Ecclésiastique IX
Mais qu'importait à Adalbert privé de Constance?
Les spectateurs ayant regagné leurs places, le comte Turpin se pencha vers le colonel et reprit son récit.
Méditation d Adalbert en face de Constance endant le récit du comte Turpin.
c Constance, le diadème ne vous sied point : vous êtes trop jeune et trop frêle. Le diadème ne sied qu'à la maturité et à la puissance. Les femmes qui le portent doivent avoir une taille imposante, des traits accentués, bourboniens ou sémites, et paraître de vivantes statues. Aux autres, il n'est qu'un riche fardeau. N'êtes-vous pas assez chargée du fardeau sombre de vos cheveux ?
» Constance, sous le poids de vos cheveux et de votre diadème, votre cou ploie un peu comme la tige d'une ileur. Quand à la dérobée je vous regarde dans ma lorgnette, ainsi qu'un voleur de choses pourtant permises, je vous vois pâle et je m'attendris. Je voudrais vous
étendre sur des coussins, fermer de mes doigts vos paupières, vous assoupir dans des rêves faciles où la vie ne serait plus qu'une douce musique évanescente.
» Constance, je vois que votre mari n'est plus là. Votre ivrogne de mari est parti boire. Votre mari ne vous aime pas. Et cependant, si cela devait vous donner de la joie, je vous aime tant que je voudrais qu'il vous aime.
» Constance, entendez-vous les gens qui applaudissent et l'horrible bruit de leurs mains gantées? Que vient faire ce vain bruit à nos oreilles? Ne sommes-nous pas seuls ici, vous et moi? N'est-ce pas pour nous seuls que cette musique s'exaspère, que sur la scène fuient les danseuses aux pieds d'Atalante?
» Constance, nous sommes séparés par l'immense gouffre des fauteuils d'orchestre plein de monde, ainsi que deux tristes tours dressées sur des collines se regardent par-dessus la vallée. Et le même soleil ne peut jamais éclairer à la fois leurs deux faces qui s'affrontent.
» Constance, je suis comme l'aveugle qui cherche dans sa nuit éternelle ; je croyais vous avoir trouvée, et voici que je n'ai plus entre mes doigts que des lambeaux sans consistance. Est-il vrai que toute la réalité de l'existence soit intérieure?
» Il faudrait pouvoir se suffire. Et vouloir s'échapper de soi-même, vouloir associer quelqu'un à sa vie mystérieuse, c'est vanité folle et désillusion.
» Constance, vous manquez à mes yeux, à mes mains, à ma bouche, et tous ces tyrans me torturent. Je n'ai le goût de la vie qu'en pensant à vos lèvres.
» Constance, je voudrais ne plus vivre, aller vers ceux qui ne sont plus, qui sont consolés parce qu'ils sont morts. Je vois des choses si calmes par là-bas, des arbres penchés sur des prairies, des pelouses comme celles de Bagatelle baignées de nuances indécises, endormies dans la douceur et qui ne seraient plus foulées que par les pas silencieux des ombres. ••
> Constance, vous êtes lasse et douce, ne serez-vous pas fléchissante? N'aurai-je point mon pardon, ne me reconduirez-vous pas aujourd'hui dans votre voiture, comme vous le fîtes un soir après le bal, quand les parfums» échauffés montaient de vous, et que vous m'a* bandonniez avec votre bouche comme une offrande tous les hommages dont on vous avait grisée?
» Constance, mon âme s'attarde à nos souvenirs, quelques pauvres souvenirs cueillis dans le long jardin des jours. N'aurai-je plus jamais d'autre destin que celui de pleurer mes morts ? >
A l'entr'acte suivant, Adalbert prétexta d'aller voir Lolita pour pouvoir se rapprocher de Constance. ' 0
Il trouva les deux femmes dans le fond de la loge avec plusieurs hommes. Constance fut très aimable pour lui, lui parla comme à un bon camarade à qui l'on fait porter le paletot pendant
la promenade et tenir la laisse du chien, et no lui accorda pas un regard.
Au bout de cinq minutes, Adalbert sortit, fou de rage; il ne voulait plus rentrer dans la salle, il demanda son pardessus à madame l'ouvreuse et s'enfuit.
Il marcha sur le boulevard, entra à l'Olympia, y retrouva un vieil ami dont il ne se rappelait plus au juste le nom, mais avec lequel il avait été intime aux temps héroïques de sa vie, quand il était lui-même un pilier de Maxim! s. L'ami avait continué cette existence, par vocation. Et une heure après, Adalbert était à Y Abbaye de Thêlème avec le vieil ami, quatre nouveaux amis, des bouteilles de Champagne et des femmes.
Après quelques verres, il fut hypnotisé par une femme qui entrait et qui avait la bouche de Constance. Il ne pouvait en détacher ses yeux : cela avait quelque chose d'attirant et d'un peu triste, comme une profanation.
Il voulut saccager son rêve; il fit asseoir la femme auprès de lui.
v II y eut d'autres verres...
Et l'orchestre jouait indéfiniment, tout tournait, dansait, chantait, criait dans une atmosphère étouffante.
Cette bouche était une obsession. Adalbert la regardait sans trêve, y puisait des forces nouvelles pour imaginer l'autre.
La musique amollissait son cœur ; il fut pris a'une grande pitié.
La femme était jeune, timide, sans gaieté. Il voyait sa malheureuse robe, une de ces robes qui veulent faire un peu d'effet et qui sont si fanées au grand jour du matin. Il voyait ses pauvres mains de misère avec des bagues de quatre sous. Et il songeait aux jolies mains de Constance, à Constance douillette et qui dormait, tandis que celle-ci, qui avait sa bouche, venait offrir son corps à des passants d'une heure. Pourquoi celle-ci, et pas celle-là? Quelle effroyable injustice a distribué les parts inégales du monde?
Et il se croyait pitoyable pour celle qui le touchait par sa misère, et pourtant il la privait du seul bien qui lui restât, puisque au travers' d'elle, c'était encore u Constance qu'il se donnait.
Un peu avant le jour, il se trouva sur la place devant le restaurant avec sa triste conquête. Il était décidé à la raccompagner chez elle.
Mais en voiture, cette femme à son côté lui rappela avec trop de violence le souvenir de ses promenades de naguère.
Il pensa : « Je ne puis supporter cela une minute de plus ; je vais la déposer à sa porte, je lui dirai que j'ai une course à faire dans le quartier et lui jetterai ma bourse. t>
Comme il était d'une époque pratique et qu'il n'avait pas de bourse, il se contenta de lui donner cinq louis, avec quelques mots gentils.
La femme, prête à tout, ne dit rien, sembla étonnée de tarit d'égards.
Adalbert rentra chez lui dans l'éveil mauve du matin. Il était à bout de nerfs, sa tête tournait, il voulut écrire à Constance, ne trouva rien, resta à sangloter dans le creux de son coude.
Il alla se laver la figure, se coucha et s'endormit comme une masse.
Le lendemain, il se dit : € Et ce sera tous les
jours ainsi. Je suis en train Je devenir chaste ou impuissant ; les deux éventualités m'épouvantent. Je fais de.la neurasthénie. Il faut que j'aille consulter un médecin. »
Il avait un camarade de collège qui était devenu médecin et qu'il voyait de temps à autre.
Le médecin lui dit en substance ceci : « Il y a des médicaments dangereux, il y en a de bons, il n'y en a pas d'excellents. Les bons médicaments sont ceux qui ne peuvent en aucun cas faire du mal à quelqu'un de bien portant, de même qu'ils sont incapables de faire du bien à un malade. Je vais t'ordonner de bons médicaments. »
Ce ne fut bien entendu pas en ces termes qu'il exprima sa pensée. Il ordonna à Adalbert des cachets de phytine pour se phosphater, dix gouttes d'arsenic deux fois par jour pour combattre l'épuisement nerveux, et deux œufs crus à tous les repas.
Au petit déjeuner du lendemain, Adalbert cassa deux œufs gluants au-dessus de sa tasse à thé, ce qui lui souleva le cœur de dégoût.
Le troisième jour, il vida la fiole d'arsenic dans le lavabo, jeta les cachets de phytine dans
le panier à papier et se dit : « Je vais faire lo tour du monde. »
Il fit seulement le tour de la Sicile. Il partit avec un ami d'un de ses frères qui avait un petit yacht et cherchait désespérément des invités pour une croisière, comme tous les gens qui ont un yacht. Ils s'embarquèrent quelques-uns à Marseille pour Palerme ; il n'y avait heureusement pas de femmes à bord.
...Et l'oubli vint peu à peu. Les premiers jours furent pleins de révoltes et de rancœurs, mais il y avait dans ces pays écrasés de chaleur quelque chose de lénifiant et de mou où fondait la souffrance, et l'oubli monta surtout de la mer qui est une si grande endormeuse.
Trois semaines passèrent. Il laissa les dernières exclamations de son amour aux collines rondes d'Agrigente et se réveilla un matin avec un cœur cicatrisé.
Ce fut une renaissance radieuse. Autour du navire, la rade de Syracuse miroitait éclatante et bleue, renaissant chaque jour depuis des millénaires, aussi jeune à l'aurore après sa mort de chaque nuit. Et quelques heures plus
tard, penché sur la balustrade qui domine la fontaine Aréthuse, Adalbert put penser sans trop de chagrin que celle-là aussi avait fui le dieu qui voulait être son amant. Gomme Daphné, comme Syrinx, comme Aréthuse, Constance avait su se dérober aux étreintes. De tout temps, les nymphes et les jeunes femmes ont fui comme des biches devant les désirs des hommes qui les poursuivent. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Et lorsque à la fin de juillet, Adalbert rentra à Paris, il était complètement guéri ; guéri à ce point que le jour où il reçut d'une ville d'eaux d'Allemagne une carte postale de Constance avec ces seuls mots : « Je m'ennuie! » il eut envie de répondre : « Moi pas du tout », le sacrilège, et gua s'il répondit: « Moi aussi », ce ne l'ut que par politesse.
l ANADYOMENJ
t Mon Ami, as-tu cru vraiment que jet'oubliais? i