‹ Constance Verrier (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · JOURNAL DE STÉ PH E N. — F RAGMENTS · texte numérisé non relu

JOURNAL DE STÉ PH E N. — F RAGMENTS

Paris, 5 décembre 1846.

C*est un fait accompli. Morenita a suivi aujourd'hui la duchesse de Florès à son hôtel. L'étrange obstination de cette enfant à nous quitter reste un impénétrable mystère pour ma pauvre Anicée. Le peu de résistance que j'ai fait à cette résolution étonnait et affligeait presque mon bon ange. Sainte et digne femme! si je lui disais la vérité, elle ne voudrait pas y croire; elle croirait plutôt que je rêve. Ah! combien peu elle devine cette nature indomptable et bizarre ! Jamais le hasard n'a rapproché des êtres plus différents, plus incapables de se comprendre l'un l'autre. Sans doute Morenita n'est pas dépourvue de cœur, car elle a souffert en quittant sa mère adoptive; mais elle manque absolument de conscience, car elle n'a pas hésité à lui faire cet affront, à lui causer cette douleur.

Elle était si pressée de secouer la poussière de ses pieds en quittant le seuil de son asile, qu'elle n'a pas voulu attendre un prétexte quelconque. La brusquerie de sa détermination va révéler à tous le secret de sa naissance- ïl est étrange que le

duc, si jaloux jusqu'à ce jour de le cacher, en ait pris son parti avec tant d'abandon et de philosophie. A-t-il deviné la folle passion de sa fille, ou a-t-elle eu le courage de la lui révéler? Est-ce un élan des entrailles amené par la détresse morale de ce pauvre être, ou bien une condescendance envers sa femme , dont l'engouement pour Morenita tient de l'extravagance? Non, ce n'est rien de tout cela : c'est quelque chos$ qui me paraît absurde à croire, et que je suis forcé de constater. Morenita exerce une influence magnétique sur la plupart des êtres qui l'approchent. Elle attendrit, persuade et domine. Elle charme comme le basilie. Ma chère Anicée a subi ce prestige la première, et plus que tous les autres. Ma belle-mère n'y a résisté qu'à demi. Roque, à qui tout ce qui constitue la nature de cette enfant et de sa race entière est essentiellement antipathique, n'a jamais eu pour elle qu'indulgence et faiblesse. Clet, sans en rien dire et sans y céder, en est agité, je dirais amoureux, s'il pouvait l'être. Moi seul, je l'ai considérée avec autant de froideur et de clairvoyance que le vieux Schwartz, Oh I je n'ai pas eu de mérite à la préserver d'elle-même en cC qui me concerne; je ne sens pour elle que de la pitié dans If passé, dans le présent, dans l'avenir.

C'est son avenir surtout qui me semble déplorable : c'est celui d'une barque sans pilote et sans gouvernail. Un rouage essentiel, ou, pour mieux dire, le moteur principal manque à cette organisation charmante , anomalie fatale, richesse décevante et stérile.

Elle a sa force relative ; car elle a résisté à l'interrogatoire te plus ingénieux, le plus serré, le plus saisissant qu'ait jamais suggéré la tendresse d'une mère. Pauvre Anicée ! elle était stupéfaite de cette opiniâtreté. Jusqu'au dernier moment, elle a cru la vaincre. Quand la duchesse a monté dans sa voiture, Anicée était encore persuadée que Morenita allait se jeter dans «on sein et refuser de la quitter.

Elle a été vaincue, ma pauvre sainte femme ! et, à présent, la voilà consternée.

L'angélique créature a eu la force de nous cacher son désespoir. Voyant dans mes yeux et dans ceux de sa mère combien nous étions inquiets et affectés pour elle, elle a eu le courage de rentrer dans la maison en souriant, en nous tenant la main et en nous disant :

— Que voulez-vous, voilà les enfants ! Une autre à ma place serait désolée ; mais de quoi puis-je souffrir entre vous deux?

Elle a fait semblant de dîner; jamais elle n'a été plus attentive pour nous, plus occupée de nous distraire et plus adorablement tendre en nous remettant sous les yeux à chaque instant tous les éléments de notre bonheur domestique. Elle était môme gaie, et, tout en riant, elle ne sentait pas couler sur ses joues deux intarissables ruisseaux de larmes.

Je voudrais l'emmener en Berry ou la faire voyager ; car, pendant longtemps, tout dans son intérieur, ici ou là-bas, lui rappellera le souvenir de cette fatale enfant. Je Ty ai préparée par quelques mots jetés comme au hasard. Elle a compris, et, m'embrassant, elle m'a dit :

— Ne crains rien. Je ne suis pas née ingrate, moi l II n'appartient à personne de m' empêcher d'être heureuse par ton affection. Je ne rougis pas devant toi d'éprouver ce chagrin inattendu. Il y a peut-être plus de surprise que de douleur dans l'ébranlement qu'il me cause. Mais sache bien que c'était à cause de toi plus encore qu'à cause d'elle-même que je chérissais Morenita. C'était le premier lien entre nous, c'était comme une enfant à nous. Nous nous étions trompés Ces enfants-là n'appartiennent jamais à personne. Je l'avais toujours senti sans l'avouer. J'étais beaucoup plus à Morenita qu'elle n'était à moi. Elle ne relevait que d'elle-même. Tiens, s'est-elle écriée en se jetant dans mon sein, laisse-moi pleurer sans t'inquiéter

de moi ; contre ton cœur, les larmes ne peuvent pas être amères. Je ne te promets pas de l'oublier, tu ne l'exiges pas; mais \e te jure de m'habituer à cette séparation, et de ne sentir que davantage l'ineffable bonheur de t'appartenir. B estons ici, si tu le permets, pour veiller quelque temps sur cette pauvre petite qu'on va bien mal diriger peut-être, et qui pourra bien revenir nous demander protection contre les hasards de sa nouvelle destinée.

Restons, ai-je dit à ma bien-aimée, le temps que tu jegeras nécessaire à cette épreuve ; mais considère ce reste de sollicitude comme un devoir que tu accomplis jusqu'au bout. Ne te flatte pas de voir l'enfant s'améliorer dans ce milieu si bien fait pour le côté dangereux de ses instincts, et surtout n'engage plus désornî&is contre ses volontés folles une lutte où tu serais décidément brisée; ne t'étonne même pas de m' entendre te dire que je m'opposerais à ton zèle. Je sais que, dans le tourbillon où se lance Morenita, tu serais si fourvoyée, si étrangère, si impuissante, que ton rôle perdrait forcément de sa dignité.

j — Tu sais tout mieux que moi, a répondu ma douce compagne. Je ne ferai jamais que ce que tu jugeras utile et sage.

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