sait gré du 1 3 vendémiaire ; car , si , en thèse générale , l'arme du soldat doit toujours fléchir à l'aspect du vrai peuple , il y a une exception à l'égard du peuple en dorures. Mais , combien faudrait-il de 1 3 vendémiaire pour expier les infâmes journées de prairial ? En vendémiaire, vous avez vaincu, vous avez fait mordre la poussière au patriciat et au royalisme ! c'est toujours bien... Tout ce qui frappe ces deux espèces monstrueuses, est utile et digne d'elles* Mais il faut encore savoir ce qu'on se propose en frappant. SufRt-il de vaincre .î* Non, il faut, de plus , mettre a profit la victoire. C'est ce que vous n'avez j)oint fait en vendémiaire. On lit ces paroles dans l'adresse Solignac , qui vient de pa-
raitre sous le nom de la première division de Farmëe de l'intérieur : Les hommes du iZ vendémiaire , combattaient pour le gouvernement. C'est la une triste vérité, et peut-être la seule vérité contenue dans cet écrit méprisable. Le vil adjudant Solignac , était aussi digne de la tracer que de commettre le faux insigne d'attacher le nom de l'armée de l'intérieur à son oeuvre de servitude. Oui ! malheureusement.... , vous n'avez combattu et vaincu en vendémiaire que pour le gouvernement !... Vous eussiez pu rendre la victoire fructueuse et décisive pour le peuple €t pour vous ; au lieu que le gouvernement , pour qui vous l'avez remportée , vous a exprimé sa reconnaissance , en enchaînant de plus belle le peuple et vous. Pourrez- vous n'être point plus sages quand l'occasion s en présentera ? Sera-ce cette fois pour le peuple que vous combattrez ?. . . Je ne puis ne le pas croire. Ce langage avilissant, ces phrases rampantes qu'un déshonoré Solignac vous a prêtées , ne peuvent exprimer vos sentimens !.... Quoi î vous auriez dit : Ce sont nos chefs qui dirigent nos baïonnettes!., nos bras sont armés en faveur des dépositaires de Pautorité nationale!.... nous sommes les protecteurs... j du gouvernement! Dieux! cette langue d'esclaves aurait été parlée par des soldats républicains ! leur bouche aurait été souillée par ces blasphèmes
liberticides î . . Ce serait vous qui auriez dit : ce Gouvernans î usurpateurs de tous les droits du » peuple , soyez paisibles , ne craignez rien. . . mé- » prisez le cri unanime qu élèvent contre vous et )) ce peuple indigné et ses hardis tribuns ! Fer- » mez l'oreille à toutes ses plaintes ; foulez aux » pieds ses réclamations importunes contre votre » oppressiQn , qu après tout il est fait pour sup- » porter... Tyrans, nous sommes vos soldats! » Nous soutiendrons votre despotisme et tous » vos brigandages. Nous écraserons, s'il le faut, )) nous foudroyerons nos pères et nos frères ! ? » nous éventrerons nos sœurs et nos mères î \
)i nous exterminerons nos fils
» pour maintenir votre domination insupporta- » ble et sans exemple î î ! Nous devons vous aider » a consolider Fesclavage de la patrie ! nos pro- » près fers doivent être rivés par nos mains!... » Eh quoip sommes-nous autre chose que des » machines mobiles , des pantins vivans, des ma- » rionncttes insensibles qui devons obéir aveu- » glément à toute impulsion de nos conducteurs ? » Ce sont nos chefs qui dirigent nos haïonnet- » tes... Nous sommes les protecteurs du gouver- )) nement. \u surplus, ne nous paie-t-il pas » assez bien pour cela? Qu avons-nous a nous
)y plaindre ? n'avons-nous pas , depuis quelque » temps , double et triple pitance d'eau-de-vie P » y a-t-il quelque chose qui puisse valoir cela? )) Qu'importe que pour prix de cette douceur )) inestimable , on exige cjue nous enchaînions nos » contemporains et la postérité ? qu importe que » bientôt, dans un mois, dans huit jours, dès » demain, nos familles et nous mêmes, n'en ?) ayons plus? Nous avons aujourd'hui de Yeau-
» de-vie I On nous avait autrefois promis,
» et même assuré , par des décrets solemnels , une
» proprié té , des terres , des pensions , . . .
» mais , sommes-nous donc faits pour de pareils » avantages ? N'est-ce pas une sottise de croire » que la révolution ait été faite pour nous? A la » bonne heure pour nos chefs. Ne devons-nous )) pas avoir été assez flattés de voir le directoire » donner à noti-e général Buonaparte, 800,000 )) francs pour monter sa maison ? A Duvigneau , )) chef de notre état-major, la plus belle voiture » de feu d'Orléans , etc. i Tout cela est charmant.
* On dit que les mêmes moyens corrupteurs ont été essayes auprès de Jourdan. On îyjoute que, mesurant leur efficacité , sur le degré de résistance , prévu de la part de ce général , ces moyens ont été choisis d'un genre encore un peu plus séduisant que ceux employés pour tous les autres. On a parlé de six chevaux fins, et d'une armure complète ; de galas magnifiques , chez le baron de Bénézech; de fêtes brillantes données par ce ministre chéri du directoire , à la femrùe du héros de l'armée du Nord ; de l'honneur tout particulier de donner encore à la citoyenne Jourdan la
» Tout cela doit réjouir la vue du soldat , et
» sans doute , c est bien assez pour lui , que ses
)) yeux soient rassasies d'un tel spectacle. Que
M voulons-nous de plus ? noas , la plupart misë-
» râbles paysans , fils d'ouvriers et de malotrus ?
j> Nos pères étaient un troupeau de canailles qui
y) se comptaient trop heureux de pouvoir admirer
)) les gentillesses de leurs maîtres et seigneurs,
» C'était même une grâce que de leur accorder
» de regarder en face les gens comme il faut.
» Leur bonheur consistait à travailler comme
» quatre , à ne satisfaire qu'k moitié leur appé-
» tit , et à avoir la satisfaction d apprendre que
» le fruit de leurs sueurs comblait les plaisirs et
» les jouissances d'un petit nombre de fainéants
» corrompus dans tous les vices. Que demandons-
» nous davantage .? Ne sommes-nous pas les des-
» cendans de cette populace F N'est-ce point elle
» qui nous a fait naître le cul tout nudP Or, nous
» ne devons prétendre que les mêmes droits.
» qu'elle. Que nous parle-t-on de terres, de pen-
» sions pour récompenser nos exploits contre les
» ennemis de la révolution ? Non , non , ces ré-
» compenses ne sont point faites pour nous. Elles
» furent bonnes à promettre dans \c temps qu'il
(lispositinn <!<'» voiture» de la cour luxembourgeoise. Mais on assure que Jourdau, trrs-pcu 8cnsiblc à ces cajoleries, n'eu reste pas moins le g(fn(<ral de la liberté , et qu'il continue de mériter 1\ confiance du peuple et des soldats.
» fallut nous décider à nous enrégimenter pour
w repousser ceux qui voulaient mettre le feu aux
» quatre coins de la France : mais , nous ne de-
» vous point croire que ce soit sérieusement qu'on
» nous ait fait ces promesses. En retournant chez
)) nos gueux de pères , nous deyons nous attendre
» à être gueux comme eux; à ramper comme eux
» sous Tinsolente domination des riches ; à être
» leurs forçats ; à travailler pour un vil salaire ,
» depuis la première jusqu'à la dernière heure ;
» a n'avoir que nos sueurs pour rafraîchir le
» demi-morceau de pain noir desséché aux ar-
» deurs du soleil ! ., Encore heureux ceux d'entre
)) nous qui pourront ainsi prolonger leur exis-
» tence ! Le reste, ira mendier. On verra
w les éclopés , les jambes de bois , ceux qui au-
» ront la mâchoire et les bras fracassés, etc.,
» couvrir les rues et les chemins ; se traîner péni-
» blement vers la porte de ceux qui regorgent ;
» présenter leur humiliante requête a cent d'en-
•» tre eux ; essuyer quatre-vingt-dix-neuf refus ,
M avec des outrages, et recevoir à la centième
» porte une obole , la millième partie de ce qu'on
)) vendra la portion de pain nécessaire pour dé-
» jeûner Mais, soldats de la république,
w moquons-nous de tout cela. Le gouvernement
» nous donne a présent de Veau-de-vie , étom-dis-
)) sons-nous, ne voyons pas dans l'avenir. N'exa-
» minons même pas pom^quoi il nous la donne , » cette eau-de-vie. Ecartons ces tristes sermo- » neurs qui viennent nous dire que c^est pour » capter notre servile obéissance , afin de donner M a la révolution un résultat tout opposé à celui )) en vue duquel elle a été entreprise. Ils disent w que c'est pour nous porter a contenir le peuple » qui voudrait reconquérir ses droits et les nô- » très, contre le gouvernement qui les a tous » usurpés. Ils disent que c est ensuite pour tra- » vailler spécialement contre nous ; que c est pour )) consolider et pour garantir la restitution , aux )) émigrés et aux contre-révolutionnaires , de » leurs biens légi ti mement confisqués, qui avaient » été affectés pour nos récompenses, et dont la » reprise et la restitution ont causé la perte des
)) assignats et la ruine du peuple Ils disent
» qu'en soutenant le gouvernement dans de telles » opérations , après avoir concouru a la révolu- » tion, nous consommons la contre-révolution, » puisque nous faisons tourner la révolution au » profit de ses ennemis ; puisque nous les aidons » à rentrer dans des biens qui étaient devenus » les nôtres ; et auxquels , par conséquent , nous » faisons plus que de renoncer nous-mêmes en » protégeant ceux qui nous les arrachent des » mains.... Voila tout ce que disent des gens qui » veulent être plus clairvoyans que les aulrof>^
» Mais , ne les e'coutons pas. On nous donne de )) Veau-de-vie, voilà tout ce qu'il nous faut ! Op- » primons le peuple , nos familles et nous-mêmes, » ne voyons que nos chefs j n écoutons que leur » voix; eux seuls doivent diriger nos baïonnetn » tes. Nous ne sommes que des automates, des » brutes et des barbares incapables de réfléchir, » de sentir et de juger. Tête à droite, tête à gau- » che, voilà tout ce que nous devons connaître. » Enjoué, feu, nous ne devons pas demander )) qu'est-ce qui est devant nous. »
Tel est , soldats de la république , le raisonnement atroce et de délire qu'on vous prête. Mais qu'il est heureux que ce raisonnement ne soit pas le vôtre ! Non , vous ne serez pas les assassins de la patrie et vos propres bourreaux. Vous aimez le peuple comme il vous aime ; vous le protégerez constamment comme il vous protège. S'il était possible que vous vous oubliassiez vous-mêmes, cjue vous ne soutinssiez pas , que vous ne réclamassiez pas vos droits incontestables , le peuple les réclamerait , les soutiendrait pour vous. Vous avez du déjà remarquer comme il n'est pas indifférent à votre sort , comme sa fraternelle sollicitude en est constamment occupée. Ses soins envers vous, ses alarmes sur votre future destinée, sont l'image de la tendresse du père pour ses enfans ! Eh ! n'en sont-ils pas aussi la réalité ? Et
cette mère affectueuse, la patrie, qui jamais ne vous perdit de vue ; qui , d'un œil inquiet et 1 ame pleine d amour , vous suivit toujours dans les chances des hazards et de la gloire ; qui , lorsque la perversité' tyrannique , plus forte que sa bienveillance , vous condamnait aux privations et aux mauvais traitemens en tous genres , vous payait le dernier tribut de son cœur, en fondant en gëmissemens sur votre situation : cette mère tendre , ai-je dit , prend toujours le même intérêt à vous. Sans doute elle ne trouvera point de fils ingrats. Entendez ce qu'elle vous crie par la voix des écrivains populaires. Entendez-la encore dans les derniers accens de ces reunions patriotiques , dissoutes et proscrites principalement pour la raison qu elles réclamaient pour vous ce qui vous fut assuré dans les beaux jours de la république , en 93 ! La société du Panthéon se rendit bien coupable aux yeux du despotisme , lorsque , dans une adresse au conseil des 5oo , elle osait exprimer ces paroles :
« On a altéré la fortune publique , en rendant indistinctement aux familles des traîtres,., les domaines qui avaient été justement confisqués; on a livré, en quelque sorte, la nation à la merci et au brigandage du commerce , et le riche seul a eu une patente privilégiée d'existence
» Tous les décrets, émanés du corps législatif,
» se ressentent du système de la session précé- » dente ; ils augmentent les préventions et les » méfiances , au lieu de les diminuer. En établis- » sant des différences entre le numéraire métal- » lique et l'assignat, en fixant la proportion a » cent et cent cinquante capitaux pour un , vous
» l'avez vous-mêmes frappé de mort
Le Panthéon! soldats de la patrie A ce
mot, a celui de Jacobins, ceux d'entre vous qui sont aliénés par les préventions que sème l'aristocratie , reculent frappés d'une certaine répugnance. Ceux qui apprécient mieux et qui ne sont pas susceptibles d'égarement, savent que ces deux dénominations sont synonimes de celle de meilleurs amis du peuple. Alors ceux-ci se demandent : Ou sont-ils ces Jacobins et ces hommes du Panthéon ? Rassurez- vous , amis , ils ne sont pas morts. Une troupe en retraite n'est point en déroute. Chacun travaille encore dans le secret pour le peuple des cités comme pour celui qui est sous les armes. Le Panthéon n'est pas seulement a Paris. Il est aussi dans les divers points de la république. Nous, le tribun de toute cette république ; nous , membre honoraire et affilié de toutes ces académies de pur républicanisme ; nous, qui recueillons le résultat de leurs meillem's travaux, il nous appartient de les faire connaître à nos frères , de leur montrer où sont leurs plus
( io5 )
solides appuis. Guerriers! allez au nord; cherchez les véritables souteneurs de vos droits , dans ces climats où la température forme des génies plus profonds que brillans , plus persévéramment fermes que momentane'ment emportés , plus franchement zélateurs du bien que spirituellement capables d en présenter a sa place la superficie. Allez , dans cette cité qui a vu naître le héros de la démocratie , et où votre tribun consomma un exil. A Arras , est aussi un Panthéon non moins plébéien que celui que Fabsolu pouvoir jugea à propos de réduire en décombres dans la commune centrale. C'est la , soldats républicains, où vous, où le peuple avez encore de courageux, d'énergiques amis. Lisez de suite ce qu'ils ont fait pour vous, et dites- nous s'ils ne vous servent pas , au moins d'intention , aussi bien que vous pourriez le faire vous-mêmes :
Adresse des patriotes d Arras soussignés , au conseil des cinq-cents.
<c Législateurs !
» L'intention de la convention nationale en » rendant les décrets des 4 et i6 juin g3, i6 » vendémiaire , 5 nivôse , 2 1 pluviôse , 24 floréal » et 1 3 prairial de l'an a, était sans doute d'as- » surer aux parens des généreux défenseurs de » la patrie , des secours capables de subvenir aux
( io6 )
» pressans besoins qu'ils éprouvent!... L'exces-
M sive cherté des denrées, le discrédit total des
» assignats avec lesquels on les paie , le défaut
)) de travail ou le modique salaire qu ils en reti-
w rent, tout, doit vous prouver jusqua levi-
» dence , que les sommes qu'on leur a accordées
)i jusqu'ici , sont , non-seulement insuffisantes ,
» mais encore bien loin d'atteindre le juste but
» qu'on s'était proposé! Législateurs! C'est
» à vous qu'il appartient de remédier a des abus
» aussi funestes à l'humanité , que déshonorans
w pour la république ; C'est a vous qu'est ré-
» servée la gloire d'exécuter des lois rendues na-
» guères , en faveur des braves et courageux
» soldats de la liberté !... Un décret dit qu'il sera
» réservé pour 3oo millions de domaines natio-
)) naux ; lesquels devront être distribués par
w parties, à chacun d'eux, lors de leur retour
w définitif de l'armée ! — La résolution que vous
» avez prise dernièrement , porte expressément
» qu'il serait excepté de la vente de ces mêmes
)) biens , et mis en réserve , pour la valeur d'un
» milliard effectif ^ . Ces dispositions sont bonnes
» sans doute , mais elles ne suffisent pas pour
» rassurer, et nos soldats , et les amis de l'égalité
» Un milliard effectif! à 3oo capitaux pour un , cours actuel , c'est 3oo milliards en assignats. Cela vaut bien la peine de faire une réclamation. Mais , ou sont-ils les domaines nationaux mis en réserve pour cette somme ?
w contre les oscillations des corps législatifs. Pour-
» quoi ne pourrait-on pas ordonner , dès-à-pré-
» sent, l'exécution de mesures aussi propres à
» réencourager nos frères d armes , qu'à leur faire
» supporter gaîment , les fatigues et les dangers
» de la guerre ? Pourquoi , en attendant leur re-
» tour, leurs familles , presque toutes plongées
» dans la plus affreuse misère , ne jouiraient-elles
» pas du prix accordé à la valeur de leurs proches?
n Pourquoi n'habiteraient-elles pas , ne cultive-
}) raient-elles pas ces terres , pour la possession
» desquelles tant de héros ont répandu et répan-
» dent encore tous les jours leur sang sur les
» frontières ?.. — Législateurs ! Nous ne vous le
)) dissimulons pas , nous craignons cju'on ne pré-
» tende encore les frustrer d'un avantage qui
» leur a coûté si cher ! Faites donc taire les ca-
» lomnies des ennemis de la république ! Hatez-
» vous de prouver aux démocrates , que les pro-
» messes faites a nos guerriers ne sont point
w illusoires î Ordonnez , sur le champ , la distri-
» bution de cette partie de propriété nationale
» que vous avez affectée à leur intrépidité ! Pro-
» curez a leurs malheureux parens la satisfaction
» de jouir d'avance des fruits de leur courage î
» Donnez-leur k tous , les moyens d'élever sur ces
» emplacemens , des bàtimens propres h les re-
» cevoir a la fin de leurs glorieuses campagnes î
» Qu'ils n aient plus qu a faire des vœux pour la » prospérité d'un état , dont ils auront si puis- •» samment contribué a éterniser la gloire ! Suivent les signatures^ Soldats ! c'est le vrai peuple qui parle ainsi pour vous ; et ce n'est pas pour lui qu'on veut vous intéresser ! Ce n'est pas pour vous exciter a le servir qu'on vous accable de fausses caresses ^ et qu'on vous abreuve de liqueurs et di! eau-de-vie. Mais c'est pour vous déterminer a vous vendre contre lui , a un prix aussi vil. Qu'ils vous connaissent mal , les perfides qui veulent être vos corrupteurs. Ils vous jugent a leur mesure. Parce qu'ils ont déjà signé un pacte si honteux, ils estiment que vous pourriez descendre comme eux a l'avilissement de vous y soumettre. Non, non. Soyez toujours les hommes du peuple. Jurez sur vos sabres , de ne mourir que pour lui. Vous l'avez vu , vous le verrez encore : il est également prêt à mourir pour vous et avec vous. Je vous quitte aujourd'hui : sans cela je vous offrirais bien d'autres témoignages de ses vœux, à la suite et dans le sens du vœu des démocrates d'Arras. En remettant cette exposition a une autre fois , c'est toujours prévenir le despotisme que de tous côtés la voix de la liberté et de l'égalité , plane au dessus de tous les complots humanicides. Qu'il essaye encore aujourd hui d'étouffer cette voix , avec l'é-
iiergie de ceux qui en soiit les organes !.. Instruits par le malheur; irrités par le ressouvenir des perfidies profondes , rafine'es , multipliées , dont ils ont été les victimes ; prévenus sur ce qui leur arriverait en succombant ; ils sont tous en mesure de résistance contre de nouvelles entreprises , ils savent tout ce qu'ils doivent opposer d'artifice et de force contre ceux qui oseraient de nouveau leur livrer le combat. Eclairés à votre tour, magnanimes guerriers î vous ne serez pas non plus les complices ni les dupes des partisans de loppression. Les dominateurs ont beau mettre en jeu toutes les ruses , aucune ne leur réussira. Ils emploient celle de renouveler souvent l'armée de l'intérieur; ils vous éloignent de nous, lorsqu'ils s'imaginent que , désabusés par nous , vous pouvez cesser de voir en nous des ennemis. Les colonnes qui nous tiennent en état de siège, sont à chaque instant relevées par d'autres colonnes. A quoi tout ce manège nous mènera-t-il ? A ce que toutes les armées françaises viendront successivement s'instruire Il notre école , lire nos brùlans écrits et déchirer tour-à-tour le voile qui les empêchait de connaître la vérité , et d'apprécier les scélérats qui les trompent et nous trompent.
Ghacchus-Babeuf, tribun du peuple.
]Pari«, 10 germinal l'an 4 de la république.