IMITATION DE J.-C, I., XX
Ce matin-là, Adalbert de Scoury venait emprunter quelque argent à son vieil oncle, frère de sa mère, Thierry de Semblançay, député du Morbihan.
Quand, vers onze heures, il se présenta, ? -.. vieil oncle, qui était mélomane par intermittences, prenait une leçon de violon. Il était en
train d'étudier avec un professeur, en vue d'une exécution d'ensemble, sa partie dans un trio de Mozart, qui, pour être exact, était le trio en mi bémol, opus 498, pour piano, violon et alto. Adalbert était d'ailleurs incapable de distinguer Mozart de tout autre musicien de génie. Son oncle lui fit signe avec l'archet de s'asseoir en silence dans un coin du salon, et s'engagea sans plus tarder dans un difficultueux passage hérissé de doubles croches.
Adalbert prit un journal bien pensant, s'installa dans un fauteuil et lut les surprenantes nouvelles ordinaires des Mondanités : Mardi hebdomadaire chez la duchesse de X. ; grand dîner dans l'intimité chez le marquis un tel, etc..
Le mobilier du salon était de l'Empire le plus rigide. Gomme l'oncle était veuf et habitait seul, la pièce sentait le tabac, et il n'y avait pas de fleurs.
L'appartement à l'entresol ouvrait ses fenêtres sur l'avenue Gabriel. Au travers des marronniers dépouillés par l'hiver, un soleil faible et blanc caressait les dessins des rideaux de vitrage. La douce lumière tiède incitait à la rêverie plutôt qu'à cette morne lecture : par-
dessus son journal, Adalbert regarda l'oncle Thierry.
Thierry Fournier de Beaune, marquis de Semblanç;iy, descendant de ce Jacques de Semblançay, argentier de François Ier, qui, comme chacun sait, fut successivement enrichi, pendu et réhabilité, portait gaillardement ses soixantequatorze ans. 11 était haut et fort, et revêtu, ce malin-là, d'une longue robe de chambre à brandebourgs qui le grandissait encore; il avait une tète busquée, de grosses moustaches blanches cirées, et la barbiche dite impériale. Son crâne était coiffé d'une fine calotte de soie noire et de chaque côté deux épaisses touffes de cheveux revenant en avant comme les cornes d'un bélier, complétaient sa physionomie qui était celle du zouave pontifical classique, en plus fin.
Debout devant son pupitre, le nez chaussé d'énormes lunettes rondes cerclées d'écaillé, l'oncle Thierry s'escrimait avec ardeur. A côté de lui le professeur, un premier violon de l'Opéra, petit chafouin timoré, de trente ans plus jeune que son élève, accompagnait sur un alto. Comme il n'y avait pas de piano, leur ensemble était un peu grêle, et leurs grince-
ments jumeaux faisaient dans le silence d'acides morsures.
L'oncle Thierry avait été officier aux Guides, charmant, et très aimé. Il vieillissait maintenant, à peu près exempt d'infirmités et nimbé de gloire, émouvant échantillon des époques finies. Il perpétuait à l'Opéra des maîtresses honoraires, conduisait dans Paris son phaéton suranné, et jouait du violon à ses seuls moments qui ne fussent pas perdus. Il était demeuré élégant, spirituel, paradoxal et frivole, mais son âge à présent donnait à ses paroles le masque trompeur de la sagesse.
La leçon terminée, pendant que le petit professeur chafouin rangeait le violon et l'alto dans leurs cercueils, M. de Semblançay retira ses lunettes et passa dans son bureau, suivi d'Adalbert.
— Tu m'as fait téléphoner hier au soir, dit-il à son neveu; qu'est-ce que tu viens me demander?
Adalbert prit un air de tout petit garçon et répondit timidement :
— Oncle Thierry, je désire vous laper.
— En douter eût été puéril. Ce que je voulais savoir, c'est quelle somme tu réclames, et pour quels motifs avouables.
— Je voudrais quinze cents francs, pour deux motifs : premièrement, le tailleur me demande un petit acompte; deuxièmement, les cigares ont beaucoup renchéri cette année. . les temps sont durs.
— Mon pauvre ami î c'est vrai que les temps sont durs, répéta gaiement i'oncle Thierry. Dans ma jeunesse, les cigares coûtaient dix sous et les tailleurs fournissaient aux fils de famille des gilets à poches garnies, c'est-à-dire que dans chacune il y avait un billet de cent francs. Toutes les traditions se perdent. Enfin ! je vais te bailler tes soixante-quinze napoléons pour que tu puisses fumer, et que tu ne sortes pas nu, puisque ton tailleur a de si mauvaises habitudes.
11 s'assit à son bureau, remit ses grosses lunettes et ouvrit à droite du meuble un tiroir bien connu d'Adalbert.
Le neveu suivait avec satisfaction la marche de la cérémonie habituelle. Il avait l'âme dilatée, envahie par cette exultante allégresse
que ceux-là seuls peuvent comprendre à qui les besoins d'argent créent de cuisants soucis.
L'aplomb lui revint avec la fortune. Il engloutit négligemment les billets dans la poche de son pantalon, d'une façon désinvolte qui lui paraissait plus « grand seigneur », quitte à les ressortir par la suite pour les serrer dans son portefeuille, car il était soigneux.
11 dit:
— Oncle Thierry, vraiment j'abuse... vous me rendez grand service... Je vous remercie... Je sais mai remercier de vive voix... je vous écrirai...
— C'est bon; c'est bon, répliqua l'oncle en riant.
» Mais il est curieux que tu n'aies jamais un sou. Tu es très dépensier, mon garçon. C'est d'autant plus curieux que tes deux frères ont toujours été si raisonnables. Pareil panier percé ne s'est pas vu dans la famille depuis mon grand-père qui est mort ruiné et qui avait coutume de dire que lorsqu'il avait de l'argent dans la poche de sa culotte, les louis lui brûlaient la cuisse. Aussi n'a-t-il laissé pour tout héritage qu'une canne, une canne superbe d'ailleurs.
» Mais il faut que je m'habille. Si tu as le temps de me tenir un peu compagnie, viens dans le cabinet de toilette.
— Je serai enchanté d'assister à votre petit lever, mon oncle. J'ai du reste dit à mon ami Périclès Volos de venir me chercher ici.
L'oncle, toujours avec sa petite calotte sur la tète, était debout devant son miroir à barbe. Tout en se barbouillant la figure de savon, il dit à son neveu :
— On ne sait plus qu'inventer comme plaisir à présent. J'ai dîné hier avec ton frère Adrien et sa femme. Figure-toi qu'ils avaient été tous deux la veille à une séance de boxe anglaise, et qu'ils en étaient encore enthousiasmés. Lolita surtout : cela se passait dans un bouge infâme, et elle était si près des combattants qu'elle avait eu son programme moucheté par le sang jailli du nez d'un des champions. Et voilà qui la ravissait.
» Quel singulier idéal esthétique ont donc les nouvelles générations?
— Oh I il n'y a pas moyen de les raisonner, répondit Adalbert. Ces sortes de spectacles ont
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de plus en plus d'amateurs. J'ai entendu parler de la séance d'avant-hier. \\ paraît que les places coûtaient cinq louis et que la soirée a rapporté plus de vingt-cinq mille francs.
L'oncle Thierry avait posé le blaireau et pris son rasoir. Il le brandit d'un petit geste court en levant les yeux au ciel, et s'écria :
— Vingt-cinq mille francs pour voir boxer! Mais alors, plutôt cent mille francs pour voir faire 1 amour !
» Ah! nous autres, nous avions jadis du Beau une conception différente. Ecoute ceci :
» Tu as entendu parler du chevalier de Chateaubressac, cousin éloigné de ta grand'mère. Je l'ai encore connu. C'était un vieillard magnifique. Etant déjà mûr, il avait épousé une jeune actrice. Il fut trompé, cela n'a rien d'extraordinaire, et comme il ne plaisantait pas avec son honneur, il résolut de pincer la coupable.
» Lorsqu'il eut les renseignements nécessaires, il se rendit, flanqué d'un commissaire de police, dans la maison où sa femme prenait ses ébats. Quand il fut dans l'apDartement, il
s'avança sur la pointe des pieds jusqu'à la porte de la chambre et regarda par le trou de la serrure. Mais ce qu'il vit alors, mon bon ami, était tellement beau, tellement sublime, qu'il fit signe de la main au commissaire de ne pas approcher, de ne rien troubler, et qu'il resta là, admiratif, à contempler. Il préféra renoncer à son flagrant délit plutôt qu'à un spectacle d'une si rare beauté, et il sut ainsi sacrilier à une émotion tout artistique, sa juste vengeance.
Et l'oncle Thierry, ayant achevé l'éloge du chevalier de Chateaubressac, se mit à se racler silencieusement les joues.
Quand il eut fini, son valet de chambre vint l'habiller.
Tout le costume de M. de Semblançay était d'un archaïsme du plus haut intérêt. Le col évasé de sa chemise lui encercla le visage comme un papier le fait d'un bouquet, ou d'un gigot. Il mit une vaste cravate toute faite, piquée d'un camée, et presque aussi large qu'un plastron de maître d'armes. Puis on boutonna à ses pieds de ces chaussures en cuir fin à petits bouts carrés qu'on ne voit plus qu'à de
ri
rares vieillards et qui deviendront sous peu des pièces de musée.
— Je vais déjeuner au Club avec ton frère Adéodat, dit-il à son neveu. Est-ce que tu sais qu'il est question de le nommer commissaire des courses?
— J'aime mieux que ce soit lui que moi, répondit Adalbert.
— Pourquoi dire cela ? Tu n'en penses pas un mot ; tu serais très content d'être commissaire des courses.
— Mais, oncle Thierry, je vous assure que non. Je n'ai pas la folie des grandeurs et je n'aurais aucune envie d'accompagner dans le pesage, le chapeau à la main, un président ventru ou le roi des Bambarras, ni de me faire engueuler mensuellement par le public de la pelouse.
— Ton frère sera très bien dans cette fonction, reprit M. de Semblançay. Il est distingué, il a de la fortune, de bonnes façons et, comme il est assez distrait, il passe pour impoli, ce aui lui a déjà beaucoup servi.
» Vois-tu, quand on n'a pas le bonheur d'être grossier, c'est encore quelque chose que
de pouvoir passer pour l'être. Il est de fait que les gens de ton époque sont favorablement impressionnés par l'impolitesse. Je ne te dirai pas que nous devions ajouter cet état d'esprit aux autres méfaits de la République, car je ne suis pas de ces radoteurs qui [(retendent qu'on naufrageait moins sous l'Empire ; j'affirmerai même que l'impolitesse est de tous les temps, et que de tous les temps elle a exercé son irrésistible charme. Pour ma part, je suis comme la foule, j'ai la plus vive admiration pour les impolis, ces individus qui par leur naissance souvent et leurs mérites étaient destinés à passer inaperçus, mais qui ont l'audace de se surclasser eux-mêmes, de se diviniser et de ranger d'un seul coup tous les autres dans la catégorie des non-existants.
» Tiens, je rencontre assez souvent chez Lolita tes contemporains, les deux frères du Fautrage.
— Deux beaux salauds, dit simplement Adalbert. Sont-ils assez puants, ces deux êtreslà? Il faut les voir entrer dans un salon de bonne compagnie. Ils sont aussitôt familiers avec les femmes, compromettants, et ce n'est
qu'au bout d'un moment qu'ils dài£iiéiit découvrir les hommes et parfois cohsenLèiil à les saluer nonchalamment, comme ils ëpbussèlcraient avec une surprise dégoûtée un grain île poussière sur la manche de leur pourpoint.
— C'est possible, poursuivit l'oncle Thierry, mais cela leur réussit. J'ai suivi avec intérêt la carrière de ces deux galopins. J'ai connu autrefois leur père qui s'exerçait déjà timidement à être impoli. Mais que les fils ont adroitement su amplifier la manière : ce sont des virtuoses.
» La maison dont ils sortent est assez récente, leur situation de fortune était honnête, sans plus, et tu admettras que leur intelligence collective ne les eût pas menés bien loin. Pourtant ils tiennent le haut du pavé. S'ils récoltent dans les cercles d'amples moissons de boules noires, et s'ils suscitent la haine de quelques hurluberlus comme toi, c esi un détail de minime importance. L'essentiel, ils l'ont atteint. Ils ont eu les maîtresses les plus distinguées, du moins ils l'ont dit; aujourd'hui il n'y a pas de fête d'une suprême élégance .sans eux, ils sont cramponnés aux altesses en balade, ils sont consultés dans les affaires d'honneur, ils
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■nt en somme pour ce qu'il y a Je plus gratin à Paris; l'aîné a dejàépoasé la iilie d'un iinuncier somptueux, et l'on m'assure que le cadet va servir de savonnette aune riche Amélie.
» Pour en revenir à ton frère, je serai heureux Je le voir appelé à cette fonction honori-
liqUC.
» Dans l'état actuel des choses, les gens de la société ne peuvent plus guère occuper les emplois dont ils se sentent dignes par leurs hérédités et leurs traditions, et beaucoup des nôtres, vois-tu, ont encore des goûts représentatifs qu'ils n'ont plus l'occasion de satisfaire. Plus de charges à la Cour, plus de postes diplomatiques. Il reste dans les associations de sport, d'art ou de bienfaisance, ces sortes de situations un peu à coté, mais presque officielles, honorables, et admissibles tout de même pour ceux à qui il ne déplaît pas de faire des effets de torse devant une rangée de gardes municipaux.
» Or Adéodat fera un commissaire des plus décoratifs. Et si l'on pouvait décider ta sainte belle-sœur à négliger un tantinet sa banlieue
sud-ouest, pour patronner une entreprise de vulgarisation artistique, quelque chose d'intéressant, — les Auditions musicales, les Visions picturales sont déjà accaparées par de grandes dames d'un haut mérite — mais on pourrait trouver une nouvelle branche, les Expositions culinaires, par exemple. Si ta belle-sœur consentait à présider les Expositions culinaires et à avoir son nom imprimé en tète des affiches sur tous les murs de Paris et les vespasiennes, voilà qui assurerait au ménage un irréfutable prestige. »
L'oncle Thierry était prêt, redingote le coupant en deux, rose à la boutonnière, moustache en pointe, rouflaquettes collées, le chapeau incliné sur l'œil.
— Avant que tu t'en ailles, dit-il à Adalbert, je dois te prévenir qu'il court dans la famille de mauvais bruits sur ton compte. Tu as de vieilles tantes qui se plaignent de ne jamais te voir. Pourquoi ne fais-tu pas de visites ?
— Je suis paresseux, mon oncle, et cela m'ennuie tellement, ces visites cérémonieuses, assis sur un pouf, avec un chapeau qu'on fait
tourner entre ses doigts gantés, et une conversation qui tombe tous les trois pas et se ramasse péniblement comme un vieux pauvre mal nourri.
— Tu as tort. Tu ne veux donc pas te marier ?
— Je n'ai pas de dispositions.
— Il est vrai que l'aigle vit isolé et que les oies vont en bande. Après tout, marie-toi, ou ne te marie pas, tu en es le bourgeois ; mais pour un aigle, je te vois bien inoccupé; tu planes trop, mon ami, tu devrais foncer sur quelque proie. Tu ne veux pas mon siège de député? Je te le céderais volontiers, aune condition toutefois, c'est que tu ne prennes jamais la parole à la Chambre ; dans notre parti, cela ne se fait pas.
— Vous êtes bien honnête, oncle Thierry, mais je vous remercie. La politique ne me séduit guère. S'il me fallait m'occuper, je me sentirais plutôt attiré parles belles-lettres. J'aimerais à écrire.
— A écrire quoi? Tu m'épouvantes avec tes goûts suspects. Songe que tu es un homme du monde, et que tu te dois à ta médiocrité.
— Mais qui vous dit que ma littérature ne sera pas médiocre ?
— C'est juste. En tout cas, ne fais pas de choses trop extraordinaires, de peur de te déclasser. Car souviens-toi qu'il est inutile que nous soyons remarquables, et que nous avons toujours le droit d'être des imbéciles, parce que nous sommes des imbéciles avec chic. Or cela, le chic, c'est ce à quoi nous devons tenir, c'est ce qui nous distingue des autres, c'est tout ce qui nous reste de notre patrimoine, ce que jusqu'à présent aucune révolution n'a pu nous enlever, ce que l'on a vainement cherché à imiter. Mais le chic qui se marie à merveille avec un peu d'anémie physique et un peu de faiblesse d'esprit, est chose facile à perdre si l'on s'engage dans des routes inconnues, et je crains bien que vouloir être un littérateur de génie avec chic ne soit trop présumer des forces humaines, encore que messieurs de Chateaubriand et d'Arlincourt m'en aient donné d'avance le démenti.
Sur ces paroles, M. de Semblançay, accompagné d'Adalbert, descendit l'escalier pour retrouver son phaéton qui l'attendait dans la cour.
Ils rencontrèrent en bas Périclès.
— Bonjour, monsieur Volos, cria l'oncïe Thierry; vous arrivez à [joint pour me débaucher ce morveux d'ÀJalbert qui déraisonne et est beaucoup trop sérieux pour son âge. Du moins j'espère, que vous venez le chercher pour aller faire la fête, comme deux paillards sournois que vous devez être. Amusez-vous bien.
» Et maintenant, allons chez Alida la Phocéenne 1
Il prit les guides des mains au cocher, mit le pied sur le moyeu et se hissa encore assez lestement sur son siège.
L'équipage partit dans un tumulte ébouriffant de chaînes d'attelage, de pieds de chevaux sur le pavé et de roues non caoutchoutées.
— Monsieur votre oncle est splendide, dit Périclès bayant d'admiration. Sans pardessus au mois de mars! Mais quelle est donc cette Phocéenne chez laquelle il se rend?
— Elle n'existe pas. C'est une réplique de je ne sais quelle pièce bouffe du temps de sa jeunesse, que quelques contemporains et lui mettent à tout bout de champ à la fin de leurs
phrases. Voici trente ans que j'entends parler d'Alida la Phocéenne, et elle n'était probablement pas jeune quand je l'ai connue.
» Il y a cela aussi dans son répertoire ; cela se chante :
J'avais jadis un caniche à poils ras,
Et vous savez si l'espèce en est rare.
Nous nous aimions; mais un beau jour, hélas!
Mon pauvre chien se noie dans une mare.
Les souvenirs parfois savent toucher,
J'en conserve un de mon pauvre Pyrâ-â-â-âme.
C'est un gourdin que j'ai soin de cacher,
Qui bien souvent l'empêcha de broncher.
Je le conserve pour ma Fâ-â-â-âme (bis).
» Comme vous pouvez en juger, c'est de la haute littérature, et surtout, cela a un parfum innocent et vieillot qui me plaît. . » C'est un brave homme que mon oncle : il est si excellent pour moi. Mais il est d'une verdeur déconcertante. Figurez-vous qu'il se couche constamment à deux heures du matin, et qu'il prétend faire encore du gentil compagnon avec les femmes. Tout à l'heure, quand je suis arrivé, il prenait vaillamment sa leçon de violon, comme un petit homme.
» Et puis il a des idées épatantes. Pendant ses vingt- cinq années de législature, il n'a essayé de faire voter qu'un seul projet de loi, mais c'était une loi peu ordinaire : il voulait supprimer en France la totalité des chiens, et entretenir ensuite les pauvres avec l'argent consacré à la soupe des chiens. Gomme tous les précurseurs, il n'a pas été compris par la parlement.
A la porte, un indescriptible fiacre disloqua et juteux stationnait.
— Quoi? c'est tout ce que vous avez comme véhicule? dit M. de Scoury.
— Oui, répondit le doux Périclès. J'étais en retard et j'ai téléphoné de ma chambre à mon concierge d'aller me chercher une voiture, sans rien spécifier. Voilà ce qu'il m'a ramené. Ce concierge, comme d'ailleurs la plupart de ses collègues, serait un merveilleux pêcheur de perles; il a la spécialité des trouvailles inouïes. Je n'ai pas voulu faire à ce pauvre cocher l'affront de le remercier et j'ai pensé que son fiacre pourrait toujours nous trans-
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porter jusqu'à un restaurant. Où allons-nous déjeuner ? Chez Larue, voulez-vous ?
— Si vous voulez.
Pour ébranler sa triste rosse, le cocher poussa de petits glapissements en donnant de formidables secousses sur le mors.
Un jeune voyou qui passait, cria : « Tire pas si fort; tu vas y arracher les dents. »
La voiture se mit péniblement en route.
Périclès dit :
— Ce procédé pour faire démarrer les chevaux nous vient de la plus haute antiquité. Les Troyens, qui étaient connus comme dompteurs de coursiers, l'employaient déjà. Au troisième chant de Y Iliade y Priam monte sur son char, et tire les rênes en arrière.
— Votre érudition me stupéfie, répondit Adalbert. Mais ce moyen n'a jamais dû être élégant. Priam était vieux. Etes-vous certain qu'il conduisît lui-même? Je le soupçonne d'avoir eu un char de remise et un cocher à moustaches.
— Non. Priam conduisait lui-même. Homère sur ce point est formel.
— Homère a pu se tromper, poursuivit
M. de Scoury; il écrivait longtemps après les événements. Et même parfois le témoignage des contemporains doit être tenu pour suspect. Ainsi j'ai un ami, je ne sais si vous en avez entendu parler, un collectionneur assez connu, le comte Maurer, fervent de l'époque napoléonienne. Eh bien ! je l'ai trouvé récemment dans un état d'exaspération qui confinait à la folie, parce qu'il venait de décoifvrir dans un tableau des frères Franck qui représente la bataille de Zurich, un cuirassier portant le casque à la Minerve. Or, les cuirassiers ne furent dotés de ce casque qu'en 1803.
» — Il y a des gens, me disait cet inofîensif maniaque, qui prétendent que cela n'a pas une importance capitale, mais du moment qu'on se trompe, une erreur est toujours une erreur, qu'elle soit de quatre années ou de deux siècles. Et je ne trouverais pas plus ridicule pour un artiste de nous présenter Louis XIV en automobile, ou bien, dans un ravissant paysage, une vache portant sur la tète des bois de cerf. »
> Il avait raison. Je ne me suis pas autrement frappé de cette révélation, mais à qui se
fier, grands dieux ! si les peintres d'histoire ne se contentent plus d'être embêtants, et veulent faire de la fantaisie.
Adalbert avait dans sa poche une lettre pour Constance Erbeline. Depuis un mois qu'elle était à Nice, il lui avait déjà écrit sept ou huit fois. Elle répondait irrégulièrement, le laissant une dizaine de jours sans nouvelles, puis envoyant coup sur coup trois lettres hâtives, deux désabusées pour le prier de ne plus écrire, la troisième impérieuse pour lui enjoindre de répondre par le retour du courrier.
Elle apparaissait ainsi fantasque et prodigue de déceptions, elle n'avait pas l'air de trop savoir elle-même ce qu'elle voulait, et Adalbert méditait sans arriver à comprendre ; mais par l'éternel besoin qu'on a d'espérer quelque chose, il lui gardait malgré tout une certaine confiance, et il continuait à la porter en soi comme une mystérieuse promesse de fleur qui semblait n'attendre que le printemps pour s'ouvrir.
S'il ne l'avait vue pour ainsi dire qu'une
fois, il s'était lié à elle par les lettres qu'ils échangeaient, et n'étant pas encore très sûr de l'aimer, il la considérait déjà comme une amie.
Cependant il ignorait tout de la vie de la jeune femme, et il ne voulait rien en savoir. Il aurait pu se renseigner, mais une instinctive pudeur le retenait de parler d'elle, et aussi la crainte d'apprendre des choses qui lui eussent fuit de la peine.
Ils s'en allait donc à l'aveuglette, ne souhaitant de connaître de Constance que ce qu'elle voudrait spontanément lui découvrir.
Mais il y a des moments d'abandon où les cœurs, quelque scellés qu'ils soient, brûlent de confier au vent le secret dont ils vivent; et par des paroles qu'ils veulent imprécises pour les autres, ils se précisent à eux-mêmes, avec une joie toujours nouvelle, les contours endoloris de leur blessure.
Comme Périclès était discret, et au surplus ne soupçonnait pas qu'il existât dans l'univers une madame Erbeline, il était tout à fait désigné pour subir quelques confidences vagues.
Àdalbert éprouva soudain l'impérieux besoin de lui communiquer sa lettre.
A peine furent-ils arrivés au restaurant et installés à une table :
— J'ai dans cette poche, dit Adalbert en se tapant négligemment sur le cœur, une lettre que j'ai écrite et que je désire de vous soumettre avant qu'elle ne parte, pour que vous me disiez si elle est idiote, ou sublime, ou les deux à la fois. C'est une lettre d'amour adressée à une personne que je connais fort peu et vous pas du tout. Il m'est impossible de vous donner sur cette personne d'autres détails. Qu'il vous suffise de savoir que je l'aime, ou que du moins j'en suis intimement persuadé.
— J'aurai plaisir à lire votre prose, répondit Périclès avec politesse, quoique je sois un bien médiocre juge, et je me promets de grandes joies de cette nourriture immatérielle. Mais je crois que nous devons au préalable ordonner les détails plus vulgaires de notre repas.
Pendant que les deux amis commandaient le déjeuner, le comte Turpin entra et vint s'asseoir à une table proche de la leur.
Adalbert, qui tenait à placer sa lettre, maudissait déjà l'arrivée de ce fâcheux, quand heu-
reusement, après quelques instants de conversation, Achille Turpin, comme d'habitude, se mit à mener grand lapage dans le restaurant; il mobilisa les maîtres d'hôtel pour chercher du caviar, le chasseur pour un journal de sport, et accabla d'invectives un sommelier sans défense.
Profitant de la diversion, M. de Scoury glissa à Périclès son précieux papier.
Lettre d 'Adalbert à Constance.
Mardi, une heure de la nuit.
c Voilà que j'écris dans la nuit comme quelqu'un qui n'a pas sommeil, ce qui congestionne d'indignation les gens vertueux.
t> Pourtant cette nuit ne me semble pas faite pour dormir, elle me semble faite pour parler tout bas contre une joue, et dire mille choses judicieuses, mais si délicates qu'elles se blesseraient à la lumière.
» Seulement, les gens à qui on voudrait les dire ne sont pas là.
» Alors, on regarde mélancoliquement sa chambre.
i) Je suis chez Lolita, dans celte abbaye où vous avez promis de venir.
» Ma chambre est petite et claire; les panneaux sont tendus en ancienne toile de Jouy rouge, tous différents.
» J'y contemple la triste histoire de Virginie qui, après une vie exemplaire sous les cocotiers, meurt tous les cinquante centimètres noyée près du rivage, la pauvre.
» Sur un autre panneau, le meunier, son fils et l'âne.
» Plus loin, des bals champêtres, et des moutons ondulés.
» Tout cela n'a aucun intérêt. Mais qu'est-ce qui a de l'intérêt?
» La journée d'aujourd'hui m'a plu : ce matin, à perte de vue, les pelouses étaient sucrées de gelée blanche. Sur le lac, par en-" droits, de grands éventails de glace étaient posés à plat. L'eau libre n'avait pas une ride; pas un arbre ne bougeait. Partout l'apaisement et la lumière blonde.
» Alors, j'étais tranquille aussi. Je dépends tellement de l'heure qui vient, autant que le
lac qui n'a de couleur que celle de ses reflets, qui subit le jour ou la nuit, la pluie qui le crible, la glace qui l'oppresse, ou la brise molle d'été qui s'étend sur lui en frissons.
> Il est bon, dans le calme, de rêver à quelqu'un. On promène son cœur d'hiver dans les allées que le soleil dégèle un peu l'après-midi, et la pensée qu'on berce est au fond de soi, perpétuelle et douce, comme l'écho d'un violon qui jouerait un air adorable et qu'on entendrait au loin, dans la maison.
•» Mais pourquoi était-ce à vous que je pensais? D'où vient cette obsession qui m'enchante? Pourquoi était-ce vers vous que je marchais dans le soleil? Les rayons tièdes sur mes joues, faisaient cligner mes yeux et j'avais les cils tout dorés de lumière : à demi ébloui, je voyais devant moi votre figure, il me semblait que je me rapprochais de vous, et le désir de votre présence me conduisait par la main. Vous étiez la gardienne de mon destin, celle qui ne mentira pas, la seule qui soit identique à mon rêve...
» Et puis maintenant, la nuit est retombée
sur moi avec sa chape de froid. Dans la fenêtre, il se lève au-dessus des ruines de l'église une lune romantique, terrible, derrière un treillage d'affreux petits nuages noirs et déchiquetés. Je pense que vous avez dû contempler la lune sur la mer tous ces derniers soirs. — Ecrivez tout de suite si vous aimez la lune. — Ne trouvezvous pas, quand vous la voyez osciller en traînée sur l'eau, ou glacer un toit de sa lumière d'argent, qu'elle hypnotise et qu'elle décourage? On n'a plus de volonté, on recule indéfiniment dans le temps, on reste là. Depuis combien de mille ans, de jeunes femmes comme vous, et qui sont mortes, ont-elles tourné vers elle leurs figures? Je les vois au seuil d'un temple à immenses pylônes en Egypte, ou en Grèce dans la cour de marbre de leur maison, ou à une étroite fenêtre en ogive dans la grande salle nue d'un château. La lueur blanche et bleue pâlit leurs bras et coule sur leurs visages, et leurs yeux levés ont deux reflets qui tremblent. Dans la campagne, très loin, un chien de ferme hurle à la lune. C'est autrefois et c'est maintenant, et quand nous ne serons plus, d'autres gens jeunes rêveront encore comme nous dans
la nuit bleuâtre, et sans nous connaître, se souviendront de nous avec des larmes.
» Alors, on se rend compte de la formidable inutilité des désirs, des « je voudrais! je voudrais ! » qui se prononcent et s'écrivent sur toute la terre.
» Je voudrais ! » verbe immense et vain, par qui l'âme s'exalte et s'évade, verbe que les hommes ne peuvent conjuguer qu'au triste conditionnel de leurs espoirs.
» Et moi aussi, hélas I malgré que j'en aie, je voudrais, je voudrais bien des choses... »
— C'est très beau, dit Périclès en rendant la lettre à M. de Scoury, mais si vous me demandez mon avis qui, je vous le répète, est l'avis d'un profane, d'un Philistin, d'un bourgeois, je vous dirai que je trouve cela un peu... du paysage et de la littérature. Ne pensez-vous pas, toute personnalité mise de côté, que d'une façon générale, la lettre d'amour-type doive être spontanée, abandonnée, sans prétention au style, et que son essence soit d'être simple et sincère, même quand on n'y raconte que des blagues î
— Vous me faites bondir, s'écria Àdalbert. Voilà bien encore un de ces préjugés dans lesquels se complaisent les masses, d'estimer que l'amour doit s'exprimer en style de cuisinière, et que la sincérité est mise en déroute par un imparfait du subjonctif. Car vous n'êtes pas le seul à penser de la sorte. Dans un récent article du Temps, M. Claretie a proposé à notre admiration comme chef-d'œuvre de simplicité épistolaire ce billet doux qu'un tribun fameux (je pense que c'est Gambetta) adressait à sa maîtresse : « Viens à six heures, nous ferons dodo. »
» Moi, je trouve cette lettre une abomination, même pour un tribun.
» D'abord, il y a des gens qui sont naturellement maniérés ; il leur faudrait chercher longtemps et se travailler beaucoup pour être simples : cette assertion n'a pas été inventée par moi, elle est de Théophile Gautier.
» Ensuite je ne vois pas pourquoi l'on n'aurait pas le droit de se donner de mal quand on écrit à sa maîtresse. Si la vérité est nue, il ne s'ensuit pas qu'elle doive sortir malpropre et peu soignée. Il me semble au contraire tout
naturel que l'on écrive précieusement à la personne qu'on aime, et, comme dans la réalité de la vie, on désire l'entourer de choses belles et coûteuses, que l'on veuille aussi puiser pour elle dans le trésor illusoire des mots et qu'on lui en tresse amoureusement, patiemment, des phrases en guirlandes.
— Croyez-vous, objecta Périclès, que les femmes soient particulièrement sensibles à la délicatesse de ces présents?
— Aucunement. Pas plus qu'elles ne sont sensibles à la nuance fascinante des cravates que les jeunes amoureux se nouent autour du col pour leur plaire. Mais le privilège des lettres d'amour est que, si on les adresse à quelqu'un, on les écrit uniquement pour soi-même.
» Elles sont le passe-temps solitaire de l'absence.
>» Quel plaisir d'écrire à qui l'on aime, ou plutôt, sous le prétexte d'écrire, de- rêver des heures sur une lettre. Être seul à regarder le papier, à créer de sa propre substance cette figure chérie à qui l'on parle, tout près, aussi longtemps qu'on le désire, à imaginer la tiédeur molle et humide de ses lèvres, à l'enlacer de
mots magiques et de phrases qui semblent divines tant qu'elles ne sont pas écrites, à songer, à songer indéfiniment ; et ensuite, être aussi mort, avoir les yeux aussi battus que si l'on avait pressé sur soi cette bouche de chair, cela, voyez-vous, ce n'est pas de la littérature.
» Ce qu'on écrit est inégal, la lettre peut n'être que de quelques lignes ; mais à combien de pensées merveilleuses elle survit, pensées qui sont écloses et n'ont pas été fixées, qui ont passé plus fugitives que les jeux de la lumière. Et tout de même, sur ces phrases misérables, il reste un peu de la violence et de la sincérité qui les dicta, comme des traces de dorure sur une très ancienne belle chose. Et c'est là ce qui les rend attachantes.
» Mais je n'ai pas d'illusions; je sais bien qu'elles ne seront pas comprises, qu'elles ne seront pas lues au delà des mots. Peut-on demander aux gens qui versent sur leur mouchoir un parfum habituel de voir ressusciter à chaque fois devant eux les champs de violettes ou de roses?
» Non, croyez-moi, l'inanité n'est pas
d'écrire de telles lettres, mais bien de les envoyer. Et malgré tout, quelle irrésistible force nous contraint à le faire !
» Les lettres d'amour, pourtant, nous savons bien le sort qui les attend, les lettres suppliantes qu'on met à la poste le soir et qui sont reçues au petit déjeuner du matin.
» Nous l'avons tous surprise, l'arrivée de cette lettre, n'est-ce pas, mon cher Périclès, autrefois, il y a longtemps, quand nous étions très jeunes, quand nous étions encore couchés, embroussaillés par une nuit orageuse. C'était la lettre de l'amoureux transi que notre maîtresse décachetait avec négligence, et nous faisait parfois lire en riant.
» Pauvre amoureux transi, pauvre maladroit qui s'est voulu éloquent et qui envoie en pâture tout son cœur sans prudence avec les petits croissants du thé.
» Les jeunes gens en pleine joie n'entendent guère la langue du chagrin : notre âge était sans pitié ; nous n'étions pas touchés par ces plaintes muettes, et la lettre restait là, sur un plateau, entre nous, meilleure que nous, repliée, humble comme un papillon mort.
» Mais les souvenirs de ces faits ne m'ont jamais empêché d'envoyer mes élucubrations, ai moi, ni personne. Et ce sera toujours ainsi. Tant qu'il existera des amoureux qui auront du sentiment et des loisirs, il y aura des lettres d'amour emphatiques, sublimes ou grotesques, et touchantes, pour aller en petits morceaux dans les paniers à papier des dames.
Comme Adalbert défendait avec cet acharnenement sa page de prose, un couple entra dans le restaurant pour déjeuner. C'était M. des Fossés, jeune homme à la mode, avec une femme.
Ce qu'on vit de la femme paraissait très joli, entre un col de chinchilla et un bonnet de la même fourrure, crânement enfoncé jusque pardessus les oreilles. Si une tête masculine peut à la rigueur s'affranchir de tout poil, comme par exemple, celle de Turpin, aux femmes est seyante la caresse des fourrures qui se mélangent h leurs cheveux. Son visage là-dedans semblait tout lumineux et rose. Ils passèrent rapidement devant les amis, M. des Fossés avec désinvolture, et elle gentiment, un peu
indécise, avec l'air halluciné des jeunes femmes timides qui entrent dans un restaurant comme on plongerait, et qui ne regardent nulle part pour ne pas être vues.
— Qu'est-ce que c'est que cette femme ? demanda Turpin.
Personne ne savait.
— Elle est rudement gentille, dit Adalbert.
— La figure peut-être, répondit le comte Turpin avec autorité, mais il n'y a qu'à la regarder marcher pour voir qu'elle est mal faite. Moi, je ne comprends que les femmes bien faites.
C'était à cause de « Crispette » que le comte Turpin disait cela. Crispette était sa maîtresse et un chameau.
— Vous connaissez Crispette, dit à mi-voix Adalbert à Périclès.
— Oui.
— Il est à remarquer que presque tous les hommes qui ont des maîtresses à tête ignoble, répandent le bruit qu'elles sont divinement faites. Ce n'est pas maladroit, car on ne peut y contredire. Ceux qui ne les connaissent qu'habillées n'osent émettre une opinion, et ceux qui ont été y voir ne vont pas s'en vanter à l'amant.
» Pour ce qui estdeCrispelte, continua Adalbert en baissant encore la voix, je puis vous assurer qu'elle est indignement construite. Car, à vous, je dois l'avouer, j'ai couché avec elle.
— Ah ! oui? dit Périclès.
Il ôta son lorgnon, l'essuya consciencieusement, et, se penchant vers M. de Scoury avec le sourire de Voltaire, il dit tout bas :
— Moi aussi.
Ainsi le comte Turpin, sans s'en douter, pourvoyait aux plaisirs de toute une génération.
— Ce qu'il y a de merveilleux à Paris, reprit Périclès, c'est que toutes les femmes, qu'elles soient belles ou laides, riches ou pauvres, y savent s'habiller. J'ai habité plusieurs capitales; eh bien ! nulle part ailleurs qu'ici, je n'ai rencontré une telle collection de femmes pimpantes. Depuis la grande élégante jusqu'à l'ouvrière, toutes sont coquettes, gracieuses, et toutes surtout semblent n'avoir qu'une seule préoccupation dans la vie, qu'un seul but, l'amour.
— Merci pour Paris, répondit Adalbert. Mais
CONSTANCE DANS LES CIEUX i 1 1
ane politesse en vaut une autre, et je puis vous retourner le compliment : si les Parisiennes vous semblent voluptueuses, nous avons en France une idée tout aussi haute des femmes grecques, du moins des Grecques anciennes. Car depuis que notre théâtre, avec ou sans musique, s'est acharné sur elles, que nos faiseurs de romans antiques nous les ont tant de fois dépeintes sous l'aspect le plus égrillard, nous nous imaginons avec peine vos ancêtres autrement que couronnés de fleurs et entourés de courtisanes. Vos rhéteurs et vos stratèges sont quelque peu tombés dans l'oubli, et l'antiquité nous apparaît maintenant comme une époque exclusivement consacrée aux polissonneries.
Pendant ce temps, Achille Turpin, qui avait l'esprit lent, poursuivait ses réflexions mentales sur les charmes comparés de Crispette et de la femme inconnue.
Il conclut :
— A vrai dire, vous avez raison, elle n'est pas trop mal. Mais ce des Fossés est un crétin de se montrer ainsi avec des femmes.
Quand on a une maîtresse aussi jolie que la sienne, on doit s'estimer heureux et se tenir tranquille.
— Ah! et qui donc est sa maîtresse? demanda M. de Scoury avec indifférence.
— Gomment, vous ne savez pas ? Il est avec la petite Erbeline.
Adalbert ne broncha pas, mais une violente émotion lui serra la gorge. Il ne cria pas au comte Turpin : « Vous êtes un imposteur et vous en avez menti », non, il crut seulement ce que Turpin lui disait, et soudain la journée se désenchanta pour lui.
Comme une petite phrase de rien du tout, un mot, peuvent nous changer la face du monde ! Jamais plus il n'oublierait le désarroi de la minute présente ; il regardait d'un air hébété les choses coutumières, et ces choses se gravaient dans ses yeux pour toujours : une longue traînée de soleil sur le tapis et sur la table, qui rendait une bouteille de liqueur verte transparente comme une grosse émeraude, Périclès qui allumait son cigare... La phrase empoisonnée cheminait dans ses veines. Mais de quoi se plai-
gnait-il ? Sur qui avait-il des droits? Si ces gens avaient arrangé leur vie en dehors de lui, avant lui, c'était encore lui l'intrus. Pensait-il que madame Erbeline l'eût attendu depuis son enfance? Il s'était monté la tête sans jamais s'informer de rien. Le hasard aujourd'hui lui faisait payer son imprévoyance. Et quand les chagrins arrivent, ce n'est souvent la faute de personne.
Pourtant il souffrait; puis il s'exaspéra; il n'avait point de haine contre M. des Fossés ni contre Constance, mais il lui fallait quelqu'un à haïr. Il détesta le comte Turpin qui avait proféré cette ignominie avec sa hideuse bouche flétrie. Il se sentait des mains de destruction. Il aurait voulu être seul pour déchirer en mille pièces sa fameuse lettre, et se traiter d'imbécile à haute voix.
Et puis, il fut las de tout.
— Il fait beau temps, dit avec satisfaction Périclès. Puisque c'est aujourd'hui jeudi, voulez-vous que nous allions un instant aux courses à Auteuil ? Je sais bien que c'est du faux sport, mais cela nous fera prendre l'air.
iil CONSTANCE DANS LES CIEUX
— Allons aux courses, dit Scoury, comme il eût dit : « Allons au Père La Chaise. »
Aux courses, une nouvelle désillusion attendit! ! : une des premières personnes qu'il rencontra fut madame Erbeline elle-même qu'il croyait encore à Nice. Il fut courroucé qu'elle ne l'eût pas averti de son retour, et comme il ne pouvait éviter la jeune femme qui s'avançait vers lui, il se mit le cœur en boule, comme un hérisson, pour la recevoir sur des piquants.
Elle ne semblait cependant pas si perverse, elle venait à lui avec de beaux yeux droits de franchise.
Il l'accueillit d'un air dégagé, voulut être persifleur et ne fut que maussade. Alors, Constance dut donner des explications : son retour avait été décidé très précipitamment, elle était revenue le matin même avec son mari, et avant de se rendre aux courses, elle avait envoyé un télégramme à Adalbert pour lui dire d'aller la voir chez elle le lendemain. 11 trouverait sûrement le télégramme en rentrant.
Ce qu'elle disait était très simple; et parce qua
! elle qui le disait, cela prenait l'aspect d'évidence des vérités éternelles. Sa voix, comme la lyre d'Orphée, eût humanisé tous le i hérissons de la terre.
Adalbertencore grognon, mais déjà subjugué, dit :
— Et moi qui vous avais écri| ! J'ai là dans mon portefeuille une lettre que j'allais vou.. envoyer.
— Donnez-la-moi, dit madame Erbeliue.
— Je ne puis vous donner une lettre ostensiblement ainsi, devant le monde.
— Je m'en moque. Donnez-la.
Elle mit l'enveloppe dans sa bourse et ajouta.
— J'aime vos lettres.
Alors M. de Scoury non seulement aima madame Erbeline, mais l'admira pour son bon goût. Il méprisa aussi un peu Périclès qui décidément n'entendait rien à l'amour, et il s'épanouit tout à fait.
— Vous n'êtes plus fâché ?
Ad ilbert la regarda et dit :
Elle a parlé... ses torts sont disparus. Et Constance de poursuivre :
— Ses yeux priaient, sa bouche voulait plaire ' Où fuyais-tu, ma timide colère?
Je ne sais plus.
Et les yeux et la bouche de Constance accompagnaient sa phrase : ils étaient infiniment humbles, tendres et doux.
Adalbert, surpris, demanda:
— Gomment connaissez-vous cela?
Elle répondit avec un peu de mélancolie:
— J'ai beaucoup de temps pour lire.
Adalbert était dompté, et cela lui plaisait. Sans qu'elle lui eût rien dit, de nouveau et sans effort, il avait foi en Constance. Et celui-là est sage qui, de deux choses, sait croire celle qu'il désire être vraie.
Demain, demain il la verrait! C'était éblouissant et proche ; le spectre do des Fossés avait reculé vers l'oubli, et il semblait que dans cette fin de journée il n'y eût plus de place que pour de l'espérance.
LA MANUCURB
Tu pâlis, «t mes baisers s'éteignent an contact de Us lèvres comme des étincelles au contact de l'eau froide!...