FRAGMENTS DES MÉMOIRES DE STÉPHEN
La révolution de février n'avait rien changé à nos paisibles habitudes, et nous passâmes presque toute l'année 4848 à Briole, heureux quand même dans notre intérieur, bien qu'attristés et consternés par le retentissement des discordes civiles.
Je n'étais pas, je n'ai jamais été un homme politique* J'ai les mœurs trop douces pour ce rude métier. Je les trouve naïfs, ces gens qui vous disent qu'il ne faut que de la volonté et du courage pour être un instrument actif dans l'œuvre du progrès de son siècle. Je ne crois pas manquer de volonté, je ne crois pas manquer de courage, ni au moral ni au physique ; mais il est des temps de fatalité dans l'histoire où la lutte des idées disparaît derrière la lutte des passions. Ce ne sont plus tant les systèmes qui se combattent que les hommes qui se haïssent. Puis viennent des jours néfastes où ils s'égorgent, et, le lendemain, ivres ou brisés dans ja défaite ou la victoire,' ils se demandent avec effroi pour quelle cause, pour quel principe ils ont commis ce parricide I
Je no sais point haïr. Je ne le peux pas. Je n'en fus pas
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moins souvent victime des vexations du fait et des injustices de l'opinion. Pourquoi aurais-je été oublié, dans mon coin, par la colère ou la souffrance générale? A cette triste époque, pas un homme ne fut épargné par l'esprit de parti, qu'il eût remué ou mûri quelque idée dans la politique, dans l'art ou dans la science.
Mais notre sanctuaire domestique resta inattaquable. Comme, eu aucun temps, je n'avais eu ambition et souci d'aucune chose vénale, retentissante ou flatteuse dans les prospérités de ce monde, les vicissitudes de la politique et les orages de la société passèrent autour de notre nid sans y faire pénétrer les préoccupations personnelles, les ambitions déçues ou satisfaites, les vengeances avortées ou assouvies, les mauvais désirs ou les poignants remords.
Les événements avaient chassé de France beaucoup d'étrangers de marque, inquiets ou avides du contre-coup que nos agitations produiraient dans leur pays. Le duc de Florès était retourné en Espagne sans exiger que sa femme l'y suivît. Leur union était devenue si malheureuse, qu'ils ne cherchaient plus qu'un prétexte pour en relâcher les liens sans les briser. La duchesse alla vivre en Italie, où les symptômes d'une dévotion exaltée ne tardèrent pas à se manifester chez elle.
Le duc ne nous donna plus signe de vie et parut vouloir ignorer ce que nous déciderions pour l'avenir de Morenita. L'abandon fut l'inévitable dénoûment d'une tendresse paternelle si peu sage et si peu courageuse.
Les six premiers mois de la République furent pour tous les arts un tmps d'arrêt ; un temps d'effroi, de gêne ou de misère pour la plupart des artistes. Algénib consentit à ne s'occuper de son avenir qu'en travaillant pour se l'assurer plus sérieux et plus honorable. Il reprit ses études avec Schwartz, avouant enfin que cet admirable professeur lui donnait beaucoup sans lui rien ôter. Morenita lui inspira du cou-
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rage et de la suite dans îe travail, en lui donnant l'exemple.
Dans les premiers jours de notre réunion à Genève, ma beîîe-mère, Roque et moi avions pensé qu'il n'y avait qu'un parti à prendre, qui était de marier les deux gitanos et de veiller ensuite à établir leur existence dans les conditions les moins anormales qu'i^ nous serait possible de leur créer. A cet effet, j'avais écrit au duc, qui ne m'avait pas répondu, soit qu'il n'eût pas reçu ma lettre, soit qu'il ne sût à quoi se décider, soit qu'il voulût témoigner de son mépris pour une fille rebelle. Je n'insistai pas. Ma chère Anicée était satisfaite de n'avoir plus de concurrents funestes dans sa sollicitude pour Morenita ; mais, quand je lui parlai de conclure le mariage, devenu inévitable et nécessaire selon toutes les apparences, elle me dit en souriant :
Vous vous trompez tous. Rien ne presse, Morenita estpure. Je n'ai pas eu besoin de l'interroger. J'ai senti dans son premier regard, dans son premier baiser, qu'elle me revenait enfant comme elle était partie. Elle aime Algénib, je le crois. Elle a la volonté de n'aimer que lui, j'en suis sûre. Il y a plus, je te déclare que ma conscience est tranquille, parce que je crois que c'est le seul homme qu'elle puisse aimer. Pourtant, je veux le connaître, ce cœur aigri par les premières impressions de la vie. Je veux savoir si la somme du bien peut l'emporter radicalement en lui sur celle du mal. Cela n'arrivera peut-être pas si nous ne sommes décidés à nous en mêler. Il le faut donc ! Je ne sais si ce sera très-divertissant, car il ne paraît maniable qu'à la surface, ton gitano ; mais nous devons à Morenita de lui faire le meilleur époux possible , ou de la préserver de lui, si décidément c'est un cœur oii la haine doit tenir plus de place que l'amour.
Nous étions revenus à Briole en mars 4848, avec le jeune couple, et voici quelle était, vers la fin de l'automne, la situation de notre famille. Je ne sais par quel art magique, révélo à
la délicatesse d'un cœur de femme et à la persuasion d*un cœur de mère, Anicée avait arraché, des profondeurs de la conscience tortueuse d' Algénib, un serment inviolable à ses propres yeux. Il avait juré de regarder, pendant six mois entiers, Morenita comme sa sœur. En retour, il avait exigé d' Anicée une confiance absolue dans ses relations avec Morenita. Il tint parole en voyant que cette noble femme comptait sur lui, et, malgré l'ardeur de ses sens, les fluctuations de sa volonté rebelle et les dangereux souvenirs d'une dépravation précoce, il ne compromit par aucun entraînement trop marqué la chasteté de sa fiancée.
Ainsi, pendant qu'on disait dans le monde, quand par hasard on s'y souvenait de l'apparition de miss Hartwell, qu'elle s'était sauvée avec un chanteur des rues, et que, déjà abandonnée par lui, elle avait été recueillie par ma femme, qui était occupée à cacher les suites de sa faute, Algénib et Morenita vivaient innocemment épris sous nos yeux, l'une ignorant encore la nature des égarements qu'on lui imputait, l'autre combattant et dominant avec une sorte d'héroïsme les révoltes de sa passion. Ce n'est pas le seul exemple que j'aie vu de ces vérités invraisemblables. J'ai surpris, sous des dehors austères, des turpitudes inouïes. J'ai découvert, au fond d'existences calomniées, des candeurs surprenantes. L'opinion n'est donc .^plus, pour moi, un critérium de la moralité. Elle n'est pas volontairement injuste; mais elle n'est pas toujours éclairée, et je n'aime pas qu'on y tienne trop. On devient trop habile à se concilier l'estime publique sans se priver d'aucun vice, quand m la préfère à la libre quiétude de la conscience.
L'engouement bizarre que ma filleule avait ressenti pour moi n'inquiéta pas un instant Anicée. Morenita, en la retrouvant à Genève, s'était jetée dans ses bras avec une passion trop franche, une émotion trop sentie, pour que la jalousie, l'amour par conséquent ne fût pas vaincu.
11 n*en fut pas de même d'Aîgënib. Il fut longtemps ombrageux et sournoisement attentif à mes manières avec sa fiancde. Je sentais soutient, au milieu de ses retours vers moi, un accès de haine plus fort peut-être que sa volonté. Je lui pardonnais, je feignais de ne m'apercevoir de rien.
Dans les premiers temps, Morenita fut ravissante de grâces, de tendresses, d'adorations pour sa mamita. Je fus vraiment surpris de voir tout ce que ce cœur inégal, facile à troubler, renfermait d'ardeur dans la reconnaissance. Elle avait trouvé tout simple d'être gâtée et choyée dans ce qu'elle appelait naïvement son temps d'innocence, c'est-à-dire avant sa phase d'ingratitude. Elle ne se reprochait que cela dans sa vie. La vanité, la coquetterie, la tyrannie, la duplicité féminine, l'indépendance sans frein, tous les défauts qui avaient fait explosion durant son absence, ne comptaient pas beaucoup à ses yeux. Ils lui étaient trop naturels pour qu'elle les condamnât sévèrement en elle-même. Mais le crime d'avoir boudé et affligé sa mère, elle ne comprenait déjà plus comment elle avait pu îe commettre, et, à chaque souvenir de ce temps-là, on la voyait rougir et pâlir, interroger, de son œil d'animal sauvage, l'œil si divinement humain d'Anicée, saisir à la dérobée sa main ou les plis de sa robe, les embrasser avec ardeur, et quelquefois, avec une sorte de désespoir enfantin et sauvage, enfoncer ses ongles ou ses dents dans sa propre chair comme pour se punir de sa folie. Le repentir était dans cette âme altière une sorte de soulagement effréné aux tortures do son propre orgueil. Devant les reproches d'Anicée, elle fût en« trée en révolte, elle fût redevenue impie. Devant son inaltérable mansuétude, elle était vaincue et trouvait une secrète joie à l'être.
Nous ne pouvions voir aussi facilement ce qui se passait dans l'âme d'Algénib. Une cuirasse impénétrable cachait, à l'habitude, ses émotions intimes, au point que nous pensions
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souvent avec effroi qu'il ne comprenait pas et ne sentait pas les choses morales. C'était une nature plus impressionnable et plus nerveuse encore que celle de Morenita devant le*=^ choses extérieures. L'amour, le désir, le soupçon, faisaient passer des lueurs sinistres sur son visage sombre, des éclairs ou des rayons dans ses yeux embrasés ou ravis. Lorsqu'il contemplait Morenita, c'était parfois un être transfiguré; mais Anicée craignait que les sens ne fussent émus aux dépens du cœur.
Ses chants pénétrants, qui, chaque jour, prenaient plus de charme ; ses compositions, qui annonçaient de plus en plus un génie original, un talent ingénieux et souple; sa facilité à s'assimiler toutes les connaissances dont les éléments tombaient sous sa main, et à en exprimer pour ainsi dire le suc sur les concep- ^ lions de son art ; son esprit vif, mordant, prompt à la réplique; sa beauté peu commune, en faisaient certainement un homme à part, un type d'artiste émouvant pour l'imagination. Mais il y avait en lui une personnalité inquiète à propos de tout, un empressement à la méfiance, qui faisaient parfois redouter une ingratitude incurable.
Cette disposition nous inquiétait d'autant plus qu'elle paraissait souvent systématique. Non-seulement le cœur n'éprouvait pas le besoin de se livrer, mais encore il semblait qu'il eût celui de se défendre, et un secret plaisir à se refuser.
Morenita, portée aux mêmes défauts, ne les remarquait pas ou ne les haïssait point, et Anicée me disait souvent :
— Ils sont heureux à leur manière ; ils s'aiment autrement que nous.
Cependant il nous était impossible de pénétrer complètement dans ces deux âmes, et nous sentions bien qu'il y avait entre elles et nous des différences essentielles, qui nous rendaient, à plusieurs égards, étrangers les uns aux autres.
Madame Marange avait une prédilection avouée pour Algénib; ellewi augurait beaucoup pour l'avenir et se sentait portée à
le préférer à Morenita. Cette mère parfaite, cette femme ém\ nente, avait au foïïd du caractère une certaine irrésolution que ridée de la fc?ce avait toujours charmée et subjuguée. Elle aimait tout ce qui était un symptôme d'énergie morale, et un peu de tendance à la domination ne la choquait pas. Selon elle, Morenita n'avait que des velléités, Algénib avait des puissances.
Algénib avait beaucoup de respect extérieur et de déférence apparente pour ma femme et pour sa mère ; mais il ne s'épanchait jamais avec personne. Il travaillait avec un soin extrême ses manières, sa toilette, son extérieur. Longtemps il avait copié la tenue, le langage et les modes de ce monde qu'il affectait de mépriser, avec le mauvais goût des parvenus. Chez nous, il épurait tout cela avec une attention sérieuse, et sa préoccupation dominante semblait être de demander à madame Marange les traditions de la bonne compagnie. Tuorenita paraissait fort sensible à ses progrès, elle qui, d'instinct, avait toujours eu l'aisance et l'aplomb d'une petite princesse.
Elle était plus souvent mélancolique que riante auprès de lui. Elle n'essayait plus d'être coquette : elle craignait son ironie ou son blâme. 11 ne la gâtait pas, il faut le dire. Il la dominait par cette passion muette et concentrée qu'elle paraissait subir avec orgueil plutôt que partager avec joie.
C'était ainsi seulement, je pense, que Morenita pouvait aimer. Elle était de ces natures qui abusent, qui épuisent, qui se lassent, et qui ne conservent que ce qu'on les force d'épargner par la crainte de le perdre. Sous ce rapport, Algénib était un amant de génie, et je me disais souvent avec admiration que vingt ans d'analyse du cœur humain ne m'avaient pas donné le quart de la science qu'il possédait à l'endroit de celui de sa fiancée. Il est vrai que la possession de cette femme n'eût jamais été pour moi un idéal capable de me donner tant d'empire sur moi-même.
Un soir que nous étions réunis au salon, Morenita, qui était dans un moment d'expansion et de gaieté, jouait avec une petite caille apprivoisée dont nous avions tous admiré la grâce et la gentillesse.
— Elle est si belle et si sage, dit-elle, que je veux que vous l'embrassiez, mamita !
Elle l'approcha des lèvres de ma femme, qui causait avec Roque, arrivé chez nous la veille. Anicée baisa machinalement le dos lisse et propre du petit animal, et continua sa conversation. Roque lui parlait tout bas de Clet, qui venait de faire un assez brillant mariage.
Morenita, qui n'entendait pas, et qui, malgré la rouerie insigne de son aventure avec le pauvre Clet, était toujours un petit enfant, posa sa caille sur la table pour la voir marcher. L'oiseau alla du côté d'Algénib et se blottit dans sa main. Algénib la porta à ses lèvres et l'embrassa aussi.
Morenita devint pâle, et lui dit à demi-voix, d'un ton irrité :
— Pourquoi l'embrassez-vous , vous qui n'aimez pas les bêtes?
— Je ne sais pas, dit Algénib, qui avait l'esprit de n'être jamais galant avec elle.
— Moi, je le saisi reprit Morenita impétueuse et comme désolée.
— Si vous le savez, dites-le donc.
— Vous savez, vous, que je ne peux pas le dire. Mais répoiv dez, est-ce cola ?
— Oui, c'est cela, répondit Algénib la regardai en face.
— Ah ! mon Dieu ! c'est donc pour me rendre folle et méchante encore une fois ? s'écria Morenita en se levant. Donnezmoi ma caille, je veux lui tordre le cou !
— Que dit-elle donc là? demanda Anicée surprise, en se retournant.
Elle vit Morenîia qui allait étrangler sa caille. Algénib la lui reprit avec autorité, et, la donnant à ma femme :
— Sauvez-la, madame, dit-il d'un air fort animé, vous qui plaignez tout ce qui est faible, et qui relevez tout ce que le monde foule aux pieds.
Anicée regarda Morenita, qui tremblait de colère. C'était le premier orage depuis son retour.
— - Mais qu'est-ce qu'il y a donc ? dit-elle en s'adressant à sa mère et à moi, qui avions contemplé cette petite scène avec la même stupéfaction.
— Il y a que ta fille est jalouse de toi, dit madame Marange en levant les épaules, moitié riant, moitié grondant.
Morenita jeta un cri de douleur , et , s' élançant vers ma femme, elle tomba à ses genoux et cacha sa figure dans ses mains, qu'elle prit pour les couvrir de larmes et de baisers.
Algénib souriait d'un air de dédain; ma femme caressait Morenita avec inquiétude et ne comprenait pas.
— Madame, dit Algénib, j'ai dérobé un baiser à cette charmante petite créature que vous avez là dans votre manche, et Blorenita trouve que c'est une injure que je lui ai faite. Voilà pourquoi elle veut la tuer.
— Tuer sa caille ? Mais elle est donc folle 1 dit Anicée.
— Mamita, dit Morenita en se levant, je vous aime ; mais vous me ferez mourir, je sens cela. Ce n'est pas votre faute, ce qui arrive ; mais c'est égal, il faut que je vous quitte. Il y a huit jours que j'y pense, et, ce soir, je le veux, renvoyez-moi au couvent. J'en mourrai, puisque je ne peux pas vivre sans vous ; mais je mourrais ici, puisque je ne peux pas vivre avec \ousl
Elle s'enfuyait, hors d'elle-même et en proie à un véritable accès de démence. Algénib courut après elle , la prit dans ses bras et la rapporta plutôt qu'il ne l'amena aux pieds d'Anicée,
— Morenîta de mon âme ! s*ëcria-t-il rayonnant d'enthousiasme et de joie, sois bénie pour ce mouvement-là! Tu aurais quitté ta mère pour moi, aussi ? Tu en as eu la pensée, c'est tout ce qu'il me faut. A présent, écoute. J'ai embrassé ton oiseau par méchanceté pure, comme j'ai pris, l'autre jour, devant toi, les fleurs du bouquet ; comme je t'ai dit, ce matin, que les femmes blanches étaient plus belles que les noires. Tu as été furieuse, je ne trouvais pas que ce fût assez. Ce soir, je suis content, je suis heureux, je te remercie !
— Algénib, dit Anicée d'un ton sévère, tout ce que je comprends de vos mystères d'enfant, c'est qu'elle souffre et que cela vous amuse.
— Madame, répondit Algénib en pliant aussi le genou devant ma femme, si je n'étais pas un pauvre gitane indigne, je dirais que je vous aime comme ma mère ; ne vous fâchez paî de cette parole-là ; c'est la première fois de ma vie, c'est probablement la dernière que je me sentirai assez ému, asscj exalté par la joie pour avoir tant de confiance et de présomption. Vous avez été pour moi plus que celle qui m'a donné h vie, plus que la pauvre Pilar qui me l'avait conservée par ses ^oins. Vous m'avez donné une âme en m'accordant de l'estime, en réclamant de moi une promesse et en y croyant ! Je ne dis pas que je ne mentirai plus jamais aux hommes ; mais je ne mentirai pas plus à vous qu'à Dieu. Croyez-moi donc quand je vous dis que je rendrai votre enfant heureuse et qu'elle n'aura jamais à rougir de moi. Donnez-la-moi pour femme; car je commence à devenir fou , et c'est demain que je suis dégagé de mon serment