LA TÉMÉRAIRE
Lais, introduite par ruse chez Xcnocrate, quitta le philosophe fort humiliée en disant que « ce n'était pas un homme, mais une statue, » oùx àrc' àvopoî, «XX' arc'àvSpfavTo;
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athénée, Deipnosophistes, XIII., 47.
Alors qu'il ne l'espérait plus, Adalbert fut appelé au téléphone par madame Ërbeline. Elle le conviait pour le lendemain trois heures à Notre-Dame.
Le téléphone, généralement insupportable, procure ainsi quelquefois des jouissances solitaires d'autant plus agréables qu'on n'est pas contraint de les dissimuler. Adalbert raccrocha le récepteur avec le sourire du grand homme
qui, la veille de la bataille, se dit : « Cette armée est à nous » ; puis il vaqua à ses occupations habituelles qui étaient à cette heure de s'habiller pour aller dîner en vilie. 11 fut toute la soirée d'une humeur rayonnante ■; avant de sortir, il tint un discours attendri à son vieux caniche Hylactor, et fit à table mille frais pour ses voisines. Il ne put même s'empêcher d'annoncer mystérieusement a la fin du dîner son prochain retour au catholicisme, ce qui n'intéressait personne.
Ce premier rendez-vous eut ceci de particulier qu'aucun des deux adversaires ne put s'v trouver.
Quand M. de Scoury, qui s'était mis de dix minutes en retard pour affirmer sa supériorité et aussi par un certain penchant à l'inexactitude, déboucha dans son fiacre de la rue de la Cité, la place Notre-Dame était noire de monde. Quelques milliers d'énergumènes y manifestaient en l'honneur de Jeanne d'Arc, avec clergé et bannières, ce qui était leur droit, mais parut à Adalbert d'un goût douteux.
La foule s'engouffrait à pas pressés sous tes
6i CONSTANCE DANS LES CIEU.
porches. Il était inutile même de descendre de voiture. Adalbert aperçut au loin l'automobile de madane Erbeline qui se frayait péniblement un passage dans le fleuve humain et tournait derrière l'église.
Il assistait ainsi impuissant et un peu grotesque à la fuite lente de son espoir, et ce jourlà, l'insigne Pucelle ne se lit pas de lui un ami.
Dans la soirée, il reçut de madame Erbeline un billet d'une écriture contournée et tortueuse, ainsi conçu :
« A bas Jeanne d'Arc ! Soyez chez vous demain à cinq heures que je puisse vous téléphoner un autre rendez- vous. »
Et le lendemain, sans être annoncée, madame Erbeline se fit ouvrir la porte par le concierge et pénétra tranquillement dans le rez-dechaussée d'Adalbert, avec une voilette des plus ordinaires et un front serein.
M. de Scoury était à. ce moment dans son salon, en haut d'une échelle double, appliqué à enfoncer un clou dans le mur. Il demeura stupide, au sens cornélien du mot.
Il avait depuis son enfance l'innocente habitude déjouer au tapissier. Il aimait chez lui à poser des fils électriques, à accrocher et à décrocher les tableaux, à les désencadrer, à les essayer à différentes places pour en tirer le plus bel effet possible ; il possédait une petite boite de menuisier et à force de manier le marteau et le tourne-vis, il était arrivé à un bon talent d'amateur. Il avait d'abord pratiqué timidement, puis ayant lu un jour dans l'Anneau d'Améthyste que M. Anatole France ne mettait aucun plaisir au-dessus de celui de taper sur des clous, il osa tirer de son goût une certaine vanité.
Mais madame Erbeline n'était peut-être pas au courant de l'approbation d'Anatole France et Adalbert se sentit confus d'être surpris dans cette attitude ouvrière.
Si une échelle est seyante à un galant pour l'escalade, elle est ridicule quand il ne s'agit que de descendre. Il quitta donc gauchement son perchoir, bredouilla quelques excuses et demanda la permission d'aller se laver les mains, pour gagner du temps et préparer uno phrase spirituelle.
Quand il reparut, n'ayant rien trouvé, madame Erbeline, gardée à vue dans le salon par le caniche, était debout accoudée à la cheminée, dans l'attitude gracieuse de la Polymnie grecque du Louvre — qui n'a d'ailleurs de grec que la jupe, puisque tout le reste, et cela se voit, est dû à un déplorable émule de Canova. — Elle avait retiré ses gants et sa voilette ; elle avait ses joues dans ses mains et se regardait tragiquement de tout près dans la glace.
— Je regrette de n'avoir pas été prévenu de votre visite, dit Adalbert. J'aurais mis à mon chien une fleur dans les cheveux.
— Je ne reste que cinq minutes, répondit madame Erbeline sans se retourner. Ne me trouvez pas étrange, je vous prie, monsieur de Scoury. Ne croyez pas que je sois venue me jeter à votre tête. Je suis venue parce que je trouvais cela plus simple que de courir dans Paris et tomber sur des pèlerinages. Et puis j'ai confiance en vous parce que vous me plaisez, que je vous crois différent des autres. Et puis je voulais voir si « chez vous » était pareil à vous. « Chez vous » est pareil à vous, triste
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et gai ; les tentures sont claires, mais il fait sombre ; il y a des fleurs dans les vases, mais elles sont fanées. Et puis, j'avais envie de venir, et je fais ce dont j'ai envie.
Madame Erbeline dit encore : «Ah! que je gcria donc malheureuse! » Et ses yeux tendres M remplirent de larmes.
Adalberl était intimidé, dérouté par l'imprévu de cette scène; il s'était approché aussi de la cheminée, il se tenait à côté de madame Erbeline, près d'elle à la toucher, mais il n'osait; il la regardait dans la glace, et le miroir mettait entre eux une distance illusoire. Et elle-même, malgré l'abandon de ses paroles, semblait inaccessible, lointaine et perdue dans ses songes.
11 posa sa main sur l'épaule de la jeune femme et dit :
— Pourquoi êtes-vous malheureuse?
— Je ne sais pas. Pour rien et pour tout.
— Je ne connais pas quel est votre mal heur, reprit doucement M. de Scoury, et je n'attends pas que vous me le disiez, mais sans doute y a-t-il des tristesses plus lourdes que la vôtre. Tout le monde est malheureux, à la
réflexion, mais heureusement tout le monde n'y pense pas. 11 faut accepter et ne pas réfléchir. Combien de chagrins ont pesé sur des vies entières, combien de gens pourtant s'y sont accoutumés. Ils se sont faits à leur misère au point de ne même plus en avoir conscience, et ils vivent indifférents, drapés comme des mendiants dans les lambeaux de leurs rêves.
» Il faut tâcher de ne pas se dire : « A quoi bon toutes les choses de la vie ? » car c'est une question à laquelle il n'y a pas de réponse.
» Il faut surtout tâcher de n'avoir pas une âme exceptionnelle, car l'exceptionnel paraît à tous un déli, et tous se liguent pour l'étouffer. L'humanité court terre à terre comme ces haies taillées à un mètre cinquante qui bordent les routes et sont éternellement couvertes dépoussière; et si du cœur de quelque rosier un peu fou, jaillit au-dessus du lot une belle fleur de pourpre, les passants à coups de canne auront tôt fait de briser sa tige et de la rabattre au plan de ses sœurs obscures.
— Il faut tâcher! il faut tâcher! répéta madame Erbeline. Croyez-vous donc que je sois la
maîtresse de mon âme? Ce ne sont pas les raisonnements dont je me ligoterai qui sauront la garder captive. Toute musique entendue au dehors déliera ses entraves : elle se sauvera, elle se hâtera vers les appels divins que sa crédulité imagine, et quand elle aura bien cherché en vain, qu'elle se sera heurtée, qu'elle aura fatigué et ensanglanté ses ailes, il faudra qu'elle revienne une fois de plus se coucher dans sa prison...
> Et ce sera toujours ainsi. Le bonheur dan? la vie n'existe pas, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas le chercher. Aussi je serai toujours malheureuse, car je ne trouverai jamais, je ne trouverai jamais rien d'apparié ans désirs de mon âme.
— Moi non plus, répondit M. de Scoury.
Ils continuaient de se parler ainsi, côte a côte, près de la cheminée. Ils s'adressaient à leurs reflets ; leurs regards n'osaient encore s'affronter que dans l'eau profonde du miroir et cette barrière invisible semblait les protéger contre eux-mêmes.
C'étaient leurs doubles qui se parlaient et
qu'ils voyaient se parler. Ils n'étaient plus que les spectateurs attentifs d'une scène presque lointaine, et leurs paroles véhémentes s'atténuaient dans la bouche de leurs images et revenaient vers eux adoucies, baignées, imprégnées d'une paix mystérieuse.
Madame Erbeline se retourna enfin et prenant la main d'Adalbert, elle dit :
— Voulez-vous être mon ami ?
— Non, répondit-il. Si je vous disais oui, je ne serais pas sincère. Je ne puis être votre ami, je ne puis être l'ami d'aucune femme. J'ai l'amitié en horreur, comme vous l'avez aussi du reste, quoi que vous en pensiez. Le peu que vous venez de livrer de votre âme hasardeuse vous révèle trop pareille à moi.
» Nous donnerons tout aux uns, nous prendrons tout des autres, mais ce n'est pas avec les mêmes que nous ferons des échanges. Nous sommes de ceux qu'on immole ou de ceux qui torturent, nous ne serons jamais de ceux qui s'entr'aident.
» Gomme l'amitié semble une petite demeure par terre, médiocre et plate, pour les amoureux des tourmentes. Est-ce vraiment l'amitié
que vous m'apportez dans vos beaux yeux graves, dans vos yeux ouverts devant moi comme des portes qui donnent sur la nuit. Je vais déjà vers eux craintif et sans défense ; et déjà j'ai peur de vous aimer.
.Madame Erbeline retira sa main et dit à voix basse :
— Il ne faut pas.
Elle remit sa voilette et ses gants. Elle s'en allait.
Sur le seuil de la porte, Adalbert lui demanda :
— Vous reverrai-je ?
— Oui.
— Quel jour?
— Je ne sais.
Elle était partie. M. de Scoury pensait : € C'est ainsi que les dieux affrontaient les dieux, comme chantait le vieil Homère. Mais n'ai-je pas eu tort de la laisser partir? »
Une heure après, madame Erbeline lui fit porter une nouvelle lettre griffonnée à la hâte en rentrant chez elle, parfois illisible, avec une extraordinaire floraison de signes de ponctua-
tion fantaisistes, points d'exclamation, points de suspension, tirets et mots soulignés.
« Ne vous étonnez pas!... Je viens de rentrer et je suis un peu triste ! Je ne suis pas amoureuse de vous, mais vous me « plaisez » et cela suffit pour me faire sentir votre absence... — Vous n'êtes pas là pour m'empêcher de pleurer et j'en ai si envie!... J'ai peur de regarder le soir!...
» Quelle bizarre visite! Je croyais avoir deviné votre caractère, et voilà que par quelques mots hésitants vous me déroutez complètement dans mes jugements — et je pense maintenant que je ne sais rien de vous ! . . . .
» J'ai peut-être été trop sincère avec vous!... Tant pis si vous ne voulez pas être mon ami!... — Moi, je vous ai donné volontairement un peu de moi — faites-en ce que vous voudrez!... je ne le regretterai pas !
3» Je ne sais ce qui en vous plaît aux autres, mais à moi, ce qui me plaît en vous, c'est que vous ayez de la bonté et de la tendresse, et que vous ayez honte de les montrer.
» Je voudrais savoir que vous ne m'aimerez
pas. Mais je préférerais encore plus ne pas vous être indifférente!....
» Pas amicalement, mais étrangement à vous! »
Et puis après une signature faite d'une initiale incompréhensible, qui devait être un C, car elle se nommait Constance, un post-scriptum disant qu'elle partait passer un mois dans le Midi, qu'elle aimerait avoir des lettres, mais qu'Adalbert ne les lui adressât pas directement. Elle donnait le nom de sa femme de chambre à mettre sur une double enveloppe.
Alors, quand il sut qu'il ne la reverrait que dans un temps très lointain, peut-être jamais, Adalbert se prit à aimer idiotement madame Erbeline et, comme cela arrive souvent, elle lui devint plus réelle dans le souvenir qu'elle ne l'avait été dans la brusque réalité de sa présence.
€ Ah! petite Erbeline, si c'était pour vous enfuir aussitôt, pourquoi être ainsi venue dans cette chambre, déplier le bagage troublant de
vos pensées? Vos robes traînent maintenant en écroulements sur tous les meubles, et sans vous je ne saurai les ranger. Il y a là d'adorables robes grises pour les longs crépuscules du printemps et des robes claires pour faire des taclies blanches dans les parcs la nuit. Il y en a de pailletées et changeantes comme le mensonge, et d'autres roses comme les émois. Il y a des manteaux pour le chagrin qui sont amples et vous envelopperont toute, et de petites chemisettes sans hypocrisie qui laisseront percevoir les battements du cœur pour les moments sincères.
» La poussière du temps va commencer jour par jour de descendre sur ces choses sans que j'ose toucher à rien. Les mots de vos phrases de tout à l'heure restent tristement répandus à terre comme les perles d'un collier défait, et il semble qu'avant de partir, vous ayez fleuri les vases des pavots mélancoliques de l'abandon. »