NARRATION
Morenita fut introduite et installée dans la maison du duc de Florès avec si peu de préambule, qu'en huit jours tout
Paris, comme disent les gens du monde, savait qu'une jolie petite bâtarde {fruit d'une erreur de jeunesse), élevée mystérieusement par une madame de Saule (personne fort honorable^ mais point répandue)^ avait été réintégrée dans la maison paternelle par les soins généreux et délicats de la duchesse de Florès. On ne fit pas de longs commentaires sur l'aventure, bien qu'on ne parlât pas d'autre chose dans certains salons. L'histoire de la belle Pilar ne fut point un mystère, la duchesse ayant eu soin de la raconter en secret à quarante personnes de sa connaissance. La seule chose dont on ne sut rien, ce fut la honteuse existence et la triste fin d'Antonio dit Algol. Ce détail eût gâté le charme du roman que la duchesse faisait circuler ; et, Rosario étant encore parfaitement inconnu à Paris, il ne fut pas question de lui.
Le duc avait oublié jusqu'à l'existence de cet enfant, qu'il avait nécessairement perdu de vue et qui, n'ayant aucun lien direct avec sa fille, ne pouvait aucunement l'intéresser. Il n'avait pas même su que Stéphen l'eût fait élever, celui-ci n'ayant pas l'habitude de proclamer ses bonnes œuvres. La duchesse était-elle dans la même ignorance que son mari ? D'où Rosario, inconnu à ce couple, tenait-il tous les détails de leur intérieur qu'il avait confiés à Morenita ? Voilà ce que Morenita se demandait quelquefois ; mais discrète, méfiante et résolue comme son frère lui avait recommandé de l'être, elle ne hasarda pas la moindre question, et le nom de Rosario ne sortit pas une seule fois de ses lèvres.
Ç'avait été un assez étrange ménage que celui des deux époux espagnols ; mais ils vivaient en bonne intelligence depuis que la passion était épuisée entre eux, et la duchesse mettait le sceau à cette pacification en ouvrant ses bras à l'enfant de la gitana.
Le duc, par la fantaisie d'un cœur romanesque, généreux, et mal satisfait de la vie, aimait, en effet, Morenita comme on
aime quelquefois les bâtards, c'est-à-dire avec une prédilec« tion qui l'emporte sur celle qu'on aurait ou qu'on a pour des enfants légitimes. Il avait beaucoup perdu en France de ses préjugés contre la race des gitanes ; la passion de la pauvre Pilar s'était embellie de la poésie de ses souvenirs, jusqu'à lui faire croire qu'il l'avait sérieusement partagée. Enfin, en voyant l'attrait qu'exerçait Morenita à première vue sur son entourage, l'accueil qu'on faisait à son esprit précoce, à ses talents où perçait, sinon une grande conscience, du moins une grande originalité, il arriva à présenter sa pupille, miss Hartwell, avec un sourire de triomphe modeste qui disait à tout le monde : « C'est ma fille, et, si je ne le dis pas tout haut, c'est par respect pour les convenances.»
On ne pouvait pas douter qu'il n'eût l'intention de lui donner une belle dot. La richesse de sa parure et les joyaux dont elle était couverte attestaient la prodigalité de la sollicitude paternelle, La duchesse la montrait dans tous les bals, dans tous les théâtres aristocratiques, et, n'étant point d'âge à pouvoir être effacée, elle semblait se faire un ornement, un attrait de plus du voisinage de cette jolie tête pâle, parée de fleurs et de perles. Elle posait la jeune mère avec une grâce ravissante, et disait à qui voulait l'entendre qu'elle considérait Morenita comme sa propre fille. Aussi les partis ne tardèrent-ils pas à se présenter. Artistes ambitieux, nobles ruinés, exilés polonais ayant un nom et de la prestance, aspirants diplomates, tous beaux ou jeunes, titrés dans l'art ou dans le patriciat, for-' mèrent une cour assidue, enjouée, brillante, à l'enfant de Is» bohémienne. La prédiction de Rosario se réalisait avec un6 rapidité incroyable. La jeunesse, l'argent, l'esprit et la beauté, c'est bien assez pour faire oublier une peau un peu brune, des cheveux plantés un peu bas et une mère un peu saltimbanque Il arriva même que l'on fit, après coup, une célébrité à cettf pauvre femnr.e, à cette pâle rose d'Andalousie qui avait brilW
un instant dans nn coin de la province, et dont on fit la perle des Espagnes. On se disait à Toreille en regardant Morenita :
— C'est la fille du duc de Florès et de la belle Pilar ; vous savez, la fameuse Pilar !
— Non, connais pas I
— Bah! il n'a été bruit que d'elle en Espagne... à ce qu'il paraît I
Si une femme un peu collet monté s'avisait de dire .
— Une bohémienne ! mais c'est affreux, cela !
Il se trouvait toujours quelqu'un pour répondre :
— Oh! celle-là était une exception, une vertu. Elle n'a eu qu'un amour, elle n'a commis qu'une faute en sa vie. On dit que son histoire est fort touchante et qu'elle est morte dans un coin, fuyant les bienfaits du duc, et dans les sentiments les plus religieux.
Au milieu de tout ce triomphe, que se passait-il dans le cœur de bronze de la gitanilla? Son journal nous la montrera moins endurcie que sa conduite ne le ferait croire.
JOURNAL DE MORENITA
Paris, l« janvier 1847.
Les étrennes d'aujourd'hui ont été si magnifiques, si variées, mon père a été si bon, tous mes amis si aimables, j'ai reçu tant de fleurs, de bonbons, de colifichets ruineux, de caresses et de compliments, que je me suis laissé distraire et que j'ai oublié ma tristesse pendant tout un jour.
Mais me voilà seule et j'y retombe. Que me manque-t-il donc, et pourquoi suis-je forcée de feindre la satisfaction et l'enjouement ? Me voilà mise comme un ange, avec une robe de soie d'un rose si pâle, si pâle, qu'on dirait qu'elle est blanche et seu-
lement éclairée d'un reflet. Cela, avec le burnous rose vif lamé d'açgent que m'a donné aujourd'hui la duchesse, est d'un effet charmant. Mes cheveux, naturellement ondes, s'arrangent si bien, que je fais le désespoir de toutes les jeunes personnes qui veulent imiter ma coiffure. Ce soir, comme il ne restait plus au salon que la comtesse de Palma, qui prétendait qu'on était toujours forcée de mettre de faux cheveux pour se bien coiffer, en eût-on autant qu'elle, qui en a beaucoup de faux et de vrais, mon père, qui savait bien à quoi s'en tenir sur mon compte, a dit en riant:
— Est-ce vrai, et la Morenita a-t-elle déjà besoin de cet artifice? Voyons donc!
Il a défait ma coiffure et s'est plu à me couvrir de ma richesse naturelle, qui vraiment n'est pas commune. La comtesse s'est récriée d'admiration; mais elle n'était pas très-contente. La duchesse Tétait beaucoup de la voir enrager.
Ah! pauvre mamita !... vous étiez fièréde mes cheveux, vous 1 plus fière que s'ils étaient les vôtres ! Vous les montriez à Stéphen quand j'étais enfant, et vous ne vouliez pas me les laisser arranger moi-même, prétendant que, dans ma pétulance, j'en cassais toujours quelques-uns. C'était donc bien précieux pour vous, un cheveu de ma tète !
Allons, voilà que je pense encore à mamita ! j'oublie toujours que je la déteste. Oh ! que de mal vous m'avez fait, cruelle mamita! Vous m'avez aimée comme je ne le serai jamais de personne, pas même de mon père, qui ne chérit de moi que ce qu'il voit. Vous, vous connaissiez mes défauts et vous les aimiez aussi ! J'aurais été méchante et contrefaite, que vous m'eussiez élevée avec le même amour. Pourquoi donc vous étes-vous laissé aimer par Thomme que j'aimais? Comment n'avez-vous pas deviné, vous qui cherchiez mes moindres fantaisies jusque dans mes regards, que je ne voulais plaire qu'à lui, et qu'il ne fallait pas lui plaire^ vous? Est-ce que vous
aviez besoin de son amour, vous si heureuse, si raisonnable, et d'un âge où le cœur n'a plus besoin de passions?... Hélas! j'oublie toujours que Stéphen est plus près de l'âge de mamita que du mien ! Oh! c'est lui que je hais! lui qui m'a humiliée et qui n'a pas eu le plus petit effort à faire pour me trouver si inférieure à sa femme î
Comme la visite que nous leur avons faite hier au soir m'a irritée! Il fallait bien aller souhaiter la bonne année à ma mère adoptive. Le duc est réellement enthousiaste d'elle, je crois ; la duchesse, qui dit les mots tels qu'ils sont, prétend en riant qu'il en est amoureux fou. Il est singulier qu'elle n en soit pas jalouse, elle qui l'a été, dit-on, avec excès. Moi, je le suis ; j'étais blessée de voir mon père regarder une autre que moi, et en parler avec cette admiration. La duchesse s'amuse des engouements de son mari. Elle raille un peu les femmes qui y croient. Elle a eu l'air de dire hier, mais sans aucun dépit, que mamita était contente de plaire au duc, et, comme je disais qu'elle n'avait jamais été vaine :
— Ne croyez pas cela, m'a-t-elle dit : les femmes qui s'en cachent le mieux sont celles qui y mordent le plus.
Est-ce possible! Ah! si mamita était coquette, j'en serais bien contente ! Stéphen ne serait plus si fier ni si heureux !
Ah! je sens que je deviens méchante! Oui, il faut l'être, puisque je suis haïe.
Et pourtant, je ne peux pas oublier ! Oh ! que je ne retourne jamais avec mamita ; car, s'il fallait m'en séparer encore une fois, j'en deviendrais folle ! C'est elle qui ne me connaît guère I Ne s'est-elle pas imaginé qu'elle avait du chagrin et que je n'en avais pas ! Elle se sera consolée le soir même en sentant le baiser que Stéphen met chaque soir sur sa main! Ahl v-uel baiser! J'ai été bien longtemps sans le comprendre ! mais le jour où je l'ai compris, il me faisait tressaillir, il me mettait chaque fois la rage et le désespoir dans l'âme ! Que de choses dans une
caresse si respectueuse et dans un regard si passionné î Ah I toutes les mères devraient être veuves ou vieilles comme madame Marange !
Je ne suis pourtant pas jalouse des amis de la duchesse. Je ne Faime pas, la duchesse ; elle ne m'aime pas non plus. Devant le monde, ce sont des chatteries charmantes. Quand nous sommes tête à tète, nous n'avons plus un mot à dire, et tout ce que nous pouvons faire pour dissimuler notre antipathie naturelle, c'est de nous occuper de chiffons et de projets de toilette.
Pourquoi fait-elle semblant de me chérir? pourquoi m*at-elle attirée et amenée ici ? Évidemment, je lui sers à quelque chose. Gare à elle quand je Taurai découvert ou deviné! je lui ferai sentir qu'on ne se joue pas impunément de la bohémienne I