BONHEUR COMMUN, OU LA MORT
26 germinal , l'an 4-
L auteur de la lettre de Franc-Libre , auai frères républicains du directoire insurrecteur.
J'ai reçu avec un plaisir inexprimable , frères républicains , les instructions et le brevet d'agent secondaire que votre confiance m'a accordé par l'organe du frère D. T. H. J'espère justifier bientôt l'opinion que vous avez conçue de moi , sinon par mes talens , au moins par mon zèle , ma constance , mon courage , et surtout ma discre'tion.
A la connaissance particulière que j'ai de Paris , ioii j'ai demeure huit ans , je joins celle , plus précieuse encore , de l'esprit militaire , que j'ai étudié sous tous les rapports , en observateur , durant sept ans , et essentiellement durant les campagnes depuis cette guerre : c'est d'après ces connaissances que j'ai cru devoir tracer les réflexions suivantes que je soumets à votre sagesse.
C'est vraiment se tromper que de croire que les mêmes stimulans qui ont opéré l'insurrection des corps militaires en 89, puissent encore servir efficacement pour une nouvelle insurrection au-
jourd'hui : la machine a une autre forme , donc il faut une autre combinaison de l'essor ts pour la mouvoir. Je m'explique.
Sous le régime monarchique , le soldat était moins esclave qu'il ne lest aujourd'hui, il est vrai; mais il savait qu'il était esclave , parce qu'on ne le lui dissimulait pas , et que ses officiers n'oubliaient rien pour le lui rappeler sans cesse ; la distance immense qu'il y avait entre eux et lui [ lui faisait sentir trop vivement son avilissement*
11 en résulta en 1 789 que le soldat embrassa la cause populaire bien moins par amour pour la liberté et l'égalité , dont il ne pouvait avoir alors qu'une idée confuse, que par lïi haine invétérée qu'il portait à ses officiers; haine dont l'explosion fut d'autant plus terrible, qu'elle avait été long^^ temps comprimée : cette haine, ce levain fut alors, sinon le seul , au moins le plus fort ressort qui fit insurger nos armées, et cette vérité est trop évidente pour être contestée.
aujourd'hui tout est diffiîrent : excepte^ dans les grades supérieurs seulement , la presque totalité des officiers est composée de ci-devant soldats qui n*ont que leur solde pour vivre , laquelle se réduit pour un chef de bataillon a environ huit sous effiîctifs par jour ; ce qui oblige la plupart des officiers, capitaines cl autres , à manger à la gamelle de leurs soldats, et conséquemmcnt ît 2 18.
contracter la plus intime familiarité avec eux. Cette égalité de misère entre le soldat et l'officier produit une amitié , un attachement et une confiance réciproques , opposés a ce qui existait avant 89. Il en résulte , que le soldat , habitué , comme tous les hommes , à juger son sort par la comparaison qu il en fait avec celui des autres , trouve, en considérant ses officiers , qu'il y a trop peu de différence d'eux a lui pour leur porter beaucoup envie ; et l'officier qu'on berce de l'espoir d'un prochain meilleur sort , fait partager ce chimérique espoir au soldat : ce qui les console et les endort mutuellement dans une léthargique stupeur. En outre, l'état civil actuel offre à la plupart des militaires un sort pis encore que celui qu'ils éprouvent sous le mousquet en ce moment , ce qui ne contribue pas peu à les tenir servilement sous le joug.
Mais , dira-t-on , parmi les officiers , qui ne sont pas tous des automates , comment ne s'en trouvet-il pas qui dessillent les yeux de leurs camarades? Comment ! la raison en est simple : tous ceux à qui le véritable et le seul amour de la liberté avait fait prendre les armes , se sont , autant qu'ils l'ont pu, retirés du service depuis le 9 thermidor, c'est-à-dire, depuis que la cause qu'ils avaient entrepris de défendre, a été renversée. L'impossibilité de se retirer en avait encore fait rester
quelques-uns ; mais le directoire executif, qui ne veut que des êtres essentiellement obêissans, a donne' jour u ces derniers de se retirer, par son arrêté du 6 du courant sur la nouvelle organisation de l'armée. Il doit donc en résulter qu'il n'y aura plus désormais pour officiers que de ces êtres qui , dépourvus de fortune , de talens et de ressources , vieillis d'ailleurs dans l'esclavage , seront incapables de désobéir , par la crainte de perdre des épaule ttes qu'ils considèrent comme le nec plus ultra de leur bonheur possible ; que de ces êtres enfin qui , sous le règne des rois , se trouvaient honorés de porter les galons de laine sur la manche , et de donner des coups de plat de sabre aux soldats. Voilà justement les officiers qui conviennent aujourd'hui au gouvernement actuel. Quant aux soldats en général , ce ne sont plus ces brùlans défenseurs de la liberté de 1 792 et 90 : la majeure partie de ces braver est restée au champ de l'honneur ; la masse de ceux qui restent est composée de campagnards réquisitionnaires, qui servent la liberté comme les forçats servent sur les galères. Dans un bataillon de quatre cents hommes on a peine souvent à trouver quarante; soldats qui sachent un peu lire et écrire. Les jeunes gens des villes un peu instruits ont prescjue tous trouvé des moyens pour, se soustraire au service. L'unique objet des vœux de la plupart
des soldats ( que par erreur on nomme encore volontaires) , leur vœu , dis- je , est de retourner bien vite dans leurs foyers; et je peux assurer qu'il en est mille qui tiennent si peu k la révolution , qu'ils donneraient volontiers la république •pour un gâteau de leur village. Mais aassi nous ^n avons en revanche environ un tiers qui , soldats par métier et destinés a l'être , n'importe sous quel régime , sont très-propres à tout quand on sait les employer : ce sont la plupart de vrais crânes , qui entraînent toujours les timides et les apathiques par leur ascendant. Pour mettre ces hommes en mouvement , il ne leur faut pas de beaux ni de longs discours ; du vin et l'espoir du pillage suffisent : sans ces deux choses , il ne faut rien en attendre. La convention connaissait bien cette recette : le 1 3 vendémiaire , elle sut en faire un bon usage.
La troupe à cheval en général est de la classe des derniers dont je viens de parler, surtout les dragons , hussards , chasseurs.
D'après ces observations générales, je vais vous tracer les moyens que , selon mon avis , il conviendrait d'employer pour opérer la résurrection générale désirée :
i^ Dans nos écrits et discours saper a force les généraux et leurs états-majors , mais ménager les officiers subalternes.
2*^ Provoquer sinon la désorganisation des corps, au moins l'indiscipline , le plus possible , afin de pouvoir après opérer, si besoin en était , la dissolution.
3"" Parler a-la-fois du pillage des riches et de congés absolus, on saura éluder l'accomplissement des promesses suivant les circonstances ; cependant ne pas trop parler de l'égalité absolue , car les chefs , chouans , ont prémuni depuis long- temps l'esprit des militaires contre ce système , au point qu'ils le croient non-seulement impossible , mais même en général ils pensent que c'est la marque certaine pour reconnaître les royalistes. Ceci paraîtra étrange, mais ce n'en est pas moins vrai.
Et 4® enfin , lorsque le jour du grand œuvre approchera , il serait , a mon avis , très-essentiel d établir des espèces de bals dans des guinguettes voisines des casernes , la on attirerait les soldats , et là , en les faisant boire , on monterait adroitement leur esprit à la hauteur nécessaire.
Je vous offre , frères républicains , ces réflexions dans l'intention de vous consulter. Si vous trouvez mes opinions bonnes à suivre , je vous prie de me le faire savoir ; je vais m'occupcr ces jours-ci d'un ouvrage que j'intitulerai Dialogue entre Jambcde-bois et Franc libre. Ce dialogue roulera sur le détail de la mi.serc et de l'avilissement actuel du soldai , comparé au sort dont il jouissait en 9:^.
Cet ouvrage , en style soldatesque , sera de près (autant que le loisir me le permettra) suivi d'un autre intitulé : Réponse de la Terreur à Franclibre.
J'ai lu et relu Tinstruction , et je la relirai encore pour m'en pénétrer et la suivre ponctuellement '.
Salut fraternel.
ï Cette lettre est du traître Grisel.
TINGT-nilIÉHE PIÂCC.
17 floréal