‹ Constance Verrier (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · NARRATION · texte numérisé non relu

NARRATION

Le duc de Florès, en retournant le surlendemain à la rue de Courcelles, où il allait rarement avec sa femme et sa fille, mais seul le plus souvent possible, apprit que la famille était partie pour le Berry, où l'appelaient des affaires imprévues. Il se mordit les lèvres et rentra pour annoncer cette nouvelle à Morenita. Morenita était au manège avec une dame de compagnie. La duchesse s'habillait pour aller la rejoindre. Elle reçut son mari avec un éclat de rire.

— Eh bien, fils de mon âme^ lui dit-elle en espagnol devant la femme de chambre, qui n'entendait que le français, voilà une figure allongée qui m'annonce que vous venez de la rue de Courcelles. Vous n'avez trouvé personne, et, pendant votre absence, Morenita a reçu une lettre de sa mamita qui lui envoie un charm-ant couvre-pieds tricoté par ses belles mains, et qui lui fait ses adieux pour quelques mois.

— Le pGVtier m'a dit quelques jours, répliqua le duc aveo un secret dépit.

— Mon cher Almaî^iva, reprit la duchesse, vous serez toujours un franc étourdi. Ce qui se passe, voyez-vous, est pour moi clair comme le jour. Vous avez toujours voulu douter de

la vérité. Je vous ai pourtant dit cent fois que madame Ae Saule était secrètement mariée avec M. Rivesanges. Vous n'avez pas voulu me croire ; vous avez risqué trop tôt votre déclaration. Le mari s'est aperçu de votre amour. Il emmène sa femme, et il fait bien ; car chacun sait que vous êtes irrésistible.

— J^espère, ma chère Dolorès, dit le duc troublé et contrarié, que tout ceci est une plaisanterie que vous me faites?

— Une pure plaisanterie, répondit-elle en l'embrassant au front.

Et elle sortit en riant encore.

Il y avait du vrai dans les suppositions de la duchesse. Le duc, vivement épris d'Anicée, s'était exprimé avec elle trop clairement. Avec une femme aussi modeste, aussi éloignée de l'idée de plaire, il n'était pas possible d'être compris à demimot. Anicée, sentant dès lors qu'elle ne pouvait plus continuer ses relations avec la famille de Morenita sans encourager des prétentions qui, loin de la flatter, l'offensaient, avait pris vite un parti décisif. Le voisinage de cette étrange enfant, son attitude singulière et presque hautaine dans leurs rares entrevues, la faisaient souffrir. Elle était restée à sa portée par un reste de dévouement. Mais, leurs liens officiels rompus par l'imprudence du duc, elle cédait au besoin de consacrer sa vie entière à Stéphen. Elle redevenait libre de vivre enfin pour elle-même en vivant pour lui seul.

Le duc n'était ni un fat ni un sot; mais il avait les passions vives et comptait d'assez beaux succès dans sa vie pour ne pas croire offenser une femme plus âgée que lui, et qu'il supposait libre, en lui offrant son cœur. Il avait les mœurs faciles des gens privilégiés de la fortune et de la nature, et, sans perversité audacieuse, il n'avait pas de notions bien précises sur la vertu. C'était un peu la faute de sa femme, qui, sans manquer essentiellement à ses devoirs, ne lui avait jamais fait une vie

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sérieuse et vraiment digne. Avec une femme comme Anicée, il eût été le modèle des époux. Il le sentait, et il l'avait dit à celle-ci avec une ingénuité très-grande.

— Vous ne savez donc rien de ma vie? lui avait dit Anicée, étonnée de sa confiance.

— Non, madame, avait répondu le duc ; je crois, je sens que Stéphen vous a aimée et qu'il vous aime encore. Mais, vous si loyale et si courageuse, vous ne Tavez point épousé. Je crois donc que vous ne l'avez jamais aimé que d'amitié.

Anicée avait été sur le point de dire qu'elle était mariée ; mais, craignant d'avoir l'air de se retrancher sur son devoir et de laisser par là quelque espérance au duc, elle lui avait répondu avec douceur et simplicité qu'elle aimait Stéphen d'amour et d'amitié, et comptait l'épouser, maintenant qu'elle n'avait plus à se préoccuper de l'avenir de Morenita.

Stéphen avait interrompu cette conversation. Il avait vu l'émotion du duc : il avait compris ce que, depuis quelque temps déjà, il croyait pressentir. Le calme d' Anicée n'eût pas permis un soupçon, lors même que sa vie entière n'eût pas éloigné un tel sentiment comme un outrage. Il ne lui avait pas fait une seule question ; il n'en avait reçu aucune confidence. A quoi bon quand on s'aime parfaitement? Il semblerait qu'on attache quelque mérite à être resté inébranlable dans cette fidélité du cœur et de l'esprit qui est le premier besoin de l'affection vraie. Anicée ne mettait pas plus de gloire à être insensible à la passion du duc, que Stéphen ne s'en attribuait d'avoir résisté à celle de Morenita. Ils partirent ensemble, le matin du jour où le duc, agité et véritablement affecté, revenait pour demander à Anicée d'oublier sa folie et pour lui offrir de s'éloigner momentanément, plutôt que de priver la duchesse et Morenita de ses relations.

Ce départ fut un coup violent porté au cœur de la jeune fille. Jusque-là, elle ne s'était pas crue séparée de sa mamita.

Comme un enfant boudeur et entêté, elle s'était imaginé qu'elle ou Stéphen la supplieraient bientôt de revenir faire la joie de leur intérieur, et, tout en se promettant de ne pas céder, elle s'était réjouie de songer qu'elle serait toujours à même de le faire ; mais Anicée n'était pas faible et Stéphen était fort. La conscience d'avoir pris en pure perte une détermination folle et cruelle lui fit verser en secret un torrent de larmes.

Mais le repentir ne dura pas longtemps. Morenita n'était pas de nature à se dire qu'elle eût dû faire un grand effort de mo-* destie et de religion, rentrer en elle-même, vaincre sa passion pour Stéphen, et se guérir par le sentiment du bonheur de sa mère. L'idée de résister à ses propres entraînements ne semblait pas admissible chez elle. Était-ce le résultat de cette paresse de l'âme, de cette nullité de la conscience qui était comme sa tache originelle, et qui la dominait fatalement? Pouvait-elle et ne voulait-elle pas, ou ne pouvait-elle pas vouloir? Hardi et savant celui qui tranchera de tels problèmes au fond des cœurs humains ! Qu'il prenne garde d'être trop indulgent pour notre nature, mais qu'il prenne garde aussi d'être trop cruel!

Le cœur était vivant et chaud (nous ne dirons pas bon) en elle, malgré ce désordre de la volonté. Si elle était sauvagement éprise de Stéphen, elle était attachée plus profondément encore à sa mamita. Elle ne s'était pas endormie ou éveillée un seul jour dans son lit de la rue de la Psïix, sans songer à son petit lit de mousseline de la rue de Courcelles, et sans tremper de larmes son oreiller, en se rappelant ce dernier baiser du soir, ce premier baiser du matin qu' Anicée, pendant quatorze ans, était venue déposer sur ses paupières appesanties. Tout était changé dans sa vie, et, à chaque moment, elle sentait le prix de ce qu'elle avait dédaigné. Comblée de présents et couverte d'atours, sa soif de parures était déjà assouvie. Une toilette

nouvelle aj^port^Se par la couturière, sans qu'elle l'eût désirée et prévue, ne lui causait plus ce plaisir d'enfant qu'elle goûtait à choisir elle-même, à consulter vingt fois Anicée ou madame Marange, à l'emporter après une petite lutte qui exerçait sa volonté et allumait sa convoitise. Personne u% savait plus l'habiller et la coiffer comme cette mère intelligente et enjouée qui, en satisfaisant sa vanité, réussissait à la modérer par le sentiment du goût. Au spectacle, ce n'était plus la petite loge sombre et cachée où l'on n'allait que pour savourer quelque chef-d'geuvre, et où chaque beauté était sentie. C'était la loge brillante, exposée à tous les regards, où il était question, non d'écouter, mais de paraître. On ne choisissait plus; on subissait le hasard de la représentation. La duchesse avait un sentiment assez borné des arts. Elle s'extasiait sur une roulade, sur une pirouette, lorgnait un bel acteur ou critiquait les toilettes de l'avant^scène, mais n'était pas réellement touchée d'une phrase bien dite, d'un sentiment bien exprimé, d'une grâce vraiment poétique. Morenita se sentait comme rabaissée dans sa société, elle qui s'était sentie parfois véritablement artiste auprès de ce jugement droit et de cette délicatesse exquise d'Anicée. Elle se disait à elle-même qu'elle allait devenir nulle, et ressentait, au bout de six semaines d'enivrement, la fatigue et le dégoût de cette vie d'apparat. Toutes les conversations lui semblaient vides, pauvres, niaises, ou d'un esprit tendu et d'une gaieté factice. Sans bien se rendre compte de cette infériorité générale et de la supériorité d'Anicée, elle s'étonnait d'avoir connu l'ennui maladif de la puberté auprès d'elle, depuis qu'elle ne sentait plus ni émotion, ni plaisir, ni désir d'aucune chose dans sa nouvelle existence.

Après avoir sangloté longtemps le soir de ce départ, elle passa au dépit et à la fâcherie. Elle voulut s'imaginer mille extravagances : qu' Anicée ne l'avait jamais aimée ; qu'elle avai t donné la main à leur séparation avec une joio secrète ; qu'elle

s'était sentie gônëe par sa présence, jalouse de sa jeunesse, que sais-je ! Après bien des divagations, elle s'endormit en pensant au bonheur que Rosario lui avait promis et qu'elle ne trouvait pas dans ses triomphes.

Pendant deux jours, elle fut de cette humeur qu'on appelle vulgairement massacrante ; le mot est juste. On dénigre, on analyse, on rabaisse, on détruit tout dans sa pensée quand on est mécontent de son propre fonds.

Le duc s'en affligea et s'en plaignit. La duchesse s'en moqua et n'y fit pas grande attention. Elle paraissait préoccupée, et donnait pour prétexte le soin de préparer une grande soirée musicalet

Morenita se ranima un peu au moment de paraître à celte réunion, dont elle devait aider officiellement la duchesse à faire les honneurs. Depuis qu'elle vivait chez son père, il n'y avait point encore eu de gala chez lui. La duchesse paraissait pressée enfin de montrer Morenita à tout son monde. Le duc se laissait faire.

Clet et Roque, qui venaient de temps en temps et que la duchesse affectait de traiter comme des amis plus intimes de son mari qu'ils n'étaient réellement, arrivèrent des premiers. Roque, qui ne pouvait pas perdre l'habitude d'embrasser Morenita au front en arrivant et delà tutoyer, vint s'asseoir auprès d'elle, et, regardant confusément sa parure :

— Vertudieu ! lui dit-il en riant, si je n'étais l'amoureux de ta bonne maman Marange, je serais le tien, ce soir. Tu me fais

LA FILLEULE 237 l'effet delà reine de Saba. Ah çà! tu n'oublies pas, j'espère, au milieu de tes splendeurs, d'écrire à ta mamita, et à cette chère grand'mère, et à ton parrain qui t'aime tant?

La duchesse s'approcha et dit à Roque, en riant, de parler plus bas s'il voulait continuer à tutoyer miss Hartwell.

Bien, bien, fit-il, c'est juste, je ne dois plus la traiter comme une enfant.

Et il redoubla sans s'en douter.

Heureusement , l'arrivée de plusieurs grands personnages donna à Morenita un prétexte pour le laisser avec un autre médecin qui engagea avec lui une discussion sur l'homœopathie. C'était la bête noire de Roque que cette invention nouvelle. Le salon se remplit, la musique commença, et, entre les premières phrases du récitatif d'un chanteur en renom, on entendit des interruptions étranges.

— VincemmOj o padri ! disait la voix suave et vibrante.

— Vos pères étaient des ânes ! disait en fausset le docteur homœopathe à Roque indigné, qui venait d'invoquer la science des classiques.

Le chanteur s'arrêta stupéfait.

— Restons-en là, si vous le prenez ainsi ! s'écria Roque de sa voix sèche et impérieuse, répondant à son antagoniste.

Un^ immense éclat de rire accueillit l'étrange mal-à-propos de cette sortie. La duchesse pria gaiement et familièrement les deux disputeurs de passer dans une galerie où ils ne seraient pas gênés par la musique. Roque ne demandait pas mieux.

On recommença la ritournelle, et le chanteur fut dédommagé par un grand succès.

Cet incident avait favorisé l'inaperçu de l'introduction d'un nouveau personnage, qui se glissa dans la foule, et que la duchesse présenta fort légèrement au duc, en lui disant que c'était un jeune artiste espagnol qu'on lui recommandait, et qu'il faudrait encourager un peu, parçe qu'il allait se faire en*

tendre pour la première fois devant une aussi nonibreuse

compagnie.

L'artiste salua avec assez d'aisance et passa du côté des musiciens.

— Ça, dit le duc à la duchesse en le suivant de l'œil, c'est i un gitano I i

— Possible, reprit-elle avec indifférence,

— Pur sang! observa le duc.

— Eh bien, répliqua la duchesse avec un sourire aimable des plus mordants, , est-ce que nous méprisons ces gens-là, nous autres?

Le duc regarda involontairement sa fille, qui n'avait pas vu entrer l'artiste, et qui causait avec Clet, également inattentif à cet incident.

Morenita n'écoutait plus la musique qu'avec distraction. Elle savait par cœur tous les morceaux, elle avait vu tous les artistes sur les planches. Elle était déjà rassasiée des meilleures choses, aguerrie contre les plus mauvaises. Tout à coup, un Tiens I expressif de Clet lui fit lever la tête ; mais, nonchalante, elle ne remarqua pas l'objet de sa surprise.

— Qu'avez-vous donc ? lui dit-elle.

— Rien, répondit Clet.

Et il recommença à lui faire la cour à sa manière, moitié aigre, moitié tendre, et, en somme, assez ridicule, malgré beau- ; coup d'esprit.

Morenita ne le haïssait plus depuis qu'elle avait quitté Anicée. Il lui rappelait ce tranquille petit monde de la rue de Courcelles, et cette quiétude du château berrichon qu'elle regrettait en dépit d'elle-même.

Tout â coup elle cessa de l'écouter et de lui répondre. Une voix d'argent, qui semblait sortir à travers le duvet d'un cygne, chantait quelque chose d'étrange dans une langue inconnue. 1 Le son d'une guitare vigoureusement attaquée contrastait, par

sa sécheresse et ses rauques étouffements, avec la douceur caressante et la monotonie mélancolique du chant. C'était comme un soupir-de la brise, interrompu par le rugissement sourd de quelque animal fantastique, comme la plainte des sirènes emportées par les tritons hennissants. Une partie de l'auditoire, composée de personnes de diverses nations, frémissait de surprise et d'entraînement. Une moindre partie, exclusivement composée d'Espagnols et de Portugais, souriait gravement ou haussait les épaules de pitié. Morenita, palpitante, avait mis les deux mains sur son cœur. Elle regardait avec une étrange attention. La duchesse était invisible derrière le mouvement rapide de son éventail et ne paraissait pas écouter.

Morenita, qui s'était placée un peu en arrière des principaux groupes, comme une personne ennuyée de se montrer, et qui était trop petite pour voir au-dessus des autres, se leva brusquement pour regarder le chanteur. Son mouvement fut remarqué, ainsi que le rapide regard qu'échangèrent les deux gitanes au-^dessus de tout ce monde plus grand qu'eux par le rang et la stature.

Morenita se rassit aussitôt.

— Eh bien, lui dit Clet à voix basse, à mon tour, je vous demanderai : Qu'avez-vous donc?

— A mon tour, je vous répondrai ; Rien! dit Morenita avec un sang-froid extraordinaire.

— Est-ce que vous avez vu la figure de ce garçon qui chante ?

— Non, je regardais sa guitare, qui a un son bizarre et désagréable. Ce n'est pas une guitare comme les autres. Si M. Roque était là, il nous expliquerait au moins les paroles de la chanson, peut-être.

— Je l'en défie bienl dit Clet.

^ Bah! si ce n'est que du chinois ou du sanscrit, reprU.

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Morenita, il ne sera pas embarrassé pour si peu. Allez donc le chercher; ceci l'intéressera peut-être.

Et, changeant de place, elle se déroba aux investigations de son interlocuteur d'un air parfaitement naturel.

Quand Rosario eut fini ses trois couplets, il y eut un mouvement d'hésitation qu'on pouvait prendre pour un murmure d'encouragement. On parlait beaucoup de ce qu'on venait d'entendre : on n'applaudissait pas. Ceux qui étaient charmés ge le disaient les uns aux autres ; ceux qui n'étaient qu'étonnés demandaient l'explication de cette chose insolite; ceux qui n'avaient pas d'opinion , et c'est toujours le plus grand nombre, recommençaient à parler bourse, chemins de fer ou politique. Les graves Espagnols disaient aux question* neurs :

— Nous serions bien embarrassés de vous dire ce qu'il a chanté. Mais nous connaissons tous les sons de cette langue : c'est du gitano tout pur. Vraiment, ce n'est pas la peine do venir en France pour entendre cela. Cela court les rues chez nous. C'est absurde, c'est affreux, et l'on ne comprend pas que, dans une maison espagnole, on fasse chanter un bohémien après mademoiselle Grisi.

Cependant les artistes italiens, et tout ce qui se trouvait de gens de goût, de sentiment ou de science musicale dans l'auditoire, disaient :

— C'est du gitano si l'on veut, mais c'est de l'art, chanté ainsi. Cela peut rappeler des chants barbares écorchés dans les rues par des chanteurs inhabiles; mais ce garçon-là en a découvert les vrais types, et il leur restitue de son chef tout ce que le temps et l'ignorance ont altéré, ou bien il nous les traduit avec une science qui n'étouffe pas l'originalité d'un génie tout empreint de la couleur originale. C'est un grand artiste qui ne sait peut-être rien, mais qui ne ressemble à rien, qui est magnifiquement doué, et qui remue le cœur et l'imagina-

tion d'une façon magique. Comment! ajoutaient ces dilettanti, est-ce qu'il a déjà fini?

— Ahl mon Dieu, est-ce qu'il va recommencer? disaient les autres.

Le gitanillo écoutait ce croisement d'opinions d'un air fort calme, saisissant une parole à droite, épiant un regard à gauche, et accordant sa guitare avec beaucoup de lenteur et de majesté. Le programme de la soirée portait deux romances de lui, séparées par plusieurs autres morceaux chantés par les ItaHens. Il n'en tint compte, et, voulant produire son effet, cramponné à sa chaise et rivé au plancher, sans qu'il y parût à la grâce aisée de son attitude, il commença un second air sans se faire prier par les uns, sans se laisser intimider par les autres.

Il emporta son succès d'assaut. Les vrais amateurs étaient fixés, et, sentant une résistance injuste, le couvrirent d'applaudissements plus chauds et plus bruyants qu'il n'est d'usage dans le grand monde.

Il y eut, sur quelques fauteuils, une muette indignation. L'Espagnol de race hait le gitano, comme le Polonais hait le juif, comme l'Américain hait le nègre, comme l'Indien hait le paria.

— Cest asseZj dit le duc bas au gitaniilo, en lui parlant d'un air fort poli, au milieu du groupe de musiciens où il était rentré.

Et il lui glissa dans la main un petit rouleau d'or, en lui désignant la porte d'un regard furtif, sans dureté , mais sans appel.

Rosario, content de son succès, s'éclipsa ; mais, comme il serrait sa guitare dans l'antichambre, il revit près de lui la figure du duc, qui lui dit, en le regardant avec attention ;

— Comment vous appelle~t-on?

— Algénib, répondit le gitano.

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— Vous êtes gitano, vous ne vous en cachez past

— Je ne m'en cache pas, au contraire : c'est mon état.

— Vous avez raison. De quelle province d'Espagne êtesvous?

— • Je suis né en Angleterre, où on nous appelle gypsîes.

— Comment s'appelait votre père?

— Je n'en sais rien. Je n'ai jamais connu ni père ni mère. J'ai été abandonné chez des paysans, qui m'ont élevé jusqu'à râge de douze ans, et qui m'ont ensuite rendu à des gens de ma tribu qui venaient d'Espagne et qui m'y ont conduit»

— Vous ne connaissez personne à Paris?

— Personne encore, monseigneur.

— Qui vous a recommandé à la duchesse?

— La comtesse de Fuentès.

— C'est bien. Je vous ferai demander, si j'ai besoin de vous.

— Je pars demain pour la Russie, monseigneur.

— A la bonne heure! dit le duc.

Et Rosario sortit, emportant sa guitare et ses dix louis.

— - Je m'étais trompé, pensa le duc en rentrant dans ses salons. Comment me rappellerais-je la figure de cet enfant au point de le reconnaître?

Clet causait avec Roque derrière une pyramide de fleurs.

— Conçoit-on l'impudence de ce gaillard-là! disait Edmond Clet en regardant le programme de la soirée, imprimé en or sur du sstîn blanc. Se faire appeler du nom d'une des plus belles étoiles du ciel, quand on s'est appelé Dariole ! et venir chanter ici, sous notre nez, quand on a tenu le torchon sur la roue des sapins!

— Eh bien, pourquoi pas? disait Roque, que rita n'étonnait dans les choses de ce monde. Est-ce qu'on le connaît?

— Mais le duc?

— Guïimentle connaîtrait-il, depuis le temps? Il n'a jamais

fait la moindre question sur son compte, et notre protégé est trop fin pour n'être pas venu ici sous un nom supposé, sans avoir une histoire toute prête.

— Mais, s'il prétend se faire connaître à Paris, voilà peutêtre un grand embarras pour la petite?

— La petite ne sait seulement pas s'il existe.

— Elle l'a écouté et regardé avec une agitation très-frappante.

— La cigale a reconnu la musique de sa bruyère. Les bêtes ont bien des instincts sauvages qui survivent à la domestication, pourquoi les êtres humains n'en auraient-ils pas? Je suis fâché de n'avoir pas entendu chanter notre Indien dans sa langue, au lieu d'avoir bavardé en pure perte avec cet homœopathe saugrenu. Voyez un peu la mémoire des enfants! J'aurais cru qn'il n'en savait plus un mot. Il a eu du succès?

— Un succès d'enthousiasme.

— Tant pis! il n'apprendra plus rien, le paresseux!

— Qu'apprendrait-it de mieux? Il a trouvé sa veine.

— Allons donc le trouver, et sachons comment il vit et où il perche. Au fond, je ne le hais pas, ce garçon : c'est un drôle de corps.

Et Roque chercha son protégé, qu'il ne trouva plus.

Morenita avait suivi des yeux les mouvements de Rosario et de son père ; puis tous deux avaient disparu, et elle cherchait avec préoccupation à rejoindre l'un ou l'autre, quand elle entendit une douairière castillane, qui ne la savait pas derrière elle, dire à sa voisine :

— Voilà une grande maison qui s'en va en quenouille d'une façon déplorable. Que feront-ils de cette gitanilla? Le duc est fou, vraiment, et la duchesse encore plus folle ! Ils auront beau la requinquer, ils ne la blanchiront pas ; et, à moins de la marier avec m gratteur de guitare comme celui qui nous i

écorché les oreilles tout à l'heure, je crains pour eux qu'elle ne reste fille.

— Une gitana rester fille ! répliqua Fautre vieille en ricanant; il n'y a pas de risque, et le mariage est bien le moindre de leurs soucis, à ces pauvrettes.

— Tant pis pour le duc! reprit la première. Il verra que de race le chien chasse, et ce sera bien fait. Comment ose-t-on montrer aux gens comme il faut le produit d'une pareille incartade? Il y a de quoi éloigner de chez lui les femmes honnêtes. Je ne croyais pas la duchesse extravagante à ce pointlà ; si cela continue, on n'amènera plus les jeunes personnes chez elle. Pour moi, je suis aux regrets que ma petite-fille soit ici, et je vais lui défendre de répondre à cette moricaude, si elle se permet de lui adresser la parole.

Morenita sentit faiblir ses genoux. Elle fut sur le point de tomber évanouie ; mais, ranimée par la colère, elle frappa d'un grand coup d'éventail le turban de la douairière au moment où celle-ci se levait. La dame se retourna d'un air courroucé.

— Pardon, senora, dit Morenita de l'air le plus insolent qu'elle put se donner, je ne vous voyais pas.

— Ce n'est pas étonnant, répondit la dame ; vous êtes si petite !

— C'est vrai, madame, j'ai pris votre turban pour un coussin, et je le trouvais placé trop haut. J'ai cru que sa place devait être sous mes pieds, et j'allais l'y mettre ; mais j'ai vu votre figure et j'ai eu peur.

— L'insolente! s'écria la vieille femme en s'éloignant ; c'est une vraie gitana de la rue !

Cette altercation avait été entendue de quelques personnes. En peu d'instants, elle circula dans des groupes nombreux. C'était la demi-heure d'intervalle entre la première et la seconde partie du concert. Tous les Français jeunes furent du

partî de Morenita et dirent entre eux qu'elle avait bien fait de river le clou à une vieille sorcière. Les gens sérieux trouvaient la chose fâcheuse. Les jeunes femmes en rirent aux dépens des deux parties. Plusieurs précieuses en furent formalisées. Bon nombre de vieux Espagnols des deux sexes S6 retirèrent fort irrités, la dame outragée en tête, et se plaignant au duc, avec Taigreur et la rudesse presque grossière que prennent tout à coup les gens du grand monde quand ils se croient provoqués par leurs inférieurs.

Le duc, vivement affecté de cette algarade, chercha partout sa fille. Elle avait quitté le salon. Morenita, pâle de rage, tremblante, et près de suffoquer, s'était enfuie dans sa chambre, et, tirant les verrous pour cacher une émotion qu'elle voulait paraître surmonter, s'était jetée sur un sofa. Elle avait laissé sa toilette fort éclairée, afm de pouvoir revenir au besoin, de temps en temps, rajuster sa coiffure. Elle fut surprise de se trouver dans l'obscurité, et sérieusement effrayée lorsqu'elle se sentit entourée de deux bras souples et forts qui l'enlaçaient comme deux serpents. Elle allait crier lorsqu'elle reconnut la voix de Rosario, qui l'appelait sa sœur, sa bienaimée, son unique amour sur la terre.

Alors Morenita fondit en larmes, et, reprenant son énergie, elle lui raconta en deux mots quel outrage elle venait de subir.

— Ce n'est rien, dit le gitanillo en riant. Moi, j'ai été mis à la porte. On m'a glissé de l'argent dans la main comme à un valet, et on m'a empêché de compléter mon succès en chantant dans la seconde partie du concert. Mais qu'est-ce que cela nous fait, Morenita? Nous ne sommes pas méprisés, va ! On n'insulte que ce qu'on déteste, et on ne déteste que ce qu'on redoute. Ce qu'on dédaigne réellement, on n'y fait pas attention. A l'heure qu'il est, vois-tu, cent femmes sont amoureuses de moi dans le salon d'où on me chasse, et toui»

246 LA PItLEULB

les hommes ont la tête à Tenvers powr la gîtanilla qu'on dénigre. Laisse passer ce flot d'injures, petite sœur chérie : c'est ton véritable règne qui commence I Est-ce qu'une véritable miss Hartwell, avec des yeux en coulisse et la bouche en cœur, baisant la main des vieilles guenons de cette race de singes, et mendiant leur pitié protectrice, ne serait pas bientôt reléguée au petit cercle et au mariage de raison avec un maître clerc de notaire ou quelque sous-secrétaire d'ambassade ? Allons donc 1 II faut être adorée par tous leurs princes de la terre. Ils croiront pouvoir te séduire ; mais, après qu'ils auront fait mille folies pour toi, tu leur diras : «Arrière, vieux chrétiens ! je n'aime que mon semblable, que mon ami... que mon frère ! »

L'idée de cette lutte effrayait Morenîta ; mais celle d'une passion nouvelle, qu'elle croyait chaste et sainte dans son but, plaisait à son esprit exalté.

— Oui, oui, s'écrîa-t-elle en enlaçant étroitement ses mains crispées à celles de Rosario, toi seul, mon sang, mon âme, ma force, ma haine, mon refuge, mon secret! Ne me quitte plus ou reviens bientôt. Je ne peux plus vivre sans être aimée exclusivement, et je sens que c'est ainsi que tu m'aimes !

On frappa à la porte.

— Venez, chère enfant, dit la voix de la duchesse ; votre père vous cherche ; il est inquiet de vous. Sortez avec moi, ne craignez rien.

Dans son trouble, Morenita ne remarqua pas la protection que semblait accorder la duchesse à son entrevue avec Rosario. Celui-ci la poussa hors de la chambre en lui disant :

— Ne t'inquiète pas de moi, je sortirai.

Et Morenita alla retrouver le duc sans voir ce que la duchesse était devenue après l'avoir avertie.

Le duc venait à sa fille avec plus de sollicitude que de courroux. Quand il la vit forte et audacieuse, il s'effraya davan-

tage et essaya de la dominer par une remontrance. Maïs elle n'accepta aucun blâme, et, se plaignant vivement d'avoir été insultée dans la maison du duc:

— Si c'est ainsi que votre monde m'accueille, lui dit-elle, j'ai bien mal fait de quitter mamita, dont tous les amis la re^ pectaient trop pour ne pas me respecter aussi, et qui ne recevait pas chez elle des gens disposés à lui faire un crime de sa^ tendresse pour moi.

Le duc, la voyant exaspérée, lui dit qu'elle était souffrante et qu'elle ferait bien de se retirer.

— Si vous me le commandez, répliqua l'indomptable enfant, je subirai l'humiliation de cette pénitence publique ; mais je vous avertis que je quitterai demain votre maison pour n'y plus rentrer.

— Et où donc îrez-vous, ma pauvre Morenita ? dit le duc, qui se repentait un peu tard d'avoir cédé au caprice de sa femme en adoptant ouvertement l'enfant terrible. N'avez-vous pas abandonné avec beaucoup du dureté la généreuse femme qui vous tenait lieu de mère ? et ne savez-vous pas, d'ailleurs, qu'elle est maintenant en Italie ?

— Ehl mon Dieu, répondit Morenita avec un accent et une expression de visage où se peignait l'instinct de la liberté farouche élevé à sa plus haute puissance, est-ce donc si difficile à trouver, l'Italie? Est-ce que la terre manque de chemins pour nous porter et le ciel d'étoiles pour nous guider? Voyons, monsieur le duc, est-ce vrai, ce que j'ai entendu dire à la aïarquise d'Acerda? Suis-je une bohémienne ?

— A-t-elle dit cela ? dit le duc embarrassé.

— Elle l'a dit^ et bien d'autres choses encore.

— Quoi donc?

Elle a dit que j'étais votre fille î ^ Morenita l s'écria le duc perdant la tête, nous causerons

demain. Pour Tamoiir de moi et de vous-même, tenez-vous tranquille jusque-là.

— Eh bien, qu'est-ce donc? dit la duchesse en venant les rejoindre sur F^scalier dérobé où le père et la fille causaient ainsi avec animation. Nous allons faire remarquer notre absence.

Et elle les emmena dans la galerie, tandis que Rosario s'esquivait par le chemin qu'ils lui laissaient libre.

— De quoi vous tourmentez-vous ? dit la duchesse à son mari et à Morenita, avant de rentrer avec eux dans les salons. Comme vous voilà déconfits pour un incident ridicule où les rieurs sont pour nous I Est-ce que ces prises de bec entre femmes n'arrivent pas tous les jours dans le monde ? Est-ce qu'il n'est pas peuplé de sottes cancanières, jalouses des jolies personnes ? Votre grand tort, mon duc, est d'être apprécié par les jeunes, et c'est toujours un dépit pour les vieilles ; le vôtre, ma petite miss, est de faire fureur par vos beaux yeux. Eh bien, le grand malheur, quand notre salon serait débarrassé, une fois pour toutes, de ces antiquailles I Si cela n'avait pas coûté une attaque de nerfs à cette chère enfant, je m'en réjouirais. Il paraît qu'elle a répondu avec l'esprit d'un diable. Elle nous contera ça ; mais rentrons, il le faut. Voilà la Persiani qui va chanter.

Morenita fut entraînée à un mouvement de reconnaîsaance pour la duchesse et l'embrassa. La duchesse s'arrangea pour

lui rendre cette caresse sur le seuil de la grande porte, qui, de la galerie, s'ouvrait sui le salon principal. C'était une protection ouvertement déclarée, dont la plupart des hommes lui surent gré, dont une partie des femmes la blâma. La duchesse tenait beaucoup moins à satisfaire les unes qu'à éblouir et charmer les autres. Après le concert, on soupa. Il était assez tard. Les trois quarts de l'assemblée s'étaient écoulés peu à . peu. On retint quelques artistes, les amis restèrent ; des gens aimables et distingués furent naturellement retenus aussi par cette réunion plus choisie. Des femmes gaies ou coquettes prirent leur parti de s'amuser pour leur compte, sans se soucier de se lier trop avec la gitanilla, qui leur inspirait, au reste, une grande curiosité. D'autres, meilleures ou plus intimes, l'acceptaient sans marchander, et même il y en avait là quelques-unes d'assez mûres et d'assez honorables pour consoler la famille de l'échec de la soirée.

Le souper fut très-brillant. Roque se grisa un peu, mais il eut beaucoup d'esprit et fut fort convenable. Les artistes et les littérateurs s'animèrent et furent charmants. Clet, un peu éclipsé, partant un peu morose, se sentit consolé par quelques attentions gracieuses de la duchesse.

La conversation, devenue générale au bout de la table qu'occupait Morenita, vint à rouler sur le gitanillo. Des esprits compétents en parlèrent avec enthousiasme. Une jeune et jolie femme, un peu grisée par son propre entrain, déclara en riant à un de ses voisins, non loin de Morenita, qui l'entendit, qu'elle en avait la tête tournée. Morenita la regarda et sentit un mouvement de triomphe mêlé d'un éclair de jalousie qu'elle ne s' expliqua pas à elle-même. Une ex-cantatrice italienne, un peu vieillotte, prisée pour son esprit et sa rondeur, porta aux nues la grâce et la beauté du bohémien , disant qu'à son âge elle n'avait plus besoin de faire l'hypocrite. Un peintre estimé regretta de ne pas s'être enquis de sa demeure : il eût

voulu voir encore ce beau type et en fixer le souvenir par quelque croquis.

La duchesse demanda à Roque, d'un ton fort naturel, s'il Favait déjà entendu quelque part, et à Clet s'il ne pourrait pas le retrouver pour lui demander la musique de sa romance. L'un et l'autre répondir^t d'une manière évasive, regardant le duc, qui ne se doutait plus de rien, mais qui se promettait i&térieurement de ne plus laisser aucun gitane pénétrer chez lui pour y fournir matière à des rapprochements désagréables pour sa fille.

Malgré le resserrement de bienveillance ou d'engouement qui se fit autour du duc, de sa femme et de Morenita, cette soirée laissa des traces pénibles dans leur monde, et, pour qu'on ne s'aperçût pas de la désertion de plusieurs gros bonnets, il fallut que la duchesse étendît ses relations dans le monde de la jeunesse, de la mode et du talent. Ce n'est jamais difficile à une jolie femme riche. Morenita se vit donc bientôt entourée et courtisée de plus belle. Mais le bonheur n'est pas dans cette vie mêlée d'éléments hétérogènes. Morenita continua à s'ennuyer sans savoir pourquoi.

Chose étrange, ce cœur avide de se répandre, cette organisation enfiévrée par l'inquiétude des sens, cette imagination active, cet être où tout concourait à l'irruption de quelque délire, repoussait froidement les séductions de la flatterie et les entraînements du plaisir. Deux types obsédaient sa pensée et remplissaient le cadre de sa prédilection secrète, Stéphen et Rosario: le frère mystérieux, charmant et persuasif; le père adoptif, parfait mais rigide ; deux absents, deux êtres dont l'existence ne lui paraissait jamais pouvoir s'assimiler à la sienne. Pour tous les autres hommes, Morenita n'éprouvait qu'un mélange de méfiance, de dédain et même d'antipathie qu'elle avait peine à leur cacher.

Elle sentait pourtant que Rosario lui avait dit la vérité, en

lui répétant que, dans sa situation, elle ne pouvait que s'élever par la coquetterie, que redescendre par Tliumilité. Elle était donc coquette^ mais avec âpreté, avec tyrannie, avec une malice profonde et cruelle dans Foccasion. Aussi inspirait-elle de Famour et de la haine. Personne ne pouvait lui faire con-^ naître la douceur de l'amitié, personne n'en pouvait ressenti? pour elle.

Son âme s'aigrissait rapidement dans cette position fausse et pénible. Le duc n'avait pas su contribuer à la guérir. Il avait reculé devant l'aveu du lien qui l'unissait à elle. Au moment de le lui révéler, il s'était arrêté, effrayé de son caractère impétueux et des exigences qui pouvaient surgir. Trompé par la feinte ignorance de sa fille, il avait traité les propos de la vieille marquise de rêverie, de méchanceté pure. Morenita était restée miss Hartwel, la fille d'un ami de Calcutta et d'une Anglaise morte sur le navire qui l'amenait en France, en lui donnant le jour.

Morenita, en se voyant mystifiée ainsi, avait écrit sur une page de son journal :

«Vous me faites orpheline, mon père? Eh bien, tant mieux! vous me faites libre I »

Elle s'était donc redressée de toute sa petite taille, et Cîet, qui prenait du dépit contre elle, comme bien d'autres, commençait à la comparer à un petit serpent qui veut toujours mordre, parce qu'il rêve toujours qu'on lui marche sur la queue.

Altière avec les valets, souple, caressante et moqueuse avec le duc, qui souffrait toujours de ses instincts violsats; roide et hautaine avec la (îîîehesse, qui supportait ses frasques de caractère avec une douceur et une insouciance inouïes chez une personne autrefois violente et impérieuse, elle remplissait la maison paternelle de ses caprices et l'agitait parfois de ses fuTQurs. Elle réparait tout très--vite par d'involontaires élans

252 LA FiLLEULE

de tendresse pour son père, qui s'y laissait gagner ; par de prudentes soumissions envers la duchesse, qui accueillait son retour avec des rires pleins de bonhomie ; par des prodigalités aux laquais, qui, dès lors, souhaitaient voir revenir l'orage destiné à crever en pluie d'or sur leurs têtes.

UNE LETTRE DE MORENITA A ANICÉE

* Nice, 15 avril m7.

» Mamita, me voici dans un beau climat qui ne me fait pas de bien, vu que je ne suis pas malade. Toute ma maladie, c'est de vous avoir quittée, et, comme je ne peux pas vous rejoiadre, cette maladie est mortelle.

» Mortelle pour mon âme ! Mon petit corps robuste vivra quand même. Alors, vous voilà tranquille ? Dans ce monde, c'est toujours comme cela. Pourvu que les gens ne soient pas enterrés, on suppose qu'ils vivent et que cela leur suffit. Cela suffit à vous, mamita, qui êtes parfaite et qui ne pouvez pas être malheureuse. Moi, je ne m'arrange pas d'être ce que je suis.

» Yous dites que je vous écris par énigmes. C'est smgu- Jier 1 il me semble que je suis de verre, et que je laisse trop voir le peu de bien, le beaucoup de mal que je sens en moi.

» Le duc est en Espagne pour des raisons de politique. On m'a expliqué de quoi il s'agissait. J'aurais pu comprendre, je n'ai pas écouté : c'était bien assez d'avoir le cœur brisé par . son départ sans vouloir me casser la tête de ce qui le cause.

» La duchesse s'amusait à Paris ; mais elle s'est imaginé qu'elle s'amuserait ici davantage. Moi qui m'y ennuyais, il m'a été indifférent de continuer à m'ennuyer ici.

» Je devrais vous dire que je me trouve mieux d'être moins

LÀ FILLEOLS 253

loin de vous. Hélas ! je suis plus loin, chaque jour plus loin, de mon bonheur, de mon passé, de mon enfance, le seul beau temps de ma vie, quand vous étiez toute ma vie !

» Si cela peut vous intéresser, j'ai grandi un peu, et en dit que je suis fort embellie. Mais je sens, moi, que j'enlaidis au moral. Je suis affreusement gâtée : aussi je suis mauvaise, colère, hargneuse, fantasque. J'ai fait souvent beaucoup de peine au duc, je me suis fait détester de beaucoup de gens, et je me trouve fort ingrate envers la duchesse.

» Adieu, mamita. Mamita... ô mamita! je suis moins, méchante que malheureuse, allez ! »

Telles étaient les lettres de cette bizarre enfant. Anicée ne les comprenait pas. Madame Marange les devinait. Stéphen ne pouvait les expliquer.

Ils s'étaient établis pour l'été à Castellamare, près de Naples. Ils avaient écrit à Paris pour déclarer leur mariage à ceux de leurs amis qui l'ignoraient ou qui en doutaient encore. Le temps était enfin venu où Stéphen, reconnu homme de science et homme de cœur éprouvé, tout le monde s'écriait en apprenant cette nouvelle :

— Bah! ils étaient mariés?Eh bien, ils avaientraison. C'est 1@ couple le mieux assorti, le plus sage et le meilleur qui existe.

Après quelques jours passés à Nice, la duchesse écrivit au duc que l'air ne lui convenait pas et qu'elle louerait une villa aux environs de Gênes pour y passer le printemps. Morenita lui avaât servi de prétexte pour ne pas suivre son mari en Espagne. Là, en effet, l'adoption de la gitanilla eût fait le plus mauvais effet. Le duc, en prenant sa fille avec lui, n'avait pas prévu qu'elle s'emparerait si despotiquement de sa vie et ne lui permettrait jamais de la tenir cachée, La duchesse acceptait cet inconvénient, qui dérangeait toute leur existence, avec une longanimité inouïe.

La vilîa génoise était ravissante. Dans cet admirable pays, Morenita eut une première journée de calme, suivie d'un lendemain d^enivrement qui ne lui permit plus de s'ennuyer.

Comme elle était le soir à sa fenêtre, rêvant aux étoiles et entendant le bruit majestueux de la mer que lui apportait la brise au milieu d'une silence énervant, la voix magique et la guitare sauvage de la bohème résonnèrent sous sa croisée. Cette croisée, au rez-de-chaussée, s'ouvrait sur les jardins. Rosario, d'un bond souple et vigoureux comme celui du léopard, s'élança dans la chambre et tomba à ses pieds.

— N'aie pas peur, lui dit-il en embrassant ses bras nus avec transport. La duchesse ne peut nous entendre. Les valets sont absents ou gagnés. D'ailleurs, quand un gitano se laissera surprendre par d'autres gens que ceux de sa race, il fera beau î Me voici enfm, Morenita de mon âmel Ne te l'avais-je pas promis, que tu viendrais dans un beau pays où tu me retrouverais? Nous sommes libres de nous voir pendant trois mois. La duchesse a un amant, elle ne s'avisera pas...

Quoi î s'écria Morenita, cette femme trompe mon père?

— Ton père a bien trompé notre mère 1

— Oh ! mon Dieu ! nous sommes les enfants du mal et du mensonge I

— Qu'importe I il y a une chose vraie, c'est que nous nous aimons, nous deux.

— Je n'aime plus que toi, mon frère, dit Morenita en faisant un effort de volonté pour arracher Stéphen de son âme avec cette parole. Mais dis-moi donc comment tu sais tout ce que tu m'apprends et comment tu savais que nous viendrions ici.

J'ai voulu le savoir, voilà tout. Comment peux-tu me faire une pareille question, toi, gitanilla? Ceux qui n'ont pas la force ont la ruse : c'est le bienfait des cieux qui dédommage notre pauvre famille errante de toutes les misères. Depuis le jour oi

j'ai su que tu existais, je n'ai jamais reperdu tes traces, ni celles d'aucun des êtres auxquels ta vie était liée.

— Raconte-moi donc ce jour-là.

— C'était un jour que ton parrain Stéphen m'avait dit que tu étais morte. Ce jour-là, ce méchant homme...

— Lui, un méchant homme, Stéphen ! Tu le hais donc, à présent?

— Je l'ai toujours haï depuis ce jour-là î Ecoute : il fit arrêter mon pauvre père, il le fit jeter en prison, où il est mort. Le gitano résiste aux supplices, au fo'jet, à la faim, aux rigueurs des plus affreux climats, aux nuits sans abri sur la terre durcie par la gelée, lui, fils du soleil ! Mais la captivité le tue. C'est Stéphen qui a tué mon père !

— Dieu vivant ! pourquoi cette cruauté ?

— C'était par amitié pour toi, parce que mon père voulait te tuer.

— Moi ? Mais c'est affreux, tout ce que tu me racontes aujourd'hui, mon pauvre frère I

— Le moment est venu de tout te dire. Mon père n'était pas le tien, ne le plains pas! il était cruel; il voulait me rendre voleur ; moi, j'étais trop intelligent pour vivre si bas. Je résistais. Il me frappait jusqu'au sang I

— Ah ! les gitaaos ! c'est horrible 1 s'écria Morenita avec un accent de terreur et de détresse.

— Les gitanos aiment pourtant leurs petits avec passion, reprit Rosario ; mais il faut que leurs enfants se soumettent à leurs idées, et, quand Fun de nous veut agir autrement et traiter à sa guise avec le monde des étrangers, son père et sa mère le maudissent, l'abandonnent ou le font mourir Mon père avait été si dur pour moi, que je n'ai pas pu le regretter; mais c'était mon père, vois-tu, et je n'en dois pas moins haïr son assassin. En le voyant saisir et emmener par la police,

256 LA FILLEULIS

que Sléphen avait avertie (il est rusé aussi, Stépnenl), je ne me jetai pas dans le filet avec lui ; je suivis Stéphen, je m'attachai à ses pas. Je sus, dès le soir même, où tu étais, et comme quoi il était, lui, l'amant de ta maman. J'espérais que cette découverte servirait à mon père ; mais elle ne lui servit de rien. Il était pris. On m'observa bientôt moi-même, on m'arrêta et on me livra à celui qui me tuait mon père et qui me volait ma sœur. Tu sais le reste. Cet homme m'a fait élever ; il s'est établi mon bienfaiteur. Ces gens-là nous ont toujours traités comme des chiens, jetant à l'eau ceux de nous qui leur déplaisent, mettant les autres à l'attache et leur donnant du pain pour les faire grandir. J'ai ramassé le pain, j'ai léché la main du maître et j'ai brisé l'attache. N'est-ce pas là ce que tu as fait avec ta mamita ?

— Hélas ! oui, mon Dieu ! dit Morenita en fondant en larmes ; mais j'ai mangé le pain sans appétit, j'ai léché la main sans dégoût, et j'ai brisé l'attache sans plaisir. Ah 1 je ne suis qu'à demi bohémienne, moi 1

— - Oui, oui, c'est vrai, reprit durement Rosario ; il y a du gang chrétien dans tes veines, pour ton malheur, pauvre fille ; car cela te rend lâche, et, au lieu d' aimer ton frère le gitano, tu aimes ton parrain, qui te crache au visage.

— Non, non, ce n'est pas vrai ! s'écria Morenita épouvantée de la pénétration de Rosario.

— Ne mentez pas î reprit-il avec colère et en lui tordant le bras d'un air farouche. Ce n'est pas moi que l'on trompe. Jo suis votre frère, le fils de l'homme que votre mère a trompé. Il m'avait fait jurer de vous tuer, j'ai violé mon serment, et, vous voyant si jolie, j'ai senti qu'au lieu de vous haïr, je vous aimais avec passion ; mais il faut oublier le chrétien, il faut le haïr, il faut m'aimer... ou bien, moi, je...

— Tu me tuerais ? dit Morenita glacée de terrour et essayant de fuir.

— Non ! je ^abandonnerais, répondit froidement Rosarîo, en lui lançant un regard d'inexprimable mépris qui l'effraya plus que sa colère.

Elle plia involontairement le genou devant lui, en lui répondant, comme fascinée par une puissance inconnue :

Oui, je l'oublierai! et, quant à la haine... c'est déjà fait, va ! ajouta-t-elle en se relevant et en retrouvant son énergie avec cette mobilité d'émotion qui lui était propre.

— Viens jurer cela sur mon cœur, dit Rosario en lui ouvrant ses bras.

. Elle s'y jeta; mais, se sentant étreindre avec une force convulsive, elle eut peur encore et poussa un cri.

— Tais- toi, malheureuse ! dit Rosario en lui mettant la main sur la bouche. Que crains-tu de moi? nesuis-je pas ton frère? n'ai-je pas le droit de t'embrasser, de te gronder, de te sauver de toi-même?

Rosario ou plutôt Algénib, car c'était le nom mystérieux qu'il avait reçu de ses parents, et l'autre n'était que le nom chrétien que les gitanes méprisent en secret; Algénib éprouvait pour Morenita un amour effréné, qui, à chaque instant, menaçait de l'emporter sur sa ruse ; mais il la voyait pure, et il sentait que la passion seule vaincrait son effroi et sa surprise. Cette passion ne pouvait naître dans son cœur tant qu'elle le regarderait comme son frère, et le gitano redoutait ce moment où il lui faudrait avouer son mensonge, dévoiler son plan de séduction et s'exposer peut-être à une méfiance invincible. Morenita avait avec lui la crédulité d'un enfant ; elle n'avait pas seulelement songé à demander sur quelles preuves il établissait le^jr parenté. Trompée une fois, ne craindrait-elle pas de l'être encore, et ne reculerait-elle pas épouvantée devant la pensée d'un amour incestueux?

Pour certaines tribus de bohémien?^ errants, l'union entre frère et sœur n'est pas plus criminelle au'elie ne l'était chez

les patriarches de la Bible (1). Mais, soit qu*Algënib ne fût pas né dans cette secte, ou qu'il craignît avec raison que Morenita, chrétienne, n'eût horreur d'une telle pensée, il ne voulait se dévoiler que le jour où il lui fournirait la preuve qu'h n'était pas le fils de la belle Piiar. Or, il attendait cette preuve. Il ne l'avait pas dans les mains. Il ne pouvait invoquer que la parole de son père et le souvenir de sa véritable mère, morte quatre ou cinq ans avant l'union d'Algol avec Piiar.

Algénib, enfant, avait aimé Piiar comme sa propre mère. Chez les bohémiens, comme chez plusieurs peuplades sauvages, l'adoption est une seconde nature. Piiar était une créature douce et aimante, à laquelle il devait certainement des instincts meilleurs que ceux de son père. Une organisation exquise, un génie naturel et le goût du bien-être l'avaient séparé de sa race, et jeté dans la civilisation avec le besoin d'y rester; mais aucune notion de religion sérieuse n'avait adouci en lui l'âpreté du vouloir personnel ; aucun lien de solidarité ne l'attachait au monde chrétien. Tout ce qui lui semblait désirable lui semblait légitime, tout ce qui lui semblait désirable lui paraissait permis.

Mais, ne pouvant effrayer la pudeur de Morenita sans compromettre toutes ses espérances, il fut maître de lui tout le temps nécessaire. Il l'étonnait bien parfois par quelque regard trop brûlant, par quelque parole trop énergique, par quelque étreinte trop impétueuse ; mais il ne donnait pas à son esprit le temps de s'arrêter sur cette frayeur : il la chassait par ce doux nom de sœur qui était entre eux comme une invisible protection du ciel.

(t) L*auteiirdo cette histoire, cnusant un jour avec une très-belle fille de bohème (]in faisait niclier de devancer les ctievaux à la course, et remarquant avec pilie (ju'olle était enceinte, hii demanda lequel des holiénnens «jui l'entouraient était son n»ari. «< Il n'est pas là, dit-elle. C'est mon Irere. — Vous parlez ainsi de tous les hommes de votre tribu? — Non pas, rcpondit-elle. C'est le Uls de mo père et de ma mère, qui a deux ans de moins que moi. t

Pendant trois mois, Rosario vint presque tous les soîrs passer trois ou quatre heures avec Morenita. Ce fut une vie étrange que celle arrangée par la duchesse pour sa pupille et pour elle-même. Contrairement à ses habitudes du luxe., de mouvement et de bruit, elle s'enferma dans une retraite absolue, disant à Morenita qu'elle voulait lui rendre un peu du bonheur tranquille qu'elle avait goûté chez madame de Saule et qu'elle avait peut-être raison de regretter. A ses amis, elle écrivait qu'elle était souffrante; aux personnes qu'elle connaissait à Gênes et aux environs, elle disait en riant que, n'ayant pas son mari auprès d'elle, elle se considérait comme une veuve momentanément inconsolable , et n'avait l'appétit d'aucun autre plaisir que le repos des champs. S'il y avait à s'étonner de cette résolution dans son caractère et dans ses habitudes, il n'y avait rien à y reprendre ; car sa conduite extérieure était irréprochable, et, dans sa maison même, malgré l'assertion de Rosario, personne n'eût pu surprendre la trace d'une intrigue pour son propre compte.

L'intrigue surprenante par sa liberté et sa sécurité, c'était celle que Rosario entretenait dans la maison avec l'innocente Morenita. A neuf heures du soir^ la duchesse se couchait et s'endormait très-réellement, pour se réveiller à cinq heures du matin. Elle se promenait dans son jardin toute seule, brodait ou lisait d'un air fort calme, ensuite déjeunait avec Morenita à midi, recevait ou rendait avec elle quelques visites ou faisait quelque promenade en voiture, rarement une course à Gênes pour des emplettes, ou pour examiner à loisir une des belles collections de tableaux qui enrichissent les palais. Soit qu'elles dînassent dehors ou chez elles, tête à tête ou avec quelques personnes, ces deux femmes se retrouvaient seules, le soir, de fort bonne heure. La duchesse commençait aussitôt à bâiller, riant de l'habitude qu'elle prenait de se coucher comme les poules, disant qu'elle s'en trouvait fort bien, et engageait Mo-

renita à se refaire comme elle des fatigues du monde, pendant ce répit qui leur était accordé. Morenita disait qu'elle aimait mieux étudier jusqu'à minuit dans sa chambre et dormir plus tard dans la matinée ; que cette manière de vivre lui plaisait beaucoup aussi, et que jamais elle n'avait employé son temps plus à son gré.

La duchesse n'avait que deux domestiques qui couchassent dans la maison, \aquelle était fort jolie, mais fort petite. Les autres serviteurs étaient des gens du pays, loués à la semaine, qui, chaque soir, retournaient dans leur famille, le hameau qu'ils habitaient étant situé à cinq minutes de chemin de la villetta.

L'appartement de la duchesse était tourné vers l'est, celui de Morenita vers le couchant.

Il semblait donc que tout fût disposé avec soin pour favoriser les relations secrètes des deux gitanes. Rosario habitait Gênes et y menait aussi une existence très-cachée. Il ne s'y faisait pas entendre, il n'y recherchait aucune protection, il n'y établissait aucun lien avec les gens d'aucune classe, n'étant, lui, d'aucune classe en réalité. Il ne s'était jamais présenté chez la duchesse, et il ne semblait pas que celle-ci eût gardé le moindre souvenir de son existence ; car il ne lui arriva pas une seule fois de prononcer son nom devant Morenita.

La saison était magnifique. Il n'y avait pas, de Gènes à la villa, une demi-heure de chemin. Tous les soirs, entre neuf et dix

heures, si Morenita quittait la duchesse un peu plus tard, elle trouvait son frère installé dans sa chambre ; si c'était un peu plus tôt, elle l'attendait dans le jardin et le faisait entrer sans bruit et sans trouble.

Ils causaient ensemble, ou travaillaient jusqu'après minuit, souvent plus tard, à mesure que l'étude prit une place importante dans leurs veillées. Algénib souhaitait avec passion que sa sœur apprît la langue, les chants et les danses de sa tribu. Cette fantaisie, qui d'abord parut étrange à Morenita, la gagna à mesure qu'elle consentit à la satisfaire. Sa voix charmante, un peu voilée, et que les leçons de Schwartz n'avaient encore osé développer, à cause de son jeune âge, n'avait rien perdu de ce timbre guttural propre aux gosiers de sa race. Son corps souple trouvait en lui-même, et sans autre guide que l'instinct, toute la grâce des aimées. Algénib n avait plus qu'à régler à sa guise les pas et les poses de sa danse, comme il n'avait qu'à meubler sa mémoire des airs et des paroles de ses chants.

Il était réellement doué d'un génie musical particulier. Il avait appris la musique officielle, comm© disait Schv^artz, avec beaucoup de facilité; mais il s'était toujours senti oppressé de ses idées propres et du vague souvenir de ces chants par lesquels Pilar avait charmé son enfance. Il se rappelait quel prestige cette chanteuse illettrée avait exercé dans les campagnes et les châteaux de l'Andalousie. Il avait hasardé devant Stéphen et Schwartz quelques fragments de ces souvenirs incomplets. Il avait été frappé de l'intérêt qu'ils y avaient pris et de l'impression qu'ils en avaient reçue. Dès lors il s'était tu, disant qu'il ne se rappelais pas autre chose, et voulant mettre en ré* serve son petit fonds pour l'avenir, sans en faire part à personne.

— Quand j'ai vu, en poursuivant mes études classiques, ditil à Morenita, un soir qu'elle l'interrogeait plus particulièrement sur son passé, qu'il fallait, pour percer la foule, avoir des

protecteurs puissants et dévoués, chose impossible à un bohémien, ou que, pour gagner misérablement sa vie, il fallait piocher ou ramper toute sa vie, j'ai planté là irrévocablement les protecteurs obscurs ou tièdes, le métier pénible et ihipuissant. J'avais déjà voyagé en promenantma petite science classique dans diverses contrées. J'étais gentil, je ne chantais pas mal; mais il y en avait tant d'autres comme moi! M. Stéphen ne me faisait espérer qu'un sort médiocre. Alors je suis reparti à pied et arrivé en guenilles au ccQurûehbohème dans le faubourg deCordoue ^ui est abandonné aux gitanes. Mes haillons étaient le costume de l'ordre ; j'ai été bien accuelli, grâce aux principales formules de nos rites originels, que je n'avais point oubliées. J'ai passé six mois parmi eux, voyant, écoutant, m'imprégnant de leur génie et laissant grandir mon inspiration. De là, j'ai été à Séville, où j'ai recueilli encore bien des richesses; car je ne me bornais pas aux chants et aux danses des gitanes, je voulais aussi m'assimiler l'art espagnol dans ce qu'il a de primitif, dans ses origines moresques. Pauvre, sale, hideux, vivant de rien, j'étais heureux de travailler dans un galetas, écrivant avec lin mauvais crayon sur du papier que je réglais moi-même par économie. J'ai parcouru aussi une partie de l'Allemagne et de la basse Pologne, étudiant les formes juives et tziganes. Toutes ces formes viennent originairement des pays que bénit le soleil et se tiennent par des relations plus étroites qu'on ne pense.

» Revenu en France, j'ai puisé dans mes souvenirs, j'ai composé, j'ai traduit, j'ai rajusté, j'ai imité, j'ai enfin créé! J'ai essayé mes premières compositions devant toi, chez le duc. Les Français les ont admirées, les Espagnols les ont méprisées. J'étais heureux, j'avais réussi. C'était du gitano pur, et pourtant c'était de l'art. On l'a dit, on l'a senti, et, à présent, je suis mon maître. J'ai une spécialité unique où je brave toute espèce de concurrents. Je vais courir le monde avec mes chansons. Dans les endroits où je trouverai des auditeurs trop bar-

bares, je danserai peut-être ! ne pouvant parler à l'âme par les oreilles, je parlerai aux sens par les yeux : je ferai les deux choses que la fourmi conseillait à la cigale, et que la cigale eût dû faire.

— Quoi! tu veux me quitter? dit Morenita effrayée. Tu avais juré de ne plus jamais m'abandonner chez la race étrangère!

— Que puis-je faire pour une sœur qui a un père grand d'Espagne? répondit Algénib, qui ne perdait pas une occasion de détacher Morenita de ses liens avec le monde. Et quel besoin a de moi la fille adoptive du beau Stéphen et de la tendre mamita? Ils ont une fortune ou un rang à lui donner; moi, je ne lui offrirais que le travail, la vie errante et une pauvreté relative.

— La pauvreté I De quoi vis-tu donc aujourd'hui? Tu as de beaux habits, du linge fin, des bijoux et rien à faire, puisque tu es libre de ton temps et de tes actions?

— Cela, c'est mon affaire, dit Algénib en souriant. A côté de Tart qui ne nourrit plus l'artiste dès qu'il se repose, il y a l'intelligence des secrets du cœur humain qui lui crée d'autres ressources. Je te dirai cela plus tard. A présenfe^ tu ne comprendrais pas. Chantons.

— Pourquoi chanter? pourquoi étudier ensemble, reprit Morenita, si nous devons ne plus nous connaître dans quelques jours, nous séparer pour jamais?

— Tu veux le savoir? Eh bien, les gitanes font le métier de découvrir le secret des destinées, et moi, je lis clairement dans la tienne. Tu te brouilleras avec la duchesse et même avec ton père; l'une te chassera, l'autre te laissera partir. La mamita te recevra peut-être; mais, ou le divin Stéphen t'abreuvera d'affrbnls que tu pourras longtemps supporter, ou il cédera à la passion, et alors mamita et sa mère...

— Tais-toi, tais-toi, esprit méchant, âme cruelle! s'écria

Morenita; jamais je ne repasserai le seuil de leur maison! je l'ai juré, et je ne suis pas si faible que tu crois.

— Eh £)ien, alors, tu n'auras pas d'autre refuge que le sein de ton frère, et il faudra bien que tu fasses avec lui le métier de bohémienne. Seulement, je te l'ai préparé un peu moins dur, un peu moins vil qu'il ne l'est pour tes pauvres sœurs. Au lieu de chanter ou de danser dans la rue, tu brilleras sur les théâtres; au lieu de te parer d'oripeaux et de clinquant, tu auras de la soie et du velours ; au lieu de coucher à la belle étoile ou dans les granges des châteaux, tu voyageras en poste et tu descendras dans des palais. Tu seras enfin une artiste, une cantatrice vantée, adorée. Tu seras entourée d'hommages, et, comme tu les aimes...

— Tu mens, je les déteste I

— Si c'est vrai, tu fais bien; car je veux que tu les reçoives, mais je ne veux pas que tu y cèdes, et, le jour où tu aimerais un autre homme que ton gitano, malheur à toi, ma sœur! Apprends donc vite et bien ce que je t'enseigne ; ce n'ebt peutêtre pas demain que cela te servira ; mais je sais que le jour doit venir où tu m!appelleras à ton aide et où tu me remercieras de t'avoir donné un état plus utile que tous les talents d'agrément par lesquels, Dieu merci, au reste, on t'y a préparée.

Le ton de domination tantôt protectrice, tantôt menaçante d'Algénib, n'effrayait déjà plus Morenita. Elle s'y était habituée ; elle se sentait aimée, ce qui diminuait beaucoup le sentiment de la peur ; elle se sentait disputée, ce qui satisfaisait son besoin d'occuper exclusivement un cœur agité et exigeant comme le siei propre.

Le mois d'août approchait. Morenita avait fait des progrès si rapides, elle prononçait si bien sa langue maternelle, elle chantait d'une façon si adorable les ravissantes créations d'Algénib, elle mimait avec lui des scènes chorégraphiques d'une grâce si

voluptueuse, que le gitano se sentait ivre d'orgueil, de joie et d'amour. Éperdu et tremblant, quand leurs voix argentines et fraîches mariaient leurs doux accords au milieu <lu silence de ia nuit, ou quand leurs bras s*enlaçaient devant la glace où sa rencontraient leurs brûlants regards, vingt fois il faillit s'oublier, se trahir, et hasarder pour un moment d'ivresse l'avenir de bonheur et de fortune qu'il se préparait.

Cependant, jamais aucun écho indiscret ne s'était réveillé dans la villa, au bruit léger de leurs pas, aucune brise n'avait porté leurs doux accents à des oreilles attentives ou curieuses. Morenita eût dû se dire que cela était d'autant plus extraordinaire, que Rosario n'y mettait aucune prudence. Mais la confiante ou téméraire jeune fille n'y songeait guère et se laissait persuader que la duchesse était trop occupée de son propre secret pour épier ou pour vouloir troubler le sien.

Ce secret de la duchesse n'était pourtant guère vraisemblable. Rien n'en trahissait, rien même n'en pouvait faire soupçonner l'existence ,

Une nuit que Rosario se retirait et longeait le mur extérieur du jardin, un petit caillou, tombé à ses pieds, l'avertit de lever la tête. Il passait en ce moment au pied d'un kiosque qui formait l'angle. Plusieurs fois déjà il avait obéi à ce signal. Le kiosque avait une sortie sur le chemin qu'il suivait, et il était situé de manière que Morenita ne vît rien de ce qui se passait, lors même qu'elle serait restée à sa fenêtre pour écouter les pas de son frère se perdre dans l'éloignement.

Le gitano, averti et soumis, poussa la porte du kiosque et y entra.

— Eh bien, mon cher enfant, lui dit la duchesse du ton de bonté protectrice qu'elle avait toujours eu avec lui dans leurs rares mai? significatives entr«evues, vous avez donc vu votre sœur, ce soir? Concevez-vous les cachotteries de cette chère enfant, qui ne me parle jamais de vous? Si le hasard ne m©

faisait vous voir sortir de la maison quelquefois, comme aujourd'hui, par . exemple, je ne me douterais pas que vous y venez souvent. Je dis souvent, je n'en sais rien, après tout. N'abusez pourtant oas de ma tolérance. Le monde est méchant, et le duc, qui a de terribles préjugés, ne me pardonnerait pas d'avoir permis ces relations trop légitimes et trop naturelles d'une sœur et d'un frère, quelque secrètes qu'elles fussent.

Ahl madame la duchesse, répondit Rosario jouant la même comédie que son interlocutrice, bien qu'il ne songeât pas plus à la tromper qu'elle ne devait espérer de le tromper /ui-même, vous êtes un ange de bonté et de justice. Vous seule au monde êtes assez grande pour comprendre le besoin qu'éprouvent deux pauvres parias, perdus ou tout au moins déplacés dans un monde ennemi, de se rapprocher et de goûter les douceurs d'une amitié sainte. C'est un bonheur qu'eux seuls peuvent se donner l'un à l'autre ; car ils seront toujours, quoi qu'on fasse, exclus de la famille des vieux chrétiens!

— J'ignore absolument quelles sont les intentions du duc pour l'avenir de votre sœur, reprit la duchesse; mais je suis certaine qu'il ne vous permettra jamais de la voir, et qu'il vous chasserait de sa maison si vous vous hasardiez à y reparaître» Il l'a fait une fois déjà avec tant de rigueur! Ah! mon cœur en a saigné, je vous l'ai dit. Mais que voulez-vous! dans notre race comme dans la vôtre, les femmes sont esclaves, et les hommes aussi sont esclaves de leurs propres préjugés! Le duc est pourtant le meilleur des hommes !

— Oui, madame, on le dit; mais on assure qu'il a des moments de colère où il est implacable!

— Quoi ! pensa la duchesse en frissonnant, le gitano sauraitil...? Oui, ces gens-là savent tout dès qu'ils se mettent en tête de savoir quelque chose! Eh bien, n'importe, j'ai passé ce Rubicon dans ma pensée. — Mon cher enfant, dit-elle avec

talme, je ne vous engage pas à dire à Morenita que je suis dans votre confidence. Puisqu'elle ne me le dit pas elle-même, ^vous comprenez qu'elle se méfie de ma tendresse. Et moi, je me méfierais de sa discrétion auprès du duc. Dans un jour de dépit contre lui ou contre moi, elle pourrait me trahir en se trahissant elle-même.

— Tout cela était convenu, senora, répondît îe gitano. Vous croyez que j'ai été assez fou pour manquer à la parole que vous avez daigné exiger de moi?

— Non, dit la duchesse d'un ton expressif, car ma protection est à ce prix. A propos, cher enfant, avez-vous trouvé quelque chose à gagner à Gênes?

— Non, madame, je n'ai pas cherché. Je craignais trop de me faire remarquer, et que le bruit de ma présence dans votre voisinage ne vînt quelque jour aux oreilles de M. le duc.

— Ah! c'est justel dit la duchesse d'un air fort naturel qui en eût imposé à tout autre ; vous avez bien fait. Mais de quoi vivez-vous, alors?

— Du présent que madame la duchesse a daigné me faire en quittant Paris.

— Vous ai-je donné quelque chose? Je ne m'en souviens pas. Ah! par exemple, j'ai fait une grande étourderie de vous dire où nous allions ; j'aurais dû prévoir que vous nous suivriez, que vous saisiriez l'occasion de voir cette chère sœur! Hélas î c'est une occasion et une liberté qui m se retrouveront peutêtre plus. Le duc revient d'Epagne dans un mois, et il nous faudra le rejoindre à Paris.

— J'entends! pensa Rosario, il est temps que j'enlève Morenita.

— Allons, il se fait tard, reprit la duchesse, et je vois que vous vous oubliez quelquefois à babiller avec cette chère enfant. Je crains que cela ne la fatigue. Quant à la compromettre,

il n'y a pas de danger, j'espère? Tout le monde ne sait pas qu'elle est \otre sœur ; vous êtes prudent?

— Comme personne ne le sait, je suis plus que prudent. Dès que j'ai passé le seuil de cette maison, je suis gitano.

' — Bonsoir, gitanillo, dit la duchesse en souriant. Ah ! tenez, pendant que j'y pense, et en cas que je ne vous rencontre plus, car il ne faut pas que vous me rendiez visite ! si vous avez besoin de quelque chose, je neveux pas que le frère de Morenita soit dans la gêne : vous pourrez passer chez mon banquier à Turin, ou à Londres, si vous y allez, comme vous en aviez l'intention. Ces messieurs sont avertis. Vous vous présenterez sous le nom que je vous ai dit. Ils vous remettront chacun dix mille francs ; ce sera de quoi vous mettre à flot, car il ne faut pas aborder le public avec le ventre creux. Il faut faire payer très-cher, si vous voulez avoir beaucoup de monde ; en Angleterre surtout 1 Bonsoir, bonsoir ! Ne me remerciez pas : c'est de l'argent placé pour l'honneur de mon jugement, car vous êtes un grand artiste, et vous aurez de la gloire. Le duc me saura gré, un jour, de n'avoir pas souffert que le frère de sa fille fût forcé d'afficher la misère en chantant dans les cafés. D'ailleurs, ne vous dois-je pas de la reconnaissance pour tous les services que vous m'avez rendus? N'est-ce pas à vous que je dois d'avoir connu l'existence de cette chère Morenita et l'histoire de sa naissance, par conséquent, le bonheur que j'ai éprouvé à la rapprocher de son père et à amener celui-ci à remplir ses devoirs envers elle? Allez-vous-en, mon garçon. Si je ne vous revois pas, bonne chance et bon voyage !

— Ainsi, se disait Algénib en reprenant le chemin de Gènes, il faut que je me hâte ; c'est en Angleterre que je dois me rendre d'«^bord, et j'ai vingt mille francs pour mes frais... Après cela, on essayera de m'abandonnera mes propres forces ; mais je ne le permettrai qu'autant qu'il me plaira, car je ne suis dupe de rien et je sais tout. Et, d'ailleurs, qu'importe I

J'ai du talent, j'ai du génie, et je suis aimé de Morenita... Mai? cette maudite preuve qui n'arrive pas I

Le lendemain matin, Aîgénib alla sur le p©rt, comme il y allait tous les jours depuis une quinzaine, espérant voir débarquer un petit intrigant qu'il avait connu affamé et faisant tous les métiers à Séville. Il lui avait écrit de chercher son acte de baptême dans deux ou trois localités où il' supposait qu'il avait dû naître, car il ne le savait pas précisément. Ce personnage devait le lui rapporter lui-même, et, en récompense, Algénib devait lui payer son voyage et lui donner de quoi vivre pendant huit jours à Gênes, où il espérait s'utiliser. Telles étaient leurs conventions. Mais l'aventurier subalterne n'arriva pas, et, le jour même, Algénib reçut par la poste une lettre de lui qui lui apprenait que la paroisse d'Andalousie où il avait pu naître était introuvable. Algénib commenta le postscriptum de la lettre. Son ami lui annonçait qu'il ne désirait plus passer en Italie. Pour le moment, il avait trouvé moyen de s'établir chirurgien et maquignon dans les environs de Séville. Algénib comprit que son ami ne s'était pas donné la peine de chercher son acte, et, perdant l'espérance de se le procurer, il résolut de brusquer le dénoûment de sa passion.

Il retarda volontairement sa visite à la villa, voulant préparer l'émotion de l'entrevue par l'inquiétude et l'impatience de Morenita. Il arriva vers onze heures, pâle et tremblant. Il était positivement fort ému ; car il avait beau être fourbe, il était éperdument amoureux, et n'abordait pas sans effroi l'orage qu'il allait soulever.

Oh ! mon Dieu, que t'est-âl arrivé? s*écria Morenita en le pressant dans ses bras.

Elle croyait à un accident, elle l'examinait, craignant qu'il ne fût blessé.

— Laisse-moi, laisse-moi, dit-il en la repoussant ; ne me tue pas... Morenita, je ne peux plus vous aimer, je ne peux

plus recevoir vos douces caresses. Il faut que je vous quitte, je viens vous dire adieu pour toujours.

Il tomba sufToqué sur le sofa, et, comme elle restait stupéfaite et terrifiée devant lui :

— Oui, s'écria-t-il avec angoisse, je serais un lâche si je vous trompais seulement un jour, seulement une heure. Vous me mépriseriez. 11 faut tout vous direî... Hélas! mon Dieu! en aurai-je le courage? Oui, je l'aurai. Morenita, on m'avait trompé, je ne suis pas le fils de ta mère, je ne suis pas ton frère, je ne te suis rien I

Morenita demeura pâle et interdite ; un nuage de sombre défiance passa sur son front; car elle avait, comme tous les caractères extrêmes, ces fréquentes alternatives d'aveugle abandon et de sauvage fierté.

— Vous n'êtes pas mon frère ? dit-elle. Eh bien, il y a des moments où j'en ai douté. Et vous I vous n'avez pas eu de ces moments-là?

— J'aurais dû les avoir, car je me suis senti à chaque instant troublé par un excès d'admiration et de jalousie qui eût dû m'éclairer sur mes propres sentiments I J'étais forcé de me combattre moi-même, de me rappeler ce que nous étions l'un à l'autre. Oh ! mon Dieu, pourquoi mon père m'a-t-il trompé ainsi ?

— Oui, au fait, dit Morenita, dont le regard profond lui faisait subir un rude interrogatoire, dans quel but vous avaitil trompé ? Vous seriez embarrassé de me le dire 1 S'il voulait me tuer et vous contraindre à me retrouver pour me livrer à sa vengeance, il avait tout intérêt à vous faire savoir que vous ne me deviez ni protection ni pitié 1

, Algénib ne s'était pas attendu à tant de sang-froid et de réflexion.

— Elle se méfie, ,*pensa-t-il ; elle ne m'aime pas, je sms perdu 1

Alors il cessa de feindre. Une douleur réelle, mêlée de dépit et de jalousie, s'empara de lui. Il se leva.

— Vous me haïssez, dit-il ; c'est bien ! Vous pensez que je vous ai trompée pour vous séduire. 11 me semble pourtant que je vous ai respectée ! Mais, quand il serait vrai que, pour vous voir, pour me faire aimer de vous, je me serais servi d'une vraisemblance, d'une fiction qui vous préservait de tout danger puisqu'elle m'imposait à moi-même une si pénible retenue, où serait le mal ? Si vous aviez un peu d'affection pour moi, vous ne m'en feriez pas un crime. Mais vous voilà prête à m'accuser des plus mauvaises intentions ou à me chasser comme un intrigant, parce que vous n'aimez et ne rêvez que votre Stéphen 1

— Taisez-vous I dit Morenita avec hauteur et sécheresse. Vous n'avez pas le droit de fouiller dans ma pensée, vous n'avez aucun droit sur moi. Ne nommez pas un homme à qui vous devez tout, et qui est incapable d'un mensonge, lui !

— Ah ! nous y voilà I s'écria le gitane furieux. Elle l'aime toujours, et, moi, elle me méprise 1 Ah ! fille de chétien, race d'Espagnols, vous dédaignez le sein qui vous a portée I Allez donc, retournez à ces parents d'emprunt qui flattent votre vanité, mais qui vous châtieront cruellement de votre tache originelle.

— C'est assez, dit Morenita ofîensée, allez-vous-en! Vous n'êtes pas mon frère ; votre présence chez moi, à cette heureci, n'est plus jamais possible,

— Lâche que tu es 1 s'écria le gitane, tu crains d'être blâmée î Te voilà comme ces demoiselles hypocrites qui n'onl jamais un jour d'imprudence, et dont l'esprit corrompu est accessible à toutes le^s fantaisies où il ne faut ni franchise ni courage ! Eh bien, malheur à toi dans l'avenir ! Quant au présent, n'espère pas te débarrasser si aisément de moi. Tu es mauvaise, mais tu es belle ; je n'estime plus ton cœur, mais je

suis encore amoureux de ta beauté, et il ne sera pas dit qu'un homme de la race ennemie respirera avant moi le premier parfum de ton souffle. Tu m'appartiens de droit, quoi que tu dises, et tu vas me donner le baiser de l'amour, ou mourir.

— Je ne vous crains plus, dit Morenita outrée, en prenant I0 cordon de la sonnette, qu'elle tira avec violence. Je sais que les gitanes sont lâches ! Fuyez donc, je vous le conseille ; je dirai qu'un voleur m'a effrayé, ou que j'ai fait un mauvais rêve.

— • Tu verras si je suis lâche, moi ! répondit Algénib en s'asseyant avec audace sur le lit de Morpiiiita. Commande donc à tes valets de m'ôter de là ! Mais, auparavant, tu leur expliqueras comment je m'y trouve.

— Je dirai la vérité 1 s'écria Morenita en se dirigeant vers la porte; je dirai que je vous ai cru mon frère et que vous ne l'êtes pas.

D'un bond rapide, Algénib se plaça devant la porte. ~ N'espère pas m' échapper, dit-il ; personne ne viendra. Tout le monde est sourd ici !

— Excepté moi ! dit une voix d'homme à travers la porte, qui, brusquement poussée, envoya le gitano frapper du corps contre la muraille.

C'était le duc de Florès. Morenita s'élança dans ses bras.

— Laissez-moi, dit le duc en l'éloignant, je vous parlerai plus tard. Avant tout, je veux châtier ce drôle.

Et, s'avançant sur Algénib, il le prit au collet, et, le pliant en deux comme un roseau, il le fit tomber à genoux.

Le gitano, éperdu et vaincu par une terreur qui fit rougir Morenita jusqu'au fond de l'âme, n'essaya pas de se défendre. Mais aucune parole ne sortit de sa bouche, et le duc, qui ne l'eût maltraité qu'avec répugnance, ne put lui arracher ni prières ni promesses. L'œil fixé à terre, morne, farouche, pleir de haine, mais résigné comme l'homme sans espoir et

sans ressource, ce rejeton d'une race dévouée depuis quatre siècles à la persécution et aux supplices, semblait attendre la aiort avec le fatalisme oriental. Il y avait quelque chose d'effrayant dans cette malédiction muette, dans cette protestation faite à Dieu seul de la faiblesse contre la force.

Le duc résista à la tentation de le frapper.

— Va-t'en, ver 1 lui dit-il en espagnol ; mais souviens-toi que, si je te retrouve jamais sous mes pieds, je t'écrase !

Et il le lança vers la fenêtre, par où le gitano prit sa volée comme un papillon de nuit et disparut sans bruit dans les ténèbres.

Morenita, muette de terreur, et voyant son père irrité pour la première fois, n'essaya pas de l'attendrir. Au reste, il ne lui en donna pas le temps ; car il sortit après l'avoir enfermée à double tour, pour aller explorer et fermer le jardin. Il alla ensuite chercher un des domestiques qu'il avait ramenés d'Espagne et sur lequel il pouvait compter. Il lui mit un fusil dans les mains et lui ordonna de faire bonne garde contre les voleurs du dehors ou contre quiconque bougerait de la maison. Puis il donna d'autres ordres et rentra.

La duchesse avait vu et entendu arriver son mari. Attentive et prudente, elle devina ce qui se passait, et, s'arrangeant tout de suite le rôle qu'elle voulait garder encore, elle retira les verrous de sa chambre, se recoucha et feignit d'être plongée dans le plus profond sommeil.

Le duc approcha avec précaution, observa en silence le paisible alihi de sa femme. Il ne pouvait l'accuser que d^avoir manqué de surveillance. Mais de quel droit lui aurait-il imposé ce devoir?

Il la réveilla : elle feignit la joie. Il lui raconta ce qu'il venait de surprendre : elle joua la surprise. Il lui exprima son mécontentement contre l'imprudence de Morenita : elle fit semblant d'intercéder; elle ne paraissait rien comprendre à

cette aventure et n'en pas croire ses oreilles. Le duc ne dormit pas, il était en proie à une grande irritation. Dès le point du jour, il rentra chez Morenita et la trouva assise à la place où il l'avait laissée, plus rêveuse qu'abattue, et comme perdue dans ses réflexions.

— Mansieur le duc, lui dit-elle dès les premiers mots d'explication qu'il prononça, si vous avez été à portée d'entendre la scène que, pour moi, vous avez si heureusement dénouée, vous savez que vous n'avez aucun reproche à m'adresser, et vous me connaissez assez, j'espère, pour croire que je ne veux demander pardon de rien à un protecteur qui n'est pas mon père. J'ai peut-être eu tort de recevoir chez moi un jeune ïlomme qui n'était pas mon frère, et de ne pas deviner qu'il me trompait. Mais ce manque de pénétration est un tort léger à mon âge : peut-être n'en est-ce pas un du tout dans la situation particulière où me jette l'ignorance de mon sort dans le passé et dans l'avenir. Le jour où je saurai de qui je suis la fille, à qui je dois confiance et soumission entière, je serai fort coupable si je manque à des devoirs si doux et faciles. Jusquelà, il est tout simple que je m'étonne, que je m'inquiète, que j'ouvre l'oreille à toutes sortes de révélations et que je sois la dupe du premier venu.

— Ainsi, dit le duc un peu rassuré, ce gitano s'était fait passer pour votre frère? Mais quel est-il ? C'est le même qui a chanté chez moi cet hiver? D'où sort-il, et comment s'est-il introduit chez vous, ici, à Tînsu de la duchesse?

— Ah! dit Morenita railleuse et triomphante, vous ne savez rien ? et vous êtes arrivé à temps pour m' empêcher d'être tuée par cet aventurier que vous supposiez aimé de moi, et seulemeul un peu trop pressé d'en obtenir l'aveu ?

Je ne sais absolument rien, Morenita, que ce que vous voudrez bien m'apprendre, dit le duc espérant la désarmer par sa franchise et sa douceur ; ce que vous m'accusez d'à-

LA FILLEULE 27f

voir pensé, en vous trouvant aux prises avec ce misérable, Cout autre l'eût pensé à ma place. Je venais plein de joie et de confiance, pour surprendre ia duchesse et vous par mon retour, et j'étais loin de m'attendre à vous trouver dans un pareil danger. J'ai rougi pour vous de voir que vous vous y étiez volontairement exposée...

— Ne rougissez plus, monsieur le duc, dit Morenita avec amertume, puisque vous savez que, jusqu'à ce jour, j'ai pris Algénib, fils d'Algol, pour mon frère.

— Fils d'Algol 1 s'écria le duc soudainement troublé.

— Oui, dit Morenita d'un ton de légèreté féroce, le mari de la belle Pilar, que vous avez connue, à ce qu'il prétend, et dont il disait d'abord être le fils.

Le duc, bouleversé, se leva.

— C'est assez, Morenita, dit-il ; une pareille conversation entre vous et moi ne peut aller plus loin. Je veux ignorer ce qu'on a pu vous dire; j'aurais souhaité vous voir moins empressée de le croire. Vous pourriez penser, aujourd'hui du moins, que le lâche capable de vous tromper en se disant votre frère vous a menti sur tout le reste. Mais vous me paraissez disposée à écouter les plus fâcheuses histoires et à laisser approcher jusqu'à vous les plus étranges bandits 1 Cette tendance au romanesque tient d'assez près à la folie, et j'y dois prendre garde. Je n'ai rien à vous expliquer sur los mystères qui obsèdent votre imagination. Sachez seulement que vous n'avez pas le droit de m'interroger, et que j'ai celui de surveiller et de diriger votre conduite.

Deux heures après, le duc, la duchesse et Morenita prenaient en post© la route de Turin. Lo duc était profondément blessé contre sa fille , assez embarrassé devant sa femme, et en proie à une irritation intérieure qui, chez lui. rempli.* çait rarement, mais radicalement, la douceur et i» franchise habituelles.

La duchesse était calme, bonne, généreuse envers Morenita, qu'elle s'efforçait de réconcilier avec le duc.

Morenita était inquiète ; mais, trop fière pour s'humilier, elle ne faisait aucune question.

Les ordres que le duc avait donnés n'avaient amené aucun résultat. Les gens chargés de suivre et de retrouver Algénib sur la route de Gênes ne l'avaient pas aperçu.

Deux jours après, le duc conduisait Morenita en visite chez ne parente qui était supérieure d'un des plus riches couvents de Turin. Il la laissa seule avec elle pour quelques instants, prétextant une autre visite avec la duchesse , qui sortit du couvent, ayant l'air de pleurer. Ils ne revinrent pas. Morenita était cloîtrée.

De tous les mauvais partis que le duc avait à prendre , •jelui-là était le pire. Peut-être le meilleur eût-il été de laisser ïorenita courir à sa destinée. Avec certaines natures, les obstacles irritent la résistance et changent la velléité en résolution, la volonté en désespoir.

La pauvre gitanilla, en entendant les grilles et les verrous b'e refermer sur elle, frémit de la tête aux pieds. Elle se rappela ces mots d' Algénib, à propos de son père : « Les gitanes supportent la faim, le froid, toutes les misères ; mais la captivité les tue ! »

— Oui, oui, se dit-elle, voilà ce qu'on fait de nous ! Algénib avait raison. On séduit nos mères, et on les abandonne; on ramasse leurs enfants, on leur jette du pain, et on les met à l'attache. Tant pis pour ceux qui meurent 1

De ce moment, le sang de la race proscrite et sacrifiée so ranima en elle. Elle sentit qu'elle haïssait son père. Elle maudit le mouvement d'orgueil qu'elle avait eu en se croyant affranchie de ses liens avec la bohème , au moment où le duc mit terrassé Algénib sous ses pieds.

— Ohl au'il revienne, ce malheureux paria! s'écria-t-elle

en tordant ses mains dans le silence de sa cellule, et je le grandirai de toute la puissance de ma haine contre mes tyrans 1

Le couvent qu'on lui avait assigné pour retraite et pour prison était une véritable forteresse. Dans les premiers jours, il sembla à l'infortunée jeune fille qu'elle était enterrée vivante, et tout plan d'évasion lui parut inadmissible. Elle garda pourtant un profond silence et ne daigna pas faire entendre une plainte. Les religieuses, que le duc avait averties, s'attendaient à une explosion terrible. Il n'en fut rien. La captivf fut muette, froide, polie, et d'une rare dignité dans sa douleur.

C'était le beau côté de cette nature mêlée de grandeur et de misère. Si elle avait la vanité puérile, l'ingratitude et la personnalité déréglée de l'instinct sauvage dans le triomphe, elle avait aussi le stoïcisme, la patience, la fierté dans la déïaite.

Avec son admirable divination, Anicée, sans se piquer de la science de l'analyse du cœur humain, avait compris ce qu'il /allait à cette enfant. Alors qu'on l'accusait d'être aveugle et de la gâter, elle suivait la seule ligne de conduite appropriée à son caractère. Elle ne brisait aucune spontanéité, et, faisant la part de la fatalité de l'organisation, elle satisfaisait les appétits invincibles, toutes les fois qu'ils n'avaient pas de danger immédiat ou sérieux. Le duc, tour à tour plus faible et plus rigide, devait amener sa fille à cette complète révolte intérieure qui est pire que la révolte ouverte et passagère.

Morenita eut l'intelligence de comprendre que l'oppression est, à la longue, un fardeau aussi pénible à ceux qui l'exercent qu'à ceux qui la subissent; que, dans les desseins de Dieu, personne n'est prédestiné à l'état de geôlier, et que, sans les continuelles'révoltes des captifs, qui donnent à la volonté des gardiens une tension factice et maladive, les liens les mieux

serrës se relâcheraient forcément plus tôt qu'on ne Tespère» Elle s'était fait haïr dans le monde, elle se fit aimer dans le couvent. Le duc, à qui la supérieure écrivit pour faire l'éloge de sa belle pénitente, s'applaudit du parti qu'il avait pris.

— Avec ces natures indisciplinées, disait-il à sa femme, la rigueur est salutaire. Elles ne cèdent qu'à une volonté plus ferme que la leur.

— Savoir ! répondait la duchesse avec un sourire étrange. En toute chose, il faut considérer la fin. Les âmes vraiment e/iergiques savent attendre. Elles ne plient que pour mieux se relever. Je crois votre fille plus forte que vous.

— C'est ce que nous verrons I reprenait le duc avec humeur. Et pourtant son cœur saignait déjà à l'idée des pleurs que

Morenita versait peut-être en secret. Il était bon par tempérament; mais, malgré l'intention d'être juste, il ne savait pas l'être.

— Dans six mois ou un an, disait-il, quand nous nous serons bien assurés que tout lien entre elle et ce drôle est rompu par l'oubli et l'absence, nous la reprendrons et nous la marierons tout de suite. Cherchons-lui un mari , tout est là. Nous augmenterons sa dot en raison de la sottise qu'elle a faite et du danger auquel elle s'est exposée en recevant ce gitano. Si le coquin se vante, ncus le ferons taire. L'époux de Morenita, recevant de nous protection et richesse, ne sera pas bien à plaindre.

Marier Morenita devint donc l'idée fixe du duc de Florès. Il était impatient de mettre un terme à la captivité de sa fille. Lui aussi savait bien que les bohémiens ne supportent pas longtemps la privation de la liberté. On lui écrivait qu'elle était souffpante; il craignait qu'elle ne fût malade, et puis il était las de vouloir.

îl sonda toutes les personnes de son entourage qui pouvaient être des époux sortables. A sa grande surprise, malgré les cinq

cent mille francs de dot qu'il fit délicatement sonner k leurs oreilles, il n'en trouva pas une seule qui voulût comprendre. Il pensait cependant que l'aventure de la villetta était restée fort secrète. Aucun de ses amis ne lui avoua que la duchesse l'avait mis dans la confidence. Tous y étaient initiés, et chacun se croyait le seul.

Le duc ne voulait pas se rabattre sur des gens sans fierté, il n'en eût pas manqué ; ni sur des hommes trop laids ou trop âgés, Morenita les eût repoussés. Enfin, il découvrit, dans un coin de sa cervelle, la pensée de s'en ouvrir franchement à Hubert Glet.

Clet, le poëte, l'homme de lettres, le sceptique à l'endroit des choses sérieuses, l'enthousiaste à propos des choses frivoles, tiQt, qui avait mangé sa fortune, ouvrit l'oreille à cette proposition, mais sous toutes réserves.

Je sais toute la vérité sur l'aventure de Gènes, dit-il au iluc ; je vous remercie de la confiance et de la franchise avec laquelle vous m'en parlez. Mais je tiens tous les détails de la bouche d'Algénib en personne.

— Vous l'avez donc vu? il est donc à Paris? s'écria le duc.

— Je l'y ai vu peu de jours après votre retour. Il n a fait que traverser la Frauce et doit être mamtenant en Angleterre. J'ai protégé et assisté l'enfance de ce pauvre garçon, qui n'est pas si méprisable que vous croyez. Il a confiance en moi, il m'a toufc raconté. Morenita a été non-seulement invulnérable à son plan de séduction, mais encore dure, hautaine, cruelle pour lui. Il la déteste maintenant autant qu'il l'a aimée, et y renonce avec d'autant plus d'empressement qu'il a grand'peur de vous. Je ne vois dpnc pas trop pourquoi vous vous êtes cru forcé de mettre cette pauvre petite au couvent. Vous dites qu'elle y est devenue sage : je crains que vous ne l'y retrouviez folle. Voyons! vous lui donnez une fortune, et je suis amoureux d'elle : deux motifs pour que je l'épouse sans foiie et sans bas-

sesse, si elle veut de moi ; mais je doute qu'elle s'accommode de mes quarante ans et surtout de Tabsence de prestige à laquelle doit se résigner un homme qui vous a bercée, et qu'on voyait déjà vieux alors qu'il était eacore jeune. Or, écoutez, mon cher duc, je ne veux pas être la condition sine quâ non de la délivrance de Morenita. L'amour de la liberté pourrait lui arracher le oui fatal, et, que voulez-vous 1 j'ai encore la prétention d'être aimé, ne fût-ce que dans les premières années de mon mariage. C'est peut-être par amour-propre que j'y tiens; car, au fond, je suis assez philosophe, mais j'y tiens. Je vous avertis donc que Morenita ne sortira pas du couvent à cause de moi, à moins que je ne lui aie parlé moi-même.

— Est-ce que vous croyez, dit le duc, que cela ne vaudrait pas la peine de faire le voyage de Turin?

— Oui, si vous me donnez votre parole d'honneur de ne la prévenir en aucune façon.

Le duc s'y engagea et donna à Clet une lettre d'introduction auprès de sa parente la supérieure, afm qu'il pût voir Morenita comme pour lui apporter des nouvelles du duc et de la duchesse.

B'RAGMENT D'uNE LETTRE DE CLET A STÉPHEN ET A ANICÉE.

« Turin , i 0 décembre i 847.

» A présent, chers amis, que je vous ai raconté toute l'afûiire, et que vous savez où prendre votre pauvre Morenita,

dont vous êtes si inquiets, je vais vous dire confiment je Ta retrouvée et ce qui s'est passé entre nous.

» Aussitôt qu'elle a paru à la grille du parloir, j*ai été frappé du changeniont qui s'est fait en elle depuis huit mois que je ne l'avais vue. Elle n'a pas beaucoup grandi ; elle n'est ni plus grasse ni plus colorée ; mais sa beauté diabolique a pris un caractère de sérieux et de fermeté qui montre l'ange à travers le démon beaucoup plus que par le passé. Elle m'a accueilli avec beaucoup de grâce et même d'enjouement ; elle a plus d'esprit que jamais.

» Pressée par moi de dire franchement si elle s'ennuyait au couvent, elle a répondu avec une hypocrisie de fierté vraiment admirable qu'elle s'y trouvait fort bien et ne désirait pas en sortir.

» J'ai été dupe de son assurance, et j'ai commencé à lui faire un peu la cour, ne craignant plus d'être considéré comme un pis aller entre la chaîtie du mariage et celle du cloître. Au cas qu'elle m'eût écouté, je vous jure bien que 'e n'eusse point passé outre sans vous demander votre agrément; car le duc aura beau faire, à mes yeux, vous êtes et serez toujours les véritables parents de cette pauvre perle d'Andalousie.

» Nous étions seuls au parloir, séparés par ïa grille. La sœurécoute, avertie apparemment par l'abbesse que j'avais à entretenir Morenita d'affaires de famille, s'était retirée.

19 — . Voyons, chère enfant, ai-je dit à votre pupille, soyez franche. Si je ne vous déplais pas, si vous avez confiance en moi, écrivez-en à mamita et demandez-lui conseil. Si c'est le contraire, souvenez-vous que je suis son ami respectueux et dévoué, le vôtre, et que ni elle, ni votre maman Marange, ni votre parrain, ni moi, ne voulons vous laisser mourir de cha* grin ici. Ouvrez votre cœur altier à la confiance, et comptez sur nous. J'ose affirmer que mamita obtiendrait du duc de vous reprendre avec elle.

» — Cela... jamais I a-t-elledit avec h même énergie d'obstinati'^D que vous lui avez vue dès le commencement de sa résolution.

» L'étrange fille n'a pas voulu ajouter un mot, ni changer un iota à ce laconique programme, quelques instances que j'aie pu lui faire.

» — Alors, lui ai-je dit, je vais donc vous dire adieu, et vous laisser indéfiniment ici.

» — Monsieur Clet, s'est-elle écriée en me voyant disposé à partir et en passant ses pauvres petites mains à travers la grille pour me retenir, ne m'abandonnez pas !

» Et les sanglots l'ont étouffée.

ù — Que voulez-vous donc que je fasse? lui ai-je dit encore. Si vous voulez cacher votre ennui et votre déplaisir d'être ici, il n'y a pas de raison pour qu'on ne vous y laisse encore longtemps ; car on ne veut vous en tirer que pour vous marier, et ce n'est pas bien facile à présent, outre que vous êtes fort difficile vous-même. Vous repoussez la protection de l'adorable mamita, vous boudez le duc, vous ne voulez pas vous expliquer avec moi...

» — Tenez ! je ne veux pas vous tromper î vous êtes un ^ieil ami et vous me plaignez. Je ne vous aime pas assez pour vous épouser; sachez-moi quelque gré de ma franchise, et sauvez-moi, puisque je vous sauve d'un malheur et d'une folie

» — Allons, merci pour cela, Morenita. A présent, que vouiez-vous que je fasse pour vous?

» — Que vous m'aidiez à tromper le duc et que vous me fassiez sortir d'ici en lui laissant croire ce que je vais lui écrire.

» — Vous allez lui écrire que vous consentez à m*épouser ? Ma foi, non, merci; faites et dites ce que vous voudrez; mais, moi, je ne peux me résigner à un pareil rôl©

» — Pourquoi donc? vous avez trop de vanité pour vouloir paraître dupe de ma petite rouerie?

» — Ce n'est pas cela, mais c'est la déloyauté envers le qui me répugne.

» — Si fait, c'est cela I a~t-elle repris avec colère.

» Et l'ancienne Morenita a reparu pour quelques moments. Elle m'a dit pas mal d'injures, et, abusant de son malheur, elle a fait so'^ possible pour me blesser. Tout cela s'est noyé dans les larmes, et je n'ai pu la calmer et la quitter qu'en lui promettant de faire ce qu'elle me demande. Mais je vous confesse que j'ai promis cela comme on promet la lune aux enfants qui crient. Je ne me sens pas la force de jouer le duc et la duchesse à ce point, et je vous écris bien vite pour que vous veniez me tirer d'embarras.

» Faut-il que cette enfant souffre et languisse en prison pour avoir prêté l'oreille aux romances et aux romans de son frère en bohème, le plus innocemment du monde, après tout? Je vous r jpète que le duc n'entend rien au métier de père, et vous > pensez avec moi qu'on fait toujours fort mal ce métier-là quan^ on ne le fait pas franchement et ouvertement. Morenita juge la^ * question avec un bon sens qui effraye. Elle refuse toute soumission, toute confiance à un père qui rougit de l'appeler sa fille. Vous me direz qu'elle n'a pas mieux agi avec vous qui n'aviez pas ces torts -là envers elle. Que voulez-vous I il y a làdessou? un secret de race, on une manie d'enfant que je ne puis vous expliquer; car cette fillette est une énigme sous bien des rapports.

» Venez, ou écrivez-moi, mes amis I Je reste le bec dans i'eau et le cœur à votre service. »

Stéphen, Anicée et madame Marange étaient à Genève, oti Roque les avait rejoints pour quelque temps, lorsque cttte lettre, adressée par Clet à Naples, leur fut renvoyée par la

poste, après les avoir cherchés à Venise, oii ils avaient passé tine quinzaine; elle avait donc déjà plus de douze jours dd date.

Anicée n'avait reçu aucune lettre de Morenita depuis celle de Nice que nous avons transcrite. Elle avait su son séjour de trois mois à Gênes, et avait attribué son silence à l'oubli le plus complet; elle en avait souffert, mais sans élever une plainte qui pût faire remarquer à son mari et à sa mère les torts de l'en, fant qu'elle chérissait toujours. Elle avait su ensuite le retour d'Espagne du duc de Florès et le départ de sa famille pour Paris. Mais elle ignorait qu'on eût laissé Morenita à Turin. Seulement, au bout de deux mois, elle avait reçu en Italie des nouvelles de Clet, qui, ne voulant pas s'expliquer clairement sur cette aventure, l'avait jetée dans de grandes perplexités. Ses instances avaient obtenu qu'il fût plus explicite, et la lettre qu'on vient de lire, et dont nous avons omis le commencement, iUi révélait enfin la vérité.

Madame Marange s'était trouvée assez grièvement malade à Genève, au moment de retourner à Briole avec ses enfants. Elle était encore hors d'état de supporter un voyage quelconque. Anicée, ne pouvant la quitter, supplia Stéphen de courir à Turin, fin de pénétrer enfin le motif de la conduite de Morenita envers elle , de vaincre sa résistance et de la ramener avec ou sans l'assentiment du duc, celui-ci ne paraissant pas remplie avec intelligence ses devoirs de tuteur ou de père.

Stéphen éprouvait une grande répugnance à se charger de tette mission. Il eût voulu la confier à Roque; mais personne îi'était moins propre à la remplir, quelque bonne volonté qu'il pût y mettre.

Stéphen voyait l'angoisse de sa femme si pénible, qu'il ne savait que faire pour y remédier sans risquer auprès de Morenita une démarche qui lui paraissait pourtant de nature à empirer sa situation.

LA FILLEULià 285

Il se résolut à éclairer Anicée sur les causes mystérieuses de Pabandon et de l'ingratitude de sa fille adoptive,

— N'est-ce que cela ? dit la magnanime et généreuse femme. Eh bien, c'est la fantaisie involontaire d'un cerveau malade. Pourquoi ne me l'avoir pas dit plus tôt? Je l'aurais guérie, moi qui la connaissais si bien, cette pauvre petite créature bizarre. Je ne lui aurais pas brisé la coupe de la vérité sur la tête si brusquement. Je lui aurais laissé, pendant quelques jours, Fespérance de te plaire et même de t'épouser. C'est une nature qu'il ne faut pas heurter de front et qui n'entre en pourparler avec le possible qu'après avoir fait acte d'omnipotence dans son imagination. Je n'aurais demandé que trois mois pour la guérir. A présent que cette manie a été froissée et qu'on l'a laissée couver dans le silence, elle sera plus difficile à extirper. C'est égal, je m'en charge. Qu'on me rende ma pauvre malade, et tu m'aideras tout le premier à débarrasser son âme de cette possession diabolique. Ahl Stéphen, comment se fait-il que les anges aient quelquefois peur du démon? C'est ce qui t'est arrivé pourtant. Si je le connaissais moins, je dirais que tu as douté de toi-même, puisque tu as douté de Dieu et reculé devant cet exorcisme» Allons, allons, marche et ne crains rien. Je ne peux pas être jalouse, malgré mes quarante-cinq ans 1 Pour cela, il faudrait douter de toj et j'y ai plus de foi que toi-même. Ramène-moi mon Astarté, mon djinn, ma bohémienne. Je connais ses dents : elles s'émousseront dans les fruits que nous cueillerons pour elle aux arbres de notre paradis. Et puis, quand elle nous ferait un peu souffrir î ne lui devons-nous pas de subir toutes les conséquences, de remplir tous les devoirs de l'adoption? Est-ce sa faute si elle a dans les veines un peu de flamme infernale ? N'avions-nous pas prévu qu'il pouvait en être ainsi, le jour où nous avons juré de lui servir de père et de mère? Rappelle- toi que tu te méfiais de ma persévérance, que tu craignais pour ta filleule; et, aujourd'hui, c'est toi qui es

mauvais parrain, c*est toi qui me conseilles Tabandon et Tégoïsme! Non, non! tu vas partir et tu vas me la ramener. Écoute, tu lui diras: « Mamita est malade, elle a besoin de toi pour la soigner, elle te demande, » et tu verras qu'elle accourra bien vite; car elle m'aime et m'aimera d'autant plus maintenant qu'elle sentira ses mouvements d'aversion plus injustes.

— Ah 1 ma sainte femme 1 s'écria Stëphen, tu parles des anges, qui ne devraient jamais douter de Dieu ! Les anges ne sont rien auprès de toi, et, après quinze ans d'efforts pour te mériter, on se sent encore si petit devant toi, qu'on en est eiTrayé !

Stéphen partit pour Turin avec Roque, ne voulant pas, malgré tout, exposer Morenita à l'émotion de se trouver seule avec lui en voyage.

Cependant Clet, voyant huit jours écoulés sans recevoir de nouvelles de ses amis, perdait complètement la tête. Il se voyait aux prises avec la plus dangereuse des tentatrices, son imagination ; nous pourrions dire sa vanité, bien que le temps et l'expérience en eussent amoindri l'épanouissement primitif.

Morenita, dont le premier mouvement avec lui avait été sincère, voyant qu'elle ne pouvait le décider à seconder son plan, revint à la fourbe féminine dont elle croyait avoir le droit d'user dans ses détresses. Elle feignit de se raviser; elle fut coquette. Il n'eut pas la force de suspendre ses visites au couvent jusqu'à l'arrivée de Stéphen, qu'au reste il n'espérait pas beaucoup voir venir à temps pour le diriger. Le duc écrivait à Clet d'insister et de faire sa cour. L'abbesse, avertie d'encourager le projet de mariage, laissait les visites se répéter et se prolonger sans témoins. Morenita usa de toutes les ressources de son esprit et de sa malice; Clet l'aida lui-même à le duper. Voici comment :

Il se dëfia d'abord de la sincérité de ce retour vers lui, et, avant d'y croire, il voulut la preuve de cette affection trop soudaine.

— Quelle preuve? dit la jeune fille, toujours innocente dans son astuce.

— Aucune, à coup sûr, répondit Cîet surpris et charmé de sa candeur, que vous, moi ou le duc puissions jamais avoir à nous reprocher. Donnez-moi un gage, écrivez-moi une lettre, que sais-je l Établissons un lien qui, s'il n'enchaîne pas votre conscience, mette au moins ma loyauté à couvert auprès du duc et de mamita.

— Écoutez, dit-elle, êtes- vous autorisé par le duc à me faire sortir du couvent et à me ramener vers iuî, si je m'engage à vous épouser?

— Non, certes! Que vous connaissez mal les convenances du monde, vous qui y avez pourtant brillé un instant!

— Un instant si court, que je ne me rappelle rien ou n'y ai rien compris. Alors, tenez, si les convenances vous défendent de me ramener à Paris, c'est raison de plus : enlevez-moi ! j'espère que je serai assez compromise avec vous ; que ni vous ni mon père ne pourrez plus douter de moi, et que ce sera uu engagement indissoluble.

— Pas sûr! ditClet fort ému. Shakspeare a dit, en parlant de la femme : « Perfide comme Tonde ! »

Ah! vous vous méfiez encore? Eh bien, vous êtes un niais 1 Vous devriez vous dire que, si je viens à me rétracter, après m'être perdue de réputation pour vous, vous n'en recevrez pas moins de compliments pour votre ascendant sur les femmes, et que vous pourrez crier partout que c'est vous qui m'avez trompée.

— Vous êtes un mâchant diable, dit Clet en riant; mais vous êtes folie ! Je ne veux pas jouer ce rôJe-là.

Vous êtes donc devenu bien moral?

— Non ; mais je suis un honnête homme, l'ami du duc et àe Stéphen. Toute sottise que je vous laisserais faire serait une tache, pour votre mamita surtout. Il ne faut pas que l'enfant qu'elle a élevée soit perdue de réputation comme vous dites.

— Ahl toujours mamita l dit Morenita avec colère. Si l'on tient à mon honneur, c'est à cause du sien ! Moi, je ne compte jamais I Tenez, vous ne m'aimez pas !

Morenita pleura. Clet se sentit bien faible. Deux jours de cette lutte épuisèrent ce qui lui restait de forces. Il n'en garda plus que pour résister à une fuite en Angleterre, à un mariage de Gretna-Green que lui proposait Morenita. Il était si bien convaincu, que tout ce qu'il put obtenir fut de conduire directement Morenita à Paris et de tenir sa main de celles du duc et de la duchesse. Il fallut promettre de renoncer à attendre l'avis de Stéphen et de sa femme.

Il ne restait plus qu'à effectuer Tenlèvement. Clet n'était muni d'aucun pouvoir du duc auprès de la supérieure pour faire sortir Morenita du couvent ; mais Morenita avait tout prévu ; elle était sûre de son fait.

— S'en aller la nuit par-dessus les murs, lui dit-elle, descendre par les fenêtres, tout ce qu'on peut imaginer de plus difficile et de plus périlleux, est absolument impossible. Il y a longtemps que j'y songe et je sais à quoi m'en tenir.

— Il y a longtemps? dit Clet. Vous ne devriez pas me dire cela!

— Ai-je dit longtemps? reprit-elle. Eh bien, va pour longtemps ; car il y a huit jours, et c'est un siècle î

— Allons I si le difficile est l'impossible, le possible est donc dans le facile? Explique-toi.

— La chose impossible à tous, facile à vous seul, c'est l'entrée et la sortie de ce parloir, c'est le tête-à-tête où nous voilà. Eh bien, faites-moi sortir à travers cette grille qui nous sépare, et tout est dit.

Clet examina la grille : elle était en fer, très-massive et solidement scellée dans la muraille.

— Que les hommes sont bêtes 1 dit Morenita, qui le regardait en riant. Et cette petite fenêtre, au milieu, pour faire passer les cadeaux, les jouets ou les brioches que les parents apportent à leurs enfants ^

— Elle est grillée aussi et fermée en dedans avec un cadenas.

— Yoici l'empreinte, dit Morenita en la tirant de sa poche; vous allez faire faire une clef.

— Sublime ! dit Clet, qui, malgré lui, s'amusait comme un enfant de l'idée d'enlever une femme qu'on lui donnait d'avance avec une dot. Mais, quand nous aurons une clef, vous ne passerez pas par cette étroite ouverture.

— J'y passerai, dit Morenita.

— Impossible ! Il y a de quoi vous briser. Je ne veux pas d'une femme passée au laminoir.

— J'y passerai, dit Morenita, et je n'aurai pas un cheveu de moins.

— A la bonne heure 1 dit Clet, bien résolu à ne pas faire faire de clef et à ne pas exposer Morenita à cette affreuse et impossible épreuve.

Elle le devina, et, se ravisant, elle lui dit :

— J'ai une autre idée. Oui, un moyen sûr, nature), excellent; mais je ne veux pas vous le dire, vous le feriez manquer par votre peu de sang-froid. A demain. Ne venez ici qu'à la nuit, ayez une voiture à la porte, un grand manteau sur le? épaules, une chaise de poste à la sortie de la ville, et je vous réponds de tout.

Clet n'en croyait rien, mais elle lui arracha sa parole d'honneur de se tenir prêt pour l'enlèvement le lendemain à l'heure dite. Morenita, pour lui donner confiance, lui remit une lettre adressée au duc, dans laquelle elle lui déclarait gaiement sa

résolution d'épouser M. Hubert Clet, et qu'elle chargeait celuici de mettre à la poste le soir même.

— Mais, s'il en est ainsi, dit Clet en mettant la lettre dans sa poche après avoir consenti à la lire, à quoi bon l'équipée que nous allons faire ? Dans quatre jours, grâce à cette lettre, le duc sera ici, vous sortirez le jour même, et nous retournerons tous les trois à Paris, sans scandale, sans danger.

— Ah ! vous craignez le scandale, à présent ? dit froidement Morenita. Eh bien, renoncez à moi. Je ne veux pas d'un mari passé au laminoir des convenances, qui, au premier nuage, me reprocherait de l'avoir choisi par haine du couvent ; car je pourrais bien lui reprocher, moi, de m'avoir délivrée par amour de ma dot. Je ne ferai jamais qu'un mariage d'amour, je vous le déclare. Fuyons comme deux amants, sans cela, nous ne serons jamais époux, je vous le jure par l'âme de ma mère î

Gletse retira aussi effrayé qu'enivré. Si la dot lui plaisait, la femme le charmait encore davantage. Il en avait peur, mais son amour-propre lui persuada qu'il vaincrait le démon. Il ne se disait pas qu'il avait bu et fumé trop d'opium dans sa crise romantique pour n'être pas facile à endormir par le chant do la sirène.

Il passa une nuit fort agitée et se retrouva assez froid le lendemain. Au fond du cœur, sa passion pour la gitanilla était un peu factice, — elle avait plutôt son siège dans l'imagination. Qnand il se rappelait le pauvre enfant noir de la maison Floche, allaité sur la paille par une brebis, les premiers cris, les premiers rires, les premiers pas du marmot dans le parc de Saule, les premières malices de la petite fille, les premières coquetteries de l'adolescente, bien qu'il n'eût pas naturellement les entrailles très -paternelles, il se figurait qu'il faisait la cour à sa propre fille, et il se U'ouvait tout au moins fort ridicule.

LA v'ILLBULB 291

11 se remit sur ses pieds en se disant qu'allumer une passion, malgré tant de souvenirs propres à l'empêcher de naître, et toutb cette prose que l'habitude répand dans la poésie de l'amour, était une conquête d'autant plus glorieuse II lui était passe aussi quelquefois par la tête que Stéphen inspirait cette passion quand même à sa filleule. Sans se l'avouer précisémer.t, il eut du plaisir à se persuader qu'il l'emportait sur un homme qu'il avait toujours senti supérieur à lui, et, à tout événement, il commanda la chaise de poste à la sortie de la ville, se munit du manteau, et monta dans le fiacre pour se rendre au couvent. Il n'avait oublié que la clef de la grille du parloir.

Il faisait nuit, et il eut à s'approcher du portier, qui était fort clairvoyant, pour se faire reconnaître. Cette clairvoyance était moindre à la sortie des /isiteurs qu'à leur entrée, personne ne pouvant prévoir qu'il fût possible de traverser les grilleà du parloir.

Ordmairement Clet, lorsqu'il venait dans la soirée, attendait dans l'obscurité qu'on eût averti Morenita. Elle arrivait alors avec une religieuse qui apportait de la lumière, qui s'assurait que le visiteur était bien celui dont les parents autorisaient l'assiduité, et qui se retirait après avoir échangé quelque politesse avec lui.

La surprise de Clet fut grande eu voyant le parloir éclairé et Morenita seule devant lui, non derrière la grille, mais dans le compartiment de la pièce oii il se trouvait lui-même. Elle portait un coffret où étaient ses bijoux, et une mantille noir© enveloppait sa taille.

— Est-ce vous, grand Dieu ? s'écria-t-il. Par où étes-vous sortie ?

Morenita lui montra ses bras meurtris, ses mains ensaîi-

— J'ai passé au laminoir, dit-elle en souriant. A présent, ne voulez-vous plus de moi ?

Clet, éperdu et enthousiasmé, la prit dans ses bras, et, redevenu le cavalier espagnol des rêves de sa jeunesse littéraire, il s'écria, comme dans une de ses nouvelles :

— A toi pour la vie, mon âme, ma lionne, ma panthère! eta Morenita avait tout son sang-froid.

— Hâtons-nous, dit-elle. Le portier sonne dans le cloître pour m avertir de votre visite... Écoutez... oui! Nous avons le temps avant qu'il soit retourné à son poste. Il n'est même pas nécessaire que vous me cachiez sous votre manteau. Cela nous retarderait ; il faut courir 1

Et, sans attendre sa réponse, elle s'élança vers la porte du parloir, qu'il avait laissée ouverte, franchit, avec la rapidité d'une flèche, le couloir qui conduisait dehors, passa devant la loge du portier, où il n'y avait personne, et franchit la porte extérieure avant que Clet, embarrassé dans son manteau et craignant d'éveiller l'attention ou la méficHice par trop d'empressement, eût traversé la cour.

11 s'applaudit de son calme en entendant le portier rentrer sans émoi dans sa loge. Alors il se hâta, franchit le seuil de la rue, vit la portière de son fiacre ouverte, et Morenita assise au fond. Il s'élança à ses côtés, ordonna au cocher de sortir tranquillement de la rue, puis de fouetter de toutes ses forces jusqu'à la sortie de la ville.

Son premier mouvement fut de serrer Morenita contre son cœur ; mais elle se dégagea avec effroi, et, ramenant sa mantille autour d'elle, cachant sa figure dans ses deux mains, elle se renfonça dans son coin, muette, farouche, et comme épouvantée du tête-à-téte.

Cette terreur soudain 3 de la part d'une personne si résolue l'instant d'auparavant, surprit Clet, mais, loin de le bles- Isef, le flatta beaucoup. Cette crainte, ce trouble, cetto

piideuï* auxquels il ne s'attendait pas, c'était de l'amour, c'était l'aveu d'une faiblesse sur laquelle il n'avait pas compté.

Chère Morenita, dit-il en tâchant de porter à ses lèvres une main qu'elle lui retira obstinément, que pouvez-vous donc craindre de votre meilleur ami, de votre serviteur dévoué? A présent, disposez de moi comme d'un esclave. Je ne peux plus douter de votre amour, ne doutez pas de mon respect. Vous feriez injure à celui qui se regarde comme votre époux, el qui ne veut vous devoir qu'à vous-même.

La tremblante fugitive ne répondit pas un mot, et Clet épuisa vainement son éloquence à vouloir la rassurer.

Ils arrivèrent à un endroit fort sombre, où la chaise tout attelée attendait. Morenita y monta avec empressement. Clet paya son fiacre, donna ses ordres à la hâte, et reprit sa course avec sa fiancée.

Elle s'entêta dans son silence, et Clet l'eût crue évanouie, sans le soin qu'elle prenait de s'éloigner de lui aussitôt qu'il essayait de se rapprocher d'elle. Pour lui marquer son respect, il s'installa sur la banquette de devant et ne lui adressa plus la parole. Elle, cachée toujours dans sa mantille et immobile dans son coin, ne bougea de toute la nuit et feignit de dormir. Clet trouva peu à peu cette façon d'agir très-bizarre, trèsprude f^h ^>rop anglaise pour une Espagnole.

Il essaya de dormir aussi; mais uu dépit croissant l'en empêcha. Évidemment, Morenita l'avait joué, elle n'avait pour lui que du dédain, de la haine peut-être. Aussitôt que le jour paraîtrait et qu'elle se verrait hors d'atteinte dans sa fuite, elle allait le réveiller de ses illusions par le plus diabolique éclat de rire.

Le jour vint, en effet, et la voyageuse s'était endormie pour tout de bon. Alors Clet, sortant comme d'un rêve, examina peu à peu sa compagne à la clarté douteuse de l'aube. îl lut surpris de la malpropreté de sa robe brune et de la grossièreté

de la chaus^re qui cachait son petit pied. La figure et les mains restaient voilëes et enveloppées avec soin, mais de que lambeau de soie craquée et rougie par Tusure !

Sans doute Morenita s'était déguisée à dessein en pauvre fille pour n'être pas reconnue à l^ sortie du couvent; mais il ne semblait pas à Clet qu'elle fût affublée de ces guenilles au moment rapide où elle lui était apparue dans le parloir et où elle lui avait parlé à visage découvert.

Une soudaine méfiance s'empara de lui. Il avança doucement la main, saisit le voile à poignée sur l'épaule de la dormeuse, et l'arracha brusquement.

Que devint-il en découvrant la plus laide et la plus malpropre gitanilla qu'il fût possible de ramasser au coin de la rue ! une vraie guenon, crépue, hérissée, noire comme l'enfer, au regard stupide, au sourire sournois, à la griffe crochue ! Petite, menue et jeune comme Morenita, bien faite d'ailleurs et assez gracieuse dans ses mouvements, comme toutes les bohémiennes, elle avait joué avec succès ce rôle évidemment préparé d'avance, et tout autre que Clet eût pu y être pris. Il eut le •aourage d'éclater de rire et de lui demander si elle avait bien dormi. Elle lui répondit dans un idiome incompréhensible qu'elle n'entendait pas le français.

Clet fut en ce moment un grand philosophe. Au lieu d© lancer le petit monstre par la portière, il se rappela que, depuis trois heures, il avait envie de fumer. Il tira son tabac, roula gravement une cigarette et l'alluma. La gitanilla avança sa maigre patte comme pour demander l'aumôme de la même jouissance. Clet, sans sourciller, lui donna du papier, du tabac et du feu.

Tout en fumant, il s'avisa d'une nouvelle mystification fort possible et plus sanglante encore de la part oe Morenita, s'il ne brusquait la séparation avec la doublure qu'elle s'était procurée • il allait peut-être, au premier relais, se voir entouré d'une

LA FILLEULK f>05

bande de bohémiens qui Taccuseraient publiquement d^avoîr enlevé cette jeune merveille, et qui feraient un esclandre pour !e rançonner. Il pensa ne devoir pas pousser la chevalerie jusqu'à ce risque, et, appelant le postillon, après s'être jssuro qm l'endroit était désert, il fit arrêter la voiture. Alors, prenant la petite par un bras, il la planta sur le chemin, en lui donnant un louis et en lui disant :

— Si tu entends le français, ma mie, reçois mes remercîments pour le service que tu m'as rendu, et dis à ceux qui t'emploient que je les bénis pour m'avoir épargné la pire sottise que je pusse jamais faire.

Après quoi, il remonta en voiture et continua sa route vers Paris, où il alla raconter l'affaire au duc de Florès, en le priant de ne plus compter sur ki pour épouser miss Ilartwell.

Le duc entra dans une véritable fureur contre Morenita, et rendit Clet témoin d'une scène d'intérieur bien étrange.

La duchesse était entrée dans le cabinet de son mari pour prendre sa part du récit de Clet. Un sourire involontaire illuminait son visage expressif pendant qu'ii parlait. Le duc s'en aperçut et sa colère augmenta.

— En vérité, madame, s'écria-t-il, on dirait que vous vous réjouissez de la honte et du ridicule que vous avez attirés sur moil

— Que voulez- vous dire? demanda la duchesse en le regardant avec audace.

— N'est-ce pas vous qui, malgré mes objections et ma résistance, avez soufflé a cette malheureuse petite fille la pensée de quitter ses parents adoptifs et de venir demeurer chez moi? N'avais-je pas prévu que vous ne sauriez pas la diriger, que vous lui tourneriez la tête par vos exemples, et que vous l'abandonneriez ensuite à tous les dérèglements de son caractère ?

— Par mes exemples? reprit duchesse avec une froideur

effrayante. Vous avez dit cela, je crois? Auriez-vous la bonté de vous expliquer, monsieur le duc?

— Eh ! madame, vous me comprenez bien ! répliqua le duc hors de lui.

— Certainement; mais noire amiM. Cletne comprend pas, et il faut que je le lui explique...

— Quoi? qu'expliquerez-vous? s^écria le duc en pâlissant. Taisez-vous, madame; vous êtes folle!

Clet prit son chapeau pour s'en aller.

— Restez, mtnsieur Clet, dit la duchesse avec autorité et en se jetant presque dans ses bras; car j'ai à dire à monsieur le duc des choses bien graves, et, si je les lui dis tête à tête, je vous jure qu'il me tuera,

Clet, effrayé, demeura incertain.

— Elle a raison, dit le duc ; je sens qu'elle va dire des chochoses qui me rendront fou. Restez, Clet, vous êtes homme d'honneur. Protégez madame contre moi, s'il le faut; il faut bien que je la laisse implorer la pitié des autres !

— Écoutez et jugez ! reprit la duchesse avec une énergie extraordinaire. Il y a quinze ans que vous nous connaissez, monsieur Clet; vous savez avec quelle passion, quelles souffrances, quelle fidélité j'ai aimé M. le duc de Florès. Vous saviez, vous, qu'il me trompait, qu'il m'avait toujours trompée ; que, dès les premiers jours de notre mariage, il m'avait fait l'injure de me préférer une vile gitana, et que, depuis, il avait eu d'autres maîtresses. Lasse de souffrir et de rougir, une fois, une seule fois dans ma vie. Dieu qui m'entend le sait bien, j'ai aimé un autre homme. Je n'ai pas cédé à sa passion, je n'ai pas manqué à mes devoirs, mais je l'ai aimé de toutes les forces de mon coeur! C'était lord B..,, que vous avez vu ici. Je puis bien le nommer à présent qu'il est mort; on ne peut pas le tuer deux fois! Eh bien, lord B... passe pour avoir été assassiné, il y a deux ans, dans son parc, en Angleterre. C'est la

vérité; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que l'assassin, c'est M. le duc de Florès.

Vous mentez! s'écria le duc; je l'ai provoqué en duel; nous nous sommes battus loyalement.

— Sans témoins, c'est un assassinat, monsieur, dans tous les pays du monde et selon toutes les lois humaines. Vous J'avez tué par jalousie, parce que je l'aimais, vous qui ne m'aimiez pas, lorsque j'avais respecté votre honneur tandis que vous m'étiez cent fois infidèle. C'est la loi du monde. Vous pensiez que c'était votre droit; je ne me suis pas révoltée, je ne me suis pas séparée de vous, je n'ai fait entendre aucune plainte ; vous ne m'avez vue ni pâlir, ni défaillir, ni pleurer. Frappé de mon courage et touché de ma soumission, vous avez daigné me pardonner mes soupçons, et cacher au monde la cause de mon secret désespoir.

— Eh bien, dit le duc, cachons-la toujours et taisez-vous, madame. Vous voilà assez confessée, et moi aussi 1

Le duc, oppressé par de cruels souvenirs, voulut se retirer, La duchesse le retint.

— Mais, moi, je ne vous ai pas pardonné î s'écrîa-t-elle l'œil en feu et la bouche frémissante. J'ai juré de me venger et j'ai tenu parole. L'occasion m'a servie, je ne l'ai pas laissée échapper. Le gitano Algénib est venu, un jour, me révéler secrètement l'histoire de la belle Pilar et l'existence de l'intéressant© Biorenita. J'ai payé la confiance et le dévouement de cet aven-* luYÏev : je lui ai confié le soiii de ma vengeance î

« C'est par lui, par moi par conséquent, que Morenita a su ée qui elle 4tait la fille, par moi qu'elle s'est laissé persuader de quitter madame de Saule, et M, Stéphen, dont elle était follement amoureuse, pour venir imposer à M. le duc l'humiliation et le ridicule de cette indigne paternité. C'est par moi que le gitano, épris d'elle, malgré la haine et la ja!ousie qu'il avait éprouvées pour elle avant de la voir, a m entretenir avec

elle une intrigue dont voici le résultat. Il l'enlève î Libre à vous, monsieur '.e duc, de courir après eux, et de tuer Famant de votre fille comme vous avez tué l'amant de votre femme. Ce no sera pas trop de deux meurtres pour la gloire d'un si bon père et d'un époux si fidèle 1 Mais, quoi que vous fassiez, vous boirez la honte de votre alliance avec la race égyptienne. Miss Ilartwell a fait trop de bruit dans Paris, elle a brillé d'un trop vif éclat dans vos salons pour qu'on oublie son apparition et pour qu'on ignore sa destinée. Rendue aux bons instincts de sa nature, elle va courir les chemins en secouant les grelots d'un tambour de basque et en profilant sa gracieuse cambrure à la lueur des étoiles, comme feu madamxO sa mère, d'irrésistible mémoire. Moi qui ai mené toutes ces choses à bonne fin, à l'intention de M. le duc et de madame Rivesanges, cette divine madone qui a donné n sa chère Morenita de si bons exemples à défaut de bons i^^mcipes; moi qui me venge ainsi des premières et des dernières trahisons de mon noble maître, j'attends le châtiment qu'il voudra bien m'infiiger pour tant de scélératesses. Me fera-t-îl le plaisir de m' abandonner ? Hélas! non : le monde en parlerait. Se donnera-t-il celui de me battre ou de me tuer ? Non; car voici un témoin qui dirait que M. le duc est un assassin et un lâche. Enfin égorgera-t-il mon amant dans mes bras? Je l'en défie; car je n'ai point d'amant, et j'ai au moins la consolation de pouvoir le maudire et le braver en face !

Ayant ainsi parlé d'une voix étranglée par la douleur et la colère, cette terrible Espagnole tomba roidesur le tapis, en proie à des convulsions effrayantes. L'infortuné duc s'a'Tachait les cheveux. Clet les sépara, et, les ayant laissés aux soins de leurs gens, rentra chez lui consterné, malade lui-môme, et frémissant désormais à l'idée d'entrer dans une famille si déplorablement troublée.

Pendant que ces choses se passaient à Paris, Stéphea et

Roque cheminaient de Genève à Turin , et Morenîta avec Algénib cheminaient de Turin à Genève. L'intention de ces derniers était de gagner l'Angleterre par l'Allemagne.

Au sortir du couvent, Morenita, qui, pendant sa captivité, avait réussi à échanger secrètement quelques lettres avec le gitano, trouva celui-ci au poste qu'elle lui avait assigné. îl était à la porte de la rue avec une petite compatriote que , moyennant finances, il avait facilement décidée à jouer le rôle indiqué. Il la fit lestement monter dans le fiacre de Clet^ sans que le cocher lui-même s'en aperçût.

Aussitôt que Morenita eut franchi la porte du monastère, les deux jeunes gens se prirent par le bras, et, tournant la première rue, s'éloignèrent en courant, comme savent courir le.chevreuils et les amoureux. Ils gagnèrent ensuite, sans se trop presser, un faubourg où ils furent reçus dans une maison de mauvaise mine par un homme basané qui portait le costume d'un villageois des environs, mais en qui le type gitano était fortement caractérisé. Il échangea quelques paroles dans sa langue avec Algénib, et servit de guide et d'éclaireur aux fugitifs jusque dans la campagne. A l'entrée d'un pauvre cabaret où mangeaient et buvaient d'autres bohémiens, ils trouvèrent une de ces longues voitures à deux roues qui servent aux colporteurs aisés pour le transport de leurs marchandises. Ils montèrent dans le large compartiment destiné aux ballots. Un nouveau bohémien s'installa dans la partie qui sert de cabriolet au conducteur. Un maigre cheval tramait au pa^îj ce véhicule qui gagna ainsi la grande route, sans passer sous les yeux des douaniers ni de la police, et qui marcha toute la nuit, sans crainte et sans danger, au pied des montagnes.

Cette fuite tranquille, obscure, sans émotioîî et sans drame, laissa Morenita tout entière au sentiment de sa situation morale. L'espèce de chambre où elle voyageait ainsi était propre, garnie de matelas et de couvertures, et éclairée par une petite

zoo LA FILLEULE

lampe dont la clarté ne perçait pas au dehors. Les parois éle« vées ne perif^ittaient pas qu'on pût voir le pays qu'on traversait; l'air ne venait que de deux lucarnes placées trop haut pour que Morenita, assise, put se distraire en suivant des yeux les objets extérieurs.

Cet isolement, ce calme, cette sorte d'emprisonnement avec Algénib, sans espoir d'aucune autre protection que la sienne, jetèrent une grande épouvante dans l'âme de Morenita. Elle n'avait échangé que quelques mots avec lui dans le trajet du couvent à la voiture, des mots qui n'avaient rapport qu'à l'action présente, rien sur le passé, rien sur l'avenir. Algénib, froid, contraint ou indifférent avec elle, ne paraissait pas disposé à rompre le silence le premier. Après s'être assuré, avec l'air de dégoût d'un homme qui se prétend civilisé, que la cabine roulante des bohémiens était aussi propre qu'il l'avait exigé, il s'installa dans un coin pour dormir, donnant, par cette manière d'être farouche et bizarre, un singulier pendant à la scène qui se passait à la même heure dans la voiture de Clet.

Sans doute, Algénib, en faisant à la fausse Morenita le programme de son attitude vis-à-vis de Glet, avait adopté le sien propre dans des conditions analogues. Un instant même il avait eu l'idée de jeter un double outrage à la face de ceux qu'il appelait ses ennemis naturels, en substituant à lui-même dans sa fuite un affre/;ix gitano, pour confondre l'orgueil de Morenita. Selon lu?, Morenita avait renié son rang et parjuré sa religion en le laissant maltraiter par le duc après avoir repoussé son amour. Il la haïssait depuis ce jour-là. Il avait juré de se venger d'elle. Il croyait n'être revenu lui offrir son assistance que pour arriver à son but. Mais la jalousie et la passion qui couvaient sous cette haine ne lui avaient pas permis de confier à un autre le soin de sa vengeance.

Morenita eut peur de ce silence et comprit ce qui se passait

LA PlLLfîULBl 30Ï

dans ce cœur si vindicatif. Elle se fût jouée facilement de tout autre; mais elle sentait là un homme délié d'esprit, aussi pénétrant, aussi insaisissable au piège que la femme la plus habile, et je ne sais quel respect instinctif pour un caractère si semblable au sien se mêlait à sa crainte.

Elle prit le parti de lui tenir tête de la même manière, et, gardant le silence, elle feignit de s*assoupir aussi ; mais elle n'ouvrit pas une seule fois les yeux à la dérobée sans voir les yeux ardents du gitano attachés sur elle avec une expression indéfinissable. Dès qu'il se voyait observé, il reprenait sa feinte indifférence ou son sommeil simulé.

La nuit entière se passa ainsi. Au point du jour, le voiturier s'arrêta à l'entrée d'un bois. Il faisait très-froid. Morenita était glacée, elle avait faim. Algénib, qui paraissait insensible à tout, ne parut pas non plus s'inquiéter d'elle et descendit comme pour marcher un peu , sans lui demander si elle voulait en faire autant, et sans lui dire où elle était. Le conducteur s'éloigna aussi. Morenita se crut abandonnée à quelque péril inconnu ; en proie à une affreuse mquiétude, elle eut l'idée de fuir de son côté pour se soustraire à son étrange protecteur. Elle le pouvait, la voiture restait ouverte. Elle l'eût osé, mais elle ne le voulut pas.

^ C'est de la confiance qu'il exige peut-être, pensa-t~elle. Je feindrai d'en avoir.

Elle se sentait sous la main d'un maître.

Au bout d'une demi-heure, Algénib reparut avec le bohémien.

— Tenez, dit-il à Morenita.

Il la laissa descendre sans lui offrir le bras, paya son conducteur en lui secouant la main d'un air affectueux, et marcha le premier en prenant à travers le bois, sans se retourner pour voir si sa compagne le suivait.

Elle le suivit résolûment, quoique brisée, et arriva avec lui

à la maison d*un garde forestier où elle fut reçue dans une pièce fort propre, bien chauffée et servie d'un déjeuner confortable. Algénib Ty laissa seule. La femme du garde lui conseilla de se reposer quelques heures dans un bon lit. Cette femme paraissait honnête et bien intentionnée. Morenita accepta, se remit du froid et de la fatigue, et, relevée vers midi, attendit Algénib sans oser faire la moindre question sur son compte, et sans vouloir témoigner l'impatience de le revoir.

Cette impatience était vive pourtant. La curiosité commen* çaît à remplacer l'inquiétude.

Algénib entra enfin, après lui avoir fait, non pas demander si elle voulait le recevoir, mais dire simplement qu'il avait à lui parler.

— Senorita, dit-il sans s'asseoir, je viens de pourvoir à la suite de votre voyage. Ce soir, une voiture de louage viendra vous prendre ici. Je vous conseille, malgré le froid, de ne voyager que la nuit et par courtes étapes, sans prendre ni la poste ni les voitures publiques. Quand on se sauve, il faut toujours se laisser dépasser. Le duc vous cherchera en Angleterre. Il faut n'y arriver que quand il en sera parti. Prenez donc votre temps. Voici de l'argent, il vous en faut. Vous me le restituerez quand vous aurez vendu quelques diamants. Rien ne presse ; j'ai de quoi attendre. J'ai acheté pour vous une pelisse fourréo que vous trouverez dans votre voiture, et, sur ce, je vous souhaite un bon voyage et de brillantes destinées,

— Vraiment, Algénib, vous m'abandonnez ainsi ! dit More* nîta stupéfaite ; sont-ce là vos promesses ?

— Vous voulez dire mes offres. Or, des offres ne sont pas des engagements dès qu'elles ont été rejetées, et c'est ce que vous avez fait des miennes.

— Quoi ! je suis avec vous, et vous prétendez que je n'ai pas accepté vos services ?

— Mes services, oui; mon dévouement, non ! Ne jouons pas

LA FILLEULU S03

sur les mots, Morenita Florès. Yoici ma dernière lettre, et

wici votre réponse.

Et, tirant deux lettres de sa poche, Aîgënib les relut avec ^ne sorte de pédantisme amer.

— Je vous écrivais, dit-il : « Morenita, vous m'avez humilié, foulé aux pieds. Je vous pardonne, vo^s êtes assez punie. Je suis près de vous, j'attends vos ordres. » Ce n'était pas long, mais c'était clair ; cela signifiait : Je vous aime, disfosezdeiuoi. Votre réponse n'est ni moins courte ni plus obscure : « Je ne veux pas de conditions. Sauvez-moi. Je n'ai rien à me faire pardonner. Je suis prête à fuir, j'attends la preuve de votre affection. » Cela signifie : Je ne vous aime pas, servez-moi. Eh bien, à un homme que la vanité n'aveugle pas comme M. Cîet, il ne faut pas espérer de dorer la pilule Il sait avaler le fiel de la vérité, celui qui a beaucoup lui té et beaucoup souffert! Mais il vaut peut-être mieux que bien d'autres. Le gitano abject a bien voulu vous prouver qu'il est plus généreux et en même temps plus fier que vos heureux du monde, qui ne vous délivrent et ne vous protègent qu'à la condition de vous posséder, au risque d'être trompés le lendemain. J'étais bien aise de vous donner cette leçon, senorita, et je n'ai pas insisté dans ma correspondance : elle n'a plus roulé, entre vous et moi, que sur les moyens d'évasion. Vous voilà libre, grand bien vous fasse 1 Je vous devais cela, parce que, malgré le noble sang de votre père, vous êtes gltana, et que les gitanes, ces êtres si dégradés et si misérables, se doivent entre eux l'assistance fraternelle et ne l'oublient jamais. Quoique votre mère ait trompé mon père, je me suis souvenu aussi qu'elle m'avait adopté avec amour, qu'elle m'avait porté dans ses bras, qu'elle avait partagé son dernier morceau de pain avec moi comme avec l'enfant de ses entrailles, et j'ai eu pitié de sa filîe ; voilà tout !

Algénib, qui avait dit tout cela avec empliase et dédain,

304 LA FILL&TJLE

ne put cependant réveiller en lui le souvenir de la pauvre Pilar sans éprouver une émotion profonde. Ceux qui méprisent le plus cruellement les gitanos ne sauraient leur refuser la force et la tendresse dans les affections de famille. La voix d'Algénib fut un instant voilée, et ses yeux brûlants se remplirent de larmes.

Morenita se leva et lui prit la main :

— Vous êtes meilleur que je ne pensais, dit-elle, et je vous ai méconnu, pardonnez-le-moi.

— A la bonne heure ! reprit-il. Adieu !

— Non. Il est impossible que nous nous quittions ainsi I s'écria Morenita, Malgré tout, nous sommes les enfants du malheur et de la persécution , et il n'est pas nécessaire d'avoir été portés dans le même sein pour nous sentir frères. Je le vois bien, je suis plus gitana qu'Espagnole, et, si je rougis de quelque chose à présent, c'est d'avoir rougi de vous. Ne soyez pas si sévère, songez à l'éducation que j'ai reçue!...

Tous mentez, Morenita ; ni votre mamita ni même votre cher Stéphen ne vous avaient enseigné à mépriser les bohémiens. Ils ne vous en parlaient pas assez peut-être ; mais, quand l'occasion les y forçait, ils vous disaient qu'il fallait plaindre et secourir les descendants des pauvres soudras, plus soudras, plus parias encore en Europe qu'ils ne l'étaient jadis dans leur patrie. Oh ! je sais bien ce que Stéphen pensait de la cruauté de sa race, et, à présent, je lui rends justice. C'est chez votre père que vous avez appris à nous dédaigner. C'est là que votre cœur s'est corrompu. C'est peut-être ma faute, je vous ai donné de mauvais conseils, et vous en avez profité contre moi et contre vous-même. Adieu, vous dis-je ! vous êtes vaine et menteuse pour deux gitanillas ; car vous Têtes comme une Espagnole.

— Je ne veux pas que vous me haïssiez 1 s'écria Morenita»

Je ne vous hais pas, répondit Algënib, vous m*êtes indifférente.

— Vous m'aimiez pourtant encore, il y a un mois, quand vous êtes revenu de Paris à Turin pour me chercher, au lieu d'aller seul en Angleterre?

— Ah ! je vas vous dire î répondit-il avec un sourire amer, j'avais reçu de l'argent pour vous enlever. J'aurais voulu le gagner, parce que j'aime l'argent. Mais je ne suis pas voleur, quoique gitane, et, quand j'ai su que vous ne me suiviez pas de bon cœur, j'ai renoncé à l'argent et à vous. A présent, sachez que, si je vous emmenais, je n'aurais pas de quoi faire vivre longtemps une princesse comme vous. Il me faudrait recourir à la duchesse ; ce serait très-avilissant, n'est-ce pas? Eh bien, si je vous aimais, si vous m'aimiez, je m'en moquerais bien ! Je ne serais pas vil, je serais méchant. Il y a manière de faire les choses. Je rançonnerais pour vous cette femme qui paye ses vengeances et qui serait forcée de payer notre bonheur. Mais ne pensons pas à tout cela, nous ne pourrions pas nous aimer 1

«— Non, ne pensons pas à rançonner nos ennemis, dit Morenita, qui comprit aussitôt la conduite de la duchesse envers elle, et qui en frémit ; songeons à les fuir, à ne jamais retomber dans leurs mains. Algénib, sauve-moi et je t'aimerai peutêtre ! Ne veux-tu donc pas me mériter, toi qui m'aimais tanî 'à la villeUa? Je n'ai pas besoin d'argent, j'ai des bijoux, ils sont à moi : c'est mon père qui me les a donnés. C'est de quoi attendre que nous soyons assez oubliés de nos persécuteurs , assez libres pour gagner notre pain nous-mêmes. Prends-moi pour ta sœur comme autrefois. Figurons-nous que nous ne nous étions pas trompés sur notre parente. Soyons amis comme dans ce temps-là C'a éié le plus pur et plus doux de ma vie, rends-le-moi l

— Jamais! dit Algénib. J'ai été avili, jeté à genoux, frappé

presque sous vos yeux par votre père, et vous avez Regardé, vous n'avez rien dit, vous n'avez pas maudit le sang chrétien ; vous ëtiez contente 1

— Mon Dieu 1 vous aviez voulu me tuer, vous, ou me contraindre à vous obéir sans amour I

— J'étais fou dans ce moment-là, j'avais la passion pour jxcuse. Vous, vous étiez de sang-froid en me voyant maltraiter, et vous aviez la lâcheté pour refuge.

— Ainsi, vous me dédaignez, et, après m'avoir enlevée, vous allez m'abandonner ? Mais songez donc que c'est une honte pire que celle d'avoir été séduite !

— Vous ne savez pas ce que c'est que d'être séduite, ma pauvre senorita : vous ne le serez jamais, je vous en réponds, vous êtes trop méfiante ! mais vous serez outragée. C'est le sort de PCiles qui promettent et ne tiennent pas. Allons I je vois que vous avez peur de vous trouver seule et que vous tenez à ce que j'aie l'air d'être votre dupe. Je me ris de cette prétention, je saurai la déjouer ; partons, si vous voulez. Mais alors il vous faudra aller où je veux.

— Où donc voudriez-vous me conduire ?

— Chez votre mamita et votre parrain Stéphen, qui, seuls, vous feront grâce et vous accorderont leur protection.

— Vous voulez me conduire chez mon parrain, vous qui étiez si jaloux de lui, et qui, vingt fois, m'avez menacée de me tuer si je ne l'oubliais?

— Je vous ai dit que je ne vous aimais plus ; par conséquent, je no suis plus jaloux de personne. Vous doutez donc encore de cela ? Vraiment, vous avez la fatuité bien tenace, miss Harwell l

— Eh bien, partez donc, dit Morenîta blessée jusqu'au fond de l'âme. J'irai seule où vous m'offrez de me conduire. Pour retrouver mes vrais amis, je n'ai pas besoin de vous.

LA FiLLEULB 307

— Oui, oui, allez-y, dit Algënib, vous ferez fort bien, et allez-y seule, dit Algënib, vous me ferez grand plaisir.

îl sortit avec fermeté et sans détourner la tête. Morenita crut voir qu'il lui cachait des larmes de rage.

— Il reviendra, dit-elie.

— Elle me laisse partir ! pensa Aîgénib en sortant de la maison. C'est qu'elle ne croît pas à mon courage. Il faut que je lui dise adieu de manière à briser le sien.

Il revint frapper à sa porte.

— J'en étais sûre! se dit Morenita.

— Senora, dit Algénib, je viens de m'informer si la route est sûre pour une femme qui voyagerait seule la nuit dans une voiture de louage. On me dit que, pourvu que le voiturin soit un brave homme, il n'y a aucun risque. La police est trop bien faite pour qu'il y ait des voleurs. Soyez donc sans inquiétude. L'homme que j'ai choisi est sûr et ne se fera pas payer deux fois ; il l'est d'avance. C'est à Genève qu'il vous conduira.

— Pourquoi à Genève ?

— Parce que M. et madame Rivesanges sont là. Présentezleur mes compliments et recevez mes adieux.

Il la salua avec aisance et disparut. II quitta bien réellement la maison du garde, et Morenita, qui, de sa fenêtre, le suivait des yeux avec consternation, le vit disparaître au loin dans la direction de Turin.

Alors elle fondit en larmes. S'il î*^.ût implorée, elle l'eût joué ou brisé. Il la bravait, il était aimé.

Puis la terreur de l'isolement s'empara de son âme en détresse

— Seule, seule ! abandonnée 1 s'écria-t-elle. Non ! c'est impossible I Hier, j'avais deux chevaliers qui se disputaient l'honneur de m'enlever ; à l'heure qu'il est, tous deux me méprisent t Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, et que vais-je devenir? Qui sait gi mamita ne va pas me chasser comme une fille perdue ? 0

SOS tX FILLEULE

àlgënib, c'est pourtant toi qui es cause de mon malheur, et lu m'abandonnes !

Elle appela le garde, lui ordonna de monter à cheval, de rejoindre Algénib et de le lui ramener tout de suite.

— S'>1 ne veut pas, dit-elle, éperdue et sans songer à s'obserrer devant son hôte, dites-lui que je me tuerai en vous voyant revenir sans lui.

Le garde monta à cheval et partit. Morenita le vit mettre son petit poney au galop, suivre l'allée qu' Algénib avait suivie, et disparaître derrière les mêmes masses d'arbr-es. Elle compta les minutes, les heures... La nuit vint. Le garde n'avait pas reparu. Morenita, en proie à une angoisse insoutenable, sortit de sa chambre pour s'informer si cet homme n'était pas revenu par un autre chemin.

— Il n'est pas revenu du tout, dit la forestière. Ça m'étonne ; mais ne voulez-vous pas partir vous-même, slgnorina? Voilà votre voiture qui arrive... Ah! s'écria-t-elle en regardant vers la direction opposée, et mon homme aussi 1 avec votre frère.,, et deux autres messieurs.

Morenita regarda du môme côté, étouffa un cri, rentra dans la maisonlet courut s'enfermer dans sa chambre. Les deux hommes qui accompagnaient Algénib étaient Stéplien et Roque.

La confusion et l'épouvante de cette pauvre enfant étaient si grandes, qu'un instant elle eut la pensée de se jeter par la fenêtre et de se tuer pour échapper à l'humiliation de se voir rendue à l'homme qui l'avait dédaignée, par celui qui la dédaignait.

On frappa à sa porte, elle ne répondit pas. Elle était comme paralysée.

— Attendons au'il lui plaise d'ouvrir, disait la voix Stéphen.

— Non, fdpondait celle de Roque. Il y a là-dessous quelque chose de louche ; enfonçons la porte.

Roque l'eût fait comme il le disait. Morenita se hâta d'ouvrir ; mais son parti était déjà pris. Il lui avait suffi d'un instant pour se reconnaître et se décider.

— Quoi! c'est vous, mon parrain? dit-elle mettant aon émotion sur le compte de la surprise; et M. Roque? Je suis heureuse de vous revoir. Oserai-je vous demander des nouvelles de ces dames, qui probablement ne me permettent plus de les appeler mes deux mamans ?

— Morenita, dit Stéphen, je suis chargé pour vous de la commission que voici : « Dis-lui que sa mamita est malade, qu'elle la demande, qu'elle a besoin d'elle. » Que répondezvous ?

— ■ 0 mon Dieu ! elle est donc bien malade ? s'écria Morenita en pâlissant. Partons ! Elle me demande... C'est donc qu'elle va mourir?

Et l'enfant repentante, oubliant sa situation personnelle, tomba défaillante sur une chaise. Tout son ancien amour pour Anicéelui revenait au cœur, et les sanglots l'étouffèrentsnbitement.

— Non, non, dit le bon Roque en lui prenant la tête comme il eût fait dix ans auparavant, ta mamita n'est pas malade. C'était une épreuve. Puisque ton cœur vaut mieux que ta cervelle, reviens avec nous, enfant prodigue, et nous tuerons le veau gras pour ton retour.

Merci, monsieur Roque , dit Morenita en portant a sea lèvres la main de ce paternel ami. Oh ! vous me rendez la vie. Puisque mamita se porte bien et m'aime encore, j'irai lui demander pardon à deux genoux, pourvu que mon compagnon de vo^^age me le permette, ajouta-t-elle en baissant les yeux, eî j'espère qu'il me le permettra.

— Qu'est-ce à dire, et qui est ce compagnon de voyageî dit Roque en regardant Algc^nib ] c'est donc lui ? Il préiendai:

t'avoir rencontrée ici par hasard, comme nous venons de le rencontrer lui-même sur la route de Turin, où nous allions te cherchei îîous ne l'avons pas cru absolument ; nous le connaissons pour un fîelfé conteur d'histoires, ce moricaud-là! Mais, enfin, il nous amenés vers toi, et, comme il eût pu se dispenser de Cfttte partie de la vérité, nous lui en savons gré. Voyons, maître Rosario, expliquez-vous devant elle. Il est \€mps. Nous voulons tout savoir, et vos affaires seront meilleures si vous ne mentez pas. Pourquoi et comment est-elle ici? Où allait-elle, et pourquoi retourniez-vous seul à Paris?

— Monsieur Roque, répondit Aigénib avec une froide assurance, dès les premiers mots que vous m*avez dit? en m'arrétant sur le chemin, j'ai vu que vous saviez tout jusqu'au moment où M. Clet est arrivé à Turin pour épouser... cette demoiselle I Vous m'avez parlé fort durement, M. Stéphen aussi... 11 en avait le droit, au reste.

— C'est fort heureux, dit Roque; et moi, je ne l'avais pas? N'importe, passons. Tu sais que nous connaissons ta conduite ; à présent, veux-tu nier ce qui nous paraît démontré quant au reste ?

— Roque, dit Stéphen, cette explication en présence de Morenita est déplacée. Qu'ils s'expliquent séparément, puisqu'il est indispensable que nous connaissions leurs sentiments et leurs projets. Causez avec ma filleule ; elle aura, j'espère, confiance en vous. Moi, je me charge d'arracher la confession de ce malheureux, s'il lui reste un peu de cœur et de conscience que je puisse invoquer encore.

— Épargnez-moi le^ reproches, monsieur Stéphen, répondit Aigénib fort ému. De vous, je dois tout supporter ; mais il n'est pas sûr que maintenant cela me fût possible. Je vous ai dit ce que je voulais vous dire ; vous n'en saurez pas davantage. Ce dont on m'a accusé auprès de vous n'est que trop vrai. J'ai Uompé votre filleWe, je l'aimais I Elle m*a puni en me repous-

sant et en me méprisant, le jour où elle a su que je n'étais pas son frère. Je n'ai pas à m' expliquer sur autre chose. Je vous ai dit que vous ne sauriez rien de moi, que vous alliez la voir, qu'elle parlerait elle-même et dirait ce qu'elle voudrait. Qu'elle le fasse! Quoi qu'elle dise, que ce soit vrai ou faux, ie ne la contredirai pas. Elle est ma sœur devant le Dieu de mes pères, et vous avez eu beau faire, je suis resté gitane ; c'est-à-dire que votre vérité n'est pas la mienne, et que je ne vous dois pas le fond de ma pensée. Allons, senorita, parlez 1 Et tenez, voulezvous que je m'en aille? Oui, ce sera mieux, vous serez plus libre de vos réponses. Je ne crains pas que les miennes vous contredisent, je n'en ferai aucune.

— Allons ! dit Roque, il a fait un progrès : il refuse la vérité , autrefois il mentait en promettant de la dire.

Algénib s'apprêtait à sortir ; Morenita le retint.

— Restez, dit-elle, je veux parler devant vous. Mon parrain, ajouta-t-ello avec fermeté en pliant le genou devant Stéphen, pardonnez-moi, en attendant que mamita me pardonne. J'ai disposé de moi sans votre permission. J'aime ce jeune homme, non pas malgré sa tromperie, mais \ cause de ce qu'il a imaginé et osé pour se faire aimer û moi. J'ai pris l'habitude de l'aimer en le croyant mon frère. A ne m'a pas été possible de la perdre, malgré un moment dç colère que j'ai eu contre lui. C'est lui qui m'a enlevée hier au soir, c'est avec iui que je me sauvais en Angleterre, où nous devions nous marier. Voyez si vous croyez qu'il soit possible au duc de Florès de s'y opposer, et si mamita me conseillerait de manquer à ma parole.

En parlant ainsi à Stéphen sans hésitation et sans trouble, Morenita, triomphante d'elle-même et de la résistance d'Algénib, vit les yeux de ce beau jeune homme s'illuminer de tous îes rayons de l'orgueil, de la joie et de l'amour. Il était pur, il était i^and dans ce moment-là, pour la première fois de sa vio

peut-être. Quand Morenita eut parlé, il tremblait, il se soute-' nait à peine, il songeait à la prendre dans ses bras, à l'emporter, à fuir avec elle au bout du monde, si Stephen hésitait à la lui accorder. Il avait même du courage, non pas peut-être le courage agressif refusé à son organisation, mais le courage passif, persévérant, indomptable.

Stéphen, qui avait regardé attentivement Morenita pendant qu'elle se déclarait ainsi, se retourna vers Algénib et le regarda de même.

— C'est bien, dit-il après un moment de silence. Pour moi, j'acquiesce à votre liberté autant que mes droits d'adoption sur vous deux me le permettent. Je vous demande seulement de venir consulter ma femme sur les moyens de fléchir la répugnance que le duc de Florès apportera sans doute à cette union.

— Le duc de Florès n'est pas mon père ! dit Morenita avec force. lime l'a dit, je dois le croire. Il n'a aucun droit sur moi. Je n'ai qu'une parente, qu'une mère, qu'une tutrice, c'est votre femme, mon parrain, c'est mamita bien-aimée. Les lois ne me font dépendre d'aucune autorité. Mon cœur est libre de choisir celle qu'il me convient de regarder comme légitime et sacrée. Allons, mon parrain, retournez vers mamita, ajoutat-elle. Dites-lui que j'arrive; nous vous suivrons de près, mon frère et moi.

— Doucement, dit Roque, ceci n'est pas régulier. Vous îi'êtcs pas mariés, et nous sommes chargés de ramener une jeune personne, et non deux jeunes époux, à mamita.

— Pardonnez-moi, monsieur Roque, dit Morenita en regardant Algénib, et en dissipant ainsi le nuage qui déjà obscurcissait son âme inquiète et jalouse; mais, sans mon fiancé, cela n'est ni convenable ni possible.

Stdphen comprit cette fermeté et l'admira. Il était trop pé- DQlrant pour ne pas voir que Morenita faisait un deniicr eûoi I

pour se rattacher à Algénib ; mais, comme il supposait leur liaison plus intime, il désirait qu'elle fût franchement acceptée.

— Morenita a raison, dit-il, nous voyagerons tous ensemble. Je vais chercher la voiture que nous avons laissée sur le chem^A. Préparez-vous tous trois à y monter avec moi..

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